L
LE PLUS GRAND DES CRIMES.
Le vaisseau, drossé par le courant, n'obéissait plus à ses voiles. Le danger annoncé par Sans-Peur devenait évident.
--Quatre minutes encore!... J'en consacre une à dicter mes conditions, et trois à vous sauver; mais l'état-major entier va jurer devant Dieu et sur l'honneur que tous mes compagnons et moi serons mis en liberté ensemble sur l'archipel des îles Marquises... J'ai dit!... Ne perdez pas de temps, monsieur Wilson!
Sans-Peur se tourna vers ses compagnons.
--Remerciez-moi, camarades, leur dit-il, car il m'en coûtera beaucoup de sauver un vaisseau anglais.
Prenant d'avance le commandement, Sans-Peur ordonnait aux maîtres et contre-maîtres de faire larguer les perroquets.
--Il faudra charger de toile!... Gagnez du temps, vous autres!... et déblayons le pont!... vivement!...
L'équipage anglais tout entier désirait ardemment que Sans-Peur montât sur la dunette pour diriger la manoeuvre.
Déjà les cordes fatales cessaient d'être roidies; on déblayait à la hâte le champ de manoeuvre, et chacun des matelots anglais parait ou réparait quelque cordage courant.
--Jurez-vous?... demanda le corsaire.
--Oui, je jure que vos conditions sont acceptées! dit Wilson.
Roboam Owen ajouta:
--Je jure sur le Christ que la vie et la liberté du capitaine Léon de Roqueforte seront respectées à notre bord après le sauvetage du vaisseau.
Les autres officiers anglais levèrent la main.
Déjà les matelots dégarrottaient les prisonniers.
--A l'hôpital mes blessés! leur dit Sans-Peur en se dirigeant vers la dunette.
Taillevent et trois autres corsaires se placèrent par ses ordres à la roue du gouvernail.
--Pilotez! monsieur... dit le commodore armant ses pistolets. Mais malheur à vous si nous touchons!
--Je ne pilote pas!... Je commande!... répondit fièrement Sans-Peur.
Et sans attendre la réplique du Commodore, il fit gouverner droit sur la roche el Verdujo, cet écueil tranchant comme la hache du bourreau, sur lequel, au début de sa carrière d'aventures, il avait failli périr avec son fidèle Taillevent.
En même temps, il établit toute la toile possible. Les mâts du vaisseau, ébranlés par les secousses précédentes, gémissaient, ployaient et craquaient sourdement.
On courait avec une effroyable rapidité sur le récif, où la grosse mer brisait furieuse.
Les Anglais s'effrayèrent; des murmures se firent entendre sur l'avant.
Le commodore Wilson pâlissait.
--Que faites-vous donc, monsieur? dit-il d'un ton menaçant.
--Je pilote!... répondit Sans-Peur avec dédain.
Puis d'une voix impérieuse:
--Silence à bord!... silence partout!... Lieutenant Owen, faites observer le silence! maîtres et contre-maîtres, je commande le silence!... «--ATTENTION! PARE À VIRER!...»
Avec un silence qui tenait du prodige, les matelots anglais se préparèrent au virement de bord.
Le lieutenant Owen, après un moment d'hésitation, monta sur la dunette, quoiqu'il eût reçu l'ordre de se rendre aux arrêts.--Il allait demander de rester sur le pont jusqu'à la fin des manoeuvres.
--Monsieur le commodore, dit alors Sans-Peur, j'ai retenu d'autorité M. le lieutenant Owen, dont j'ai besoin ici. Mais il serait de bon goût de lever ses arrêts....
--Que me parlez-vous d'arrêts pendant cette manoeuvre téméraire? riposta Wilson, dont les pistolets armés étaient toujours dirigés sur Sans-Peur.
--J'utilise les instants. J'ai rangé vos gens à leurs postes, mais nous avons encore plus d'une minute devant nous, monsieur le commodore!...--Restez ici, lieutenant Owen. «--Du vent dans la voile, timoniers, près et plein!...»--Vous n'avez pas répondu, monsieur Wilson?
--Les arrêts du lieutenant Owen seront levés si vous sauvez le vaisseau.
Sans-Peur, qui ne commandait et ne parlait qu'en langue anglaise, dit à très haute voix:
--Sachez, monsieur le commodore, que je ne trahis jamais!... J'ai annoncé que je sauverais votre navire, je me suis engagé à le sauver!... Ma parole suffit... «--Fermez tous les sabords!...»
Les mantelets des sabords défoncés furent remplacés aussitôt.
Peu après, l'Illustrious entra dans la zone d'écume qui tourbillonnait autour du récif.
--Trahison! nous sommes perdus! hurla Pottle Trichenpot.
--Silence donc, misérable! dit le lieutenant Owen en lui mettant un mouchoir sur la bouche.
Wilson fut tenté de brûler la cervelle à Sans-Peur, qui laissait courir à toute vitesse, quoiqu'on ne fût plus qu'à une longueur de navire de la roche le Bourreau.
Le vaisseau plongeait dans les lames, qui le couvrirent. Il penchait sur tribord presque autant qu'au moment où le poids du Lion avait failli l'entraîner. Le ressac des flots brisés rejaillissait sur les points les plus hauts de la mâture. Un remous aussi blanc que la neige enveloppait sa vaste coque comme un linceul. La pluie saline qui l'inondait miroitait au soleil; elle avait les brillantes couleurs du prisme. Jamais dangers de mort ne revêtirent plus splendide parure. L'arc-en-ciel parsemait d'or et de rubis le chemin du naufrage.
