‹ Scènes de la vie Hollandaise, par HildebrandChapitre 10 sur 25 · X

X

L'hospice.--Retraite de Van der Hoogen.

Il faisait un temps superbe, et je n'avais pas grande envie de regagner la maison, je préférais auparavant faire un tour de boulevard. Quand on a fait ses études à Leyde, on a une certaine prédilection pour les tours de boulevard. Rafraîchi par l'air pur et par une douce brise, je repassai la porte de la ville, et me dirigeai vers la maison.

Le malheur semblait poursuivre Suzette Noiret.

Non loin du Zoeten Inval, je rencontrai Sara. Elle marchait fort vite et la tête baissée; quand je fus près d'elle, je vis qu'elle était très-effrayée, très-abattue et qu'elle pleurait amèrement.

--Qu'avez-vous donc, mademoiselle Sara?

--Ah! laissez-moi continuer bien vite mon chemin. Madame Noiret se meurt.

--Comment, dis-je vivement alarmé, en marchant à côté d'elle et songeant à Suzette. Comment! et je lui ai parlé encore hier!

--C'est possible, répondit-elle, hier elle se portait encore parfaitement. Mais aujourd'hui, elle a eu tout d'un coup une attaque. J'étais à l'église et ma mère était à la maison auprès des petits. Suzette a sur-le-champ envoyé chercher ma mère, et voilà que je sors tout heureuse de l'église et que j'apprends que la bonne madame Noiret est peut-être déjà morte; on l'a saignée, dit mon père, il n'est pas venu de sang. Le médecin l'a abandonnée. Que va faire la pauvre Suzette?

Elle sanglotait tout haut.

Je me dirigeai avec elle vers l'hospice.

La soi-disant mère[1] de cet établissement, corpulente cuisinière, vêtue d'une jaquette très-ample et d'un grand mouchoir blanc, se trouvait sur la porte à bavarder avec une vieille femme qui portait un mantelet noir, et j'entendis distinctement ces mots:

--De sorte que je vous conseille de vous y prendre tout de suite, sans cela une autre arrivera avant vous; allez bien vite trouver ces messieurs et dites-leur:--Bien des compliments, le numéro neuf est vacant...

--Et puis? demanda la femme au mantelet noir.

--Et puis vous attendrez votre tour! dit la mère.

Le mantelet noir s'éloigna en trébuchant à chaque pas.

--Comment va madame Noiret? demandai-je à la mère, comme si je n'eusse rien entendu de l'entretien.

--Partie pour l'autre monde! dit la mère en secouant la tête. Mon Dieu, oui, elle vient de passer; il y a juste un petit quart d'heure. C'est tout une affaire; se porter si bien et être morte tout d'un coup. Hier encore j'ai passé devant sa porte et elle m'a fait signe; je crois même que j'ai frappé à sa croisée et lui ai demandé comment elle allait. Oui, vraiment, à telle enseigne qu'elle m'a répondu; Très-bien, mère! Non, pourtant je me trompe, c'était chez Trinette. Oh, oui, je vous le dis, une personne est bientôt morte.

Nous passâmes outre. Une des vieilles habitantes de l'hospice était à la pompe, une coiffe noire sur la tête; elle nous regarda au moment où nous passions près d'elle, haussa les épaules et secoua la tête.

--Elle est morte! dit-elle; elle secoua de nouveau la tête et continua de pomper de l'eau sur ses pommes de terre.

