‹ Scènes de mer, Tome IChapitre 6 sur 12 · CHAPITRE VI.

CHAPITRE VI.

Visite rue Saint-Jacques.

Laurenfuite et Sautard, le lendemain de leur entrevue avec la charmante Joséphine, cherchaient dans la rue Saint-Jacques le numéro 98, comme s'il s'était agi pour eux de trouver un trésor dans l'asile qui portait ce bienheureux numéro. Une maison noire, haute et effilée, se présente enfin à leurs yeux avec l'indication que la veille leur avait donnée Joséphine. Ils voulurent, avant de monter, trouver un portier; mais là il n'y avait que des voisins et pas de concierge. Laurenfuite demanda à une marchande de charbon, au rez-de-chaussée, la demeure de M. Renaud, teinturier; et la marchande lui répondit d'une voix criarde: C'est-y le père Renaud, l'ancien dégraisseur, que vous demandez?--Oui, ce doit être en effet le père Renaud.--Eh bien! montez au cinquième, la porte en face, vous trouverez le pauvre homme au lit, à moins qu'au bout de six mois de maladie, il ne lui ait pris envie de se lever.

Ces renseignemens préliminaires concordant parfaitement avec ceux que leur avait fournis Joséphine, les deux visiteurs se mirent en devoir de monter au cinquième étage. A chaque rangée d'escaliers que venait de parcourir le capitaine Sautard, dans cette pénible ascension, il s'arrêtait tout essoufflé afin de respirer un instant et de reprendre des forces pour enjamber l'étage suivant. Mais las de cette course presque perpendiculaire, il s'écriait en suivant de son mieux le léger Laurenfuite: Quelle diable emporte ceux qui bâtissent des maisons si hautes! Une teinturière aller se loger au cinquième! Est-ce que dans ce pays-ci les rivières passent sous les fenêtres des teinturiers qui logent au grenier?

--Patience, lui répondait son ami, encore deux ou trois étapes, et nous y voilà.

Quand ils se trouvèrent à peu de chose près sous le toit de la maison, ils se doutèrent qu'ils étaient arrivés. Le subrécargue frappa deux coups à l'étroite porte, qui se présentait devant lui, et une jolie petite voix, qu'il crut reconnaître pour celle de Mlle Joséphine, lui cria: Entrez!

Nos amateurs pénètrent dans un appartement au fond duquel ils aperçoivent un lit. Deux longues tables couvertes de schalls et de mouchoirs composaient l'ameublement du lieu. Une vieille femme était dans un coin, et dans le lit était couché un vieillard. C'étaient le père et la mère de Joséphine. Quant à cette pauvre fille, elle était aussi là, achevant de nettoyer un schall sur une de ces tables dont nous venons de parler. En apercevant les messieurs de la veille, elle accourut vers eux, pour leur présenter avec le plus aimable empressement deux des cinq à six chaises de grosse paille qui ornaient l'appartement. Cette modeste demeure ne frappa certainement pas, par son élégance, les regards des deux marins; mais il y avait tant de propreté et d'ordre dans ce refuge de la pauvreté et du travail, qu'ils sentirent d'abord qu'ils étaient chez d'honnêtes gens. Le capitaine Sautard, au bout de quelques minutes, ne se repentit plus d'avoir monté si haut. Le subrécargue Laurenfuite pensa devoir adresser le premier la parole à la bonne femme, et il s'y prit en ces termes:

--Ma brave dame, vous avez dans la charmante Joséphine une fille qui veut faire la consolation de vos vieux jours, comme elle en a jusqu'ici fait la gloire. La condition qui se présente aujourd'hui pour elle la mettra bientôt à même de vous procurer une grande aisance. Mademoiselle Joséphine, en peu de temps, peut devenir riche, si, comme je n'en doute pas, elle sait profiter de l'heureuse occasion qui s'offre à elle.

--Hélas oui, monsieur! c'est ce qu'elle nous a dit hier. Mais quoique nous soyons bien pauvres, nous aimerions mieux mourir de besoin que de voir cette chère enfant nous quitter pour ne plus revenir près de nous qui l'aimons tant.

