II. UN CARACTÈRE DE MARIN.
Un jeune officier de marine de nos amis était parvenu, dans les ports de mer que notre navire fréquentait depuis quelques années, à acquérir la réputation d'homme à bonnes fortunes, sans que rien d'extraordinaire en lui justifiât complètement à nos yeux les succès qu'il obtenait auprès de presque toutes les femmes. Sainte-Elie, c'était le nom de notre Faublas marin, était doué d'un caractère aimable, d'assez d'esprit, et d'une figure qui, quoique un peu commune, pouvait passer pour assez belle. Mais ces agrémens collectifs, que d'autres possédaient, au reste, à un plus haut degré que lui, ne nous semblaient pas faits pour lui valoir à peu près exclusivement les conquêtes qui nous échappaient, et quelque disposés que nous fussions à lui pardonner en bons camarades les avantages qu'il obtenait sur nous, quelquefois nous nous sentions portés à accuser le beau sexe, ou de trop de bienveillance en faveur de notre confrère, ou d'un peu d'injustice à notre égard. Les triomphes de Sainte-Elie enfin nous empêchaient de dormir, nous autres pauvres Thémistocles qui rêvions aussi des myrtes amoureux, et qui nous trouvions réduits à glaner sur les traces de notre heureux émule.
Un jour que, seul avec ce conquérant fameux, j'avais amené à dessein la conversation sur le chapitre des femmes, je me hasardai à demander à notre vainqueur le moyen qu'il avait employé jusque-là si heureusement pour soumettre à ses lois les beautés les plus rebelles. En ce temps-là, comme on sait, le langage métaphorique était encore de mode, et ma question se ressentait un peu, ainsi qu'on le voit, du beau style classique de l'époque.
Mon ami me répondit: Autant que je puis te comprendre, tu veux me demander comment je m'y prends pour obtenir quelques succès auprès des femmes?
--Oui, lui dis-je; tu as parfaitement deviné mon intention.
--Eh bien! je vais t'expliquer ma méthode, et avec d'autant plus de facilité, que ma manière d'agir avec les belles tient à un système fondé sur les petites observations que j'ai eu occasion de faire dans le monde.
Je prêtai l'attention la plus vive à la révélation que se préparait à me faire Sainte-Elie. C'étaient les mystères du tabernacle qu'il allait dévoiler aux regards étonnés d'un néophyte.
Il continua:
--J'ai cru observer, depuis le jour où, pour la première fois, je me suis trouvé lancé dans ce qu'on appelle la société, que les femmes en général se laissaient beaucoup moins séduire par les qualités supérieures qu'elles rencontrent en nous, que par les dehors bizarres qu'elles remarquent dans quelques-unes des individualités de notre espèce. Le point important pour qui veut fixer un moment la mobilité de leurs impressions, est de les frapper par quelque chose qu'elles ne trouvent pas chez tout le monde; et pour y parvenir, il faut faire en sorte de leur paraître un être à part, même au risque quelquefois de passer pour ridicule. On serait beaucoup plus sûr, selon moi, de réussir près d'elles par un défaut qui aurait son originalité, que par des vertus qu'elles seraient réduites à admirer, comme partout on admire des vertus. Cette amabilité banale que tant de gens possèdent à un si haut degré, n'est pour la plupart du temps à leurs yeux qu'une chose de mise qu'elles s'attendent à rencontrer chez tous les hommes un peu comme il faut, comme du linge blanc chez le premier venu qui se présente dans un salon. Mais réussissez, sans blesser les convenances, à avoir un ton à vous, une manière d'être qui vous soit propre, une toilette même qui se distingue par sa recherche ou son étrangeté de la foule des toilettes ordinaires, vous attirez sur vous non pas le suffrage universel des femmes, mais, ce qui vaut cent fois mieux, leur curiosité. C'est du nouveau qu'il faut sans cesse à leur frivolité qui se lasse de tout, et rien n'est plus irritant pour elles que le désir qu'elles éprouvent de connaître ce qui les surprend par des points de dissemblance avec tout ce qu'elles ont vu déjà. Hé! tiens, pour te rendre la comparaison plus sensible et mon idée plus frappante, je me servirai ici d'un exemple puisé en quelque sorte dans les choses de notre métier. En mathématiques, tu le sais bien, on procède avec les quantités connues à la recherche de la quantité inconnue. Eh bien! les femmes font, dans la science usuelle de la vie, la même chose que nous en algèbre; elles ne se servent des termes de proportion qu'elles connaissent, que pour se donner le plaisir de deviner, quoi qu'il leur en coûte, les hommes qu'elles se croient intéressées à connaître ou à déterminer. Je crois t'avoir fait comprendre ma pensée, n'est-ce pas, et maintenant tu entends bien ce que je veux dire?
--Oui, à peu près; va toujours ton train, je t'écoute.
--Fort bien! ce petit préambule était nécessaire pour arriver à ce qui m'est personnel, et m'y voici. Avec un pareil système, ou du moins avec une pareille maxime, tu penses bien que voulant réussir dans le monde, et réussir surtout auprès des femmes, j'ai dû m'arranger de manière à m'individualiser au sein de la société, en adoptant pour ainsi dire.... Comment t'expliquerai-je bien cela?... Ah! m'y voilà!... En adoptant en quelque sorte certains points de rappel qui pussent servir à me faire distinguer de la foule des jeunes gens que l'on voit paraître et disparaître dans les salons qu'ils encombrent, sans laisser le plus souvent dans l'imagination des belles qu'ils courtisent une seule trace de leur apparition ou de leur passage....
Mon plan a bientôt été tracé; il n'était pas au reste fort difficile à trouver, et l'exécution a répondu à mes espérances, ou même, si tu le veux, à ma témérité.
Je me suis dit d'abord: ma qualité d'officier de marine et les habitudes que l'on contracte dans l'exercice de notre profession ne sont plus un moyen de se faire remarquer, aujourd'hui surtout qu'on ne croit plus aux marins de comédie, et que tous nos confrères s'avisent d'être les plus aimables petits-maîtres du beau monde. Mais ce titre d'officier de marine, ai-je pensé, peut me servir du moins à faire contraste avec le ton que je veux me donner et les petits talens que je prétends acquérir. Puisqu'il faut du nouveau ou tout au moins du bizarre pour marquer sa place dans la multitude des gens distingués, nous ferons du bizarre; et j'en ai fait, sans me flatter, en assez grande quantité pour mon usage particulier.
--Et comment cela?
--Tu vas le savoir. J'ai d'abord commencé par apprendre à pincer très-bien de la harpe.
--Et l'on peut dire même que tu as fort bien réussi dans cette tentative étrange pour ta position.
--Étrange, pardieu! je le crois bien! Un émule de Jean-Bart et de Tourville arrondissant un bras nerveux sur un instrument qui n'est fait que pour les jolies femmes!
Tous mes collègues se mettaient avec une recherche de bergers d'opéra-comique et une régularité presque mathématique. Moi je me suis appliqué à me mettre avec luxe, mais en laissant régner dans ma toilette un abandon apparent qui cachait toute ma coquetterie.
Mes amis ou mes rivaux s'attachaient surtout à courtiser avec la persévérance la plus exemplaire sans doute, mais quelquefois aussi la plus cruelle, les beautés les plus remarquables. Moi je m'appliquais à dédaigner les femmes qui attiraient à elles l'universalité des hommages. Les Arianes abandonnées m'allaient mieux; avec elles je me trouvais une surabondance d'amabilité et de gaîté que je feignais de perdre dès que j'étais prié de faire danser ou chanter une beauté en renom, et quelques jolies boudeuses, piquées au jeu, ne tardèrent pas à me dédommager de la contrainte que je m'étais volontairement imposée en les fuyant, pour m'en rapprocher plus tard avec plus de certitude et de profit.
--Oui, je me rappelle fort bien, en effet, que quelques-unes d'entre elles t'ont dédommagé assez passablement à nos dépens, nous autres pauvres adorateurs de bonne foi, si humblement dévoués aux caprices de ce sexe injuste!
--Eh bien! que dirais-tu si je t'affirmais que pour conserver mes conquêtes, il m'en a toujours moins coûté même que pour les faire?
--Je dirais, ma foi, que tu es un bien heureux coquin, et que tu as à trop bon marché ce que les autres n'obtiennent quelquefois pas au prix des soins les plus assidus et même des plus grands sacrifices.
--Mon moyen pour attacher mes maîtresses au joug que par surprise ou autrement je leur avais imposé, a toujours aussi été fondé sur le système dont je t'ai déjà parlé. Leur fidélité n'était que la conséquence rigoureuse et inévitable du principe que je m'étais posé. La bizarrerie de mes procédés avec ce que tu appelleras peut-être mes victimes, égalait au moins la singularité des manières que j'affecte encore dans le monde et auprès du sexe. Je vais t'expliquer encore cette idée, qui a, je le vois bien, besoin de quelque développement pour être entièrement comprise.
Quand je recevais, par exemple, mystérieusement dans ma chambre une de mes conquêtes, et cela, soit dit ici sans fatuité, m'est arrivé plus d'une fois, ne va pas t'imaginer qu'elle me voyait lui prodiguer toutes ces attentions fades et ces soins minutieusement accablans dont la plupart des hommes à bonnes fortune obsèdent les femmes qu'ils ont déjà victimées. Loin de là; je commençais par me mettre à mon aise avec elle, comme si j'avais été à bord. Une chemise bleue ou rouge, sur laquelle se croisaient de riches bretelles; une cravate noire, négligemment retenue par un diamant de prix, et quelquefois un chapeau ciré posé de côté sur une chevelure assez passablement soignée, composaient presque toujours ma toilette de rendez-vous. Je me mettais à mon piano ou je prenais une harpe, comme par boutade, et quand je ne fumais pas un cigare en faisant gémir un harmonieux instrument sous mes doigts capricieux, je chantais, avec l'accent que tu me connais, une romance des plus tendres ou une ariette des plus vives. Cette bigarrure d'habitudes un peu communes et de manières distinguées, ce ton moitié marin et moitié petit-maître, étonnaient d'abord un peu mes nouvelles maîtresses; mais j'avais bien soin, pour ne pas trop les effrayer, de tempérer toujours un propos leste ou un geste trop brusque par un compliment fin et délicat, ou par quelque attention galante qui laissait voir à travers ma familiarité d'emprunt le fond de l'homme comme il faut. Enfin, te le dirai-je, les plus scrupuleuses beautés finissaient, non-seulement par se faire à la singularité du ton que je prenais avec elles, mais encore par trouver piquant l'assemblage des manières disparates qu'elles rencontraient en moi, enfant indéfinissable de l'art et de la mer; et ce système m'a toujours si bien réussi jusqu'à présent, que sur dix à douze jolies femmes dont je suis parvenu à obtenir les bonnes grâces, pas une, je puis le dire, ne m'a quitté la première. Je leur ai épargné à toutes l'avantage et la gloire de l'initiative, car c'est toujours ton serviteur qui les a prévenues en fait d'inconstance, ce qui te prouve évidemment que j'ai su conserver tant que j'ai voulu les conquêtes que, grâce à ma bizarre méthode, j'étais parvenu à faire dans la société.
Voilà, mon cher ami, par quels moyens merveilleux et par quel heureux secret j'ai remporté ces triomphes qui vous surprennent tous, et qui m'ont fait jusqu'ici tant d'envieux sans m'exposer toutefois au danger de rencontrer beaucoup d'imitateurs, car j'ai trouvé dans la carrière que je me suis ouverte bien plus de jaloux que de rivaux redoutables. Je viens de déposer dans tes mains le talisman avec lequel j'ai volé de succès en succès. Tu connais maintenant ma recette; elle n'est pas plus difficile que cela, et tu peux en user. Tout ce que je réclame de toi, c'est le silence le plus absolu sur la confidence que tu as reçue de mon amitié. Je ne redoute nullement, à Dieu ne plaise! le servum pecus des imitateurs, mais je crains plus que tu ne peux te l'imaginer le ridicule qu'une indiscrétion pourrait faire tomber sur moi, et c'est pour l'éviter que je te prie en grâce de ne rien dire à mes camarades de ce que j'appelle le système dont j'ai l'honneur d'être l'inventeur unique.
Je promis à Sainte-Elie la discrétion la plus inviolable, et après que je lui eus donné ma parole d'honneur et qu'il l'eut reçue en me serrant la main, nous nous égayâmes tous deux sur le compte de quelques-unes des beautés qu'il avait eu le talent de soumettre à sa puissance par l'habileté de sa tactique.
