III
La composition de ces divers ouvrages n’avait demandé guère plus de cinq ou six ans à Gabriel Ferry, et, répétons-le, les lettres n’étaient pas son unique occupation: ceci donne la mesure de ce qu’il aurait pu faire, si la destinée avait été plus libérale de temps envers lui.
A la fin de 1851, le gouvernement français lui confia la mission d’aller recevoir à San Francisco les nombreux émigrants que la fièvre de l’or entassait sans prévoyance et sans ressource sur les rivages californiens. C’était une mission honorable et délicate; les difficultés et les périls qu’elle comportait, le désir de revoir une partie des pays qu’il avait parcourus avec enthousiasme dans sa jeunesse, tentèrent Gabriel Ferry. Il partit.
Le 2 janvier 1852, il s’embarquait à Southampton, à bord de l’Amazone, magnifique paquebot de la Compagnie anglaise. Trente-six heures après, dans la nuit du 3 au 4, on venait à peine de perdre de vue les côtes d’Angleterre, que l’incendie envahissait l’Amazone! Qu’est-ce qui avait causé le feu? On ne le sut jamais. Des pompes destinées à éteindre l’embrasement furent rapidement mises en jeu; les matelots, les passagers les desservirent avec l’ardeur du désespoir! Il semble qu’il soit si aisé de devenir maître du feu au milieu de l’eau! Vains espoirs! La flamme gagnait à chaque instant de l’espace! Bientôt même, sous l’impulsion du vent d’hiver qui activait l’incendie, la mer s’enfla, les lames grossirent et vinrent imprimer de fatales oscillations au navire embrasé!
Réveillé comme les autres passagers par le son des cloches d’alarme, Gabriel Ferry était monté sur le pont de l’Amazone; mais avec ce coup d’œil exercé du voyageur qui s’est déjà trouvé maintes fois dans des circonstances critiques, il embrassa l’étendue du péril et vit qu’il n’y avait là aucune chance de salut! Cette découverte ne lui arracha aucun signe de terreur. Il ramena sur sa poitrine son manteau de voyageur excité par la rafale, et, s’appuyant contre un cordage, regarda impassible l’incendie qui rugissait autour de lui. A celui qui avait vu le désert, qui avait été témoin de scènes étranges, la destinée réservait pour scène dernière un embrasement sur l’Océan pendant les ténèbres, sans autre issue qu’une mort terrible! Deux heures après le commencement de l’incendie, l’Amazone présentait un aspect qui défie toute description: ce n’était plus qu’un gigantesque bûcher! Les cheminées, les cordages, tout le gréement supérieur étaient tombés, et les flammes qui s’élevaient partout avec une intensité formidable, fermaient presque tout passage!
Alors chez quelques-uns la terreur se changea en vertige. Un passager et sa femme se prirent par la main et se précipitèrent dans l’intérieur du navire embrasé! On résolut enfin une tentative désespérée: l’Amazone portait à son bord trois chaloupes de réserve; le capitaine annonça que ses matelots allaient les mettre à la mer dans l’espoir de gagner la côte avec tout ce qu’elles pourraient contenir de monde.
On était éloigné de vingt-cinq ou trente lieues de la terre la plus voisine; il faisait nuit et la mer était orageuse. C’était moins une espérance de sauvetage que l’alternative d’une mort moins horrible. Une première chaloupe est mise à flot. Une multitude haletante, sans songer aux dangers de cet empressement, sans écouter les représentations du capitaine, l’envahit avec confusion. Quelques coups de rames avaient à peine fait mouvoir cette embarcation qui enfonçait sous le poids de son chargement, qu’une vague formidable, accourant du large, bondit sur sa proie avec le fracas d’une décharge d’artillerie, et la submergea complétement.
La seconde chaloupe eut le même sort par les mêmes circonstances! Du sein des flots s’élevaient alors de suprêmes cris de désespoir, et la réverbération sanglante du navire embrasé éclaira de lamentables agonies! Restait une troisième embarcation; ces deux désastres successifs rendirent quelque prudence: on décida que vingt passagers seulement y prendraient place. Ceux qui préféraient aux conséquences de l’incendie l’éventualité d’une fuite au hasard, pendant la nuit, sur une mer orageuse, descendirent dans la chaloupe.
Au moment d’y entrer, un négociant qui se rendait à San Francisco, M. Barrincon, se retournant vers Gabriel Ferry alors près de lui:
--Venez-vous avec nous? lui dit-il.
--Mourir pour mourir, je préfère rester ici, répondit Gabriel Ferry avec cette sérénité qui ne l’avait pas un instant abandonné. Le capitaine joignit vainement ses pressantes instances à celles de M. Barrincon.
Enfin cette dernière barque s’éloigna!
Elle avait déjà fait une lieue au hasard, au milieu des ténèbres; l’Amazone embrasée ne lui apparaissait plus dans le lointain que comme le fanal d’un navire qui cingle la mer pendant la nuit. Tout à coup, vers cinq heures du matin, un bruit égal à un roulement de tonnerre interrompit le silence de l’immensité... Le voile d’obscurité qui pesait sur l’horizon se déchira, la surface de l’Océan s’illumina comme par l’effet d’une aurore boréale, puis bientôt tout retomba dans la nuit... L’Amazone venait de sauter avec le reste de ses passagers[3]!
[3] Les vingt passagers montés sur cette barque de l’Amazone voguèrent pendant plusieurs heures encore; ils furent enfin rencontrés par la galiote hollandaise la Gertrudia, qui les recueillit à son bord et les ramena aussitôt à Brest.
Voir, sur ce désastre, tous les journaux et principalement le Journal des Débats du commencement de janvier 1852.