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CHAPITRE XI.

Retour en France.

Pendant que tous ces événements se passaient dans la colonie, les deux aventuriers de l'Aimable-Zéphyr s'étaient rendus à Anvers, sans se douter bien certainement de l'élévation à laquelle il avait plu à la Providence d'appeler la jeune passagère qu'ils avaient laissée à Sierra-Leone.

A leur entrée dans le premier port de la Hollande, ces messieurs s'étaient d'abord empressés d'offrir leur pacotille de lions à l'admiration et à la curiosité des amateurs du lieu, et les deux animaux avaient été trouvés magnifiques. Le roi même, voulant encourager ce que les journaux du pays voulaient bien appeler les beaux-arts, avait daigné engager les sociétés savantes à jeter un coup d'oeil sur ces deux terribles sujets d'histoire naturelle, et l'un des courtisans de sa majesté, désirant se rendre agréable à son souverain, avait fini par les acheter au poids de l'or pour en faire cadeau à la ménagerie royale de Bruxelles.

Le ministre de l'intérieur, jaloux de consacrer dignement cet acte de munificence, s'était fait un devoir d'ordonner de mettre sur la cage en fer des deux quadrupèdes: Donné tel jour de telle année par M. le comte N**** à la ménagerie de S. M. le roi.

A la faveur de cette inscription gravée sur le barreau de la cage en fer, le courtisan s'était imaginé que son nom passerait à la postérité.

L'affaire jusque-là n'avait pas été trop mauvaise pour les commerçans de l'Aimable-Zéphyr. M. Laurenfuite, toujours inventif, toujours fertile en moyens honnêtes et fructueux, songea à la rendre encore meilleure.

Aussitôt qu'il vit ses lions vendus et payés, il se hâta de chercher à Anvers des autorités discrètes et complaisantes. Il en trouva vingt pour une.

Ces autorités obligeantes consentirent, moyennant un petit cadeau et pour lui faire plaisir, à lui signer un procès-verbal attestant qu'elles avaient vu et tâté les cadavres des deux lions morts dans la traversée du navire. On détailla sur ce procès-verbal de décès le signalement des deux animaux vivans destinés à aller embellir la ménagerie royale.

Munis de cette attestation véridique et pécuniaire, le capitaine et le subrécargue se proposèrent innocemment de se faire payer par le gouverneur anglais, à leur retour à Sierra-Leone, le montant de la pacotille qu'ils seraient censés avoir perdue en route.

L'activité, l'économie et la probité sont, dit-on, trois bonnes choses pour bien faire ses affaires; la friponnerie vaut souvent mieux à elle toute seule que ces trois bonnes choses à la fois.

Il y avait quatre à cinq mois que l'Aimable-Zéphyr avait quitté Sierra-Leone, lorsqu'on le vit revenir d'Anvers avec un grand pavillon en poupe et une longue flamme à la tête de son grand mât. Un corsaire chargé d'or et de dépouilles ennemies à la fin d'une glorieuse croisière, n'aurait pas eu l'air plus flamboyant que le brick du capitaine Sautard.

En approchant de terre, il salua la rade de cinq à six coups de canon, tirés par les deux mauvaises petites pièces qui se rouillaient sur son pont.

A ces marques de politesse et à ces signes de déférence pour l'autorité anglaise, les bâtimens mouillés dans les eaux de la colonie ne répondirent que par de longs coups de canon envoyés tristement de minute en minute.

Les échos lugubres des mornes qui entourent la ville répétèrent les sons sinistres que l'airain des navires semblait exhaler sur les flots.

Le capitaine Sautard, armé de sa longue-vue, dirigea ses deux petits yeux sur les bâtimens du port, et après avoir examiné attentivement chacun d'eux, il s'écria:

--Dites donc, Laurenfuite, tous ces navires ont leurs vergues appiquées et leur pavillon amené à demi-mât.

--Eh bien! que voulez-vous que j'y fasse? C'est quelque grosse tête du pays qui aura avalé sa gaffe, et voilà tout.

--Voilà tout; mais si c'était notre homme?