Nous nous trouvions alors en relâche dans la rade de Rochefort. Les officiers de notre division faisaient les délices de la société du pays. Deux ou trois fois par semaine les familles les plus aisées nous réunissaient dans des soirées brillantes ou des bals du meilleur goût. Pour peu qu'on eût de la voix ou quelque agilité dans les jarrets, il fallait sans cesse chanter ou danser. C'était presque à n'y pas tenir, et la plupart des jeunes gens de l'escadre se seraient plaints volontiers de tout ce qu'on exigeait d'eux dans ces fêtes dont ils étaient les héros, mais qui se succédaient peut-être avec trop de rapidité. Le seul Sainte-Elie, toujours fidèle au système dont il m'avait révélé les moyens et le but, se faisait remarquer par sa réserve et par le peu d'empressement qu'il mettait à rechercher les plaisirs dont nous commencions à être rassasiés. Quand il daignait paraître au milieu de nous, il semblait ne se montrer que pour prendre en pitié les peines que nous nous donnions pour nous rendre agréables aux beautés qui composaient nos réunions.
La réputation de talent et d'amabilité qui l'avait précédé dans le beau monde de Rochefort avait d'abord fixé sur lui l'attention de nos hôtes; mais, rebelle à toutes les avances inutiles qu'on avait cru devoir faire auprès de lui pour l'engager à chanter ou à accompagner nos belles virtuoses, il avait fini par passer aux yeux des jeunes femmes et de nos petites demoiselles pour un original qui attachait un trop haut prix aux agrémens qu'on lui supposait. A la froideur calculée de son ton, on avait répondu par une réserve excessive et on l'avait à peu près oublié. Il ne demandait pas mieux.
Parmi les plus jolies personnes qui embellissaient nos soirées, tous nous avions remarqué une jeune et piquante héritière qui jusque-là passait pour avoir repoussé les hommages empressés de cent adorateurs. Mlle Darmois joignait aux avantages de la beauté, la grâce et les talens qui, dans le monde même le plus frivole, sont presque toujours préférés à l'éclat des dons extérieurs. Mais sa réputation d'insensibilité et le ton glacial de ses manières un peu sévères avaient bientôt suffi pour éloigner d'elle les vainqueurs qui s'étaient d'abord promis la gloire d'une conquête difficile, et cette autre belle Arsène, après avoir fait naître autour d'elle une foule de téméraires prétentions, était restée maîtresse de sa liberté et du trône sur lequel elle paraissait vouloir régner seule.
Je ne prévois pas trop aujourd'hui jusqu'où cette belle personne aurait poussé l'indifférence qu'elle semblait éprouver pour tout engagement tendre ou sérieux, sans un petit incident qu'il est nécessaire de rappeler pour arriver à la fin de mon histoire.
Un duo avec accompagnement obligé de harpe et de violon nous arriva de Paris. Ce fut la nouvelle importante du jour. Le duo était charmant et l'accompagnement peu facile. On chercha d'abord qui pourrait chanter et surtout qui pourrait l'accompagner. Tous les yeux se portèrent sur Mlle Darmois, qui avait une voix ravissante, et sur un grand jeune homme sec et froid qui n'était pas trop mauvais musicien. Un violon fut de suite trouvé, car on en trouve malheureusement partout;... on chercha ensuite une harpiste, et on chercha vainement.... Nous nommâmes alors Sainte-Elie, qui, après s'être fait prier un peu, accepta enfin le rôle d'accompagnateur.
Pendant deux semaines le chanteur et le violon étudièrent, répétèrent et macérèrent le malheureux duo. Le dédaigneux Sainte-Elie ne se rendit qu'à la dernière répétition et se contenta d'indiquer seulement sur sa harpe les notes essentielles, sans se donner la peine de faire connaître son jeu et sa manière. Mlle Darmois parut un peu piquée du sans-façon de notre musicien. Celui-ci ne demandait pas mieux.
Le grand jour marqué pour l'exécution du duo arriva. La foule s'y porta de bonne heure comme pour une première représentation. Sainte-Elie ne parut qu'après tous les autres et se fit même un peu attendre, avec beaucoup d'impatience et de dépit par la chanteuse et le chanteur qu'il devait accompagner. Enfin il daigna pourtant s'avancer sur l'estrade qu'on avait préparée dans le salon pour les quatre acteurs de cette petite scène de société. Tous les yeux se portèrent sur notre harpiste. Sa mise était riche, mais peu recherchée; un habit bleu fort bien fait, mais avec des boutons brillans, une cravate noire, un pantalon de couleur et des bottes au lieu d'escarpins. On critiqua l'élégance négligée de cette toilette, en remarquant que celui qui la portait était un fort beau brun. Les dames, en faveur de cet avantage, parurent excuser un peu la vulgarité de sa mise. Mlle Darmois, son cahier de musique à la main, restait froide et silencieuse.
Sainte-Elie prend sa harpe avec assez d'indifférence. Il l'accorde en amateur très-exercé. Ses mains sont assez belles pour un marin. Elles sont surtout vives, agiles et souples. Les dames remarquent encore cet avantage-là, et on aurait déjà pardonné à notre enseigne de vaisseau plus que son ton sans gêne et sa cravate noire. Je crois même qu'il aurait pu se montrer impunément impertinent. Les femmes ont quelquefois une indulgence si inépuisable!
Le duo commence: la belle voix de Mlle Darmois s'élève, pure, mais un peu tremblante. Le violon gémit; la harpe résonne, harmonieuse et brillante comme la voix charmante qu'elle accompagne. Le jeune homme grand et sec, qui doit chanter, fait de son mieux et donne tant qu'il peut du gosier: on n'y fait pas seulement attention. Toutes les âmes, tous les yeux sont pour la belle chanteuse et pour l'heureux Sainte-Elie. Jamais, s'écrie-t-on, Olinda n'a chanté d'une manière aussi ravissante. Jamais, disons-nous, notre camarade n'a accompagné personne aussi délicieusement. C'est de l'inspiration, du délire musical. Tout le monde est enchanté, transporté. On tressaille, on frémit, on trépigne, et le magique duo s'achève au milieu d'une masse d'applaudissemens frénétiques.
Mlle Darmois regagne sa place, toute émue, toute rouge, toute confuse de son succès, sans que Sainte-Elie lui ait adressé ses félicitations. C'est le grand sec qui la reconduit, en recueillant pour elle et en s'adjoignant un peu pour lui tous les complimens dont on accable notre jolie virtuose.
Le harpiste est aussi bientôt entouré d'une foule d'admirateurs, mais il reçoit les éloges qu'on lui prodigue avec une froide politesse qui lui épargne au moins les deux tiers des importunités que tout autre à sa place aurait eues à subir à l'occasion de son talent. Il ne daigne recevoir que les félicitations de ses amis. Moi, qui en raison de notre intimité aurais pu me dispenser de lui présenter mes hommages, je m'avance pour lui donner affectueusement une poignée de main. Mais l'artiste triomphant prévient mon geste: il me prend et me serre le bras avec force, et il se contente de me dire à l'oreille en disparaissant à tous les yeux:
--Laisse porter la marée qui porte au vent!
Ces seuls mots, prononcés avec l'énergie significative que pouvait leur donner un esprit pénétré de la conscience de sa force, venaient de me révéler tout un plan et tout un système de séduction.... O grand homme! m'écriai-je accablé du sentiment de mon infériorité.
Après le brusque départ de Sainte-Elie, Mlle Darmois, sur qui, par un secret instinct d'amitié, je portais souvent les yeux pour le compte de mon ami absent, me parut avoir l'air rêveur. La harpe de mon collègue était restée là, mais inanimée, mais muette, et je crus m'apercevoir que de temps à autre la pauvre jeune personne jetait plus volontiers ses regards pensifs sur cette harpe que sur tout le reste de la société. On lui demanda des contredanses qu'elle refusa avec distraction. On alla jusqu'à lui proposer une valse, et elle se retira avec sa famille.
Quelques jours se passèrent sans qu'on revît notre camarade dans les salons de Rochefort. Mais le perfide venait de marquer sa trace trop profondément dans le cercle de nos connaissances, pour qu'on pût oublier si tôt son souvenir.
Il reparut enfin, le sournois, mais avec toute sa gloire capitale, augmentée même des intérêts qu'il avait laissé s'accumuler pendant son absence calculée. Nos frivoles sociétés, qu'on dit si oublieuses, sont cependant faites ainsi. Quelquefois elles paient avec usure aux absens mêmes tout le plaisir qu'elles en ont reçu. Le tout est de savoir marquer son passage dans le monde pour retrouver, quand on y revient, une réputation toute faite, et cent fois mieux faite que si soi-même on y avait mis les mains.
Cette fois, le dédaigneux Sainte-Elie était paré comme pour danser. Il ne dansa cependant pas; mais vers la fin du bal, il alla avec beaucoup de grâce, mais toutefois avec sa froide politesse, demander une valse à Mlle Darmois, qui, avec non moins de froideur que son cavalier, lui accorda, au grand étonnement des observateurs, la faveur qu'il venait de solliciter.
J'ai vu, dans ma vie, bon nombre de gens tournoyer deux à deux de bien des manières en rasant, au son d'un violon, les lambris d'un appartement, mais je ne me souviens pas d'avoir vu une valse aussi singulière que le fut celle de mon ami et de Mlle Darmois. L'un pivotait raide comme un piquet, et l'autre suivait inanimée le mouvement de rotation de son cavalier qui semblait, en attachant ses deux grands yeux sur elle, la soumettre à une influence satanique. La valse démoniaque de Méphistophélès m'a seule rappelé un peu celle que Sainte-Elie fit faire à la belle Olinda.
Mais ce fut surtout quand notre valseur reconduisit sa dame à sa place, qu'il me sembla le plus étonnant. Il la ramena sur son siége, à peu près comme une victime qu'il aurait soumise à un charme surnaturel, et puis après l'avoir rendue toute bouleversée à sa mère qui se disposait à lui jeter un châle sur ses blanches épaules, il sortit enivré du triomphe infernal qu'il croyait avoir remporté.
Je n'eus cette fois encore que le temps de lui demander s'il était content de sa soirée, et il me répondit, avec un ton que je ne lui avais pas encore trouvé: Cette femme est à moi depuis plus d'une heure.
Malgré la haute opinion que je commençais à avoir de la capacité de mon collègue en fait de séduction, et malgré toute la confiance qu'il paraissait mettre lui-même dans l'infaillibilité de son système, je restai long-temps sans remarquer les progrès qu'il disait avoir faits sur le coeur de celle qu'il avait résolu d'attacher à son char. Ce qu'il avait la bonté d'appeler mon incrédulité semblait l'amuser beaucoup.
Un jour il vint à moi avec un air de satisfaction et de mystère. Il me parut rempli de contentement de lui-même. Rien n'était plus naturel.
--Écoute bien, me dit-il; j'ai lu quelque part qu'un amoureux espagnol mit le feu au logis de sa maîtresse pour se donner le plaisir ou le mérite de la sauver des flammes. J'ai dressé un plan assez raisonnable sur l'idée de cet acte de folie. Ce n'est cependant pas par le feu que je prétends réussir auprès de Mlle Darmois....
--Je le crois pardieu bien! Il ne te manquerait plus que de vouloir la brûler toute vive!
--C'est par l'eau que je prétends exciter au plus haut degré la sensibilité qu'elle s'efforce de me cacher sous son air de froideur.
--Par l'eau! Je m'explique bien la folie de l'amant espagnol, mais je ne comprends nullement ton projet.
--Je vais te l'expliquer en deux mots.
Nous devons, sous peu de jours, faire avec ces dames une partie de mer à l'île d'Aix. C'est moi qui ai arrangé tout cela, et en ma qualité de grand ordonnateur de la fête, je t'ai désigné pour gouverner un des canots de la frégate. Mlle Darmois fera partie de la cargaison de femmes que je te destine.
Nous ne partirons qu'avec bonne brise et nous louvoierons sur les côtes de l'île, à peu de distance de terre.
--Fort bien, nous louvoierons, je ne demande pas mieux. Et après?
--Après? Tu vas savoir, parce que j'exige de ton amitié, l'étendue de la confiance que j'ai placée en toi. C'est le secret de ma vie que je vais déposer dans ton sein. Il faut qu'en louvoyant tu fasses en sorte de chavirer ton embarcation.
