‹ Sans-peur le corsaireChapitre 48 sur 50 · XLVIII

XLVIII

SAUVE QUI PEUT!

Roboam Owen, dont le poste de combat était dans la batterie basse, fit hermétiquement fermer tous les sabords, afin que la mer ne se précipitât point à flots par ces ouvertures quand le poids de la frégate commencerait à se faire sentir.

Puis, accompagné de ses matelots canonniers, il monta sur le pont, le sabre à la main.

A l'avant, après d'héroïques actions, Émile Féraux avait eu le dessous. Ce fut en vain que l'impétuosité des corsaires rompit par trois fois la ligne des baïonnettes. Ils ne purent opérer leur jonction avec les braves commandés par Sans-Peur. Une foule trop compacte leur barra le passage.

Émile Féraux, criblé de blessures, périt vaillamment les armes à la main. La plupart de ses hommes furent tués; quelques-uns glissèrent à la mer ou, se voyant serrés de trop près, s'y élancèrent en désespoir de cause; quelques autres, en général blessés, se rendirent aux Anglais. On les emporta dans la batterie basse où ils furent mis aux fers.

La mêlée se prolongea davantage entre le grand mât et le mât d'artimon.

Après le second choc, Sans-Peur avait conduit à l'abordage sa deuxième division renforcée par les gabiers de Gabriel et tous ceux des Quichuas qui ne montaient point les balses remises à flot.

Toutes les embarcations péruviennes se tenaient, à cette heure, au vent des deux navires et recueillaient les corsaires tombés à la mer.

Le nombre des braves que commandait Sans-Peur diminuait à chaque instant; celui des Anglais augmentait sans cesse.--D'une part, les soldats de marine et les matelots qui avaient vaincu la première division se ruaient contre la deuxième; d'autre part, les deux batteries intérieures, abandonnées par leurs canonniers, vomissaient par tous les panneaux de nouveaux assaillants.

Malgré cela, les Anglais ne parvinrent point à passer sur le corps des corsaires, maîtres du côté de bâbord, et qui les empêchaient de se dégager de l'étreinte de la frégate.

Le commodore Wilson criait:

--En avant, donc!... tuez! tuez!... Et puis, hache en bois!...

Mais Sans-Peur, Taillevent, Parawâ et leurs intrépides compagnons fauchaient les ennemis.

--Tenez bon, mes braves! commandait Gabriel, qui défendait ses grappins avec la même ardeur qu'il avait mise à les accrocher.

La boucherie se prolongeait; l'Illustrious et le Lion, poussés par une fraîche brise, étaient emportés dans la direction de la fameuse roche del Verdujo, dont le capitaine Wilson ne se préoccupait guère, tant il craignait d'être coulé par la maudite frégate.

Un bruit comparable à celui de plusieurs chutes d'eau se fit entendre à travers le formidable tumulte du combat.--C'était la mer qui, des sabords du Lion, se précipitait dans sa cale.

Sans-Peur s'écria:

--A la nage, Gabriel!... A la nage, les Quichuas! Encore deux minutes de résistance, mes amis!...

--Adieu, mon père! j'obéis!... dit Gabriel.

Camuset, Liméno et plus de vingt autres le suivirent.

--Pi-hé!... pi-hé!... hurlait Parawâ, dont la massue accomplissait d'effroyables exploits.

Il était blessé à la joue, aux flancs et à l'épaule; le sang ruisselait sur ses tatouages; il avait l'air du démon des combats. Son formidable casse-tête menaça Roboam Owen. Sans-Peur s'interposa:

--Ne frappe point cet officier! dit-il.

Le sabre du lieutenant anglais vole seul en éclats.

--Pourquoi m'épargner? demande Owen.

Sans-Peur, entouré d'ennemis, ne peut répondre. Taillevent à sa gauche, Parawâ à sa droite, faisaient des moulinets, l'un avec sa hache, l'autre avec son méré. Sans-Peur était protégé par ses fanatiques insulaires polynésiens, trop heureux de mourir pour lui en criant:

--Le Lion de la mer ne meurt pas!