Nous entrâmes dans la maisonnette de madame Noiret; un petit vestibule dallé de briques rouges nous conduisit dans l'unique chambre qui avait fait sa demeure et, avant elle, celle d'une longue suite de vieilles femmes. C'était une petite chambrette dont le sol était couvert d'une natte en joues et où se trouvait une cheminée où elle faisait bouillir son pot au feu et se chauffait en même temps. L'ameublement consistait en une table pliante, passablement grande pour la place, quatre chaises de jonc et une grande commode sur laquelle était rangé un service à thé à fond jaune et paysages rouges, flanqué de deux trommeltjes[2] en laque, l'un rond, l'autre carré, et placés de chaque côté. Dans un coin de la place se trouvait l'échelle par laquelle on montait au grenier où était entassée la provision de tourbe et de bois qui se donnait l'hiver aux pensionnaires de l'hospice et qui, jointe à une distribution hebdomadaire de pommes de terre et à un pot de beurre, faisait de cet hospice le plus avantageux parmi les nombreux hospices dont la ville s'enorgueillissait. A la muraille blanchie étaient suspendus deux silhouettes dont l'une ressemblait à un prédicateur et quelques ustensiles de ménage qui n'avaient pu trouver place ailleurs. Sur la table, il y avait une Bible in-quarto et un livre de chant français, dans lequel la bonne femme avait encore fait une lecture ce matin même; ses lunettes, placées entre les feuillets, marquaient l'endroit où elle en était restée. En outre, la table était encombrée en ce moment de verres, de cuillers, de tasses et d'autres objets dont, on s'était servi pendant l'heure de confusion qui avait suivi l'accident. Une forte odeur de gouttes d'Hoffman nous prit au nez. Sur la chaise où madame Noiret s'était assise en dernier lieu, son chat blanc dormait commodément, blotti en rond sur le coussin de serge verte.

Au chevet du lit, dont les rideaux étaient fermés, se trouvait Suzette, pâle comme la mort et la tête appuyée sur la main. La bonne dame de Groot se tenait devant elle avec un verre d'eau et s'efforçait de la décider à boire encore un peu.

Suzette leva tristement la tête, prit le verre et en but machinalement une petite gorgée. Alors elle nous regarda fixement et me tendit la main:

--Mon vœu est accompli, dit-elle; c'était pendant le jour!

Sara toute troublée restait timidement à distance. Elle sanglotait violemment et s'affaissa sur une chaise auprès de la table. Madame de Groot s'efforça vainement de lui faire prendre quelque chose.

Lorsqu'elle se fut enfin calmée, elle voulut voir la morte. Suzette entr'ouvrit les rideaux, et j'aperçus une belle vieille femme couchée dans un calme repos. La joyeuse lumière du soleil qui entrait parla fenêtre, jeta un rayon oblique sur le visage qui prenait de plus en plus les apparences de la mort. Les yeux étaient fermés et enfoncés; de rares cheveux blancs s'échappaient du bonne! et scintillaient au soleil comme de l'argent. Ses mains desséchées étaient pieusement jointes sur sa poitrine. Sara s'agenouilla auprès du lit; fleur de jeunesse à côté de l'image de la mort, elle posa sa charmante main sur la main de la défunte, mais la retira effrayée par le froid du trépas. Elle n'avait jamais vu de cadavre. Pourtant elle s'enhardit de nouveau et promena doucement ses doigts délicats sur le front ridé, et tout à coup elle s'abandonna à une explosion de douleur.

--Fallait-il donc que je fusse à l'église! Ah! si j'avais pu vous revoir vivante, un seul instant, ma chère madame Noiret! Si j'avais pu entendre encore une seule parole de vous!...

--Aucun de nous tous n'a eu ce bonheur-là, ma chère enfant, lui dit sa mère en s'essuyant les yeux avec son tablier.

--Non, dit Suzette d'une voix qui brisait le cœur, non, aucun de nous!

Sara referma le rideau.

--Pauvre Suzette! s'écria-t-elle en se jetant au cou de son amie, que vas-tu devenir! et elle se mit à sangloter si haut que sa mère l'attira vers elle et lui dit de se modérer un peu pour ne pas accroître encore la douleur de Suzette.

--Je voudrais pouvoir pleurer comme cela, madame de Groot! dit d'une voix calme la malheureuse jeune fille, et elle reprit sa première attitude, la tête appuyée sur la main.