Attiré par le gouffre, l'Illustrious descendait sur la pente d'une vague colossale.
La colère ou l'effroi furent cause que le commodore fit feu au moment précis où Sans-Peur criait enfin:
--A DIEU VAT!...
Tom Lebon fila les écoutes des focs.
Taillevent et ses camarades poussèrent la barre dessous.
Sans-Peur, atteint par deux balles, tombait inanimé entre les bras du lieutenant Roboam Owen.
Le vaisseau anglais, en continuant de virer de bord, entra dans le contre-courant dont Léon avait si bien calculé la puissance. Plus vite qu'une flèche, il fut jeté au large.
Il était sauvé.
La main sur le coeur de la victime, l'officier irlandais s'écria:
--Commodore Wilson, vous venez de commettre le plus grand des crimes!...
ÉPILOGUE
Le paquebot l'Hirondelle, grâce à sa marche supérieure, échappa,--mais non sans périls,--à tous les croiseurs ennemis et atterrit au Havre, où l'armateur Plantier devait compte de sommes immenses à la comtesse de Roqueforte.
L'honnête associé de Sans-Peur le Corsaire s'en acquitta scrupuleusement, sans discontinuer de s'occuper des intérêts de sa famille et des grandes opérations de l'Océanie.
La propagation de la foi devait être la préoccupation constante des enfants de Léon de Roqueforte.
Établie à Paris, dans un des plus beaux hôtels du faubourg Saint-Honoré, Isabelle dirigeait l'éducation de Léonin, de Lionel et de Clotilde.--Jamais elle ne perdit l'espoir de revoir son mari, ni son fils Gabriel, qui prit une part superbe, comme l'attestent les annales du Pérou, à la grande insurrection dont l'issue fut l'indépendance des colonies espagnoles.
Digne épouse de Léon de Roqueforte, le Lion de la mer, la comtesse élevait ses deux fils jumeaux dans le dessein de les envoyer à la recherche de leur père et de leur frère, de continuer l'oeuvre gigantesque de Sans-Peur et de le venger s'il avait péri.
Ce dessein fut accompli, les faits et gestes des jumeaux de la mer montant des navires jumeaux peuvent défrayer une épopée.
L'on doit à Léonin l'invention des engins les plus formidables.
Lionel fut surtout sauveteur.
Digne fille d'Isabelle, Clotilde joua aussi outre-mer un grand rôle, mission pieuse qui a contribué aux progrès du culte catholique.
· · ·
Chaque soir, en l'hôtel de Roqueforte, maîtres et serviteurs priaient ainsi en commun:
--Seigneur, si Léon et Gabriel sont vivants, protégez-les!... s'ils sont morts, prenez pitié de leurs âmes!...
Et ensuite, avec Liména, on priait de même pour son époux Taillevent et son fils aîné Liméno.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
Chapitres Pages
I. L'Amazone et le Lion............... 5
II. Désappointements..................... 9
III. Reconnaissance....................... 12
IV. Le Lion de la mer.................. 15
V. Branle-bas de combat................. 23
VI. Mariage de haute lutte............... 29
VII. Pavois et adieux..................... 47
VIII. La chambre nuptiale.................. 58
IX. Maître Taillevent.................... 63
X. Droits des prisonniers............... 66
XI. Les oreilles de Camuset.............. 69
XII. Stratagèmes et ruses de guerre....... 77
XIII. Toujours trop bon!................... 83
XIV. Idées de Corsaire.................... 86
XV. Relâche de trois jours............... 99
XVI. Journal de route..................... 102
XVII. Le grand chef des Condors et Baleine-aux-yeux-terribles...... 109
XVIII. Salves des éléments.................. 118
XIX. Tremblement de terre................. 121
XX. Vastes desseins...................... 128
XXI. Les débuts du Lion................. 135
XXII. Derrière le rideau................... 140
XXIII. Histoire de dix années. Origines de la légende............. 144 Le chemin de Versailles............ 150 Entortillé par le roi.............. 155 Dans le grand Océan................ 159 Retours et chute du rideau......... 166
XXIV. Le sommeil de la lionne.............. 171
XXV. Problème résolu...................... 176
XXVI. L'île de Plomb....................... 179
XXVII. A la poudre.......................... 187
XXVIII. Coups de main........................ 191
XXIX. Naissances, mariage, baptêmes........ 193
XXX. Pottle Trichenpot.................... 197
XXXI. Bataille de Quiron................... 201
XXXII. Mort du cacique de Tinta............. 209
XXXIII. Roboam Owen.......................... 213
XXXIV. Les franges d'or..................... 216
XXXV. Douleur royale....................... 225
XXXVI. Le jeune prince...................... 236
XXXVII. L'opinion publique à Lima............ 246
XXXVIII. Entrée au bal........................ 250
XXXIX. Vive la paix!........................ 255
XL. Esquisse à grands traits............. 263
XLI. Le commodore Wilson.................. 270
XLII. Les Lionceaux de la Mer.............. 276
XLIII. L'Hirondelle......................... 279
XLIV. Stratagèmes de retraite.............. 283
XLV. Séparations.......................... 288
XLVI. A l'abordage......................... 291
XLVII. Fermez les sabords!.................. 296
XLVIII. Sauve qui peut!...................... 301
XLIX. La corde au cou...................... 306
L. Le plus grand des crimes............. 312
ÉPILOGUE............................. 316
8470.--ABBEVILLE, TYP. ET STÉR. A. RETAUX.--1886.
End of Project Gutenberg's Sans-peur le corsaire, by Gabriel de La Landelle