‹ Sans-peur le corsaireChapitre 39 sur 50 · XXXIX

XXXIX

VIVE LA PAIX!

Depuis le départ de Bayonne, hommes et navires s'étaient renouvelés plusieurs fois sous les ordres de Sans-Peur le Corsaire, dont la plus saillante qualité fut toujours le talent avec lequel il se créait des ressources. Un assez faible noyau de son équipage primitif et quelques officiers seulement restaient attachés à sa fortune.

Parmi ces derniers, se trouvaient Émile Féraux, qui montait la frégate la Lionne: Bédarieux, capitaine de la corvette le Lion, et le pilotin à qui l'Unicorn était confié.

A l'ouvert du Callao, Émile Féraux, commandant en chef par intérim, hissa pavillon parlementaire, mais ne reçut point de réponse. Le cas était prévu par les instructions de Sans-Peur. On s'y conforma.

Le premier caboteur du pays qui parut gouvernant sur le port, fut chassé, pris et chargé des dépêches à l'adresse du vice-roi,--dépêches adressées par terre, d'autre part, à l'agent secret résidant à Lima.

Or, au moment de relâcher le caboteur trop heureux d'en être quitte à si bon compte, Émile Féraux fit appeler le lieutenant Roboam Owen et son camarade Wilson. Il leur laissait le choix de rester à bord ou de débarquer, mais au second cas, sous la condition d'honneur qu'ils ne révéleraient point aux Espagnols l'absence de Léon de Roqueforte.

Les deux officiers anglais, ayant opté pour leur débarquement, furent invités au bal du vice-roi, où, à la vue du Lion de la mer, ils tinrent une conduite fort différente.

Esprit droit, coeur loyal et reconnaissant, Roboam Owen s'avança la main ouverte. Sans-Peur la lui serra cordialement et la plaça dans celle de don Ramon, qui s'excusa de ses torts avec la plus chaleureuse courtoisie.

Le capitaine Wilson salua comme à regret, ce qui n'échappa point aux regards de Sans-Peur.

--Ingrat!... c'est bien!... tant pis pour lui! pensa le corsaire, trop occupé d'ailleurs pour lui donner sur-le-champ une leçon méritée.

Lorsque, par l'ordre du vice-roi, les Espagnols tirèrent leurs épées, Roboam Owen se précipita entre eux et Léon de Roqueforte. Wilson demeura neutre.

Le lieutenant Owen disait à haute voix:

--Pas de violences, monseigneur!... De grâce, messieurs les Espagnols, point de combat!... Le comte de Roqueforte est l'ennemi de ma nation; deux fois il m'a fait prisonnier de guerre, deux fois il s'est noblement comporté à mon égard. Je ne crains point de jurer devant Dieu que sa vie entière est irréprochable!...

--Oh! oh!... sa vie entière... ceci est beaucoup, osa dire le capitaine Wilson, imbu de tous les préjugés britanniques et qui péchait surtout par un jugement faux.

Cependant, Sans-Peur avait empêché don Ramon de tirer l'épée; mais il ne put empêcher Taillevent ni Parawâ, postés à quelques pas derrière lui, de se mettre sur une menaçante défensive.

Le maître d'équipage arma ses deux pistolets; le Néo-Zélandais brandit sa massue tranchante.

Les dames, terrifiées, poussaient des cris et voulaient fuir.

Sans-Peur se :uontearr[NT2]

--Du calme, mes amis! dit-il à ses compagnons. Oubliez vous donc que nous sommes au bal avec l'agrément de madame la vice-reine?

