‹ Sans-peur le corsaireChapitre 31 sur 50 · XXXI

XXXI

BATAILLE DE QUIRON.

La frégate anglaise la Firefly avait mouillé au Callao avant de se diriger sur la baie de Quiron. Son capitaine, qui apportait les documents fournis par les missions anglaises, se concerta naturellement avec le vice-roi. Les Espagnols agirent par terre, tandis que les Anglais allaient attaquer par mer.

Au moment même où Sans-Peur apercevait dans la direction du nord la frégate ennemie, il vit sur la pointe sud de la baie de Quiron un pavillon qui lui signalait des dangers à terre.

--Andrès est menacé, dit-il à Isabelle. La route suivie par cet anglais prouve qu'on a découvert notre asile.

--Ah! mon Dieu! s'écria la jeune mère de famille, je vois des troupes espagnoles sur la montagne!... et j'ai deux de mes enfants à terre!...

Léonin et Lionel, les deux jumeaux, âgés d'environ trois ans, se roulaient aux pieds de leur bisaïeul assis sur une sorte de palanquin, d'où il donnait à voix basse ses ordres transmis aussitôt à ses fidèles serviteurs.

Gabriel, sur le gaillard d'arrière de la corvette le Lion, avait pour compagnon de jeux un petit garçon d'un an plus jeune que lui, né en mer et baptisé à bord du nom euphonique de Liméno Taillevent.

Camuset, qui jouissait du privilége d'être spécialement chargé de la garde du petit Gabriel, était en tiers dans leurs récréations. Il les suivait dans la mâture, leur enseignait à faire toutes sortes de noeuds, était leur maître d'escrime, de bâton et de natation, trouvait ses fonctions charmantes, et avait cessé d'être tarabusté par maître Taillevent, qui le traitait de camarade.

--Ah! s'il pouvait un jour m'appeler son matelot! disait naïvement le vaillant garçon.

Mais le titre sacro-saint de matelot ne pouvait être décerné par maître Taillevent qu'à un seul homme dans le monde, c'est-à-dire Tom Lebon de Jersey, anglais de nation, français de coeur...

--Le mari de ma femme, le fils de ma mère, et le père de ses petits-enfants! disait encore quelquefois le brave maître par un reste d'habitude à laquelle Liména mettait bon ordre.

--Ta femme, c'est moi! et le seul petit-fils de ta mère, Liméno notre enfant.

--Doucement, madame Taillevent, répliquait le maître. Pour la première chose, j'ai tort; tu es ma femme, et l'autre est celle de mon matelot Tom Lebon. Mais pour la seconde chose, je dis et je répète que mon matelot est le fils de ma bonne femme de mère... par substantation, langage du notaire de chez nous.

--Pardonnerez, maître, objectait Camuset, le notaire de chez nous a dit substitution.

--Je n'en fais pas la différence, mon camarade, reprit Taillevent avec bonhomie, mettons tanta, titu, touto, tuti, tout ce que tu voudras; en néo-zélandais on dirait papaï; demande plutôt au vieux Parawâ.

Parawâ et bon nombre de ses compatriotes étaient alors, soit à bord de la corvette le Lion, soit sur la prise anglaise l'Unicorn, qui entrèrent de conserve dons la baie de Quiron.

La Firefly, chargée de toile, gouvernait sur elles, sabords ouverts, mèches allumées.

Le Lion et l'Unicorn hissèrent pavillon français, l'appuyèrent d'un coup de canon et s'embossèrent à l'extrémité la plus reculée de la baie.

Sans-Peur emmenant son fils Gabriel, Taillevent, Camuset et cinquante autres se jetèrent dans la chaloupe ou le grand canot.

Isabelle, suivie de Parawâ, se précipita vers le château de Quiron, où les serviteurs d'Andrès s'apprêtaient à opposer aux troupes espagnoles une résistance vigoureuse.

A bord de la Firefly, on observait les mouvements des embarcations qui se remplissaient de marins des deux navires. On crut nécessairement qu'ils prenaient la fuite.

--Perfectly well! parfaitement bien! dit le commodore anglais. Les drôles ne se doutent pas de ce qui les attend à terre!.. Allons prendre leur navires abandonnés. La cavalerie espagnole fera le reste.

Le commodore qui parlait ainsi ne pouvait voir qu'au même instant des masses de rochers se détachaient des flancs de la montagne où s'introduisait une nombreuse flottille des balses péruviennes.

La Firefly courait vers les deux navires embossés et qui, abandonnés ou non, lui présentaient le travers. Avec une prudence digne d'éloges, le commodore prit du tour de manière à leur offrir le côté, c'est-à-dire que sa manoeuvre ne ressembla en rien à celle qui avait autrefois causé la prise de la Santa-Cruz. Toutefois, trouvant fâcheux d'endommager inutilement deux navires qui paraissaient en bon état, il mit en panne à petite portée de canon et fit amener quelques canots qui se dirigèrent vers la corvette et le trois-mâts l'Unicorn.