--Chavirer mon embarcation avec ces dames, avec Mlle Darmois? Et pourquoi cela, s'il vous plaît?
--Pour me fournir l'occasion de sauver, sans péril pour elle et pour moi, la beauté que j'aime, car tu auras soin de ne faire cabaner ton canot que sur une partie de la côte où tout le monde pourra avoir pied, et là-dessus je m'en rapporte pleinement à ton expérience consommée et à ta prudence reconnue.
--Grand merci de ta corvée! Pourquoi, puisque tu as tant envie de faire prendre un bain à Mlle Darmois, ne pas la faire s'embarquer dans ton canot et te charger toi-même de la feinte maladresse que tu veux mettre sur mon compte?
--Que tu es peu prévoyant, mon bon ami, et que tu saisis mal l'ensemble du plan que je viens de te confier? En faisant chavirer ton embarcation, tu risqueras d'attacher, il est vrai, à cet événement une idée de maladresse ou d'imprudence qui te nuirait peut-être dans l'esprit de Mlle Darmois si tu lui faisais la cour. Mais que t'importe cela, à toi? il ne peut en résulter rien de contrariant pour tes projets. Au lieu que si je me chargeais de cette iniquité, je serais perdu à tout jamais, et il faudrait renoncer à toutes mes espérances. Or, n'est-il pas plus simple que tu te charges, par amitié pour moi, de tous les reproches, s'il y en a à recevoir, et que je recueille tout le mérite du plus beau et du plus noble dévoûment? Si j'étais à ta place et que tu fusses à la mienne, je n'hésiterais pas à faire chavirer une frégate, pour peu que ce sacrifice pût contribuer à ton bonheur. Consens-tu à me rendre le service que je réclame de ton amitié?
--Je te suis sans doute on ne peut pas plus dévoué, et s'il ne fallait que m'exposer seul pour ton bonheur, tu ne doutes pas, je pense, du zèle avec lequel j'agirais. Mais ce que tu me proposes là demande réflexion, et j'y penserai ayant de me décider.
--Oh! alors mon affaire est en bon train, car chez toi la réflexion ne fait que fortifier les bons penchans du coeur. Mais surtout, puisqu'il te faut le temps de la méditation, tâche de ne penser à mon projet que seul et avec le plus grand mystère; car, ainsi que je te l'ai dit, c'est le secret de ma vie que je t'ai livré.
Je promis à Sainte-Elie une discrétion inviolable. Je réfléchis une bonne demi-journée, et je consentis à tout.
Nos dames et nos amis de Rochefort se rendirent à l'île d'Aix pour la partie de canots qu'avait préparée de longue main notre collègue Sainte-Elie. Trois des embarcations de notre frégate se trouvèrent élégamment disposées à recevoir tous nos hôtes, partagés en trois escouades entre les officiers du bord qui devaient commander et gouverner la petite division. Sainte-Elie montait le grand canot, le plus solide de tous; un de nos confrères le canot major, et moi le canot du commandant, la plus jolie, mais aussi la plus légère de ces embarcations.
Par l'effet d'un hasard qu'avait eu soin d'arranger l'ordonnateur de la fête nautique, Mlle Darmois me tomba en partage en qualité de passagère, et notre joyeuse société eut l'air de s'égayer malignement sur le compte de Sainte-Elie, que le sort semblait avoir voulu séparer momentanément de l'objet de sa pensée. Notre société était loin de se douter de la destinée que mon complice et moi réservions à la beauté qui venait de m'être confiée.
Trois autres dames et autant d'hommes accompagnèrent Mlle Darmois dans le canot, où elle ne s'embarqua qu'avec une certaine hésitation. Pauvre jeune personne qui semblait pressentir le mauvais tour que nous lui préparions si froidement!... Pour moi, je l'avouerai, malgré tout le dévoûment de mon amitié pour Sainte-Elie, j'éprouvai presque des remords en voyant la naïveté avec laquelle la jolie Olinda se confiait à moi sur ces flots qui paraissaient lui inspirer une crainte assez naturelle. Je sentis que c'était un grand sacrifice que j'allais faire à mon ami, si la brise venait à fraîchir assez pour que je pusse faire chavirer l'embarcation. Mais joignant le scrupule à une coupable intention, je me promis bien de ne tenter mon mauvais coup que dans un endroit où il n'y aurait aucun danger à courir pour personne.
Mon léger canot, monté de sept passagers et de huit bons et robustes matelots du bord, n'était pas trop mal chargé dans les hauts. Sainte-Elie avait eu soin de le lester très-peu dans les fonds, afin de me donner plus de facilité pour le faire cabaner en temps et lieu. Nos perfides dispositions, comme on le voit, étaient prises à merveille.
A cinq heures du matin nous partîmes tous gaîment avec notre escadrille. L'air était frais et pur, le ciel doux et serein. Le soleil caressait de ses jaunes rayons la surface fumeuse de l'onde transparente. Nos passagères étaient ravies; elles chantaient en choeur des refrains charmans, que les échos sonores du rivage que nous longions répétaient d'une grotte à l'autre. Rien ne manquait à nos désirs, si ce n'est la brise qui ne s'élevait pas.
Après avoir ramé une heure pour chercher sur la côte de l'île une anse où nous pussions donner un coup de seine, nous découvrîmes une petite crique qui nous parut devoir être poissonneuse. Nous abordâmes dans cette partie: nos filets furent jetés en demi-cercle à la mer, et bientôt nous eûmes la joie de pêcher quelques merlans et quelques mulets, qui, des jolies mains de nos dames, glissèrent dans les poêles que l'on avait déjà chauffées sur le feu de notre bivouac.
Les déjeûners improvisés de cette manière sont presque toujours détestables, mais on les trouve toujours délicieux. C'est une chose si capricieuse et si bizarre que notre appétit!
Le déjeûner fait, nous plions bagage. On s'embarque dans les canots, que la houle balance mollement et que le clapottement de la mer vient parfois heurter. La brise du large s'est formée, pendant notre halte de pêcheurs, dans la petite anse. Vite nous appareillons.
Sainte-Elie, avant de se rembarquer dans son grand canot, a passé près de moi et m'a dit à voix basse:
--Le temps est beau pour notre mauvais coup; mais comme ils viennent de déjeûner, il faut louvoyer pendant une heure, pour qu'ils aient le temps de faire la digestion avant de prendre leur bain.
Touchante précaution hygiénique! Mon ami prévoyait tout avec la plus admirable sagacité. Je n'en ai plus trouvé de son espèce.
Nous louvoyons donc, et à mesure que nous courons des bordées, le vent fraîchit. Je continue à porter toutes voiles dehors. Personne n'a le mal de mer à bord; mais tous mes passagers, en voyant de temps à autre le bord de dessous le vent raser l'eau bouillonnante avec la rapidité de la foudre, commencent à avoir peur. Mlle Darmois, la main appuyée sur le rebord de l'embarcation, ne me dissimule plus ses craintes; elle me supplie de la ramener à terre, en faisant à chaque lame qui nous secoue un bond qu'elle accompagne d'un cri de frayeur. Trop galant pour refuser la grâce qu'elle implore, je laisse arriver sur l'île d'Aix, dans un endroit où j'ai remarqué un joli sable que recouvrent tout au plus deux pieds et demi à trois pieds d'eau. Sainte-Elie, qui observe attentivement ma manoeuvre, me suit à deux longueurs de canot. Nous filons tous deux avec vitesse et toutes voiles dehors; puis, lorsque je me crois à peu près sûr de mon affaire, je reviens au vent comme pour éviter un rocher que je dis avoir soudainement aperçu. J'ordonne de border les voiles à plat. La brise que nous recevons au plus près a augmenté. L'homme placé à l'écoute de misaine, et qui n'a qu'à filer cette écoute pour soulager l'embarcation, me regarde comme pour me demander s'il faut filer. Je lui fais signe de tenir bon. Une petite rafale nous tombe en ce moment à bord: on ne pouvait désirer mieux. Mon canot se couche sous l'effort de la risée; la mer embarque par dessous le vent; un cri d'effroi part; mes passagers tombent ou plutôt sautent à l'eau. Ils se débattent et barbottent comme des gens qui se noient. Sainte-Elie, qui a guetté le moment favorable de se dévouer, s'est élancé dans les flots, et nageant comme un marsouin, il arrive pour saisir Mlle Darmois et l'arracher, au prix de ses jours, au péril d'une mort certaine, qu'elle ne court pas. Mais au moment où le courageux amant va pour s'emparer de sa maîtresse, celle-ci a trouvé pied sur le fond, et, debout sur le sable, semble recouvrer, avec la certitude d'être sauvée, le calme qu'elle avait perdu depuis le départ. Les autres passagers et passagères en ont fait autant que Mlle Darmois, et le pauvre Sainte-Elie, obligé de prendre aussi pied sur le sable, n'arrive tout juste que pour offrir sa main à ces dames, qu'il reconduit à terre toutes mouillées, et encore un peu effrayées du danger qu'elles croient avoir couru.
Pour moi, tristement occupé avec mes canotiers à vider mon embarcation à moitié remplie d'eau, je ne revins à terre que pour recevoir les reproches de tout le monde sur ce qu'on appelait mon imprudence, et l'expression des regrets de Sainte-Elie sur ce qu'il nommait mon peu d'adresse.
Quant à lui, toujours supérieur aux circonstances, et, ce qui est encore bien plus difficile, toujours supérieur au ridicule, il eut l'esprit de faire répéter dans tout Rochefort qu'il avait bravé les plus grands dangers pour sauver Mlle Darmois, qui n'en avait couru aucun. Une telle aventure prouvait trop bien l'amour du jeune officier pour la riche héritière, et un tel dévoûment méritait une trop belle récompense, pour que la fière Mlle Darmois ne se montrât pas favorablement disposée à accueillir les voeux d'un homme que l'opinion publique trouvait si digne de devenir son époux.
Les deux amans se marièrent un mois juste après mon coup de maladresse. Je fus invité de la noce par mon ami, qui, satisfait de posséder une jolie femme et une grande fortune, prit le très-sage parti de ne plus naviguer.
Long-temps après avoir quitté les jeunes époux dont j'avais si obscurément contribué à faire le bonheur, je débarquai à Rochefort, à la suite d'un grand voyage. Un de mes premiers soins en revoyant les lieux encore remplis des souvenirs que j'y avais attachés en me dévouant pour mon ami, fut de m'informer du sort de mon cher et ancien collègue.
Les habitués du lieu me répondirent: M. de Sainte-Elie! Il se porte toujours bien. Il est maire de..., à quatre lieues d'ici. C'est lui qui a fait bâtir presque tout l'endroit. On dit qu'il a doublé sa fortune en faisant construire des églises dans trois ou quatre communes voisines.
--Bah! vous plaisantez! m'écriai-je. Est-ce qu'il irait à la messe à présent?
--Mais sans doute qu'il y va par spéculation, et pour faire valoir sa marchandise.
--La chose est singulière, et je rirais ma foi de bien bon coeur de le voir dévot, et qui pis est encore, maire de campagne....
--Ma foi! si vous tenez tant à le voir dévot et maire, vous pouvez tout en chassant vous donner ce double plaisir-là. Le pays abonde en gibier, et il n'y a qu'une promenade d'ici à....
Dès le lendemain je pris un fusil et une carnassière, et suivi de mon épagneul, j'allai en voisin rendre une visite à mon ami Sainte-Elie, que je voulais surprendre agréablement en me présentant à lui sans façon, après trois ou quatre années d'absence.
Je rencontrai bientôt, non loin d'un village et de quelques édifices nouvellement bâtis, un homme coiffé d'un large chapeau en paille, vêtu à la légère, et paraissant donner des ordres à quelques tailleurs de pierre répandus çà et là sur un terrain couvert de chaux et d'ardoises.
Au moment où je me disposais à demander la route que je devais suivre pour me rendre au village de..., l'individu au chapeau de paille lève la tête, et me montre la figure de mon ami Sainte-Elie lui-même....
--Et comment va? me dit-il avec assez de bienveillance avant que l'étonnement que j'éprouvais me permît de lui adresser un mot....
Je lui sautai d'abord au cou, et il m'embrassa d'un assez bon coeur. Puis me prenant la main, il me dit: Je vous aurais à peine reconnu à la figure, sans votre son de voix qui est toujours resté le même.
--Ah ça! lui dis-je, il me semble, mon ami, qu'anciennement nous nous tutoyions?
--Ah! c'est vrai, me répondit-il.... C'est que depuis le temps!...
