‹ Scènes de la vie Hollandaise, par HildebrandChapitre 9 sur 25 · IX

IX

Chapitre où l'auteur est affreusement embarrassé, parce qu'il y joue le beau rôle, chose qu'il sait ne lui convenir nullement, mais à laquelle il ne peut néanmoins se soustraire pour cette fois.

Hildebrand qui se trouvait amené par un concours de circonstances à jouer un rôle actif dans cette histoire, se leva le lendemain une demi heure plutôt que les jours précédents, et, la figure soucieuse, se mit à arpenter à grands pas sa chambre du haut en bas, allure qu'il prend toujours quand il veut réfléchir à une affaire importante ou ne songer à rien du tout De temps en temps il jetait un coup d'œil significatif sur les flèches empoisonnées suspendues à la muraille, puis il contemplait dans la glace son héroïque attitude; enfin il consacrait en grande partie son attention aux moineaux qui volaient çà et là dans le jardin et avaient de fréquentes prises de bec à l'endroit de miettes et de fragments de croûtes de pain qui, dès cette heure matinale, mettaient leurs passions en jeu.

Il parut ensuite au déjeuner en grande toilette, circonstance qui ne surprit personne parce que citait dimanche, bien que ce dimanche-là justement personne n'allât à l'église sauf la vieille dame. Monsieur déclara «tenir beaucoup à la religion, car sans la religion qu'adviendrait-il de la société?» mais il ne pouvait se résigner à écouter «les ennuyeuses et fatigantes déclamations du domine de cette ville;» quant à madame il y avait dans l'église des courants d'air par trop affreux, et pour Henriette elle y allait bien, mais «elle ne voyait pas la nécessité d'en faire une routine.»

Hildebrand feignit de se rendre à l'église, bien qu'il eût pris d'avance le parti de n'y pas aller. Il se rappela, non sans se préoccuper de la haute vocation qu'il sentait en lui, les paroles de Fénelon dans la tragédie de ce nom:

C'est mon premier devoir, servons l'humanité; Après, nous rendrons grâce à la Divinité[1].

Il s'était informé la veille de l'adresse de monsieur Van der Hoogen. Il devait le trouver dans l'une des rues centrales de la ville, au-dessus d'un magasin de literies. Hildebrand se mit en route avec la ferme conviction de rencontrer son homme chez lui.

Cependant comme il se rappela que monsieur Van der Hoogen qui était employé au bureau de l'enregistrement, devait s'y trouver tous les jours dès dix heures du matin et y avait beaucoup de besogne jusqu'à deux heures après midi, il ne lui parut pas invraisemblable que le susdit monsieur Van der Hoogen fit quelque peu la grasse matinée, le dimanche, et par conséquent il pensa que, selon toute probabilité, il était encore au lit. A celte considération s'ajoutait peut-être secrètement le désir inavoué de différer un instant encore l'accomplissement de la désagréable mission que lui imposait l'intérêt de l'humanité.

Or, il se trouva qu'Hildebrand, cheminant vers le magasin de literies, eut à traverser une place où il y avait une église dans laquelle retentissait le chant plein de puissance des fidèles, et il ressentit l'envie d'assister du moins à une partie du service divin.

Hildebrand n'est pas partisan de l'habitude d'arriver trop tard dans la maison du Seigneur. Il comprend que la parole de Dieu ne doit pas être lue pour rien et encore moins servir de basse au bruit qu'on fait en cherchant une place ou au grincement des chaufferettes[2] sur les dalles; mais il lui faut avouer cependant qu'il y a quelque chose de particulièrement solennel et émouvant à se transporter des rues silencieuses dans une cathédrale où déjà une foule considérable est prosternée, tête nue, et élève vers le ciel, au milieu des majestueux accords de l'orgue, une hymne qui semble venir d'un seul cœur. La vue d'une communauté réunie, réunie physiquement du moins, pour servir Dieu, renferme déjà en elle-même une touchante édification, et nous lui sommes, je crois, redevables de tant de bonnes et chrétiennes impressions, que, ne fût-ce que pour ce motif seul, cela vaudrait la peine de suivre le précepte de l'apôtre: «Ne négligeons pas de nous réunir.»

La foule chantait ces paroles du psaume quarante-deuxième: «Le cerf altéré n'aspire pas plus ardemment après l'eau des fontaines que mon âme n'aspire vers vous, mon Dieu.»