La voisine sourde entra. C'était une femme grande, maigre, dont le buste penché en avant faisait un angle prononcé avec la partie inférieure du corps. Elle avait aussi une coiffe noire, portait une très-longue jaquette de calicot, un grand tablier blanc et une jupe de tiretaine, Elle posa sur la table un petit plat recouvert d'une assiette.

--La voisine est-elle malade? demanda-t-elle de cette voix haute, qui est particulière aux sourds.

--Oui, dit madame de Groot en élevant la voix, la voisine est très-mal.

Pourtant madame de Groot n'avait pas encore parlé haut.

--Alors il faut qu'elle prenne quelque petite chose, répondit la vieille, et reprenant le plat, elle se dirigea vers le lit. Il faut prendre quelque chose, voisine; tenez, voici des poires étuvées pour vous.

Elle voulut ouvrir les rideaux.

Madame de Groot la retint par sa jupe de tiretaine.

--Non! cria-t-elle aussi fort qu'elle put, la voisine ne mangera plus. La voisine est morte!

--Ah! c'est ainsi, dit la sourde en hochant la tête comme si elle eût parfaitement compris; la voisine dort! Bien, bien! je ne le savais pas. J'ai vu entrer le docteur, continua-t-elle en s'adressant à moi, et je me suis dit qu'il y avait sûrement quelque chose. Mais enfin que manque-t-il à la voisine?

Je réussis à lui faire entrer dans l'esprit qu'il ne manquai plus rien à la voisine.

--C'est la troisième voisine que je perds, dit madame Samei (c'était le nom de la sourde), et toujours du même côté dans cette même maison-ci. La première était Angélique Bovenis; elle avait septante-trois ans et était sourde comme un pot; j'ai l'oreille un peu dure aussi, savez-vous? La seconde était madame de Ruyter, qui renversa la cafetière sur sa jambe, si bien qu'elle ne s'en est pas relevée; et celle-ci est la troisième; c'était une bonne, une excellente femme, mais elle vivait un peu seule. Seigneur Dieu! elle est morte, et moi qui me disais encore: Allons, elle aime bien les poires étuvées!

Le loquet de la porte fut soulevé de nouveau et nous vîmes entrer une femme dont le regard, la physionomie et toute l'attitude témoignaient la compassion la plus sincère et la plus cordiale; c'était mademoiselle Constance.

Il y a des créatures qui apparaissent en ce monde avec la mission de consoler les malheureux et, pour qu'on puisse les reconnaître, la nature a imprimé sur leur visage leur pouvoir consolateur en traits qu'on ne peut méconnaître. Mademoiselle Constance était un de ces êtres privilégiés.

Elle entra avec un calme qui n'avait rien de blessant, mais au contraire tout affectueux, et nous salua. Elle se débarrassa à l'instant de son chapeau et de ses fourrures, et dégagée de ces ornements, elle me sembla beaucoup plus encore en harmonie avec la triste demeure où elle entrait. Elle s'avança vers Suzette qui reposait toujours la tête avec le même accablement sur sa main droite. La noble demoiselle lui prit l'autre main.

--J'ai appris votre malheur, ma chère demoiselle Noiret, dit-elle d'une voix douce et pénétrante, et je viens pleurer avec vous; vous savez que moi aussi je n'ai plus de mère.

On pleure plus facilement sous l'impression d'une douce et tendre émotion, que sous le coup d'une grande et accablante douleur. Suzette fondit en pleurs et baisa les mains de la consolatrice; des larmes brillantes perlaient aussi au bout des longs cils noirs de celle-ci. Sara se pressa contre les deux jeunes femmes, et dans ses yeux aussi rayonnaient à travers les pleurs la plus douce émotion et la plus profonde vénération pour la noble consolatrice.