--Oui, le temps de nos folies, n'est-ce pas? Te rappelles-tu notre embarcation chavirant sentimentalement pour t'offrir l'occasion de sauver ta femme, qui, après le naufrage, n'avait de l'eau que jusqu'à la ceinture tout au plus?
--Oui, oui! je me rappelle tout cela, et mille autres sottises de ce genre.... Et maintenant que faites-vous, ou plutôt que fais-tu?
--Je navigue toujours pour mes péchés et la gloire du pavillon français. Et toi, te voilà riche et considéré, époux et père, magistrat et gros propriétaire. Qui aurait dit cela quand tu te mettais des chemises bleues pour intéresser les belles que tu attirais aux accords de ton suborneur de piano? Et en touches-tu toujours?...
--Oui..., oui... quelquefois... pour me distraire.... Maître Languy, voici une poutrelle que je vous avais dit de faire transporter sous le hangar pour la faire mieux équarrir du bout.
--Et ta jeune et intéressante épouse, comment est-elle? Il me tarde de lui présenter les hommages du plus ancien ami de son mari....
--Dans ce moment-ci, je te dirai qu'elle souffre un peu, et qu'elle n'est guère en état de.... Voilà encore, maître Languy, une pile d'ardoises qu'il aurait fallu faire ranger au pied du pignon de la crèche.
--Ah! tu crains que ta femme ne puisse me recevoir? Diable! c'est fâcheux, moi qui arrivais en toute hâte pour....
--Oui, comme je te l'ai dit, elle est assez gravement indisposée; mais pour peu cependant que tu y tiennes, je me ferai un vrai plaisir de....
--Non, non, mon bon ami Sainte-Elie.... J'y tenais en arrivant ici; mais à présent j'y tiens beaucoup moins.... Je vais continuer ma promenade, pour te laisser tout entier aux travaux importans qui sollicitent toute ton attention.... Mon chien m'attend, et je te quitte en te souhaitant la continuation de toutes tes prospérités.
--Mais que veux-tu dire? Pourquoi partir lorsque tu arrives à peine, et qu'il y a si long-temps que nous ne nous sommes vus? Reste donc, je t'en prie....
--Non, monsieur, je ne reste pas, et je pars à l'instant même!
--Comment! de vrais et bons amis comme nous.... Est-ce que tu serais fâché, par hasard?
--Fâché, non; ce n'est pas le mot.
--Mais qu'as-tu donc enfin, mon bon ami?
A ce mot de bon ami, je sifflai mon épagneul, qui vint à moi avec la rapidité de l'éclair, en me caressant avec plus de vivacité qu'il ne l'avait jamais fait.... Je rendis à ce pauvre animal toutes les caresses qu'il me prodiguait, comme pour me venger de l'accueil que je venais de recevoir de mon ancien intime. Je m'éloignai précipitamment avec mon chien, sans daigner répondre à toutes les peines que se donnait M. de Sainte-Elie pour me retenir....
Oh! combien j'aurais craint de perdre mon pauvre épagneul! C'était ça un véritable ami!
Je viens de retracer un caractère de marin que je n'ai rencontré qu'une seule fois dans ma vie.
III. TOUTES-NATIONS, ou LE PETIT FORBAN.
Historiette de mer.
Un capitaine de navire du commerce m'a raconté l'aventure qu'on va lire.
Je sortais avec un bon vent d'est du port du Hâvre, chargé de quelques centaines de ballots de marchandises destinés pour la Guadeloupe. Les gendarmes et les douaniers, gens que l'on quitte les derniers et que l'on revoit toujours les premiers, m'avaient fait l'honneur de s'assurer, à mon départ, que je n'avais strictement à bord que la quantité des marchandises déclarées, et le nombre fort exact des hommes de mon équipage. Mon rôle et mon manifeste m'avaient été remis fort en règle après cette dernière inspection, et les agens du fisc et de la force publique m'avaient dit: Adieu capitaine, bon voyage. Politesse d'usage à laquelle je m'étais permis de répondre, toujours selon l'usage aussi: Que le diable vous emporte! Voeu éternel des capitaines, que le diable n'a pas encore daigné exaucer.
La brise nous favorisa assez pour qu'en deux jours nous nous trouvassions hors de la Manche, c'est-à-dire hors de ce périlleux cul-de-sac maritime que forment les côtes escarpées de l'Angleterre en se rapprochant des côtes dangereuses de la Bretagne et de la Normandie.
Une fois libre de ces inquiétudes trop naturelles qu'inspire toujours à tous les capitaines la vue des terres et des écueils dont on veut s'éloigner, j'ordonnai à mon maître d'équipage de visiter soigneusement la cale pour s'assurer de la parfaite stabilité de notre cargaison. Quelques forts coups de roulis essuyés en courant vent arrière m'avaient fait craindre que notre arrimage, exécuté un peu à la hâte, n'eût éprouvé quelques vicissitudes depuis notre départ.
Maître Boissauveur, après une heure d'examen, sans doute fort consciencieux, montra enfin au grand panneau sa physionomie toute méditative, sur laquelle je crus apercevoir une légère teinte d'ironie et d'inquiétude. Une sueur abondante, qui m'attestait toute la peine qu'il s'était donnée dans sa longue inspection, ruisselait sur son visage tant soit peu bronzé au soleil. Après avoir passé avec complaisance ses larges mains goudronnées sur son front pensif et gluant, il vint à moi pour me rendre compte des résultats de sa mission.
Sa contenance était embarrassée, je m'attendais aux circonlocutions dont il avait soin d'allonger et de revêtir sa conversation toujours métaphorique; je jugeai à propos de provoquer en ces termes la réponse qu'il se disposait à me faire:
--Eh bien! maître Boissauveur, avez-vous trouvé tout en bon état dans la cale?
--Oui, capitaine; pour ce qui est de la marchandise, on peut dire que tout est parfaitement à son poste, et rien de ce que j'ai arrimé moi-même n'a eu la chose de bouger.
--Vous avez eu bien soin sans doute de vous assurer que les barriques posées sur le lest n'avaient pas coulé, n'est-ce pas?
--Rien, comme je me suis fait l'honneur de vous le réciter, n'a souffert le moindrement du monde. J'ai été jusqu'à compter les petits barils qui sont sur l'avant, et aucune des pièces composant machinalement la cargaison ne manque à l'appel, Dieu merci! Le chargement finalement n'a pas diminué... au contraire!
--Comment, au contraire! Est-ce que par hasard il aurait augmenté?
--Je ne dis pas encore cela. Mais ça c'est vu nonobstant quelquefois.
--Comment! vous avez vu des chargemens augmenter au bout de deux ou trois jours de mer?
--Avec de l'expérience, capitaine, on voit à la mer bien des choses qu'on ne voit pas à terre. Une fois, dans un voyage de mulets, sous votre respect, comme je vais avoir l'avantage de vous le dire, nous avons eu, avec le capitaine Iturbide, trois mules qui nous ont fait des petits; car, voyez-vous, des cargaisons de mulets et de nègres, c'est des chargemens qui, comme on dit, peuvent profiter à l'armateur. Une marchandise qui fait des petits est de tout temps et en tout pays ce qu'on peut appeler une bonne marchandise.
--Oui, mais ici ce n'est pas le cas. Nous n'avons sous nos écoutilles ni mules ni nègres.
--Vous avez peut-être sous vos écoutilles, capitaine, plus que vous ne pensez vous-même dans le moment actuel. Souvent ça c'est vu d'être plus riche qu'on ne croit, à la mer s'entend; car à terre ça peut être autrement. Ce n'est pas d'ailleurs mon affaire.
--Que voulez-vous dire, décidément, maître Boissauveur? Avez-vous trouvé quelque chose dans la cale, quelque chose de plus que ce que nous avons cru embarquer.
--Tenez, capitaine, puisqu'il faut d'une manière ou de l'autre amener les huniers en grand sur le ton, je vous dirai donc, sans aller chercher midi à quatorze heures et sans louvoyer, comme j'ai eu l'honneur de le faire, contre la marée et le vent, je vous dirai donc.... Ma foi! que le bon Dieu m'emporte! je ne sais pas trop ce que je vous dirai donc, au bout du compte, pour vous faire avaler celle-là sans courir la bordée de vous mettre de mauvais poil....
--Ah ça! aurez-vous bientôt fini? Qu'avez-vous trouvé dans la cale?
--C'est que vous allez donner un suif au second et à moi peut-être bien aussi pour n'avoir pas mieux visité cette cale au départ. Mais c'est qu'il y a tant de choses à faire quand on appareille, qu'il faudrait avoir trente-six mille douzaines d'yeux pour en avoir un seulement sur chaque chose un peu éveillative.
--Me direz-vous enfin ce que vous avez à me dire?
--Eh bien! j'ai à vous dire que j'ai trouvé en bas, entre les barriques de ce que vous savez bien, un homme en supplément, qui s'était embarqué par dessus le bord au départ, quoi!
--Un homme! Et quel est cet homme? Répondez.
--C'est un homme qui est avec une femme, une grosse femme même, à ce que j'ai pu voir; car quand les écoutilles ne sont pas ouvertes en grand, voyez-vous, on ne voit pas aussi clair que le jour, dans le fond de ce grand gueux de navire.
--Faites-moi monter de suite cet homme et cette femme.
--Oui, capitaine. Ce ne sera pas long.
Maître Boissauveur, en passant sur l'avant, cria aux hommes qui l'écoutaient en souriant depuis un quart d'heure:
--Dites donc, vous autres, si vous n'avez rien à faire, descendez-moi deux pour hâler de dedans la cale à tribord-devant le particulier et la particulière dont j'ai fait le rapport, que vous m'avez entendu débiter, au capitaine.
--Oui, maître Boissauveur.
--Vous les trouverez, entendez-vous bien, entre les boucauts d'en à bord. Le particulier est un grand, mince, brun, et la femme une grosse, moyenne taille, ni grande, ni petite. Capitaine, ils vont venir dans le moment actuel; ne vous impatientez pas tant, comme j'ai l'honneur de le voir dans le moment actuel.
Un long matelot, à la figure maigre, ne tarda pas à sortir de la grande écoutille, et après avoir roulé d'assez gros yeux noirs autour de lui, avec l'air de défiance d'un chat que l'on vient de sortir d'un sac, il s'approcha de moi la casquette de loutre à la main.
--D'où vient que vous vous êtes permis de vous cacher comme vous l'avez fait à bord de mon navire?
--Capitan, me répondit-il avec un accent moitié italien et moitié grec qui sentait déjà le renégat, c'est qué jé voulais m'en aller pour rien avecqué vous.
--Merci de la préférence! Mais pourquoi ne cherchiez-vous pas à vous embarquer comme matelot à bord de quelque navire, si vous êtes marin?
--Capitan, comme jé suis estrangèr et que jé souis à cé qu'on dit oun mauvais soujet, vous n'auriez pas voulu dé ma personne put-être.
--D'où êtes-vous?
--Un peu dé tous les pays, capitan.
--Quelle est votre intention en vous rendant à la Guadeloupe?
--Dé gagner honnêtement ma vie si jé pouis, et si jé ne pouis pas, dé la gagner comme jé pourrai autrement.
--Voilà de la franchise au moins. Mais si maintenant, pour vous punir de l'audace que vous avez eue en vous cachant à mon bord, je ne vous donnais pas de vivres....
--Oh! jé sais bien que vous êtes trop bon pour mé laisser mourire de faim sous vos yeux pendant toute oune traversée; d'ailleurs je travaillerai à bord pour ma nourriture et celle de ma femme.
--De votre femme! Où donc est-elle cette femme, que je la voie un peu?
--Tenez, capitaine, voilà ce beau morceau de créature, s'écria maître Boissauveur en poussant sur le gaillard d'arrière une grosse paysanne coiffée à la cauchoise et faisant claquer sur le pont la paire de gros sabots dont elle était chaussée.
--Bien le bonjour, messieurs, nous dit-elle en nous adressant une révérence dans le genre de celles que font les paysannes d'opéra-comique pour faire rire leur parterre.
--Pourquoi, lui demandai-je, vous êtes-vous cachée à bord avec cet homme?
--Avec cet homme-là? Mais tiens, pardienne, mon bon monsieur, je me suis muchée d'avecque lui, parce que c'est quasi mon mari.
--Votre mari?
--Mais bié sûr, tiens; il me l'a bié dit du moins.
--Êtes-vous bien réellement mariés ensemble?