--Mais ma bonne maman, s'empressa de dire Joséphine, je conçois que si c'était pour ne plus vous revoir qu'il fallût vous quitter, vous ne consentiriez pas à me laisser partir. Mais la place qu'on me propose ne m'éloignera que pour peu de temps de vous, et sans que je sois obligée de quitter la France, n'est-ce pas, messieurs?

--Sans doute, puisque c'est à Narbonne que vous irez.

--Et, sans être trop curieux, s'écria le vieillard malade, pourrait-on savoir chez qui ira en condition notre chère fille?

--Mais chez une vieille dame créole fort riche, une de mes parentes, qui ne veut avoir pour femme de confiance qu'une jeune Parisienne. Cependant, malgré toutes les qualités que possède Mlle Joséphine, ou plutôt à cause de toutes ces qualités, je crains une chose pour elle, en égard aux goûts de ma vieille parente.

--Et quelle chose craignez-vous donc, monsieur? reprit la mère.

--Qu'elle ne paraisse trop jolie aux yeux de notre riche créole.

--Si ce n'est que cela, dit la jeune fille avec naïveté, je ferai tant que madame votre parente ne s'en apercevra pas.

--Eh bien! ajouta la bonne mère, ce que monsieur vient de dire là me rassure; cela me prouve que madame votre parente veillera sur ma pauvre Joséphine. Mais d'ailleurs ce n'est pas là ce qui doit le plus nous inquiéter; toujours elle sera sage, parce que toujours elle pensera à nous: n'est-ce pas, mon enfant?

Ici Joséphine sauta en sanglotant au cou de sa bonne mère, et le vieillard malade se mit à pleurer dans son lit en même temps que sa fille et sa femme.

Cette scène d'attendrissement d'une pauvre famille logée au cinquième étage dans la rue Saint-Jacques, aurait ennuyé des spectateurs plus habitués que nos deux marins à ces sortes d'émotions; mais eux, encore peu aguerris contre de telles attaques de sensibilité, se sentirent remués jusque au fond du coeur, en voyant couler les larmes de Joséphine et de sa vieille mère.

--Eh bien! disait tout bas le capitaine Sautard à son ami, êtes-vous content maintenant? Celle-là ne vaut-elle pas mieux que toutes les citoyennes sur lesquelles nous avons mis le cap jusque ici? A mon avis, c'est ce qu'il nous faut, et pour mon compte, je ne vais pas chercher plus loin. Je mouille où le fond me paraît bon.

--Ma foi, lui répondit Laurenfuite, je crois que vous avez raison, et je vais tâcher de conclure le marché au plus doux prix possible et le plus tôt que je pourrai. Laissez-moi faire.

--Madame Renaud, ajouta-t-il en s'adressant aussitôt à la mère de Joséphine, votre demoiselle est ce qui convient à ma parente de Narbonne, et, muni des pouvoirs nécessaires pour conclure l'arrangement dont elle m'a chargé, je vous offre de déposer en vos mains une somme qui servira de garantie pour l'exécution de nos conditions. Quinze cents francs vous paraissent-ils une offre suffisante?

--Mais, messieurs, s'écria aussitôt le père en faisant un effort pour se placer sur son séant, il me semble qu'avant de rien conclure nous devons, comme parens de la chère enfant qui se sacrifie pour nous, prendre des renseignemens sur la condition qui se présente pour elle.

--C'est juste, mon brave homme, c'est juste, et ces renseignemens seront bientôt pris, car nous nous ferons un devoir de vous les fournir nous-mêmes. Nous allons d'abord commencer par vous dire qui nous sommes.

--Vous m'excuserez, messieurs, de la liberté que j'ai prise. Nous ne doutons pas que vous ne soyez de parfaites honnêtes gens, mais vous sentez bien que dans notre position nous devons....

--Rien de plus naturel, mon cher monsieur Renaud. Votre prudence, loin de nous blesser aucunement, redouble au contraire l'estime que nous avons pour vous et votre respectable famille; et pour en agir franchement, nous allons vous satisfaire en quelques mots.