O vous qui vous imaginez que lire à la maison un bon sermon,--vous lisez sans doute toujours de bons sermons et vous ne pourriez en entendre que de mauvais,--ô vous qui vous imaginez que lire à la maison un bon sermon est aussi édifiant que fréquenter la réunion des fidèles, vous qui violez le précepte du Sauveur en préférant la prière isolée à la prière en commun, n'avez-vous donc jamais éprouvé ce sentiment délicieux que donne au cœur la vue de tant d'enfants des hommes, appartenant à toutes les conditions, qui, avec vous et autour de vous, élèvent le même cantique vers le ciel, entendent la même parole de consolation et supplient le même père qui est au ciel au nom du même Sauveur?

Il est seulement dommage que les élans de l'assemblée vers Dieu se perdent dans les fioritures dont l'organiste les fait suivre.

Un homme simple, d'un âge avancé, se trouvait dans la chaire, et parla avec onction à la foule sur le texte des paroles qui venaient d'être chantées; il fit ensuite une prière naïve, humble, une vraie prière: la sincère prière du juste a beaucoup de pouvoir, dit saint Jacques. Puis il invita de nouveau la communauté à chanter, et cette fois le chant fut tiré du premier psaume.

Le vieux serviteur de l'Evangile prit aussi pour texte les dernières paroles: «Le Seigneur connaît la voie du juste, mais la voie de l'impie est une voie de perdition.» Et ce fut avec ces paroles au cœur qu'Hildebrand s'achemina d'un pas rapide vers la demeure de Van der Hoogen.

--La chambre au premier sur la rue! cria la femme du magasin de literies en passant la tête du fond d'une sorte d'arrière-boutique; montez l'escalier, et la première porte à main gauche!

Hildebrand suivit cette indication. La porte de la chambre sur la rue était entr'ouverte et il se trouva d'emblée sur le domaine du charmant. Toutefois celui-ci ne s'y trouvait pas.

La chambre n'était pas particulièrement charmante; elle était mal meublée et rien moins que propre. Un confortable fauteuil en était le meilleur meuble. A la muraille étaient suspendues une couple de lithographies sur les exploits de Robert Macaire et quelques études de femmes dues à la main d'artistes qui semblaient s'être particulièrement exercés sur le nu. Au-dessus de la cheminée étaient attachés un masque, des gants et des fleurets, plus une queue de faisan, lequel Van der Hoogen s'imaginait sans doute avoir tué ou mangé jadis. Une foule de cartes d'invitation dont quelques-unes déjà de date très-ancienne ornaient le cadre de la glace. Sur la table se trouvaient un grand flacon d'essence et un volume ouvert de Paul de Kock. Dans le foyer brûlait un feu qui toutefois ne semblait allumé que depuis une demi heure au plus. Il y avait là un déjeuner auquel on n'avait pas touché, et l'eau du thé, placée sous la table, avait cessé de bouillir. Ces indices signifiaient probablement que monsieur Van der Hoogen était encore dans sa chambre à coucher. Hildebrand espéra que l'hôtesse l'annoncerait.

Bientôt, en effet, quelqu'un monta l'escalier au pas de course, mais ce ne pouvait être L'hôtesse, attendu qu'Hildebrand entendit un craquement de bottes éminemment masculines. Il lui parut que le nouveau venu traversait un petit corridor, et le bruit d'une autre porte qui s'ouvrait frappa son oreille. Pais il entendit une voix qui semblait sortir de dessous les couvertures et qui criait:

--Qui est là?

--Bout! répondit celui qui entrait. Comment, paresseux animal, lu es encore au lit?

--Eh là! répondit Van der Hoogen, quoi d'étonnant, il est à peine jour. Songe donc que six jours de la semaine, je dois me lever de grand matin. Je rattrape cela le jour du repos, mon brave. Diantre, j'ai mal à la tête! ce vin de la Société est détestable.

Il s'ensuivit une conversation dont je ne saisis pas tout, mais je m'aperçus qu'à la fin cette conversation portait sur une personne qu'ils appelaient la petite noire, et bientôt il fut évident pour Hildebrand que Van der Hoogen racontait son aventure avec mademoiselle Noiret, aventure dont le souvenir paraissait lui faire tant de plaisir, qu'il poussa un grand éclat de rire.

--Tout cela est bel et bon! dit la personne qu'Hildebrand avait entendue se nommer Bout, et qui avait une voix très-rude et très-désagréable: tout cela est bel et bon, mais tu n'en as pas moins été trop vite. Pourquoi n'avoir pas attendu un peu jusqu'à ce que le garçon soit bel et bien aux Indes?

