‹ Sans-peur le corsaireChapitre 40 sur 50 · XL

XL

ESQUISSE A GRANDS TRAITS.

Huit jours durant, le Lion de la mer fut le lion de Lima et du Callao.--On illumina en son honneur. Le vice-roi ne jurait plus que par lui et par don Ramon, marquis de Garba y Palos, à qui était réservée la mission de pacifier l'intérieur.

Sous l'escorte des gauchos de Quiron, le frère d'Isabelle alla prendre possession de son gouvernement, qu'il occupa jusqu'en 1808,--époque à laquelle une politique maladroite fit remplacer par la métropole tous les hauts fonctionnaires du Pérou.

Une seconde trêve de sept ans succéda ainsi aux troubles qui n'avaient guère cessé depuis la retraite de l'époux de Catalina. Durant ces sept années, Gabriel grandit sous les yeux des caciques, non sans prendre quelquefois la mer à bord des navires de son père. Mais, par une convention tacite, le fils des Incas ne s'embarqua jamais en même temps que sa mère et ses deux frères jumeaux.--Ainsi, des gages vivants de l'alliance secrète du Lion de la mer avec les indigènes péruviens, demeurèrent toujours au milieu d'eux.

Soumis à un régime doux et juste, patients, discrets et certains d'être noblement secourus dès que l'Espagne changerait de conduite à leur égard, les chefs les plus éclairés approuvaient hautement la sagesse d'Isabelle et de son époux.

Gabriel, salué du titre de Condor-Kanki, était élevé dans le palais du gouverneur espagnol, mais il n'y vivait point en prisonnier. Au retour de ses campagnes de mer, entreprises du consentement des caciques, son oncle ne mettait aucun obstacle à ses excursions chez les diverses tribus de la plaine et des montagnes.

Don Ramon tolérait qu'on l'y reçût comme le dernier héritier de la race seigneuriale. Et nul doute que l'Espagne n'eût fini par conquérir l'amour des peuples indigènes, si, après le deuxième marquis de Garba y Palos, Gabriel de Roqueforte eût été successivement appelé au gouvernement de Cuzco et à la vice-royauté du Pérou.

Mais il n'en fut pas ainsi.--Don Ramon, brusquement destitué, fut rappelé en Europe et obéit en fidèle sujet espagnol.

La guerre éclatait de nouveau entre l'Espagne et la France.--Tout d'abord, dans les possessions d'outre-mer, au Mexique, à la Nouvelle-Grenade, à Buenos-Ayres, au Chili, au Pérou, les créoles se prononcèrent pour Ferdinand VII contre l'empereur Napoléon; mais bientôt, selon les prévisions du Lion de la mer, la grande insurrection de l'indépendance domina tous les mouvements politiques. Lasse du joug séculaire de l'Espagne, l'Amérique méridionale se soulevait tout entière.

L'heure de la délivrance avait sonné.

Napoléon, en franchissant les Pyrénées, donna au nouveau monde le signal de la liberté.

Cependant l'Océanie avait revu son infatigable champion.

Les années de trêve qui ouvraient enfin au Lion de la mer tous les ports du Pérou furent glorieusement remplies.

Les ruses cruelles de Pottle Trichenpot retombèrent sur ses complices; mais, hélas! l'adroit coquin parvint toujours à s'échapper.

Aux îles Marquises, où il avait fait merveilles avec les franges d'or du Lion de la mer, ce ne fut qu'après de sanglants combats que son influence put être détruite.

Il venait de s'évader en pirogue, lorsque les Nouka-Hiviens, consternés, reconnurent qu'ils avaient été ses dupes.--Une alliance solennelle fut jurée alors. Léon, proclamé de nouveau chef des chefs, laissa un agent fidèle à Nouka-Hiva, et poursuivit sa course.

