CHAPITRE VII.
La traversée.
Le trajet de Paris au port de mer fut assez triste, même pour les deux marins qui croyaient tenir sous leur main la proie qu'ils s'étaient promise en arrivant dans la capitale. Joséphine était silencieuse et recueillie. Elle paraissait prier quand ses deux compagnons de route ne songeaient qu'à l'égayer en lui adressant la parole ou en causant entre eux. Elle n'avait emporté avec elle qu'une petite malle d'effets et quelques volumes, parmi lesquels le capitaine avait remarqué un livre de prières. Bon! s'était dit notre marin observateur, la jeune personne est dévote, «nous lui soufflerons deux mots pour notre compte.» Le capitaine se trompait, comme on le verra par la suite.
Il fallut passer quelques jours au Hâvre, en attendant que l'Aimable-Zéphyr se trouvât prêt à reprendre la mer. Pendant ce temps, les pacotilleurs s'ingénièrent à rendre le séjour de la ville aussi agréable que possible à leur future passagère. Ils lui proposèrent d'abord le spectacle, et elle refusa obstinément de prendre les distractions qu'on lui offrait. Renfermée dans le petit appartement qu'on lui avait retenu dans un hôtel fort modeste, elle ne s'occupait qu'à de petits ouvrages d'aiguille, ou à lire les livres qu'elle avait eu soin d'emporter avec elle pour charmer les ennuis du long voyage qu'elle se préparait à faire. Le jour du départ arriva enfin, et Joséphine, transportée à bord du navire qui allait l'enlever si loin de son pays, se vit bientôt exilée sur les flots au milieu d'une troupe de marins qu'elle voyait pour la première fois, et entre un gros capitaine et un fat de subrécargue qu'elle connaissait à peine.
Un petit espace environné d'une toile à voile lui avait été réservé à bord, entre la cabane du capitaine et celle de M. Laurenfuite. C'était là sa chambre, son boudoir. Une simple toile à voile pour toute barrière contre l'audace ou les desseins de deux hommes, arbitres suprêmes sur les mers du destin et de la vie des êtres rassemblés à bord de leur navire.... Quelle situation que celle de la naïve Joséphine! Une Lucrèce, armée de sa farouche vertu et de son poignard, en aurait frémi. Mais la jeune fille pensait à peine qu'il y eût quelque danger pour elle, si faible et pourtant si résignée, pour elle qui chaque soir et chaque matin adressait son humble prière au ciel, pendant que M. Laurenfuite grattait sa profane guitare, et que le capitaine Sautard jurait à faire tomber le ciel sur sa tête impie!
Les premiers jours de mer se passèrent sans que les trois commensaux de la chambre causassent beaucoup ensemble. A bord des navires, il faut que quelque événement un peu important rapproche les individus les uns des autres par le sentiment du danger commun, pour que la connaissance se fasse vite entre gens que le hasard a réunis dans l'espace de quelques pieds carrés. Mais aucun événement grave n'était arrivé à l'Aimable-Zéphyr depuis son départ du Hâvre. Le vent d'est avait continué à souffler avec régularité et sans violence, jusque sur les côtes du Portugal. La mer n'avait pas cessé d'être belle et le ciel serein. A midi, le capitaine descendait pour faire son point avec une certaine solennité, afin d'essayer à intéresser la passagère au travail important à la suite duquel il pouvait dire avec un air d'importance: Aujourd'hui nous sommes là. Depuis notre départ nous avons fait tant de lieues, et dans tant de jours, si la brise continue, nous serons à Sierra-Leone. Mais la discrète Joséphine, pénétrant mal les intentions coquettes du capitaine, le laissait faire le savant sans lui offrir l'occasion désirée de déployer sa science ou de signaler sa galanterie.