--Mou cher Bout! la petite noire est si diablement jolie, répondit Van der Hoogen, qui, en pareille société, semblait échanger son terme favori: charmant, contre un moins innocent.

--Quel enfantillage! reprit l'autre. Raison de plus pour prendre patience. Par pure amitié pour toi, je me suis éreinté pendant six mois à persuader à ce blanc-bec de partir pour les Indes, et au moment où cela va réussir enfin, tu vas me gâter tout toi-même. Si la petite raconte jamais la chose, ton affaire est manquée.

--Il n'y a pas de danger qu'elle en parle! répondit Van der Hoogen. Vois-tu, mon gaillard, je lui ai écrit un billet si char.. (il avait failli se tromper), si diablement bien tourné! il y est question de désespoir, de tendresse éternelle. Il faudrait que tu lusses cela, mon vieux. Et ma foi, elle ne s'est pas trouvée assez revêche pour ne pas prendre tout doucement le poulet. Et si ce maudit malotru n'était survenu... Mais, dis donc, l'autre part-il bien positivement pour les Indes?

--Il est si amoureux de la petite que d'abord il était comme désespéré, dit Bout. Il a la ferme conviction que, dans six ans, il reviendra au moins moitié aussi riche que M. Kegge. Comment va la fille de ce rodomont? Henriette, n'est-ce pas?

--A merveille, mon vieux, à merveille! Plus jolie que jamais, et amoureuse jusque par dessus les oreilles. Va donc faire un peu de thé à mon intention, je te rejoins à l'instant.

Obéissant à cette invitation, M. Bout se rendit dans la chambre de devant, et Hildebrand vit apparaître un visage sur lequel se peignaient à la fois l'impudence la plus éhontée et la plus odieuse dissimulation. Ses yeux avaient ce regard perçant, sensuel, qui éveille dans les cœurs honnêtes un sentiment de si vive répulsion. C'était mi homme ventru, de trente-quatre à trente-cinq ans, et qui portait une redingote bleue, étroitement boulonnée, un chapeau empruntant à la brosse un luisant excessif, et un énorme bambou. Il s'arrêta stupéfait de rencontrer un étranger dans la chambre de devant. Hildebrand se fit connaître et déclara qu'il était venu pour parler à M. Van der Hoogen.

--Et attendez-vous depuis longtemps déjà, monsieur? demanda Bout avec une feinte aménité.

--J'arrive à l'instant, répondit Hildebrand.

Le cligne ami sonna et commanda d'autre eau pour le thé. L'hôtesse grommela que ce n'était pas là une manière d'agir, et descendit avec la bouilloire. Avant qu'elle fût de retour, Van der Hoogen parut.

Il n'était rien moins que séduisant, avec ses longs cheveux défrisés et tombant en désordre sur son pâle visage, sa robe de chambre usée, ses bas de laine et ses pantoufles éculées.

--Vous ici, monsieur Hildebrand? dit-il en entrant.

--J'avais une commission pour vous! répondit l'interpellé.

--Charmant! charmant!

--Monsieur désire peut-être vous parler seul! dit le digne Bout; je vais gober un bout de service; la chose sera sans doute déjà en train.

Van der Hoogen rit aux éclats de cette plaisanterie.

Peut-on s'imaginer aussi rien de plus plaisant que de se railler de la religion?

Bout partit.

--Vous me permettrez d'avaler quelque chose, dit Van der Hoogen en bâillant et en humant un œuf; je suis resté hier un peu tard à la Société, et j'ai le gosier desséché par le chambertin.

--J'ai peu de chose à vous dire, monsieur Van der Hoogen! dit Hildebrand avec la ferme résolution d'en finir brusquement et surtout sans le moindre regret du départ du digne Bout. Il ne faut, pas vous étonner, Monsieur, si la maison de la famille Kegge vous est interdite au premier jour...

De pâle qu'il était, le charmant devint blême, et regarda Hildebrand avec stupéfaction; il ne savait absolument ce que celui-ci lui voulait.

Hildebrand mit l'occasion à profit pour continuer tout d'une haleine:

--Monsieur Kegge saura sous peu qui vous êtes, Monsieur; votre conduite équivoque lui sera connue. Il saura les piéges que vous tendez à l'innocence, tandis que vous faites la cour à sa fille.