A Taïti, commençait la guerre fameuse connue dans les annales de l'archipel sous le nom de Tamaï rahi ia Arahou-Raïa, c'est-à-dire la grande guerre de Arahou-Raïa.--Sans-Peur prit nécessairement fait et cause pour ceux des indigènes que les relations anglaises traitent de rebelles et d'insurgés.

Depuis longtemps déjà il secondait et protégeait très efficacement plusieurs prêtres catholiques français émigrés ou patriotes péruviens, qu'il avait déposés dans le petit archipel de Manga-Reva.

Ce fut le premier point occupé par des missionnaires catholiques.

Parawâ n'ouvrit pas de trop grands yeux.--Au Pérou, il avait souvent assisté à la messe, et l'aumônier de Quiron, conformément aux instructions de Léon de Roqueforte, n'avait cessé de lui prêcher des croyances que l'on concilia tant bien que mal avec les traditions de son peuple, sur les mystères de la sainte Trinité, sur l'immortalité de l'âme, les interdictions sacrées telles que le tabou et le rachat des péchés par la pénitence.

Taillevent, Camuset et les jeunes lionceaux de la mer tenaient semblable langage.

L'influence du catholicisme devait dans l'Océanie entière être opposée à celle du mercantilisme biblique des missionnaires anglicans et à leurs actes despotiques.

· · ·

Le roi Pomaré II avait embrassé le parti anglais.

Son ministre Tanta, le guerrier le plus redouté de tout l'archipel, valeureux compagnon du Lion de la mer, découvrant le premier que les franges d'or ont été dérobées par Pottle Trichenpot, proteste et se retire dans les montagnes. Une faction puissante, fidèle aux grandes traditions d'indépendance, se rallie sous la bannière libératrice de LÉO l'Atoua.

A l'instigation de Pottle Trichenpot, Pomaré II attaque Tanta et ses partisans.--Or, chose bien remarquable, constatée par les écrivains anglais eux-mêmes, et qui prouve bien que la lutte fut politique et non religieuse,--le grand prêtre du dieu Oro était du même parti que les missionnaires protestants, et fut un des plus ardents instigateurs de la guerre civile. On ne peut dire conséquemment qu'elle fut allumée entre les chrétiens et les idolâtres. Loin de là, Pomaré II, ayant tout d'abord obtenu par surprise un succès sanglant, des sacrifices humains eurent lieu sur les autels du dieu Oro.

Tanta eut soin de faire annoncer dans tout l'archipel que de telles exécutions étaient en abomination devant LÉO l'Atoua, esprit supérieur, seul vraiment chrétien, car il avait toujours interdit le cannibalisme et les holocaustes de prisonniers.

A peine cette proclamation était-elle répandue dans les îles de la Société, que la division française parut.--Pomaré II, chassé de Taïti, se retira dans l'île de Huahiné. Les indigènes de plusieurs autres îles embrassèrent avec transport la cause de Tanta et du Lion de la mer.

Les missionnaires anglicans se réfugient à bord du navire la Persévérance. Mais tandis qu'à la tête des équipages de la Lionne et de l'Unicorn Léon de Roqueforte combat en terre ferme, le Lion, chargé d'appuyer la chasse aux fugitifs, s'échoue sur un banc de coraux.

La Persévérance, emportant Pottle Trichenpot, fait voile pour l'Europe. Parawâ et Taillevent déplorèrent à l'unisson l'évasion de ce maudit fauteur de troubles.

L'équipage du Lion fut sauvé; mais le navire, démantelé par la mer, fut perdu pour Sans-Peur le Corsaire.

Peu de temps après, par compensation, le schoner anglais la Vénus fut pris à l'abordage par les insulaires taïtiens[18].

[Note 18: Historique.]

Léon s'opposa aux massacres qu'allait ordonner le ministre Tanta.

--Non, jamais de représailles semblables! s'écria-t-il; n'imitez point vos ennemis, ne déshonorons par notre cause!

Maître Taillevent, comme on pense, grogna selon son droit.

--Si le Trichenpot avait été pendu la première ou seulement la seconde fois, il n'aurait pas eu la chance de nous échapper la troisième!