La vue de ce groupe touchant remuait le cœur. C'étaient la douleur, la pitié, la consolation, unies dans une douce et affectueuse étreinte. J'engage nos peintres à exercer leur talent; sur ce sujet, s'ils veulent bien consentir à cesser un instant de peindre des hommes qui fument leur pipe et des femmes qui achètent des légumes.

--C'est un ange! murmura madame de Groot, et une larme tomba sur les pincettes avec lesquelles elle s'efforçait de ranimer le feu à demi éteint au milieu du trouble général.

--Quelle est cette dame? demanda la sourde, sur le ton élevé qui lui était habituel.

Je m'efforçai de lui expliquer, mais cela me fut impossible.

--Je ne puis vous comprendre, dit-elle; mais je sais qu'il se passera du temps avant que des gens riches viennent pleurer auprès du lit de mort de la vieille Samei,--et puis j'ai entendu dire aussi que madame Noiret n'était pas d'une famille de rien.

A ces mots, la vieille se leva et regagna sa cellule.

Le médecin vint pour voir Suzette et lui donner ses soins après le premier choc. Sa physionomie s'illumina à la vue de Constance.

--Déjà ici, Mademoiselle? dit-il, c'est pour le mieux. Vous avez dû marcher vite! Je vous recommande cette patiente, ajouta-t-il; pour les affligés vous êtes meilleur médecin que moi.

Il prescrivit une potion calmante et nous quitta pour aller visiter, Dieu sait! quelles autres misères.

C'est une chose remarquable que la précipitation qu'on met dans les classes inférieures à rendre les derniers devoirs à un cadavre. C'est un véritable empressement. Quelque cher que soit le malade à ses proches, à peine a-t-il rendu le dernier soupir, bien plus, à peine parfois n'y a-t-il que des indices très-trompeurs de la mort réelle de la personne aimée, que le corps doit être déshabillé de la tête aux pieds et enveloppé du vêtement des morts, et que le lit sur lequel a eu lieu le décès doit être enlevé pour faire place à une rude paillasse. J'ai vu des cadavres, déjà déshabillés, de personnes qu'on avait trouvées mortes sur leur chaise une heure à peine auparavant.

La mère de l'hospice entra à son tour et, tirant à part madame de Groot, elle lui dit qu'on ne pouvait accomplir de devoir plus sacré que d'ensevelir madame Noiret; Madame de Groot pouvait disposer d'elle; cette tâche ne l'effrayait pas; et puis elle savait parfaitement où se trouvaient les effets réservés par madame Noiret pour l'heure de sa mort.

Malgré cette offre obligeante, madame de Groot assura que rien ne pressait, mais la mère insista pour que la chose se fît du moins avant le soir:

--Ce n'était qu'à cause du lit; et puis madame Noiret avait toujours, pendant l'hiver, une très-belle couverture, et sûrement cette couverture était encore sur son lit.

Elle alla s'assurer du fait.

--C'est la couverture! dit-elle gravement à madame de Groot; quand vous ensevelirez vous n'aurez qu'à me faire appeler.

--C'est bien! dit madame de Groot; et la mère se retira pour engager, un pas pins loin, à travers la fenêtre, un entretien à très-haute voix avec la sourde sur la nécessité d'ensevelir madame Noiret et sur sa belle couverture.

--Que voulait la mère? demanda Suzette après son départ, en levant un œil affligé.

--Rien, ma chère amie, dit madame de Groot; j'aurai soin de tout. Ne vous inquiétez de rien.

--Il faut laisser ma mère tranquille, reprit Suzette, la laisser comme elle est, jusqu'à ce qu'elle...

La pauvre enfant ne put achever. Elle laissa de nouveau pencher la tête sur le sein de mademoiselle Van Nagel qui la soutint en l'étreignant affectueusement, et lui donna des forces par cela même qu'elle la laissa pleurer.