M. Van der Hoogen ne sut mieux dissimuler son embarras qu'en éclatant de rire. Il entama ensuite son troisième œuf, et répondit d'un ton insouciant:

--Qui dit que je fasse la cour à sa fille?

--Moi! répondit Hildebrand sans hésiter; moi, monsieur! moi, qui vous ai épié pendant toute cette semaine; moi qui sais que vous placez des billets violets dans ses bouquets; moi qui sais aussi qu'à la tombée du soir, vous courez les rues avec des billets violets, pour les glisser dans la main d'innocentes jeunes filles; moi, monsieur, qui connais encore les victimes qu'a faites autrefois Monsieur Van der Hoogen, et qui prendrai soin, autant qu'il est en moi, d'épargner le même sort aux personnes à qui je m'intéresse.

M. Van der Hoogen fit de son mieux pour rire plus haut encore, recula sa chaise et s'écria:

--Charmante plaisanterie! Et Monsieur Hildebrand est le dénonciateur de tout cela?

--Il peut le devenir, continua Hildebrand qui était en train; en quittant la ville, je préviendrai Monsieur Kegge. Mais j'ai voulu d'abord vous en avertir vous-même. J'ai voulu jouer cartes sur table, afin que vous sussiez à quoi vous en tenir, lorsqu'on vous recevrait avec froideur chez monsieur Kegge, et que peut-être même on vous montrerait la porte.

--Monsieur Kegge saura distinguer la calomnie de la vérité, dit M. Van der Hoogen avec un calme affecté.

--Pour l'y aider, j'ai cette pièce justificative, répondit Hildebrand en montrant le billet adressé à Mademoiselle Noiret; on connaît votre écriture, et voici un billet plein des plus honteuses propositions, adressées à une honnête jeune fille, qui, si elle l'eût lu, se fût déjà crue déshonorée. Il ne me serait pas difficile de produire nombre de billets semblables, écrits par vous, dans votre ancienne résidence; mais celui-ci suffira.

Hildebrand remit tranquillement dans la poche de sa redingote le papier violet.

M. Van der Hoogen se leva:

--Et qui êtes-vous, Monsieur? s'écria-t-il, mais sans se maintenir longtemps au ton qui convenait à une pareille interpellation. Et qui êtes-vous, Monsieur, pour venir me faire la leçon dans ma propre chambre? Je vous tiens pour un...

--Pas d'injures, dit Hildebrand en se levant à son tour, et il ajouta:

--Votre colère m'effraie aussi peu que ces fleurets.

M. Van der Hoogen alla se rasseoir.

--Vous parlez de faire la leçon! continua Hildebrand. Votre nom, votre réputation, votre position dans cette ville, tout est entre mes mains. Je connais votre origine, monsieur Van der Hoogen; elle s'accorde peu avec les airs que vous vous donnez; je connais votre conduite antérieure, votre conduite ici, et tout aussi bien votre conduite comme fonctionnaire, et vos récentes machinations pour éloigner des personnes qui se trouvent sur votre chemin. Prenez garde!

--Vous voulez faire mon malheur, grommela entre ses dents M. Van der Hoogen.

--Je veux garder de malheur ceux qui valent mieux que vous, reprit l'autre. Ecoutez: je me déclare en premier lieu le protecteur de mademoiselle Noiret; vous ne la toucherez plus du doigt. Désormais vous ne lui adresserez plus un mot; vous ne vous permettrez même plus de la saluer. Si j'apprends que vous Payez importunée le moins du monde, toute la ville saura ce que vous êtes, depuis le baron Van Nagel jusqu'à votre hôtesse. Ensuite, vous aurez à diminuer le nombre de vos visites chez monsieur Kegge, et vous renoncerez à exercer sur sa fille quelque influence que ce soit. Dès que j'apprendrais la moindre démarche contraire à la défense que je vous fais, ce billet serait mis sous les yeux de monsieur Kegge. Pour le moment, je laisserai les choses dans l'état où elles sont. J'exige donc ces deux choses, monsieur Van der Hoogen. Réfléchissez-y.

--C'est bien! murmura-t-il, et comme si elles en pouvaient mais, il écrasa en mille morceaux les coquilles vides sur son assiette.

Hildebrand partit plus léger de mille livres que lorsqu'il avait monté l'escalier.

[1] M. J. Chénier, Fénelon; act. IV, sc. 2

[2] Dans les églises hollandaises on se garantit du froid au moyen de chaufferettes.

Page 1