XLIX
LA CORDE AU COU.
Le vaisseau plein d'air opposait la résistance de sa vaste capacité. La frégate cramponnée à lui l'attaquait par la pesanteur de son artillerie et de tous les corps lourds arrimés dans sa coque pleine d'eau.
Ces deux forces se firent équilibre durant une minute entière, minute longue comme un siècle, pendant laquelle faillit recommencer le combat.
Les hommes avaient eu le temps de se relever et de se reconnaître.
Sans-Peur donnait ses ordres à voix basse; il rampait, ainsi que Taillevent et Parawâ, vers la roue du gouvernail, dont les corsaires n'avaient jamais pu s'emparer.
Or, l'abordage ayant eu lieu par le côté d'où soufflait le vent, il s'ensuit que la brise très fraîche qui venait de terre gonflait les voiles et contribuait à soutenir le vaisseau. L'inverse se serait produit si l'abordage avait eu lieu du bord opposé, c'est-à-dire, si le vent avait tendu à faire pencher l'Illustrious dans le sens où le Lion l'attirait.
Le Commodore Wilson avait toujours eu soin de conserver cet avantage;--un coup de barre au gouvernail pouvait le lui faire perdre, surtout si les corsaires, selon les derniers ordres de Sans-Peur, réussissaient à couper certains cordages, techniquement les écoutes des focs.
Les écoutes des focs étaient fort loin, les matelots expédiés dans leur direction devaient être massacrés ou faits prisonniers avant de les atteindre. La roue du gouvernail était tout près, mais encore fallait-il s'en saisir.
La pression de la mer sur les sabords de la batterie basse fut si violente, que trois d'entre eux cédèrent. Les flots entrèrent dans le vaisseau.
--Ah! Ah! nous y sommes! cria Sans-Peur.
Plusieurs de ses derniers compagnons n'hésitèrent plus à se jeter à la nage.
Pottle Trichenpot, blotti au pied du mât d'artimon, tremblait de tous les membres. Roboam Owen sourit de pitié.
Le commodore Wilson ne donna aucune marque de faiblesse, mais il était exaspéré;--il en avait bien le droit.
Au moment où, le poignard en main, Sans-Peur allait se jeter sur l'homme de barre et saisir la roue du gouvernail, il se trouva en face de Roboam Owen, qui lui dit:
--A quoi bon?... Assez de sang!... capitaine, et mourons amis si vous le voulez bien.
Tom Lebon ouvrait les bras à Taillevent.
Quant à Parawâ, il venait d'être renversé de nouveau par un soldat de marine qui s'accrochait à ses jambes.
Un nombre infini de petites scènes analogues, terribles, touchantes, grotesques ou exécrables eurent lieu pendant cette minute de l'engagement du vaisseau, instant dramatique s'il en fût.
Mais soudain des craquements, comparables au bruit que rendrait une forêt foudroyée, furent suivis d'un second bouleversement général.
Toutes les amarres cassaient.
Le Lion coulait, laissant suspendus au vaisseau des fragments de sa mâture ou de son plat-bord, mais, d'autre part, entraînant dans les profondeurs de la mer d'énormes pièces de charpente arrachées au vaisseau lui-même.
L'abîme se creusa,--les flots soulevés passèrent par-dessus l'Illustrious brusquement rejeté sur tribord, où roulèrent tous les hommes et tous les apparaux entassés.--Les deux canons démarrés bondirent d'une telle force, qu'ils brisèrent la muraille et disparurent.
L'action des voiles, combinée avec l'épouvantable oscillation du vaisseau, le pencha sous le vent si fort qu'il faillit engager coup sur coup dans le sens opposé. Le moindre poids ajouté à tribord l'eût fait chavirer. Si ses sabords de ce côté n'avaient été fermés aussi bien que ceux de l'autre, il coulait.--Enfin, le gouffre ouvert par la frégate l'attira, il glissa sur la pente du tourbillon et fut si près de sombrer, que Sans-Peur prit la main du lieutenant Owen en répétant:
--Mourons amis!...
Mais l'Illustrious ne sombra pas plus qu'il n'avait coulé ou chaviré.
Sans-Peur se vit seul au milieu des Anglais:
--Non, capitaine, nous ne mourrons pas, lui dit Roboam Owen. Soyons donc amis dans la vie comme vous daigniez consentir à ce que nous le fussions dans la mort.
Il était absolument impossible de rallier les corsaires survivants. Dispersés et confondus avec les Anglais, ils furent tous faits prisonniers.
Taillevent se rendit à Tom Lebon, Sans-Peur au lieutenant Owen; Parawâ fut garrotté par les marins et soldats qui l'entouraient; la plupart des matelots corsaires furent pris de même.
Blessés tous tant qu'ils étaient, ils demeuraient au nombre de trente. Les Anglais avaient perdu près de quatre cents hommes.