Sara ne pouvait demeurer plus longtemps; le ménage paternel demandait son retour. Je partis avec elle. Suzette nous tendit la main tour à tour. Sara ne put dire une parole, et Hildebrand fut aussi muet que Sara.

Nous arrivâmes au Zoeten Inval. Le père de Groot était ému jusqu'au fond de l'âme. Je restai longtemps encore chez ces bonnes gens à causer du malheur de mademoiselle Noiret. Sara me parla beaucoup de la défunte, me dit combien elle aimait sa fille et combien sa fille lui était attachée; elle rapporta mille traits de tendresse et de dévouement par lesquels la mère et la fille s'étaient adouci mutuellement les rigueurs de la vie.

Madame Noiret était restée sur sa chaise aussi bien que morte, au moment même où elle fermait son livre de chant. L'apoplexie qui, en une demi heure, avait anéanti le faible souffle de vie qui lui restait, lui avait dès le premier instant ôté la parole; mais elle n'avait pas besoin de celle-ci pour pardonner quoi que ce fût à Suzette avant de mourir, et quant à sa bénédiction elle la donnait à sa fille tous les jours de sa vie.

Nous parlâmes aussi du jeune homme que le désespoir de ne pouvoir épouser Suzette poussait à partir pour les Indes. Sara me dit qu'elle lui avait parlé le soir précédent, que son projet était irrévocablement arrêté, qu'il l'avait même communiqué à ses parents, et quelques autres circonstances que mettra en lumière le prochain chapitre. Je gardai le silence à dessein sur l'entretien que j'avais entendu involontairement dans la chambre de Van der Hoogen.

Je rentrai à la maison.

--Le service n'a pas duré jusqu'à présent, mon immortel ami! me cria monsieur Kegge, dès que je parus. Nous vous attendons avec impatience. Ennuyeux jour qu'un dimanche, mon brave! s'il y avait de la neige encore, nous pourrions du moins aller en traîneau! Ah! sacrebleu, l'eau viendrait à la bouche aux nobles et puissants seigneurs en voyant ma peau de panthère! Mais à propos, mon immortel ami, je veux être pendu si je sais où vous êtes resté si longtemps!

Je rendis compte de ma visite à l'hospice.

Monsieur Kegge eut encore une larme dans les yeux, mais il dit:

--Diantre, c'était là pour vous une triste corvée. Il y avait sans doute pleurnichement général. My dear, il faudra faire quelque chose pour Suzette; c'est diablement triste pour la pauvre fille. Envoie-lui une chose ou l'autre.

--Si je lui envoyais un poulet rôti? demanda madame Kegge d'une voix bonasse.

--Sottises que tout cela! s'écria monsieur Kegge. Elle n'a certainement pas faim, envoie-lui une couple de billets de banque, cela lui viendra plus à propos, c'est une chère affaire qu'une mort pour des gens comme cela.

Henriette avait détourné la tête et faisait semblant de regarder son perroquet, Elle aussi avait les yeux humides.

Ah! pensai-je, singulier mélange de caprice et de sensibilité! Vous êtes trop bonne pour un Van der Hoogen, et si vous aviez pour mère ou pour sœur mademoiselle Constance, vous pourriez devenir une adorable Henriette.

A l'heure du crépuscule, Henriette s'efforça, par mille voies détournées, de savoir ce que je pensais d'elle et de Van der Hoogen. Je déjouai ses ruses, parce que j'avais formé le dessein de ne m'expliquer aucunement ce jour-là.

Le soir, on attendit Van der Hoogen qui passait dans la famille la plupart des soirées du dimanche. Monsieur Kegge qui avait nourri l'espoir de faire une partie d'hombre était de mauvaise humeur de ce que le troisième joueur se fît attendre. Henriette qui était à coup sûr la plus surprise de ce qu'il ne parût point, faisait bonne contenance. Elle remarqua qu'il avait peut-être reçu une autre invitation, et dit que, pour son compte, elle trouvait très-bien qu'il ne se fit pas une habitude de venir tous les dimanches.