Les canots abordèrent; les officiers qui les commandaient montèrent sur le pont. On ne les vit pas redescendre. On ne vit pas non plus amener les couleurs françaises. Il était évident que les malheureux officiers de corvée venaient de se faire prendre au piége.

Le commodore se rapprocha en dérivant, et d'une voix menaçante:

--Amenez pavillon, cria-t-il, ou je vous coule!

Rien ne bougea.--Personne ne répondit à la menace.--Les canots anglais, rappelés à bord, revinrent sans leurs officiers, qui, à peine sur le pont des navires de Sans-Peur, avaient été brusquement terrassés, bâillonnés, garrottés et jetés à fond de cale. Autour de chaque canon se tenaient accroupis un nombre d'hommes suffisant pour le servir, et à l'arrière, caché par le bastingage, un officier corsaire donnait ses ordres par signes.

A bord du Lion, c'était Émile Féraux,--à bord de l'Unicorn, Bédarieux,--deux braves capitaines de prises demeurés fidèles à la fortune de Léon de Roqueforte.

--Canonniers!... à couler bas!... Feu!... commanda enfin le commodore de la Firefly.

Un nuage de fumée enveloppa la frégate anglaise.

Le Lion et l'Unicorn, se réveillant alors, ripostèrent par leurs volées; la fumée s'épaissit.

Avant qu'elle se fût dissipée, du flanc de la montagne sortit une frégate qui, sans un chiffon de toile au vent, s'élançait avec une rapidité magique sur l'arrière de la Firefly, prise inopinément en enfilade et puis entre deux feux,--car la Lionne, toujours sans avoir déployé une voile, tourna soudain sur elle-même, longea la frégate anglaise et la cribla d'une seconde bordée à bout portant.

Cette attaque était trois fois fantastique.

Sortie de sa caverne comme elle y était entrée, au moyen d'un chapelet de balses, la Lionne se hala sur un système d'amarres disposées à l'avance dans la prévision des deux manoeuvres exécutées coup sur coup avec une admirable précision.

La bordée en enfilade jeta le désordre à bord de la Firefly. Son gouvernail brisé, ses vergues, ses mâts, ses cordages hachés par la mitraille, ses voiles déchirées et pendantes, la réduisaient à l'impossibilité de manoeuvrer.

Et au même instant, la Lionne abandonnait ses amarres de fond en larguant ses voiles, tandis que la corvette le Lion et l'Unicorn continuaient à faire feu. Ces deux navires, si peu redoutables dans le principe, la secondaient maintenant d'une manière désastreuse pour la Firefly.

Cependant, à terre se passait une autre action qui préoccupait à trop juste titre l'intrépide Sans-Peur.

Isabelle, les deux jumeaux Léonin et Lionel, le noble Andrès et ses Péruviens étaient attaqués par des troupes nombreuses qui ne reculèrent pas devant quelques pièces d'artillerie assez maladroitement pointées.

La cavalerie espagnole s'empara même de plusieurs canons. Le vieux château de Quiron, battu en brèche, allait s'écrouler. Un incendie s'y déclarait.

--Bas le feu! commanda Léon en hissant pavillon parlementaire.

Le silence se fit sur la baie.

--Capitulez! ajouta Sans-Peur, je vous accorde la vie, la liberté, un navire et un sauf-conduit pour retourner en Angleterre!

Non!... répondit le commodore, je ne capitulerai jamais devant un pirate.

--Je suis corsaire français!

--Vous en avez menti!... Feu!... feu partout!

--A l'abordage, donc, et pas de quartier! cria Léon avec fureur.

Un triple choc suivit ce commandement.

La Lionne arrivait en grand sur la Firefly qui dériva sur la corvette le Lion, tandis que l'Unicorn s'accrochait par l'avant. Les quatre navires, qui se heurtaient et se brisaient l'un à l'autre espars et pavois, gémissaient en craquant de bout en bout. Ils ne formaient plus qu'une masse, théâtre de la désolation et du carnage.

Les lions, les tigres, les cannibales, les farouches Néo-Zélandais, les Polynésiens ou les Péruviens enrôlés comme matelots par Sans-Peur, déchaînés maintenant, égorgeaient sans pitié les anglais livrés à leur rage.

--Camuset, veille sur mon fils Gabriel!... A moi, mes canotiers! avait commandé Léon en lançant son monde à bord de la Firefly.

Puis il se jeta dans son canot. Taillevent y gouvernait.