--Ah! mais un instant, ne plaisantons pas! Mourir c'est fort bien; mais il faut avant régler ses comptes.... Au surplus, il ne faut pas encore nous inquiéter. D'ailleurs, ce brave homme de gouverneur avait une si belle santé!

--Et ce sont justement ceux-là qui filent le plus vite leur câble par le bout dans ces chiennes de colonies.

--Il se portait dix fois mieux que vous et moi.

--Tiens, pardieu, la belle raison! On se porte toujours bien avant de tomber malade, et l'on en voit tous les jours qui meurent en pleine santé.

--Allons, courons notre dernier bord à terre, et nous saurons à quoi nous en tenir, car voilà que je commence à avoir peur aussi pour le compte de notre débiteur.

Les pressentimens du capitaine Sautard ne l'avaient pas trompé. Il y avait précisément une semaine que le gouverneur était mort, et le jour de l'entrée de l'Aimable-Zéphyr était tout justement celui où les navires anglais allaient quitter les signes de deuil qu'ils avaient arborés pour honorer la mémoire de l'illustre défunt.

Le premier soin du capitaine et du subrécargue, en descendant sur le rivage, fut de s'informer du nom et de la qualité du mort dont on célébrait si fastueusement les funérailles....

On leur répondit: C'est notre brave gouverneur que nous venons de perdre!

--Ah! mon Dieu! s'écria le subrécargue, qui nous paiera à présent les deux lions que nous avons eu aussi le malheur de perdre dans le voyage?

--Adressez-vous à sa veuve, lui répondit-on encore.

--A sa veuve! reprit le capitaine Sautard.

--Oui sans doute, à sa veuve, messieurs. Vous pourrez la voir, car elle a reçu, depuis trois ou quatre jours, les complimens de condoléance de toute la colonie.

Allons, se dirent nos trafiquans, adressons-nous donc à sa veuve. Et ils se dirigèrent, le certificat du décès des deux lions à la main, vers la demeure silencieuse de feu M. le gouverneur.

On annonce à la veuve éplorée la visite du capitaine et du subrécargue.

La triste épouse du défunt, recouverte de longs vêtemens de deuil, s'avance lentement vers ses deux compatriotes, qui, les yeux baissés et le dos voûté, saluent respectueusement la noble compagne de leur ancien débiteur.

--Ah! bon Dieu du ciel! s'écrie le capitaine en reconnaissant la figure mélancolique de Joséphine; c'est notre passagère!

--Oui, messieurs, c'est elle, leur répond la jeune femme. La Providence, depuis votre absence, s'est jouée bien cruellement de mes destinées, elle m'a rendue bien vite la plus fortunée des femmes pour me laisser la plus malheureuse des épouses....

Et la douce et plaintive voix de Joséphine se perdit dans les sanglots qui oppressaient son coeur.

Le capitaine, en voyant pleurer à chaudes larmes sa bonne et jolie passagère, se prit aussi à pleurer, non pas le gouverneur qu'il ne regrettait nullement, ni le prix des deux lions auxquels il ne pensait plus en ce moment, mais il pleura de voir Joséphine pleurer.

M. Laurenfuite, assez embarrassé de sa contenance entre ces deux douleurs simultanées, crut devoir aussi se livrer à une apparence de sensibilité pour se donner un maintien décent. Mais toujours malheureux dans ses tentatives ou ses simulacres d'attendrissement, en cherchant le mouchoir parfumé qu'il avait fourré au fond de sa poche, il laissa tomber l'extrait mortuaire des deux lions qu'il devait présenter au gouverneur qui n'était plus.

La veuve, qui connaissait les deux hommes en face desquels elle se trouvait, avait déjà deviné, à l'air de M. Laurenfuite, le motif réel de sa démarche. Le papier qui s'était échappé des mains du subrécargue sembla lui indiquer la justesse des conjectures qu'elle avait formées sur la nature et le but de sa visite. Elle s'empressa, avec ce tact si fin qui n'abandonne jamais les femmes dans quelque situation qu'elles se trouvent, de prévenir les voeux de ses deux visiteurs.