--Si ce n'est pas, il ne s'en faut guère. A la colonie il m'épousera tout de bon. Et puis, s'il ne m'épouse pas là, il y aura des juges et un Code pénal.
--Quel est votre nom?
--Françouaise-el-Lefèvre, native de Caudebec, pour vous servir si j'en étions capable.
--Et savez-vous le nom de votre prétendu mari, ou plutôt de celui qui vous a débauchée?
--Débauchée! Apprenez que je suis une honnête fille, et que je ne me suis jamais laissée aller en débauche! Tiens, celui-là! Débauchée! débauchée vous-même, entendez-vous!
--Qu'on fasse retirer cette femme.... Vous lui ferez donner un hamac dans la cambuse, où elle couchera seule; elle recevra une ration comme son mari, qui prendra son hamac dans le logement de l'équipage.
L'heureux couple, assez content de l'audience que je venais de lui donner, se retira sur le gaillard d'avant, où les hommes du bord ne tardèrent pas à faire connaissance avec l'un et l'autre époux.
Le cuisinier se chargea d'abord d'employer utilement la paysanne cauchoise, à qui il fit subir préalablement un examen assez étendu sur ses connaissances pratiques en fait de préparations alimentaires.
--Dites donc, ma grosse mère, lui demanda-t-il, savez-vous un peu proprement laver les assiettes et soigner le feu?
--Laver les assiettes! tiens, pardienne! On mange donc dans des assiettes ici, censément comme dans les grandes maisons.
--C'te question! Et la partie du soignage du feu, qu'en dites-vous? La grosse mère ne me paraît pas très-forte sur cet article. Comment vous tirerez vous de là?
--Je vous dis que je soignerai le feu tout aussi bien que vous, grand vilain marmiton d' malheu!
Et tout le monde de rire aux dépens du chef interrogant.
L'examen se termina là.
Le nom du mari ou du soi-disant mari de la Cauchoise fut bientôt trouvé. Les malins du bord l'appelèrent Toutes-Nations, en égard à sa figure cosmopolite, car on pouvait juger à l'inspection seule de la physionomie du drôle qu'il m'avait dit vrai en m'avouant qu'il se croyait un peu de tous les pays.
Pendant le reste de la traversée, je n'eus au surplus qu'à me louer du zèle que les deux époux apportèrent à remplir les devoirs qu'on leur avait assignés à bord de mon navire. Toutes-Nations était un excellent matelot, toujours gai, toujours content, et ne boudant jamais sur la besogne qu'on lui donnait à faire pour lui offrir l'occasion de gagner son passage. Sa robuste femme, vouée plus particulièrement aux travaux de la cuisine, se faisait un plaisir d'aider le chef et le mousse dans tous les préparatifs qui avaient quelque rapport avec le service de la table de la chambre, et celui de la chaudière de l'équipage. Dans les momens dont elle pouvait disposer entre les apprêts du déjeûner et ceux du dîner, elle se faisait un devoir de raccommoder les effets que les matelots confiaient à son adresse. Le soir, quand la fraîcheur de la brise invitait l'équipage, fatigué de la chaleur et des travaux du jour, à danser sur le pont, Mme Toutes-Nations se faisait très-rarement prier pour accepter les contredanses ou les walses qu'un instrumentiste bas-breton accompagnait aux sons criards de son biniou. Une grande dame ne se serait pas mise plus promptement qu'elle, ni de meilleure grâce, au fait des usages du bord. Il fallait voir aussi avec quel complaisant orgueil monsieur son mari suivait les mouvemens élégans de sa chère moitié, suant à grosses gouttes dans les bras des walseurs qui la faisaient tourner comme un cabestan sur le gaillard d'arrière. Toutes-Nations avait le bon esprit de n'être pas plus jaloux que sa femme ne se montrait mijaurée: c'étaient des époux assortis en tous points. Mais une seule chose manquait à leur félicité. J'avais eu soin de ne permettre aucune communication intime entre les deux conjoints, jusqu'à preuve complète de la réalité de leur union, et cette preuve n'était pas chose facile à acquérir. Pendant le jour je m'amusais, avec un peu de cruauté peut-être, des oeillades dévorantes qu'ils se lançaient et des tendres privations qu'ils paraissaient éprouver. Mais les moeurs, que je voulais faire respecter à bord, me semblaient devoir passer avant la compassion que parfois les deux amans m'inspiraient. Ils souffraient, mais l'ordre et la régularité voulaient qu'ils souffrissent.
A peine fûmes-nous arrivés à la Basse-Terre, lieu de ma destination, que je m'empressai de déclarer au commissaire de marine et au procureur du roi la présence illicite à mon bord des deux passagers qui m'étaient survenus après mon départ.
Le commissaire des classes voulut voir les deux délinquans.
--Diable! s'écria l'administrateur en appréciant en vrai amateur l'embonpoint de la Cauchoise, voilà une gaillarde d'une fraîcheur remarquable. On dirait d'une grosse rose épanouie, et c'est chose fort agréable au moins sous ces climats brûlans qui fanent ou qui noircissent si vite toutes les jeunes personnes. Son âge? Votre âge, ma robuste et belle enfant?
--Vingt-cinq ans pour vous servir, monsieur, si j'en étions capable.
--Comment, si vous en êtes capable? mais je le crois pardieu bien, et que de reste. Ah! ah! ah! comprenez-vous, monsieur le capitaine, la naïveté de la réponse.... Non, mais c'est que cet accent traînard me semble si singulier! Il me rappelle d'une manière toute particulière ce bon pays de France qui produit de si belles luronnes....
--Voici, monsieur le commissaire, l'homme qui s'est glissé à bord avec cette femme.
--Comment te nommes-tu, mon garçon?
--Je né mé nommé rien, monsieur mon commissairé.
--Rien; mais c'est bien peu de chose. On a cependant un nom, que diable!
--Mettez Toutes-Nations, si vous voulez. Jé n'y tiens pas dou tout.
--Et ton pays?
--Jé souis de Toutes-Nations aussi, comme lou dit mon nom dé raccroc.
--Mais voyons donc, entendons-nous un peu. Est-ce ton nom ou celui de ton pays, que Toutes-Nations?
--Ça m'est égal. Mettez tout ce que vous voudrez.
--Où sont tes papiers?... Ce gaillard-là m'a l'air d'un assez mauvais sujet.
--Coumé jé né sais pas liré, jé n'ai pas pourté dé papiels avecqué moi.
--Belle raison, ma foi! Allons, tout cela s'expliquera en temps et lieu, car je compte bien ne pas perdre ce drôle et cette drôlesse de vue pendant leur séjour dans la colonie. En attendant, monsieur le capitaine, je vais faire décharger votre rôle de la responsabilité qui aurait pesé sur vous si à votre arrivée vous n'aviez pas fait la déclaration rigoureuse exigée par nos lois maritimes en pareille circonstance.... Mais, en vérité, cette grosse réjouie ne me paraît pas trop mal pour une femme d'occasion. Non, mais c'est qu'elle vous a même des yeux qui semblent vouloir dire quelque chose.... A propos, comment vous nommez-vous? car il est probable qu'entre vous deux vous aurez au moins un nom.
--Françouaise el Lefèvre, pour vous servir, mon beau monsieur.
--Toujours pour me servir. C'est en vérité unique, et je voudrais déjà que cela fût vrai, tant cette.... Eh bien! Françouaise, puisque Françouaise il y a, allez vous reposer des fatigues de votre traversée, et soyez toujours bien sage, pour conserver s'il est possible votre énorme embonpoint et les roses prononcées de votre teint normand. Allez, ma fille, allez, nous nous reverrons dans peu.
--Vous êtes bien bon, monsieur el commissaire.
--Pas trop boun, murmura entre ses trente-deux dents M. Toutes-Nations en lançant sur le chef de bureau un de ces regards en dessous où se peignaient la défiance et la jalousie conjugales, ou du moins presque conjugales.
Débarrassé du couple aventurier, je m'occupai fort peu de ce qu'il était devenu et de ce qu'il avait pu faire pour subsister depuis son débarquement.
Un jour ayant eu sujet de faire quelques reproches à mon maître d'équipage, le métaphorique Boissauveur, sur l'état dans lequel il s'était présenté la veille à bord, après une copieuse ribotte, le coupable contrit me répondit:
--C'est l'occasion, comme dit l'autre, mon capitaine, qui fait le larron ou plutôt le biberon. Une supposition, que vous rencontriez à terre un ami qui vous dirait, parlant à votre personne: Je me marie et je vous invite à ma noce; vous allez tout bonifacement pour nocifier. On boit, le vin est bon, et la gaîté va de l'avant. On chante et on vous demande un petit couplet de chanson. Et si par hasard il vous arrivait comme à moi de vous griser en chantant, plutôt qu'en boissonnant, que feriez-vous vous-même, mon capitaine?
--Je ne chanterais pas.
--Ceci est très-facile à dire; mais la pratique, voyez-vous, est un navire à gouverner, et la théorie un navire à l'ancre. Dans le port tout le monde est marin, à la mer il n'y a que les hommes qui sont des hommes, et moi, mon capitaine, je puis dire que je suis un homme de mon état. Quand je suis entre la vergue et les rabans, j'aimerais mieux me jeter en vrac dans le lac cacafouin, la tête la première et les boutons de guêtre en l'air, que de manquer de respect à n'importe quel chef; car, comme dit cet autre, un chef est toujours un chef, aussi bien pour l'homme en ribotte que pour l'à jeun.
--Tout cela est fort bien; mais une autre fois je vous engage à être plus réservé dans votre conduite.
--C'est ce que je vous promets en vous remerciant, mon capitaine; mais c'est ce que je ne vous jure pas.
--Comment c'est ce que vous ne me jurez pas?
--Non, je ne veux pas vous tromper. La chair est faible, et il ne faut pas trop tenter la chair. Et si, comme je vous le disais, foi de Breton, un particulier comme ce géomètre de Toutes-Nations, que vous connaissez bien sans qu'il soit besoin de vous le réciter, venait encore me dire: Maître Boissauveur, je me marie avec la grosse Cauchoise; je lui dirais: Mon garçon, je serai de la noce, pourvu qu'il y ait de la gaîté à ton mariage et un peu de liquide pour arroser ton amarrage conjongal.
--Ah! Toutes-Nations s'est donc marié?
--Ceci est un fait reconnu. Comment, mon capitaine, vous ne saviez donc pas l'événement?
--Pas le moins du monde.
--En ce cas je vais, si vous voulez me le permettre, vous raconter comment la chose s'est pratiquée.
Vous savez bien d'abord, sans qu'il soit besoin de vous....
--Oui, je sais tout jusqu'à son arrivée en ce pays.
--En ce cas tant mieux, parce qu'il ne sera pas nécessaire de vous dire la façon par laquelle il s'était caché avec sa grosse dondon dans la cale entre deux barils, que vous m'avez ordonné d'aller les chercher.
--Non; venons-en de suite au mariage.
--Vous avez raison, d'autant mieux que le mariage est la chose la plus sainte possible pour ne pas faire des petits garçons et des petites filles qui vont à l'hospice des Enfans-Trouvés.... Ne vous mangez pas le sang, mon capitaine, me voilà à l'affaire de Toutes-Nations.
L'individu me rencontre dimanche dernier; oui, c'était bien dimanche dernier que j'ai pris mon plein à sa noce. Pour lors il me dit: C'est vous, maîtré Boissauveur?
--Oui, que je lui réponds; je crois effectivement que c'est moi.
--Ah! jé souis bien countent dé vous trouver.
--Et moi aussi, que je réponds; car si je ne me retrouvais pas chaque matin, ça me jugulerait un peu. Vous savez assez, capitaine, qu'il a un accent pas trop chrétien, Toutes-Nations.
--Je me souis marié hier à l'église, à ce qu'il me dit pour donner un peu de largue dans les voiles à la conversation.
--Comment! que je lui dis, tu t'es marié à l'église sans papiers?
--Avecqué vingt gourdes il n'y a pas besoin de certificats, qu'il me répond. Et c'était juste; l'argent est le meilleur papier qu'il est possible, en religion comme en toute autre chose connue. Après cela, il me dit: Aujourd'hui nous faisons les noçailles avecqué quelques amis.
--Comment! que je réponds encore, tu as aussi des amis déjà à la Basse-Terre?
--Oui, toujours avecqué des gourdes. C'était encore juste; car les amis c'est comme la crasse, ça s'attache toujours à l'argent, qui passe de main en main jusqu'au plus vilain.