Le Néo-Zélandais Parawâ ne se permit point de grogner, mais ne tarda pas à trouver fort justes les réflexions de son ami Taillevent, car la frégate anglaise l'Urania, profitant d'une diversion opérée par les partisans de Pomaré II, reprit la Vénus et délivra son équipage.

Laissant au brave Tanta le soin de finir la guerre, Sans-Peur, avec sa Lionne, se met à la recherche de l'Urania; mais la frégate anglaise, ayant fait fausse route pendant la nuit, atterrit, fort heureusement pour elle, à Port-Jackson.

· · ·

Des courses continuelles, des missions et des prédications qui ne furent pas toutes sans fruits, des tentatives civilisatrices très diverses, des combats de terre et de mer, des aventures souvent invraisemblables, des succès, des revers, des négociations et des entreprises de tous genres occupèrent Sans-Peur le Corsaire et ses alliés pendant les sept années pacifiques du gouvernement de don Ramon.

Léon de Roqueforte, par son activité dévorante, rétablissait, non sans d'immenses difficultés, l'influence bienfaisante de la France, qu'il représentait sous le nom de LÉO l'Atoua.

Malheureusement, la France elle-même était neutre.

En lutte avec l'Europe entière, triomphante sur le continent, grâce au génie du plus grand capitaine des temps modernes, elle avait l'infériorité sur les mers. Et elle ignorait qu'un héros obscur, se dévouant à une oeuvre inconnue, combattait sans relâche pour elle dans cette cinquième partie du monde que le roi Louis XVI s'était proposé de soustraire à la domination britannique.

Maîtresse de la mer, l'Angleterre veillait.

--Résister, maintenir, attendre!--telle fut la devise de Sans-Peur le Corsaire.

Il résista, il attendit, et non-seulement il se maintint, mais encore il étendit sa protection sur une foule de points nouveaux.

Les Anglais, établis à la Nouvelle-Hollande, le rencontrèrent comme un obstacle invincible à la Nouvelle-Zélande, où Parawâ Touma et son fils Hihi firent des prodiges, aux îles Fidji, dans tous les archipels du nord et de l'est, depuis les Carolines et les Mulgraves jusqu'aux îles Haouaï, d'où disparut enfin le culte du dieu Rono, vulgairement le capitaine Cook.

LÉO l'Atoua, toujours équitable et vraiment libérateur, faisait et défaisait les rois des îles de l'Océanie. Il abattait les petits tyrans taboués et leur donnait parfois pour successeurs de simples matelots français. Les princes du plus haut rang s'honoraient de servir dans ses équipages.--Et c'est ainsi qu'après Parawâ-Touma, il prit à bord son illustre fils Hihi, Rayon-du-soleil, jeune chef qui devait, longues années plus tard, recevoir les surnoms éclatants de Napoulon et de Ponapati (Napoléon et Bonaparte)[19].

[Note 19: Historique.]

Les deux plus grands hommes de la Polynésie, Finau Ier, qui régnait à Tonga, et Taméha-Méha Ier, qui régnait aux îles Haouaï, entrèrent l'un et l'autre dans les vues de Sans-Peur le Corsaire. Et si, par la suite, ils n'y restèrent point également fidèles, ce fut en raison des nouvelles perfidies des missionnaires anglicans, dont le pouvoir devait devenir effroyable.

Dès l'âge de douze ans, Gabriel de Roqueforte partagea la plupart des dangers de son père. Intrépide pilotin, cavalier audacieux, piéton infatigable, il avait au plus haut degré deux des trois grandes qualités préconisées par maître Taillevent, c'est-à-dire le courage et l'idée.--Mais la troisième, ou selon l'ordre rigoureux la seconde, en d'autres termes la patience, était loin d'être son fait, lorsque vers la fin de 1808, les deux bâtiments que ramenait le grand tueur de navires atterrirent sur les côtes du Pérou.

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