Nous passâmes la soirée à regarder des gravures et des dessins; monsieur Kegge en avait une belle collection, mais elle était mal arrangée, et il l'avait très-certainement payée, trop cher.

Vers dix heures apparut un billet violet, Henriette rougit et fut convaincue qu'il y avait méprise, lorsque le laquais le remit à son père, et quand celui-ci en brisa le cachet elle le regarda fixement.

Quand monsieur Kegge eut lu, il ôta très-poliment son bonnet.

--Je veux être pendu, dit-il, si j'y comprends goutte.

Et il continua avec une certaine solennité:

--Madame Kegge, née Marrison, mademoiselle Kegge et monsieur Hildebrand, écoutez, je vous eu prie, ce que contient cet écrit:

«Noble Monsieur!

--Voilà un mensonge pour commencer.

«Puisque vous recevez dans votre maison des personnes qui cherchent à ter...

--A ter... Saperlotte, voilà un mot diabolique!

«A ternir ma bonne réputation et à me calomnier, je me vois forcé de renoncer au plaisir de la fréquenter désormais.

«J'ai l'honneur d'être, Noble Monsieur,

«Votre très-humble serviteur

«P. G. VAN DER HOOGEN.

«Surnuméraire. «Dimanche soir.»

--Cela me regarde, dis-je en prenant la parole. Monsieur Van der Hoogen va au-devant de sa condamnation. Je me vois donc obligé de dire toute ma pensée sur lui. Monsieur Van der Hoogen s'est révélé à moi comme un mauvais garnement, comme un homme digne de tous les mépris.

Je donnai ensuite les détails rigoureusement nécessaires pour éclaircir l'affaire, et fis connaître les obligations que m'avais imposées au fameux personnage dans ma visite du matin.

--Vous voyez, dis-je en terminant, qu'il cherche son retours dans l'impudence!

--Ne vous inquiétez pas de cela, mon immortel ami! s'écria monsieur Kegge. Vous avez, à ce qu'il me semble, royalement agi. Et maintenant au diable monsieur Van der Hoogen! Je veux être une tarière, si ses gants jaunes m'ont jamais plu; et puis il avait toujours la bouche pleine de grands seigneurs! Pourtant cela chagrinera peut-être Henriette...

Henriette ne répondit pas grand'chose; mais madame Kegge parla, en méconnaissant tout à fait le point en question, ce qui est le refuge ordinaire des femmes sans jugement:

--J'ai toujours trouvé que c'était un homme très comme il faut, dit-elle. Il ne m'a jamais offensée ou blessée en rien. J'avoue franchement que je suis fâchée qu'il ne doive plus venir nous voir.

--Sottises que tout cela! reprit monsieur Kegge. Le seul désagrément c'est que nous n'ayons plus personne qui fasse de la musique avec Henriette. Et vous parlez aussi de partir, mon immortel ami! ajouta-t-il en se tournant vers moi, nous allons donc nous retrouver tout seuls. J'aime avoir sous la main un bon garçon à qui parler.

Monsieur Kegge approcha son siège du foyer, tisonna pendant longtemps, puis se mit à songer. Tout à coup il se tourna vers sa femme.

--Quel âge aurait maintenant William? demanda-t-il d'un ton plus doux que celui qu'il prenait d'ordinaire.

--Vingt et un ans! répondit madame Kegge.

Cet instant de triste réflexion ne dura pas longtemps pour ce père au caractère si mobile; mais qui dira combien de douleurs renfermait ce seul instant?

[1] Il y a ici un quiproquo sur le mot juffrouw qui peut signifier également madame et mademoiselle; cette qualification se donne aux femmes mariées, comme autrefois le titre de demoiselle en France.

[2] Petites boîtes dans lesquelles se renferment les pâtisseries qu'on sert avec le thé.

Page 1