Monsieur que vous voyez là est le capitaine du brick l'Aimable-Zéphyr, actuellement mouillé dans le port du Hâvre. Sans vouloir ici vanter mon ami, je puis dire que c'est un des plus honnêtes et des plus dignes capitaines que l'on puisse trouver dans toute la France et sur les mers que nous parcourons ensemble depuis dix ans. Quant à l'identité de la personne, voici ce qui vous la prouvera: veuillez seulement jeter un peu les yeux sur ces papiers. L'un est le brevet de capitaine au long cours du capitaine Sautard, l'autre est la feuille de route qu'on lui a donnée au Hâvre pour se rendre à Paris. Les titres et les qualités du capitaine de l'Aimable-Zéphyr y sont mentionnés ainsi que le signalement de l'individu en question.

Quant à moi, je vous dirai, à moins que le capitaine Sautard ne veuille se charger de vous faire mon éloge, que je suis négociant marin, naviguant un peu pour mon plaisir et un peu pour augmenter la fortune dont je jouis.

Ma probité est connue, et je ne crains pas d'être démenti sur cet article, dans les quatre parties du monde. Voici au reste des lettres qui me sont adressées par des fabricans de Paris chez lesquels j'ai l'habitude de prendre des objets de pacotille pour former les cargaisons que je vais vendre au loin.

Vous pourrez faire prendre chez ces marchands-là mêmes toutes les informations qui vous paraîtront utiles sur mon compte. Je suis de Narbonne, et ces papiers-ci vous le prouveront. La riche parente au service de laquelle je destine vôtre fille est une femme fort répandue dans le pays où elle vit; une fois que vous aurez obtenu sur moi les renseignemens que vous paraissez désirer, j'espère qu'il me suffira de répondre d'elle pour que vous n'ayez plus aucune crainte à concevoir.... Mais jusque-là nous vous donnerons le temps de réfléchir, et si, comme je n'en doute pas, nous vous inspirons la confiance que nous méritons, les quinze cents francs vous seront comptés sur-le-champ, et quelques jours après votre aimable fille s'embarquera... dans la diligence qui devra la conduire à Narbonne.

Les deux amis, après cette petite exposition de leurs projets, s'en allèrent, laissant la famille Renaud réfléchir sur la bizarrerie et aussi sur les avantages de cette proposition foudroyante.

Les informations prises sur le subrécargue furent satisfaisantes. Les quinze cents francs d'arrhes qu'il proposait firent aussi leur effet. Le père et la mère Renaud paraissaient ne pas vouloir se séparer de leur fille bien-aimée; mais celle-ci, résolue à s'immoler pour ses parens, combattit avec tant de chaleur la répugnance qu'ils avaient à la voir s'éloigner d'eux, qu'elle finit par les décider à accepter le sacrifice qu'elle offrait à leur mauvaise fortune. Mais combien, après cet effort de vertu et de courage, pleura la pauvre fille, quand une fois elle se sentit dégagée de la contrainte qu'elle s'était imposée pour abuser son père et sa mère sur sa résignation apparente!

Lorsque le capitaine et le subrécargue revinrent pour recevoir la réponse, qu'ils avaient eu la délicatesse d'attendre deux jours, ils trouvèrent la jeune personne décidée et ses parens à peu près consentans, mais ils crurent s'apercevoir que Joséphine avait beaucoup pleuré. Ils jugèrent à l'émotion de la bonne mère et du vieux père qu'il n'y avait pas de temps à perdre et qu'il fallait profiter de la circonstance en brusquant le départ. Les quinze cents francs furent comptés. On fit semblant de prendre un passe-port pour Narbonne. Joséphine reçut, en adressant une fervente prière au ciel, la bénédiction de ses parens éplorés; et remplie de l'enthousiasme et de la résignation d'une martyre, elle quitta l'asile de sa pauvre famille, pour s'embarquer dans la diligence du Hâvre....

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