Puis, s'adressant aux Liméniennes, chez qui la curiosité l'emportait déjà sur la peur:

--Rassurez-vous, mesdames, je vous en supplie. Il n'y a qu'un petit malentendu entre Son Excellence et moi. Prenez donc la peine de vous rasseoir. Monseigneur s'irrite de n'avoir pas d'explications, il voudrait me faire arrêter pour en obtenir, et il vous met en fuite!... Je ne me pardonnerais jamais de vous avoir privées d'un plaisir! La galanterie m'oblige à donner toutes les explications qu'on voudra. Ce sera peut-être un peu long, Vos Grâces daigneront me le pardonner; je tâcherai au moins de n'être pas trop ennuyeux, et notre cher bal, je vous le promets, finira le mieux du monde.

Tout cela fut dit avec une aisance admirable, d'un ton simple et conciliant qui plut aux officiers espagnols eux-mêmes.

--Voyons! monsieur le corsaire, voyons! expliquez-vous, dit le vice-roi.

Wilson haussa les épaules; Sans-Peur lui lança un regard de mépris; puis, avec un sourire:

--Je veux la paix, j'apporte la paix. La France et l'Espagne sont non-seulement en paix, mais étroitement alliées, et lorsqu'en Europe elles combattent ensemble contre les ennemis communs, nous continuerions ici à nous faire la guerre!... Non, non! je tiens trop à la paix; aussi me suis-je bien gardé de croiser l'épée avec celle de ces messieurs. Ils ont déjà pu voir à ma seule attitude combien mes intentions sont pacifiques.

Léon de Roqueforte, à ces mots, s'assit en face de la vice-reine.

--Son Excellence vient de me donner le nom de corsaire, je l'en remercie. Elle reconnaît donc que l'honorable lieutenant Owen a dit la vérité en me défendant contre la méchante qualification de pirate. Comme corsaire français, je n'attaque jamais que les ennemis de la France. Seulement, quand on m'attaque, moi, quand on me menace, je ne fais pas toujours comme ce soir, et mon épée sort volontiers du fourreau. C'est ainsi que naguère, à Quiron, j'ai eu la douleur de me battre contre les troupes de Son Excellence, à qui je rendrai mes prisonniers dès demain, si elle veut bien y consentir.

--Elle y consentira, nous l'espérons toutes, dit la vice-reine.

--Madame! interrompit son époux avec aigreur; je consens... je consens...--et c'est déjà beaucoup trop!...--à écouter monsieur le comte!...

Le titre de comte, publiquement accordé à l'homme que monseigneur n'avait cessé de traiter de forban, était une concession évidente. Léon salua et poursuivit:

--Quand je fais la guerre, je la fais de mon mieux. Quand je veux la paix, je la veux bien; monsieur le marquis de Garba y Palos, mon noble beau-frère ici présent, pourrait l'attester. Il pourrait vous raconter, mesdames, comment il m'accueillit lorsque j'allai lui demander la main de sa soeur. Il était au milieu d'un peloton de miquelets qui me mirent en joue; il me traitait, lui aussi, de pirate; il m'insultait gravement, mais je voulais la paix, et mieux que la paix,--mon coeur était plein de sympathies chaleureuses,--je fus calme, et don Ramon finit par m'écouter. Le soir même, j'étais l'époux de votre digne compatriote, Isabelle la Péruvienne, dont je m'épris, mesdames, dans votre ville, à Lima, en la voyant traverser cette place...

Léon montrait la place Majeure; les Liméniennes, intéressées par son récit, souriaient sous leurs éventails.

--... Cette place, où à l'instant où je parle, monseigneur le vice-roi, d'innombrables amis attendent mes ordres.

A ces mots, Léon se leva et fit un signe de la main. Une fusée rougeâtre sillonna les airs.

--Regardez bien, regardez! dit-il. Une autre fusée semblable va répondre à mon signal... La voyez-vous dans le lointain, à gauche?... Mes officiers savent maintenant que je suis au bal chez Son Excellence, et que j'espère fermement l'amener à conclure la paix.

Wilson causait depuis quelques instants avec un colonel espagnol, qui, ayant été fort bien reçu à bord de la Firefly, partageait la haine des Anglais pour Sans-Peur le forban.