Camuset demeura presque seul sur la dunette de la Lionne, où il fut obligé de retenir de vive force le petit Gabriel qui pleurait parce qu'on l'empêchait d'aller à l'abordage.

--Une autre fois, mon petit prince, une autre fois ce sera notre tour. Cette fois-ci, voyez-vous, faut obéir à papa Sans-Peur, qui va vous chercher maman et vos petits frères.

Gabriel trépignait.

Liméno, plus calme, regardait la bagarre avec un sang-froid juvénile qui eût assurément charmé maître Taillevent, son père, si maître Taillevent, à pareille heure, avait pu être charmé par quoi que ce fût.

Un mousqueton en bandoulière, une hache d'abordage et deux pistolets à la ceinture, noir de poudre et ruisselant de sueur, les yeux fixés sur le territoire de Quiron, où se livrait la bataille, la main sur la barre de son gouvernail, Taillevent grommelait ainsi:

--Toujours se bûcher! toujours se crocher, se manger, se défoncer!... User plus de navires que de paires de souliers!... se battre par mer, par terre, au large, en rade, dans les îles, chez les Espagnols, chez les sauvages, et, pour se reposer, faire faire l'exercice du fusil et du canon à tout ce qu'il y a de peaux tannées, tatouées et basanées entre les Carolines et les Marquises. Naviguer dans le feu, voyager dans les tremblements, creuser les montagnes, avoir en garnison dans les mines du Pérou des ennemis la pioche et la pelle en main, faire tous les métiers, hormis le bon petit cabotage entre jersey et Port-Bail! Miracle que d'avoir un pouce de peau sans avaries sur ses pauvres os!... vrai miracle!... mais, tant va la cruche à la fontaine, qu'elle y demeure en pantenne!... Va-t'en dire ça en douceur à mon capitaine, tu en seras pour ta peine!... En avant donc!... en avant le chavirement!...

Le canot abordait au milieu des balses échouées sur le rivage, car tout ce qu'il y avait de gens capables de porter les armes combattait autour du palanquin d'Andrès de Saïri.

Les femmes et les enfants quichuas couraient çà et là, sans but; sans savoir où aller, en poussant des cris de terreur.

--Démonio! tas de pécores! leur cria Taillevent en espagnol. Mettez-vous donc sur les balses et n'allez pas trop loin!... Allons! Concha, Pépita, Dolorès, Carmen! femelles endiablées, taisez-vous; attrapez-moi les pagaies!... Si ma femme était là, seulement!

Mais Liména ne s'était pas séparée d'Isabelle.

D'un signe, Taillevent ordonne à deux des canotiers d'organiser une flottille de balses, tandis qu'à la tête des autres il s'élance sur les pas de Sans-Peur.

Andrès venait de recevoir une balle en pleine poitrine et ne commandait plus.

Isabelle, à cheval, tenant ses deux enfants pressés contre son coeur, était menacée par les cavaliers espagnols. L'amour maternel redoublait son énergie. Plusieurs fois, tout en battant en retraite, elle déchargea ses pistolets d'arçon. Autour d'elle, on se massacrait.

Parawâ, son méré casse-tête au poing, abattait quiconque osait s'approcher d'elle; et Liména, montée sur une jument des Malouines, se comportait comme un homme.

Cependant, épuisés, décimés, hors d'état de résister davantage, les Quichuas allaient être enveloppés, lorsque Sans-Peur, Taillevent et leurs matelots arrivèrent en renversant tout sur leur passage.

A leur vue, Parawâ jette le cri PI-HÉ d'un accent si terrible que l'épouvante gagne les chasseurs espagnols.--Ils reculent.--Le chemin de la mer est libre.

--Au galop! Isabelle, au galop!... dit Sans-Peur.

Par malheur, la panique des cavaliers ne dura qu'un instant.

--Eh quoi! dix hommes à pied vous font reculer! A la charge!... commanda un de leurs officiers, qui se lança sur eux au triple galop.

La baïonnette de Taillevent et une balle de Sans-Peur arrêtent à la fois cheval et cavalier.

Parawâ tenait par la bride la monture d'Isabelle, une balse accosta.--La jeune mère, sans descendre de cheval, passe sur le radeau dont Liména saisit la pagaie.

Autour du palanquin d'Andrès se livrait un combat sanglant.

Mais les Espagnols, maîtres du rivage, n'eurent pas le temps d'en finir par une décharge à mitraille de leur artillerie.

Émile Féraux lâchait sur eux une bordée qui démonta leurs pièces. Bédarieux débarquait à la tête de tous les équipages vainqueurs de la Firefly. Et du versant des mornes, se précipitaient comme un torrent des cavaliers péruviens qui accouraient, trop tard, hélas! au secours de leur cacique.

Cette mêlée terrible fut appelée la bataille de Quiron.

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