Chose merveilleuse, quoiqu'il essuyât à chaque instant le feu des Anglais, il n'avait reçu que des blessures sans gravité.

Semblable au dieu de la guerre navale, il donnait ses ordres avec un calme superbe. Laissant au peloton sacré de Taillevent et de Parawâ le soin de défendre sa propre vie, il veillait surtout à ce que les Anglais ne pussent défaire les systèmes d'amarrage. Aussi, plusieurs fois, au lieu de se garantir lui-même, déchargea-t-il ses pistolets sur des gabiers ennemis trop intelligents ou trop alertes.

Roboam Owen s'était retiré sur le bastingage de tribord, et de là dirigeait les mouvements des matelots anglais, qui ne gagnaient plus un pouce de terrain sur la deuxième division des corsaires.--A la vérité, ceux-ci ne combattaient plus à découvert, car ils avaient improvisé une sorte de retranchement à l'aide des espars brisés, des voiles de la frégate tombées avec leurs vergues, des hamacs anglais jetés hors du bastingage de bâbord, et d'un amas d'ustensiles sur lesquels s'entassaient les cadavres.

L'Hirondelle était à perte de vue.

Gabriel, Camuset, Liméno et les Quichuas auxiliaires avaient été recueillis par les balses.

--Tout va bien! dit Sans-Peur, qui haussa les épaules en entendant le commodore Wilson donner l'ordre de démarrer et de diriger sur les abordeurs deux canons chargés à mitraille.

--Trop tard!... monsieur le commodore... trop tard! s'écria Léon.

Tous les Anglais à la fois poussèrent un cri d'horreur;--la frégate enfonçait sans bruit maintenant, sa cale et son entrepont étaient noyés au ras des sabords de la batterie;--le vaisseau engageait.

Le vaisseau engageait, c'est-à-dire qu'il penchait au point de courir risque de chavirer comme un frêle canot.

--Sauve qui veut!... sauve qui peut!... reste qui voudra!... crie Sans-Peur en se précipitant tête baissée au milieu des ennemis.

Le rempart des corsaires s'écroula; les deux canons démarrés roulèrent sur bâbord; il devint impossible de se tenir sur le pont, où apparut enfin le blême Pottle Trichenpot, jusque-là prudemment caché dans les batteries intérieures.

Taillevent le vit, mais ne put l'ajuster. Il fut renversé comme Parawâ et Sans-Peur lui-même. Abordeurs, abordés, Anglais, corsaires, vivants ou morts, tous tombèrent pêle-mêle avec les amas de débris, d'armes ou d'instruments qui n'étaient pas solidement amarrés.

La confusion de cet instant est inexprimable.

Les hommes accrochés aux pavois ou aux cordages furent les seuls que n'entraîna pas le mouvement d'inclinaison.

Roboam Owen, se tenant au bastingage de tribord, fut de ce petit nombre. Avec son admirable sang-froid, il attendait la catastrophe.

Alors Tom Lebon laissa son épissure interminée.

--Le combat est fini! murmura-t-il, je veux au moins me noyer en embrassant mon matelot.

Il se laissa glisser par un cordage et atteignit l'endroit où il avait vu tomber Taillevent.

· · ·

Gabriel, qui avait pris le commandement général des balses, frémit, s'agenouilla et pria Dieu pour le salut de son noble père.

Liméno pleurait.

Camuset Barberousse, qui commençait à devenir grognard, jura consécutivement en anglais, en français, en espagnol, en langue quichua et en langue polynésienne. Son coeur battait avec violence. Il voyait la frégate plonger en attirant le vaisseau dont on découvrait le pont sanglant et dans un état de désordre indescriptible.

La bataille entre les hommes était terminée.

La lutte entre les deux navires commençait en quelque sorte,--car ce n'était plus deux navires animés par leurs équipages, mais deux masses inertes et matérielles qui se combattaient maintenant.

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