--Qu'est-ce qui nous prouve que cet homme dit la vérité? s'écria le colonel. Faites cerner la place, monseigneur!...

--Prenez garde, messieurs, à ce que vous allez tenter, interrompit Léon en se croisant les bras sur la poitrine.--Mais vous, mesdames, n'essayez pas de sortir. Vous n'êtes en sûreté que dans ce palais.--Ah! l'on doute de moi!... Je veux la paix, je la veux avec la population de cette ville et le Pérou tout entier! mais je suis prêt à la guerre, sur terre et sur mer!

Léon prononça quelques mots d'une langue inconnue. Parawâ leva perpendiculairement son méré casse-tête. Deux flammes bleues parurent dans les airs.

--Écoutez! écoutez maintenant.--Trois coups de canon vont retentir au large.

Les trois coups de canon furent distinctement entendus.

--Ma division s'avance en branle-bas de combat; dans une demi-heure, elle sera devant le fort de Callao.

--Cet impudent étranger sera-t-il supporté ici plus longtemps? interrompit avec violence le colonel espagnol.

Un excentrique Anglais serait fier du sang-froid que déploya Léon de Roqueforte. Il regarda son interrupteur d'un air dédaigneux, et demanda curieusement le nom de ce colonel mal élevé.

--Il s'appelle Garron y Quizâ, lui répondit-on.

--Eh bien, monseigneur le vice-roi, je prierais volontiers Votre Excellence d'accorder au colonel Garron y Quizâ le droit de conclure la paix, tant je suis sûr que tout finirait au mieux.

--Par la sainte croix! vos partisans seraient bientôt en poussière! s'écria le colonel.

--Parlez vous sérieusement, monsieur le comte? demanda le vice-roi devenu fort soucieux.

Ses idées se modifiaient singulièrement depuis que le corsaire parlait et agissait en sa présence. Après avoir tenu tête avec une opiniâtreté systématique à toutes les autorités de la ville, le vice-roi ne voulait point reculer, mais il se sentait dans son tort à tous les points de vue. Un faux-fuyant s'offrait a lui;--il s'en saisit d'autant plus volontiers que le colonel venait, par deux fois, de s'exprimer avec insolence.

--Monseigneur, répondit Léon, je parle sérieusement, très sérieusement, foi de gentilhomme français. Je ne vous demande plus la paix, maintenant; je vous prie d'accorder vos pleins pouvoirs au colonel Garron y Quizâ. Ce sera fort gai, mesdames...

Le colonel rougit, pâlit, et s'avança menaçant.

--Monsieur! dit le vice-roi, vous avez ici même blâmé ma modération; eh bien, pour vous en punir, je vous ordonne de traiter avec M. le comte de Roqueforte.

--J'ai l'honneur de vous entendre, monseigneur, mais ai-je bien vos pleins pouvoirs? Ai-je le commandement de vos forces de terre et de mer, le droit de vie et de mort?...

--C'est ainsi que je fais ma demande, monseigneur, ajouta Sans-Peur le Corsaire; je supplie Votre Excellence de se décharger pour quelques heures de toute sa responsabilité, mais de vouloir bien ensuite ratifier les décisions du pétulant colonel Garron y Quizâ.

--Accordez! accordez! dit la vice-reine.

--Accordez, monseigneur! ajoutèrent toutes les dames.

--J'abdique donc pour trois heures, c'est-à-dire jusqu'à minuit, dit le vice-roi, et je veux que l'on obéisse au colonel Garron y Quizâ comme à ma propre personne.

Sans-Peur, qui s'était avancé vers la vice-reine, disait en même temps:

--Si Votre gracieuse Excellence daigne le permettre, madame, mes jeunes officiers finiront leur soirée au bal.

--De grand coeur, monsieur le comte.