--Mon mari, leur dit-elle après s'être remise un peu, m'a chargée, avant qu'un sort impitoyable ne le ravît à ma tendresse, de quelques devoirs que je tiens à remplir comme une de ses volontés les plus sacrées.... Il avait contracté envers vous, messieurs, des obligations que vous aurez la complaisance de me rappeler.

--Oh! madame, ce n'est pas encore le moment de parler de cela. Il s'agit de si peu de chose!...

--Pardonnez-moi, monsieur. C'est un devoir pour moi, un devoir sacré que je tiens à remplir et dont vous m'aiderez à m'acquitter; veuillez donc me rappeler....

--Non, non, madame, cela se retrouvera, comme vous l'a déjà dit M. Laurenfuite, et nous ne souffrirons pas....

--Capitaine, songez que vous me désobligeriez beaucoup en me refusant aujourd'hui une satisfaction que je crois pouvoir réclamer comme un service de vous, comme une consolation pour moi, la seule peut-être que je puisse éprouver....

--Eh bien! madame, puisque vous l'exigez, et que le capitaine semble consentir, j'ai l'honneur de vous remettre un certificat en règle qui atteste, avec la signature des principales autorités d'Anvers, que les deux lions que son excellence feu monseigneur le gouverneur nous avait donnés en paiement, ont eu le malheur de mourir avant d'arriver à bon port.

--Et le prix de ces deux lions doit vous être payé. Rien de plus juste, mon mari m'en avait même parlé.

--Quoi! monsieur votre mari avait eu la bonté de vous parler de....

--Oui; j'en ai du moins un souvenir confus, mais je crois me rappeler cependant qu'il m'a dit un mot de cette affaire.

--Et vous a-t-il dit aussi pour quelle affaire?...

--Non, mais il suffit que vous vous soyez entendus ensemble pour que je m'empresse de satisfaire aux conditions de votre marché. Combien vous dois-je, messieurs? La somme vous sera comptée immédiatement par mon caissier.

--Une bagatelle, madame. Deux mille francs, voici les conditions écrites.

--C'est bien, messieurs. Ces papiers deviendraient inutiles entre nous; les deux mille francs vont vous être payés.

Cette sommé était une partie du prix auquel les malheureux avaient vendu la pauvre Joséphine!

Le capitaine, en entendant sonner les écus qu'on leur comptait par ordre de leur prétendue débitrice, se sentit des scrupules et presque des remords.--C'est elle qui se paie de ses propres mains, se disait-il en lui-même. Oh! il vaudrait cent fois mieux pour un honnête homme avoir fait la traite des nègres!

M. Laurenfuite ne songea qu'à faire un reçu pour solde de tout compte au caissier qui venait de lui remettre deux mille francs au lieu de quinze cents francs dont il était convenu avec feu le gouverneur dans le cas où les deux lions, qui se portaient fort bien à Bruxelles, seraient venus à mourir dans la traversée.

--Maintenant, dit Joséphine au capitaine Sautard dès que le subrécargue eut mis la main sur les espèces, il me reste un service à vous demander.

--Lequel, madame, parlez? Il n'y a rien, je le sens, que je ne fasse pour vous, quand il faudrait me faire écorcher tout vif de la tête aux pieds pour vous être agréable? Quel service puis-je être assez heureux pour vous offrir?

--Celui de me ramener en France sur votre bâtiment, en France où il me reste encore un vieux père et une si bonne mère! Mais vous ne me ramènerez pas seule....

--Et avec qui donc, sans être trop curieux?

--Avec les restes de celui à qui je dois tout! avec la cendre du meilleur, du plus délicat, du plus généreux des hommes! avec la cendre de mon époux!

--Oh! les deux coquins de lions, se dit en lui-même le capitaine Sautard en se mordant les lèvres de dépit et de remords; comme je vous les aurais étranglés si j'avais pu savoir!... Deux lions, une femme comme cela!... Ah! monsieur Laurenfuite, nous pouvons bien dire que nous faisons deux grands scélérats, vous et moi!

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