--Je serais bien countent, me fit encore mon charabia, si vous vouliez mé fairé l'hounour d'assister à ma noce.
--A l'église? non, mon ami, je n'en mange pas encore.
--Non, cé n'est pas à l'église, puisqué c'est déjà fait. C'est à la noce, à table.
--A table, c'est différent, j'en serai et je te ferai l'hounour.
Voilà comme quoi je me suis trouvé entraîné à boire un coup de plus qu'à l'ordinaire, et à prendre une barrique en dessus de ma jauge.
--Ainsi donc, ajoutai-je en engageant Boissauveur à ne plus retomber dans la même faute, ainsi donc Toutes-Nations a trouvé assez d'argent pour se marier et pour vivre jusqu'ici à terre?
--De l'argent, je vous crois bien! il en a tant qu'il en peut porter. C'est un matelot riche finalement. Et puis ça vous est si économe!
--Économe, fort bien; mais comment a-t-il pu économiser sur ce qu'il n'avait pas? Un malheureux qui s'est embarqué par dessus le bord pour ne pas mourir de faim!
--Oui, qu'il vous a dit sans doute; mais, comme je me le suis laissé dire, il n'y a pas de si misérable ni de si rafalé que celui-là qui se met dans la boule de crier misère plus haut que la rafale! Vous savez bien, sans qu'il soit besoin de v'là ce que c'est, vous savez bien sans doute ce jour où vous m'avez envoyé dans la cale pour hisser sur le pont Toutes-Nations et madame son épouse soi-disant?
--Oui pardieu, je suis assez bien payé pour me le rappeler!
--Eh bien! puisque vous vous en souvenez, vous vous rappelez sans doute aussi que le particulier vous dit que c'était par besoin qu'il avait pris la liberté de se cacher à bord de nous.
--Oui, je me le rappelle très-bien encore.
--Eh bien, il mentait comme un gueux qu'il est, le calomniateur!
--Il avait donc quelque chose, et n'était pas sans ressources?
--Il avait des doublons et des louis d'or cousus plein sa veste et son pantalon, comme cette doublure est cousue sur mon gilet, et c'est moi, Henri-Stanislas Boissauveur, qui vous le dis.
--Tout cela est un peu singulier. Mais au fait tant mieux pour ce pauvre diable et pour la malheureuse qu'il a amenée avec lui.
--Malheureuse! oui, allez! C'est mis déjà comme la femme d'un capitaine de vaisseau. C'est mis même d'une façon si burlesque, que si je voyais mon épouse acastillée comme madame Toutes-Nations, ma première idée serait de monter dans son grément pour le raser comme un ponton. Mais enfin, que voulez-vous! quand on est protégé par un commissaire de l'inscription et classes pour les gens de mer, on peut bien friser le pavé un peu proprement.
--Le commissaire de la marine la protége donc cette grosse idiote?
--Oui, et joliment encore, d'après ce que je me suis laissé dire. Son mari doit acheter un sloop caboteur pour faire la navigation de terre en terre entre les îles, pendant que l'autre, vous m'entendez bien, courra des bordées au plus près du vent, sur ses côtes à lui; car pour naviguer dans les parages du cotillon, il n'y a pas besoin d'être plus marin qu'un commissaire; vous comprenez bien que de reste....
--C'est son affaire, au surplus, et non pas la nôtre.
--Vous avez raison, mon capitaine. C'est son affaire, et comme dit la vieille chanson:
Depuis long-temps je me suis aperçu De l'agrément qu'il y a d'être....
Votre serviteur, mon capitaine; c'était à seule fin de vous demander votre permission pour faire reprendre la patte-d'oie de notre corne, qui a molli un peu dans les temps chauds. Car, voyez-vous, sans qu'il soit besoin de vous le faire savoir, les cornes, ça pèse dur quelquefois sur les pattes-d'oie....
Viens-t'en ici deux hommes me frapper un palant sur le bout de cette corne, de la corne du navire s'entend.
Après un assez long séjour à la Basse-Terre, je mis sous voiles avec une assez bonne cargaison, destinée pour la France.
La route que prennent les navires qui quittent les Iles-du-Vent pour revenir en Europe est loin d'être bien directe. Comme, sous les tropiques, les vents que l'on nomme alisés et qui soufflent toujours de la même partie, seraient contraires à la direction des navires qui voudraient, pour revenir en Europe, reprendre le chemin qu'ils ont déjà parcouru pour se rendre aux Antilles, il faut que ces bâtimens se servent autant que possible des brises alisées qui règnent dans les parages qu'ils quittent, pour s'élever jusqu'aux latitudes où commencent les vents variables, les vents généraux avec lesquels il est facile ensuite de se diriger comme on veut vers un point déterminé. Cette espèce de circumnavigation que l'on est obligé de faire pour ruser en quelque sorte avec les vents alisés, et éluder la loi générale qui les produit, se nomme débouquer. Les parages qu'il faut parcourir en faisant ce circuit maritime s'appellent, par dérivation du mot principal, les débouquemens.
Dans ces mers des débouquemens, qui s'étendent, pour les navires qui fréquentent la Martinique et la Guadeloupe, depuis le quinzième degré de latitude jusqu'au trentième à peu près, on rencontre ordinairement une foule de petits bâtimens caboteurs faisant la navigation entre toutes les îles de l'Archipel, ou un grand nombre de navires américains se rendant des ports de l'Union dans les Antilles. Ce n'est pas, je vous jure, un spectacle peu curieux et peu amusant que celui que présentent toutes ces voiles blanches reluisant au beau soleil du tropique, sur ces mers azurées, parsemées de gros îlots aux formes bizarres, couronnés de magnifiques nuages, et élevant jusqu'aux cieux leurs sommets couverts d'opulentes récoltes ou de forêts inaccessibles. Jamais dans ces climats remplis d'une si douce indolence, sur ces flots que les brises embaumées semblent plutôt caresser qu'agiter, je n'ai éprouvé un seul instant d'ennui ou de vide. Respirer, là, c'est vivre; voir, c'est presque agir, et s'oublier au sein de cet air tiède et enivrant, c'est jouir.
Mon navire, paisible comme nous, fendait depuis trente-six heures ces mers fortunées, couronné encore, pour ainsi dire, des présens de la terre à laquelle il venait de s'arracher, car sous nos hunes pendaient de verts régimes de bananes et de jaunes giraumonds, et dans les filets de notre arrière et le canot de porte-manteau se pressaient des milliers d'oranges et des touffes de magnifiques ananas. Aucune inquiétude ne m'agitait encore; le temps était si beau et la brise de l'est si régulière! C'était pour les froides mers que nous allions chercher, et les vents violens du banc de Terre-Neuve, vers lequel nous nous avançions, qu'il fallait réserver toute ma sollicitude et ma prévoyance.
Mais dans les débouquemens j'étais encore si bien! Une douzaine de caboteurs traversant le canal entre Antigues et Monserrat, et autant de goëlettes américaines, avaient passé depuis le matin le long de mon navire; je voyais déjà Nièves, cette île à la configuration fantastique, se perdant dans les nues auxquelles elle a emprunté son poétique nom. Pendant que, tout entier à mes rêveries contemplatives, je laissais derrière moi les objets du magnifique panorama au milieu duquel me transportait mon navire, une petite barque, qui paraissait être sortie d'entre les rochers de Nièves, se rapprochait de nous en louvoyant et en étendant sur les flots bleuâtres qu'elle effleurait ses voiles blanches comme les ailes d'une mauve. Je ne commençai à prêter attention à la manoeuvre de ce caboteur que lorsque je le vis courir définitivement sur nous, de manière à me faire supposer qu'il avait l'intention de me parler ou de me couper le chemin. Je demandai ma longue-vue pour mieux voir que je ne le faisais encore à l'oeil nu la forme et l'espèce de ce petit navire.
C'était un sloop assez bien voilé et passablement tenu; une vingtaine de noirs ou de mulâtres paraissaient s'être groupés par curiosité sur l'avant de son pont, comme pour m'examiner plus à leur aise. A l'apparence assez mesquine du bateau et à la mine des gens de son équipage, je ne crus pas avoir beaucoup de crainte à concevoir sur la singularité de sa manoeuvre. Si, ce qui n'est pas probable, me dit mon second, cette espèce de bon-boat voulait faire de ses farces avec nous, nous ne serions pas long-temps à en venir à bout, ne fût-ce qu'à coups de barre d'anspect.
--C'est égal, dis-je à mes gens, chargeons toujours nos deux caronades par précaution, et montons sur le pont les douze fusils de la chambre.
Notre branle-bas de combat se trouva bientôt fait, grâce au peu de préparatifs que le petit nombre des armes dont nous pouvions disposer me permettait de faire.
Le sloop, qui marchait beaucoup mieux que nous, surtout avec la petite brise que nous avions et qui ne convenait guère à un grand bâtiment aussi chargé que le nôtre, le sloop n'eut pas de peine à nous approcher. Mais les apprêts hostiles qu'il nous vit faire semblèrent rendre sa manoeuvre plus circonspecte. Il hissa au bout de son pic un énorme pavillon français presque aussi large que toute sa grande voile, et prenant la même bordée que celle que nous courions, sans pourtant chercher à nous passer au vent, il cargua le point d'amure de sa grande voile et amena sa trinquette pour ne pas aller plus de l'avant que nous, et conformer sa marche à notre vitesse.
Dans cette position, et après ce mouvement, j'eus tout le loisir de l'examiner comme je le désirais. Nous aurions continué probablement de courir ainsi assez long-temps l'un à côté de l'autre, si l'homme qui me paraissait être le patron ou le capitaine de la barque ne s'était pas décidé à prendre la parole.
Perché sur l'arrière de son bateau, du côté de tribord, je vis un nègre lui passer un long porte-voix, et je me préparai à recevoir les questions qu'il voudrait bien m'adresser, ou les communications qu'il lui plairait peut-être de me faire.
--Oh! du navire! oh! s'écria le capitaine mon confrère avec un accent que tous mes hommes et moi nous crûmes reconnaître.
--Holà! lui répondis-je sans trop me déranger et sans paraître attacher beaucoup d'importance à ce qu'il allait me dire.
--Comment si nomme lou bastiment!
--Qu'est-ce que cela vous fait?
Le capitaine interrogant, peu satisfait probablement de ma réponse, se mit à se concerter un moment avec ceux de ses gens qui se trouvaient autour de lui.... Puis, après un instant de consultation et d'hésitation, il me cria:
--C'est pour savoir lou nom dé lou bastiment.
--Eh bien! passez à poupe: il est écrit en grosses lettres derrière.
--Mais, c'est qué nous né savouns pas lire à bord!
--Alors, continuez votre route, et laissez-moi tranquille.
En ce moment, maître Boissauveur, qui depuis la courte conversation qui venait d'avoir lieu s'était tenu la figure appuyée sur le bossoir de dessous le vent, comme un chat qui guette une souris, passa derrière, le chapeau à la main, et me dit:
--Capitaine, excusez-moi si je me mêle ici d'une chose qui peut-être naturellement ne me regarde pas trop; mais c'est que, voyez-vous, j'ai une doutance, et sans qu'il soit besoin de vous le dire....
--Au contraire, c'est qu'il faut le dire, si c'est utile.
--Utile, c'est si l'on veut; mais si vous ne le voulez pas, bien entendu, comme vous êtes maître à votre bord, ce ne serait pas plus utile que toute autre chose.
--Allons! de quoi s'agit-il définitivement!
--Il s'agit définitivement, capitaine, que cette espèce de capitaine de risque-tout, qui hêle là dans son porte-voix d'embêtement, est Toutes-Nations, pas davantage, suivant mon idée.
A peine maître Boissauveur m'avait-il fait part de ce qu'il appelait sa doutance, que le capitaine du petit sloop, au milieu du grand mouvement qui paraissait avoir lieu parmi son équipage, se mit à me hurler.
--Capitan, pardoun, je ne vous reconnaissais point! C'est que, voyez-vous, vous avez changé do peinturé à lou vostre navire, depuis qué jé ne l'ai pas visto.
--Comment! c'est toi, mauvais sujet de Toutes-Nations, et que fais-tu ici?...
--Oui, c'est moi!... Je fais, capitan, que je cherche à gagner ma vie honnêtement.... Voulez-vous me permettre d'aborder vostre navire, li temps il est beau.