Un signe imperceptible du corsaire fut suivi d'un coup de sifflet aigu de Taillevent. Dix fusées de diverses couleurs serpentèrent dans le ciel bleu.--Une bordée entière leur répondit du large.

--A moi, messieurs!... En haut la garde!... criait le colonel l'épée à la main.

Les officiers espagnols, cette fois, ne se laissèrent pas arrêter par Roboam Owen; ils fondaient sur Sans-Peur le Corsaire. La garde pénétrait dans le salon du vice-roi. De nouveaux cris d'effroi retentirent.

Mais tout à coup, comme à miracle, les cinq principaux acteurs de cette scène violente disparurent par la fenêtre au milieu d'un immense éclat de rire dont le vice-roi prit sa part.

Taillevent et Parawâ s'étaient baissés. Le colonel fut escamoté comme une muscade, tandis que Sans-Peur et don Ramon passaient du balcon sur l'impériale d'un carrosse. Le carrosse partit au grand galop; toutes les voitures des belles invitées le suivaient.

--Dansez, mesdames, dansez jusqu'à notre retour!... Vive la paix! criait Sans-Peur.

--Vive la paix! répéta la populace.

--Où vont tous ces carrosses? demandait-on.

--Ils vont au Callao chercher les danseurs de la division française.

La vice-reine fit un signe à son orchestre; le bal commença. Son Excellence le vice-roi était d'une gaîté folâtre. Trop heureux d'avoir échappé au ridicule d'être enlevé de chez lui par la fenêtre, monseigneur trouvait ravissant le joli tour du corsaire.

--Ce pauvre colonel! disait-il, quelle drôle de mine il doit faire dans son carrosse entre M. le comte et Sa Seigneurie la Baleine-aux-yeux-terribles!...

Au coup de sifflet de Taillevent, les cent compagnons du Lion de la mer s'étaient emparés de toutes les voitures à la fois et les cris répétés de Vive la paix! étouffant ceux des cochers, le cortège se mit en route sans obstacles.

Le colonel Garron y Quizâ, garrotté et bâillonné, fut obligé, deux lieues durant, d'écouter Sans-Peur le Corsaire, dont les arguments péremptoires le décidèrent bon gré mal gré.

Le commandant du Callao reçut avis que la paix était faite.

La division française mouilla en rade.

Les jeunes officiers des trois navires,--déjà en costume de bal, selon l'ordre qu'ils en avaient reçu à midi par une barque de pêcheurs,--trouvèrent sur le quai plus de vingt voitures dans lesquelles il y eut également place pour les officiers de chasseurs faits prisonniers à la bataille de Quiron.

Le colonel plénipotentiaire occupait seul le dernier carrosse.--A bord de la Lionne, il avait signé non-seulement la paix, mais encore toutes les conditions exigées par Sans-Peur, et entre autres la nomination de don Ramon au gouvernement de Cuzco.--Il se garda de reparaître au bal; mais désespéré d'être voué à la dérision publique, il voulut se réhabiliter par un duel, s'en prit au capitaine Wilson, son malencontreux conseiller, et mourut d'une balle reçue en pleine poitrine.

Quant au capitaine anglais, immédiatement après le duel, le vice-roi le fit incarcérer dans la même prison d'où quelques onces d'or bien employées avaient fait sortir le futur gouverneur de Cuzco. Personne n'employa pour sa délivrance la clef de fer ni la clef d'or. Seulement, Roboam Owen, en partant pour l'Europe avec un sauf-conduit, lui promit de faire demander son échange à la cour d'Espagne,--car sa qualité de duelliste trop heureux n'empêchait point le capitaine Wilson d'être prisonnier de guerre.

En lettres roses comme l'aurore, l'histoire constate que le bal qui se prolongea jusqu'au jour chez Son Excellence le vice-roi du Pérou, est le plus charmant dont mesdames les Liméniennes aient gardé souvenance. Il s'appelle le bal de la paix.--De nos jours, les grand'mères en parlent encore.

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