Depuis longtemps alors, l'Hirondelle avait disparu, masquée par les terres.
Isabelle, durant de longues et cruelles années, devait ignorer l'issue du combat, le sort de son époux et celui de son fils Gabriel.
Sans-Peur jeta un regard sur l'horizon, vit les balses en sûreté, calcula que l'Hirondelle était hors de péril, et sourit avec orgueil en répliquant à Owen:
--Dans la vie, lieutenant, dans la vie, je le veux bien; mais ce ne sera pas pour longtemps.
--Que voulez-vous dire, capitaine?
Sans-Peur s'abstint de répondre. Il voyait que l'Illustrious, entraîné par le courant, allait se perdre corps et biens sur le Verdujo.
· · ·
Pottle Trichenpot, respirant enfin, s'approchait du commodore Wilson:
--Vengeance!... vengeance!... Vous allez, j'espère, faire pendre ces pirates sur-le-champ.
--Voyez ces cordes à bout de vergue!
Cinq minutes après, les trente blessés avaient la corde au cou.
Tom Lebon voulait embrasser Taillevent.
--Chut! pas de bêtises, matelot!... dit le maître. Va dans ton coin!... n'ayons pas tant l'air d'être frères!
Tom Lebon comprit, et se retira en faisant ce dilemme:
--S'ils sont pendus sans miséricorde, ce n'est pas mes embrassades qui changeront rien à la chose; mais si par chance ils restent prisonniers, elles m'empêcheraient de les servir.--Feignons donc une feinte. Cachons-nous pour mieux pleurer!...
--Mille millions de badrouilles de barbarasses du grand caïman d'enfer!... nous y voilà donc!... grommelait Taillevent. Pendus comme des chiens! pendus comme des renégats, par ce Wilson que j'étais tant d'avis de pendre!... Et voir ce Pottle Trichenpot, là, sur la dunette!... Ah! mon capitaine, j'ai souventes fois eu tort en grognant rapport à vous; mais cette fois-ci, sans être ce qui s'appelle un capon, j'ai bien peur d'avoir raison une fois de trop.
Tous les corsaires ne prenaient pas aussi philosophiquement la situation:
--Camarades! leur demande Sans-Peur, tenez-vous beaucoup à être sauvés?... préférez-vous la vie à la perte totale du vaisseau?
--Capitaine, riposte l'un d'eux, m'est avis que nous n'avons pas le choix.
--Vous l'avez, au contraire!... partez!...
--Pi-hé!... le Lion de la mer ne meurt pas! s'écrie Baleine-aux-yeux-terribles.
Suivant son usage, il comptait sur un miracle.
--Tiens!... murmura Taillevent, est-ce que je vais encore avoir tort, moi?...
--Cela se pourrait, dit Sans-Peur en riant.
Les corsaires en rang, chacun avec un noeud coulant autour du cou, regardaient curieusement leur capitaine.
--A parler franc, dit l'un d'eux, on veut bien se faire écharper sans regret, on aurait coulé tout à l'heure avec plaisir; mais n'avoir plus aucune chance de sauvetage, dame!... c'est dur!
--Bien!... Vous m'êtes chers! vous vous êtes bravement conduits!... Ma vie, à moi-même, peut encore être plus utile que la perte de l'Illustrious. Je vous sauverai...
Cependant, les apprêts de la pendaison générale étaient finis. A chaque noeud correspondait une corde sur laquelle les Anglais s'apprêtaient à tirer au commandement de Hissez!...
Après quelques observations respectueuses, Roboam Owen protestait hautement.
--Au nom du Ciel! commodore Wilson, ne traitez pas en pirates ces braves prisonniers de guerre!... Ne violez pas le droit des gens!... Oubliez-vous que le noble comte de Roqueforte nous a fait grâce de la vie?
--Hissez, mais hissez donc! disait Pottle Trichenpot.
--Silence, impudent valet! dit le lieutenant Owen.
--Monsieur Owen, rendez-vous aux arrêts! dit sévèrement le commodore.
--Ne vous y rendez pas! interrompit Sans-Peur d'une voix éclatante et en langue anglaise. Avant cinq minutes, l'Illustrious touchera sur el Verdujo!... Un seul homme peut le sauver... c'est moi!... Je suis maître de vos vies à tous, mille fois plus que vous ne l'êtes de la mienne...
--Hissez!... commanda froidement le commodore.
--Ne hissez pas! hurla Pottle Trichenpot en proie à une terreur nouvelle.
--Ne hissez pas, je vous le conseille!... dit Sans-Peur aux marins anglais.
L'état-major entier priait le Commodore de suspendre l'exécution.
--Tiens bon!... dit-il enfin avec humeur.
Ce commandement, qui est le contre-ordre maritime, fit dire à Taillevent:
--Allons!... ça y est!... j'aurai tort!... C'est clair, j'aurai tort... Jésus Seigneur, grand merci!