Je ne savais trop que faire dans cette circonstance. Le plus sûr peut-être aurait été de refuser. Mais par curiosité ou par complaisance, je laissai faire le drôle, qui, sans attendre ma réponse, força un peu de voiles, et élongea mon navire de bout en bout avec son sloop.
Quand il se trouva le long de mon bord, je lui ordonnai de défendre à la négraille qu'il avait sur son pont de mettre le pied chez moi; et, d'un ton qui sentait le commandement, il baragouina aussitôt en mauvais espagnol à son équipage quelques mots qui me semblèrent être l'ordre de ne pas quitter le sloop sans sa permission. Pour lui il ne se fit pas prier pour sauter comme un singe sur mon gaillard d'arrière, et après m'avoir salué avec une affectueuse vivacité, il alla embrasser tout mon monde devant.
La joie de mon équipage parut au moins égale à celle qu'éprouvait Toutes-Nations à revoir ses anciens amis. Mes matelots demandèrent qu'on leur avançât leur ration à la cambuse pour fêter la rencontre de Toutes-Nations; mais celui-ci, avant qu'ils pussent avoir obtenu une réponse de moi, ordonna, après avoir toutefois sollicité ma permission, à un homme de son bord d'apporter du Madère et des grands verres. Les bouteilles du précieux liquide furent vidées en un instant. Le fastueux Toutes-Nations voulut renouveler sa politesse, mais une injonction de ma part lui interdit, au grand regret de mes gens, une galanterie dont je redoutais les conséquences.
Quand je crus avoir laissé à mon homme tout le temps nécessaire pour prendre ses ébats au sein des anciens camarades qu'il semblait retrouver avec tant de bonheur, je l'invitai à venir me parler, pour m'expliquer comment il se faisait que je l'eusse rencontré dans ces parages avec un équipage aussi fort que celui qu'il avait à bord de son sloop.
--Capitan, me répondit le drôle, jé navigue ici, parcé qu'il y a toujours quelque petité chose à faire pour moi autour dé la Guadeloupe, et j'ai oun fourt équipaze, parcé qué moun commerce il lé veut.
--Et quel est le commerce que tu fais?
--Oun commerce d'échanze avecqué los navires qué jé rencountre.
--Que donnes-tu donc à ces navires?
--Peu dé chose; mais je leur prends tout cé qu'ils ount dé boun.
--Tu fais donc la piraterie, coquin que tu es?
--Noun, pas tout-à-fait, mais je tâche dé gagner ma vie lé plus honnêtement possible, en perdant lé moins qué jé peux.
--Jolie manière de gagner ta vie honnêtement! Tu ne sais donc pas le danger que tu cours en arrêtant ainsi les navires au passage pour les piller comme tu fais?
--Quel danzer dounc, moun capitan?
--Pardieu, celui de te faire pendre comme forban!
--Comme forban? Je vole, il est vrai, un petit peu; mais zamais jé n'ai toué personne. Ah! voyez-vous, c'est que je suis oun galant homme, pauvre, mais honnête. Tenez, capitan, voici ici la liste dé les navires qué j'ai rencontrés, et vous y verrez, parcé qué vous savez lire, vous, qué les capitaines m'ont dounné un certificat comme quoi par lesquels je les ai bien traités en né leur prenant que leurs vivres et quelqués petites choses.
La liste de ce vulgaire forban était en règle, et ses comptes de piraterie en très-bon état. Deux ou trois capitaines de ma connaissance avaient même poussé la bonté jusqu'à certifier que la conduite de Toutes-Nations avait été parfaite à leur égard; trop heureux, ajoutaient-ils dans leur déclaration, de s'être retirés de ses griffes au prix de quelques bagatelles qu'ils lui avaient laissé prendre.
--C'est bien! répondis-je à mon écumeur de mer; tes papiers sont très-réguliers, et avec cela tu ne t'exposes qu'à te faire crocher au bout d'une vergue.
--Vous croyez, capitan, reprit-il avec tranquillité! jé vois qué vous voulez plaisanter. Mais dites-moi, jé crois qué quand vous m'avez vu vous approcher, vous avez eu oun peu peur, n'est-ce pas?
--Mais il me semble que d'après votre manoeuvre, il y avait quelque raison de ne pas être très-rassuré.
--Eh bien! voilà cé qui mé fait plaisir à moi! J'aime bien à faire pur aux bastimens qué jé rencontre. Ah ça! escoutez; voulez-vous mé faire l'amitié d'accepter dé moi oune pétite chose? C'est oun pétit baril de boun vin d'Oporto qué jé l'ai pris à oun grand couquin dé capitan anglais qui mé faisait oune grimace dou diable quand je lou ai dégagé de sa cambouse tout ce qui né lé gênait pas. Ce pétit baril de vin d'Oporto sera pour vous rappéler dé moi, du pauvre Toutes-Nations, quand vous boirez un bon coup à sa vilaine santé!
--Grand merci! je ne veux nullement me charger de ton cadeau volé.
--Vous né voulez pas donc mé faire plaisir, à moi qui voulais vous rendre oun service?
--Le service le plus signalé que tu puisses me rendre, c'est celui de me quitter et de me laisser continuer ma route.
--Comment! vous né voulez pas accepter seulement mon pétit baril? Vous n'avez pas raison, mon capitan. Jé né suis pas toujours d'aussi belle houmour. A bord des autres navires jé né donne pas, jé prends; et à bord de celui-ci, jé veux donner et l'on né veut pas prendre.... Vous mé permettrez bien cépendant de danser au moins une pétite contredanse avecqué vos hommes et dé boire tranquillement un pétit coup dé partance, à votre chère santé et vostre bon viage?
Ma conversation avec Toutes-Nations, dont je désirais vivement me débarrasser, se serait probablement prolongée au-delà des limites que j'aurais voulu lui assigner, sans un incident inattendu qui vint y mettre brusquement un terme.
Maître Boissauveur, qui s'était perché sous un prétexte quelconque sur le couronnement du navire, comme pour visiter l'écoute du gui, mais bien réellement pour ne pas perdre un mot de mon entretien avec Toutes-Nations, se prit à crier en regardant derrière: Navire!
--Navire? s'écria aussitôt Toutes-Nations en me quittant pour courir vers le maître. Et où donc voyez-vous un navire, maître Boissauveur?
--Pardieu! où je le vois? et où ce qu'il est apparemment, car il me serait bigrement difficile de le voir peut-être là où ce qu'il ne serait pas! Tu ne vois donc pas, maître forban que tu es, dans la direction de ma main, un ship qui s'est couvert de toile!... Il est pourtant assez gros comme ça et assez près de nous, sans qu'il soit besoin de te le dire, espèce de pas grand'chose!
Toutes-Nations n'eut pas plutôt jeté les yeux sur la partie de l'horizon que lui indiquait Boissauveur d'une façon un peu dédaigneuse, que je le vis monter comme un chat dans mes grands haubans pour mieux observer apparemment le navire aperçu; mais perdant pour le coup sa loquacité ordinaire, il redescendit bientôt des barres de perroquet sans dire mot et avec autant d'agilité qu'il en avait mis pour y monter.
--A revoir, bon viage, capitan, me dit-il une fois descendu sur le pont. C'est un bastiment qué jé veux visiter, et à celui-là, jé né lui donnerai pas un pétit baril d'Oporto.
Sauter comme un fou à bord de sa barque, larguer les amarres qui le retenaient le long de mon navire, et laisser arriver vent arrière pour courir sur le bâtiment en vue, ne fut pour mon drôle que l'affaire de quelques minutes.
--Vous entendrez avant oune hure parler de moi, capitane, me cria-t-il dans son porte-voix en me quittant. Bon viage, bon viage; qué lé boun Dieu vous emporte!
--Bon voyage, coquin! lui répondis-je, et prends garde de te faire pendre.
Je continuai ma route après le départ de ce forban d'une nouvelle espèce, en réfléchissant au péril que, sans trop le savoir peut-être, courait ce pauvre diable qui croyait gagner sa vie honnêtement en pillant les navires qu'il rencontrait sur son chemin et si près des croiseurs.
--Oh! ce charabia-là, dit maître Boissauveur en le voyant prendre sa bordée, fera son beurre avant peu, tandis que nous, pauvres bigres, nous ne faisons que carotter sur mer avec décence et probité.
Toutes-Nations me l'avait bien dit, qu'avant une heure j'entendrais parler de lui. Mais ce fut une bouche à feu qui me parla du drôle; car une heure s'était à peine écoulée depuis notre séparation, que j'entendis sur l'arrière de nous, retentir comme un coup de tonnerre, un coup de canon sourd et lointain.
Je vis, avec le secours de ma longue-vue, la petite barque de Toutes-Nations aborder le grand navire qu'il avait approché, et le coup de canon me parut être sorti du flanc d'un grand bâtiment.
Cette scène sembla déconcerter un peu les gens de mon équipage, qui peu de temps auparavant m'avaient eu l'air de trouver admirable le genre de vie que leur camarade forban s'était décidé à prendre dans ces parages.
La nuit vint avec ses milliers d'étoiles scintillantes s'étendre sur la mer que continuait à caresser une brise ronde et fraîche. Aucun de mes hommes ne descendit se coucher. Tous paraissaient attendre quelque événement digne de leur curiosité ou de leur sollicitude, et je ferai remarquer ici en passant que rarement cet instinct curieux des matelots, quand il est excité par quelque incident un peu grave, les trompe sur les choses possibles qui doivent arriver.
Pendant près de trois ou quatre heures, mes yeux, quelques efforts que je fisse pour chasser loin de moi ma préoccupation, ne cessèrent de se tourner du côté où j'avais vu le sloop de Toutes-Nations aborder le navire qui avait paru dans nos eaux. A minuit sonnant le quart fut changé, et les hommes qui étaient restés sur le pont sans être de service prirent la garde à leur tour sans que leurs camarades pensassent à aller se reposer. Désirant inspirer à mon équipage une sécurité que je n'avais pas moi-même, je pris la résolution de descendre dans ma chambre; et, après avoir donné des ordres à mon second, je me disposais à quitter le gaillard d'arrière, lorsqu'en posant le pied sur l'escalier du dôme, je crus voir non loin de mon navire une grosse masse noire qui tombait sur nous.
Je n'avais que trop bien vu.
Cette grosse masse noire qui s'avançait n'était autre chose qu'un grand bâtiment dont la marche était si supérieure à la nôtre, qu'en très-peu de temps il nous eut gagnés de manière à pouvoir nous héler.
Je me préparai à subir les interrogations que le capitaine du bâtiment, devenu mon voisin, ne tarderait pas, selon toute probabilité, à m'adresser; car je ne pouvais me dissimuler qu'en me chassant comme il le faisait, et en s'approchant autant de moi qu'il lui avait été possible, il n'entrât dans son plan de me parler.
Malgré toute la curiosité qu'excitait en moi l'approche nocturne de ce diable de navire, je ne pouvais assez bien le distinguer pour savoir à quelle espèce de bâtiment j'allais avoir affaire.
Il me présentait obstinément son avant en courant dans mes eaux, et dans cette position, et surtout au milieu de l'obscurité qui régnait sur les flots, il ne m'était guère possible de me faire une idée bien précise sur sa force et sur sa forme.
Peu de minutes suffirent pour me tirer d'incertitude.
Un long coup de sifflet de silence, parti de son gaillard d'avant, m'anonça que j'allais être interrogé par le commandant d'un navire de guerre.
--Oh! du trois mâts! oh! furent les premiers mots qui me furent adressés d'une voix solennelle dans un porte-voix dont les sons prolongés allèrent se perdre sur les eaux.
--Holà! répondis-je du mieux que je pus.
--D'où venez-vous?
--De la Basse-Terre.
--Comment se nomme le navire?
--L'Heureuse-Rencontre.
--N'avez-vous pas été abordé, il y a quelques heures, par un petit sloop monté de nègres et de mulâtres?
--Oui, commandant.
--Le patron de cette embarcation n'est-il pas resté quelque temps à votre bord?
--Deux heures environ.
--En ce cas, monsieur le capitaine, je vous ordonne de laisser arriver et de faire route pour retourner à la Basse-Terre. Je me tiendrai dans vos eaux à portée de voix. Le sloop avec lequel vous avez communiqué a été amariné par moi et expédié comme prise à la Guadeloupe. Je tiens son patron et les gens de son équipage aux fers à mon bord, comme pirates.
--Mais, monsieur le commandant, avant de me conformer à vos ordres et de changer ma route, puis-je savoir à qui j'ai l'honneur de parler?