Le séducteur Laurenfuite, croyant avancer ses affaires personnelles par des moyens plus victorieux que ceux dont pouvait disposer son émule en bonnes fortunes, avait déjà fait grincer sa guitare, comme on le pense bien. Les romances tendres et passionnées avaient même été assez bon train. Mais quelque bonne opinion qu'eût le traître sur l'infaillibilité de son art et sur l'effet irrésistible de son amabilité, il avait été forcé de convenir que jusque-là la petite passagère n'avait donné aucun signe de sensibilité qui l'autorisât à penser qu'elle dût le traiter plus favorablement que le capitaine. Un siége en règle sera peut-être nécessaire pour la réduire, dit-il un soir à son ami en faisant le quart avec lui, et je crains bien d'être obligé de faire jouer la mine et sauter la place.
--Comment! jouer la mine? s'était écrié vivement le capitaine; est-ce que par hasard vous voudriez employer la force?
--Non pas du tout, j'en suis incapable, et jamais, Dieu merci, je n'ai eu besoin de recourir à cette extrémité. Vous avez mal compris la métaphore; je voulais dire que, nous assiégeans, nous serons peut-être forcés de nous entendre pour triompher loyalement de la beauté.
--A la bonne heure, et je ne demande pas mieux que de m'y prendre loyalement; car, voyez-vous bien, malgré ma chose pour le sexe, je ne voudrais pas qu'il fût dit que j'aie employé près de cette jeunesse, que nous avons embarquée en pacotille, un procédé qui ne fût pas loyal et marchand.
--Je suis là-dessus entièrement de votre avis, mon cher capitaine, et j'oserais même dire qu'à cet égard je me ferai gloire de pousser le scrupule aussi loin que vous. D'ailleurs, il y a dans un opéra une ariette qui dit que pour triompher de la beauté, il faut faire la guerre avec franchise; et les chansons, comme vous le savez, ont toujours fait la règle de ma conduite. Un couplet, pour un chanteur de ma façon, c'est le meilleur précepte de morale que l'on puisse suivre. Mais ne serait-il pas déshonorant pour nous, et pour moi surtout qui ai quelque raison peut-être d'avoir certain amour-propre en fait de femmes, que le morceau de prince que nous avons été chercher à Paris pour réchauffer les pieds d'un gouverneur anglais, nous passât raide comme balle à deux doigts du nez?
--Déshonorant, non, ce n'est pas le mot; mais un peu marronant, oui.
--Est-ce à nous, marins et négocians, condamnés par état à tant de privations à la mer, de nous montrer abstinens comme des chartreux, quand nous tenons là, sous notre main, la plus jolie petite femme, qui ne demande pas mieux peut-être que d'être séduite?
--Oui, je sais bien que nous ne sommes pas des chartreux, et je crois même sentir le contraire, pour ma part du moins. Mais sans faire ici la bégueule, je vous dirai que j'ai, non pas des scrupules, Dieu m'en préserve! mais un certain éloignement pour tout ce qui nous ferait oublier ce que nous devons à une jeune fille faisant partie de notre chargement.
--A cette petite brune? nous lui devons, je le sais, des égards en premier lieu, et en second lieu de l'amour, et puis voilà tout. Oh! l'amour, l'amour! Dieu de Dieu!
--De quelque manière que vous envisagiez la chose, notre passagère, au bout du compte, doit être au moins regardée comme une marchandise en commission, qu'il est de notre devoir de rendre à bon port, bien ficelée et bien conditionnée, telle enfin que nous l'avons reçue et telle qu'elle est portée sur le connaissement.
--Eh bien! pensez-vous donc qu'en faisant la cour à notre pacotille de dix-huit ans, nous risquions de l'avarier et de nuire à la livraison que nous nous sommes engagés à faire au gouverneur?
--Non; mais selon moi, le plus sûr est de ne pas toucher à la marchandise, quelle qu'elle soit, pendant la traversée.
--Et selon moi, le plus sûr est d'y toucher pour mieux en connaître la qualité. