CHAPITRE X.
Catastrophe.
Le gouverneur, depuis cette entrevue significative, se montra plus gai qu'il ne l'avait encore été depuis l'arrivée de Joséphine. Mais la pauvre fille devint pensive à son tour, et livrée à tous les sentimens généreux qu'avait fait naître dans son coeur l'aveu de la passion qu'elle avait inspirée, elle évita avec plus de soin qu'auparavant la présence de son bienfaiteur.
Deux mois s'étaient écoulés depuis l'entretien du jardin, lorsque le gouverneur se rendit un jour chez son amante avec un air de joie qui semblait annoncer la confiance que lui inspirait la démarche toute nouvelle qu'il allait faire auprès d'elle.
--Mademoiselle, lui dit-il en l'abordant d'un ton assez familier, je vous parlais il y a quelque temps du sacrifice que je voulais faire à la femme qui jusqu'ici avait touché le plus profondément mon coeur. Vous vous rappelez sans doute encore notre entretien?
--Si je me le rappelle, monsieur! répondit Joséphine toute tremblante et en baissant ses yeux humides de douces larmes.
--Eh bien! lisez cette lettre du ministre; c'est la réponse qu'il a daigné faire à une demande que je lui adressais et dont cette dépêche vous fera assez connaître l'objet.
Joséphine eut à peine la force de lire ces mots:
MONSIEUR LE GOUVERNEUR,
«Sa Majesté, à qui j'ai eu l'honneur de faire part du projet dont vous m'avez entretenu, a bien voulu vous autoriser à vous marier à mademoiselle Joséphine Renaud, en continuant à vous maintenir dans les fonctions que vous avez remplies à la satisfaction du roi.
«Recevez mes sincères félicitations et veuillez croire à la considération distinguée avec laquelle je suis,
«Le ministre des affaires étrangères.»
La pauvre enfant ne put résister à tant de marques d'attachement, elle s'évanouit d'excès de félicité dans les bras de son heureux amant.
Quelques minutes s'écoulèrent avant que les soins qu'on lui prodiguait pussent lui rendre l'usage de ses sens.... En revenant à elle et en voyant le gouverneur à ses genoux, elle lui dit d'une voix affaiblie qui ajoutait encore un charme nouveau à l'expression touchante de ses paroles:--Vous aviez bien raison en me parlant du bonheur de pouvoir faire à ce qu'on aime le sacrifice de tout ce qu'on a de plus cher. Je sens aujourd'hui que je serais heureuse de pouvoir vous immoler tout, tout jusqu'à l'honneur....
La félicité des deux amans fut complète, mais elle devait, hélas! trop peu durer.
Une de ces maladies dévorantes comme le climat sous lequel elles naissent s'empara du gouverneur au moment où il faisait les préparatifs du mariage qui allait combler tous ses voeux. Joséphine, aux premières atteintes du fléau qui menaçait déjà les jours de son amant, s'attacha au chevet de son lit de douleurs pour ne plus le quitter. Sa tendresse ingénieuse et inépuisable, en multipliant autour de lui les soins qu'exigeait son état, sembla donner des forces nouvelles à cette femme auparavant si frêle et si délicate. Jamais elle n'avait autant aimé celui qui devait être son époux, que depuis qu'elle avait à trembler pour sa vie. Jour et nuit c'était elle qu'il retrouvait auprès de lui, lorsqu'il recouvrait sa raison après des momens de spasme ou après les trop courts instans d'un sommeil agité, et quand une main caressante offrait à ses brûlantes lèvres les breuvages salutaires ordonnés par les médecins, cette main était celle de Joséphine. Dans son délire, dans ses rêves, à son réveil ou au sein de ses souffrances les plus aiguës, c'était aussi le seul nom, le seul mot qu'il prononçât, Joséphine et toujours Joséphine. Et lorsque sur son front en feu ou sur ses yeux enflammés il sentait se presser la bouche de sa bien-aimée, il paraissait oublier la douleur qui déchirait son sein et renaître encore à la vie qui déjà, hélas! s'éteignait dans ses organes épuisés.
Tout fut inutile, et les efforts de l'art et les soins de la tendresse. Le malade vit approcher sa fin, non pas avec résignation, car il n'en est pas quand on meurt rempli des illusions de l'amour; mais il vit du moins arriver l'instant fatal sans désespoir, car il sentait qu'il allait expirer dans les bras d'une amie qui toujours garderait son souvenir et pleurerait long-temps son trépas.
--Écoute, dit-il à sa bien-aimée quelques heures avant de la quitter pour toujours; toi seule fus l'idole de ma vie. J'ignore encore en ce moment quelle destinée me réserve le ciel. J'espère cependant qu'il exaucera mes voeux. Mais comme il est possible que je succombe, je veux dès aujourd'hui même assurer ton sort, remplir le plus sacré de mes devoirs, et te donner enfin le nom qui devait me devenir si cher en le partageant avec toi.... J'ai fait demander le pasteur et quelques-uns de mes amis, pendant que, agenouillée sur le pied de mon lit, tu goûtais un de ces instans de repos que la fatigue t'a rendus si nécessaires et qui sont devenus si rares pour toi, depuis ma maladie.... Ne pleure pas, ma tendre amie.... Si j'en crois ce que j'éprouve aujourd'hui, des jours heureux peuvent encore nous être comptés par la Providence, et je sens que je me trouverai mieux, plus satisfait, lorsque je pourrai te nommer mon épouse.... Tiens, voici le pasteur; il vient avec nos amis pour entendre nos sermens et consacrer notre union.... Ah! il m'était donc encore donné d'avoir un jour de fête et de recevoir une consolation!...
Le pasteur de la colonie s'avança; il prit la main inanimée de Joséphine pour l'unir à celle du malade, qui d'une voix expirante murmura les mots que lui dictait le ministre de l'Évangile, et sous ses doigts convulsifs la jeune épouse, prosternée auprès de la couche du moribond, sentit bientôt avec effroi les doigts de son mari se raidir et se glacer....
Le nom de son amante, de son épouse, venait de s'exhaler avec le dernier souffle de sa vie!
On entraîna loin de cette scène d'épouvante la malheureuse Joséphine évanouie. Un lit de mort venait d'être pour elle l'autel de l'hyménée, une couronne de cyprès sa couronne nuptiale, et un crêpe funèbre son voile de nouvelle mariée....
Pendant huit jours, les habitans de la colonie portèrent le deuil de l'homme auquel pendant long-temps leur destinée avait été confiée. Les imposantes batteries qui défendent Sierra-Leone annoncèrent au loin, au lugubre fracas de leurs canons tonnant à de courts intervalles, le funeste événement qui venait de porter l'affliction dans tous les coeurs, et les navires de la rade appiquèrent leurs vergues après avoir arboré à demi-mât, pendant ces huit jours de tristesse, leur pavillon national surmonté d'un crêpe.