--Au commandant de la corvette de S. M. l'Alerte, faisant partie de la station française des Antilles. Laissez arriver sur-le-champ, monsieur, et suivez les ordres que je vous ai donnés, si vous ne voulez pas que j'envoie à votre bord un équipage pour conduire, d'office, votre navire à la Basse-Terre.
Il n'y avait plus qu'à obéir après avoir reçu une injonction aussi formelle; j'exécutai la manoeuvre qui m'était prescrite.
La corvette, de son côté, m'avait déjà donné l'exemple, en faisant arriver et en me présentant son travers. Dans cette évolution elle me montra une longue batterie jaune, accidentée très-distinctement d'une douzaine de sabords garnis de bons et beaux canons. Je jugeai, en examinant le pont de ce bâtiment du roi, qu'il n'eût pas été très-prudent pour moi de résister logiquement à un navire qui avait à sa disposition des moyens aussi efficaces pour faire exécuter les ordres qu'il lui plaisait de donner aux bâtimens de mon espèce.
Comme mon escorte marchait à peu près deux fois plus vite que je ne pouvais le faire, elle fut obligée de diminuer de voiles pour que je pusse la suivre, ainsi qu'elle me l'avait ordonné.
Je ne savais que penser de cet événement.
J'allais avoir à déposer probablement dans la mauvaise affaire qu'on ne pouvait manquer d'intenter à ce misérable Toutes-Nations, qui, si mal à propos, avait eu la gaucherie de venir m'aborder au moment où je pensais peu à lui, et où j'avais si peu besoin de le rencontrer.
--Que tonnerre de D...! répétait aussi maître Boissauveur en pensant à l'échauffourée du maladroit forban, que tonnerre de D.... avait-il besoin, ce risque-tout, de chercher du beurre au museau de cette corvette? Il a donc oublié la reconnaissance des navires à brûle-pourpoint? V'là ce que c'est que de vouloir faire le forban en navigant comme un Paliaca ou un vrai Parisien qu'il est, le coquin, ou qu'il n'est peut-être pas!
--Vous trouviez cependant, il n'y a que quelques heures, le métier de forban préférable à celui de pauvre bigre comme vous, maître Boissauveur!
--Qui, moi? capitaine! Je vous demande bien excuse; mais je ne me rappelle pas d'avoir circonstancié cette parole!
--Comment! lorsque Toutes-Nations a débordé pour courir sur la corvette, vous ne vous rappelez pas d'avoir dit....
--Quand il débordé, c'est possible, parce qu'alors il avait un air si fringant, le cornichonneau. On aurait dit qu'il allait couper la pate du singe de Madras. Mais à présent qu'il s'est fait hâler en dedans par cette corvette, excusez, Lisette! c'est un cas différent. Ce qu'on dit dans un instant, n'est pas ce qu'on dit dans un autre. La marée change, comme j'ai eu l'honneur de vous le répéter plusieurs fois, et qui veut bien naviguer doit calculer la marée! Je ne connais que cela, moi, et v'là ce que c'est!
La brise d'est-nord-est nous poussait assez vite pour nous permettre de revenir bientôt au point d'où nous venions de partir. A midi nous mouillâmes sur la rade de la Basse-Terre.
Dès que nous eûmes jeté l'ancre sous les forts de la ville, le commandant de la corvette m'ordonna de me rendre à son bord.
En arrivant sur le pont du bâtiment de guerre qui m'avait servi d'escorte, j'aperçus sur l'avant Toutes-Nations cramponné, avec une vingtaine ou une trentaine des gens de son équipage, à la barre de justice, aux fers enfin, qu'on avait montés sur le pont pour mettre ces misérables à la broche, comme on dit à bord des navires de l'état.
Le commandant me fit l'honneur de me prévenir que je resterais à la Basse-Terre pendant le procès des pirates avec lesquels j'avais eu l'imprudence de communiquer. Puis il ajouta, comme pour me consoler:
--Votre relâche ne sera pas longue, car l'affaire sera bientôt faite.
Toutes-Nations me voyant disposé à retourner à mon bord, sollicita la faveur de me parler. Je crus devoir me rendre à ses voeux, avec la complaisance que l'on met ordinairement à exécuter les dernières volontés d'un mourant.
--Ah! me dit d'un air lamentable le malheureux justiciable du plus loin qu'il me vit arriver vers lui, moun capitan, vous mé l'aviez bien pronostiqué qué jé mé ferais mettre dans le sac! Si encore la corde il pouvait casser!
--Quelle corde, et de quoi veux-tu donc me parler?
--Et pardieu! dé la corde sur lé bout dé laquelle on va mé hisser pour fairé lé saut dé carpe. L'air du pays, voyez-vous, il n'est pas boun pour nous; il y a à la Guadeloupe une maladie dé pendaison qui fait du ravage sur les pauvres diables dé mon tempérament.
--C'est de ta faute, au reste: tu n'as pas voulu me croire.
--Oui, jé sais bien que c'est toujours dé la faute des pendous, quand ils sont pendous. Mais ça n'empêche pas qué jé vais faire oune bien vilaine grimace par jugement d'un conseil de guerre, au bout d'oune drisse dé réverbère.
--Rien cependant n'est encore décidé.
--Tout se décidera si vite pour moi. Mais c'est ma femme, ma grosse femme, qué jé plains le plous, car elle sera veuve d'un pendou, quand j'aurai fait la cabriole un peu trop haut; et elle est enceinte, mon capitan, par-dessus le marché, d'un pétit enfant qué jé crois bien lui avoir fait honnêtement et qué jé voulais élever de même.
Ici quelques larmes s'échappèrent des yeux du sensible époux, et allèrent sillonner ses joues, assez sales pour qu'on vît sur elles les traces de pleurs que sa position lui arrachait.
--Mé chargerez-vous bien dans vostre témoignage? me demanda-t-il après avoir sangloté à son aise.
--Sois tranquille à cet égard, lui répondis-je; s'il ne dépend que de moi de te faire renvoyer absous, tu sortiras de ton affaire blanc comme neige.
--C'est toujours oune consolation qué dé mourir avec l'estime des honnêtes gens; moi qui né cherchais qu'à gagner honnêtement ma pauvre misérable gueuse de vie! Maintenant je n'ai plous qu'à prier et à supplier le bon Dieu, la sainte Vierge et tous les saints dou paradis ou dou paradouze, car jé né sais pas en vérité combien il y en a des paradis dans lé ciel!
Il ne fallut que très-peu de temps pour ériger le conseil de guerre qui devait juger le coupable et ses complices.
Il fallut encore moins de temps pour les condamner à être pendus.
Je n'avais que trop bien prévu le funeste sort de ces misérables.
On me fit déposer dans cette triste affaire, et je vis avec étonnement, en suivant les détails du procès, que Toutes-Nations ne m'avait avoué qu'une partie de ses méfaits. Quelques Anglais, jetés par-dessus le bastingage à bord d'un des navires qu'il avait pillés, simplifièrent singulièrement la tâche pénible qu'avait prise ou acceptée le défenseur officieux qui parlait pour lui.
On passa aux voix, et tous les accusés se trouvèrent condamnés, à l'unanimité, à la peine capitale.
--Jé m'y attendais bien, s'écria le coupable à la lecture de l'arrêt. Les grands forbans sé sauvent, les petits forbans, on les fait pendre pour les grands.
Ce furent les seules paroles qui s'échappèrent de sa bouche.
Sa résignation aurait fait l'admiration d'un saint.
Il employa les vingt-quatre heures de vie que lui accordait libéralement la loi, à s'entretenir avec sa femme de quelques affaires de famille qu'il était bien aise de régler, disait-il, avant de rendre son âme à Dieu, s'il arrivait que Dieu daignât la recevoir.
Madame Toutes-Nations se montrait bien moins résignée que son époux. Elle pleurait avec une bonne foi qui aurait fait pitié au coeur le plus endurci contre le crime de piraterie.
Le moment fatal arriva.
Vingt-cinq potences avaient été dressées sur le champ d'Arbot pour recevoir les condamnés. Je remarquai que dans ces dispositions patibulaires, le gouverneur de la Guadeloupe avait porté un esprit d'économie qu'il était bien loin d'avoir quand il s'agissait de fêtes publiques. Le luxe officiel n'avait pas jugé à propos apparemment de se déployer avec éclat dans une circonstance aussi funeste. La plupart des gibets étaient à peine assez solides pour supporter leur homme. Mais le bourreau, nègre exécuteur du premier mérite, avait répondu de tout, et son adresse reconnue inspirait la plus grande confiance aux assistans.
Les sons du tambour du détachement chargé de conduire militairement les condamnés de la geôle à la potence annoncèrent, midi sonnant, que le spectacle attendu allait enfin commencer.
La démarche de Toutes-Nations, s'avançant à la tête de son équipage, était ferme et dégagée. On aurait dit qu'il allait faire une commission ou porter une lettre à la poste.
La vue des vingt-cinq poteaux patibulaires dressés en son honneur et en l'honneur de ses vingt-quatre braves excita peu d'étonnement chez lui, mais elle parut provoquer vivement sa curiosité.
--Où ce qu'il est lou mien? demanda-t-il.
Puis apercevant une femme prosternée au pied de la première potence, il s'écria:
--Lou voilà!
Cette femme était madame Toutes-Nations, priant pour l'âme de son mari et pleurant par avance la mort ignominieuse qu'il allait subir.
Un homme de justice, grave comme la circonstance et impassible comme la loi dont il était l'organe, appela les noms des condamnés.
Toutes-Nations eut l'honneur d'être appelé le premier.
--C'est cela! s'écria-t-il. Sur le rôle d'équipage lou capitan doit passer avant tout lou ménou des autres.
Puis, faisant une réflexion sur lui-même, il ajouta:
--Mais dé quel équipage qué jé serai dans oune minoute le capitan! d'oun équipage dé pendous!
L'échelle était prête, et le bourreau en haut attendait sa proie.
Jamais je n'ai vu de gabier s'élancer avec plus de légèreté dans les enfléchures des grands haubans pour aller prendre un ris, que Toutes-Nations pour grimper le long de l'échelle au bout de laquelle était pour lui la mort.... l'éternité!
Il n'osa même pas jeter un regard sur sa malheureuse femme qui sanglotait à ses pieds.
Le noeud de la corde strangulatoire fut mal passé par le bourreau, malgré la longue habitude que ce fonctionnaire public avait acquise en fait de ces sortes d'amarrages.
Toutes-Nations, sentant que l'irrégularité de ce noeud pouvait l'exposer à ne pas être étranglé convenablement, s'empare du bout de filain, qui prend dans ses mains une tournure nouvelle, et s'adressant au bourreau, il lui dit avec un sang-froid tout-à-fait maritime:
--Voilà comme il faut t'y prendré pour les autres, mateluche!
Puis le bourreau, après l'avoir remercié d'un coup de tête approbatif, sauta sur les épaules du pauvre diable.... L'âme alors quitta le corps, et le corps resta suspendu au gibet pendant plus d'un mois sous le soleil, la pluie, les moustiques et les maringouins du pays, pour l'exemple de tous les petits forbans à venir.
Quant à l'infortunée madame Toutes-Nations, elle ne laissa échapper qu'une plainte en voyant son pauvre mari flotter dans l'air, retenu seulement par le cou à l'infâme poteau patibulaire:
--Qui m'aurait jamais dit, en quittant le pays, que j'aurais épousé un homme de cette espèce! C'était bien la peine, sainte Vierge-Marie, et d' venir si loin!
Et en m'apercevant dans la foule:
--Capitaine, me dit-elle, quand donc est-ce que vous repartez pour le Hâvre et d' Grâce?
FIN DU PREMIER VOLUME.
TABLE Du TOME PREMIER.
Deux lions pour une femme Chap. Ier.--Les deux Jocondes marins Chap. II.--La charte-partie en règle Chap. III.--Ils cherchent une femme Chap. IV.--Appel à la femme aventureuse Chap. V.--Marché conclu Chap. VI.--Visite rue Saint-Jacques Chap. VII.--La traversée Chap. VIII.--Arrivée à Sierra-Leone Chap. IX.--Un gouverneur de colonie Chap. X.--Catastrophe Chap. XI.--Retour en France
Un caractère de marin
Toutes-Nations ou le Petit Forban
Fin de la table du premier volume.
End of Project Gutenberg's Scènes de mer, Tome I, by Édouard Corbière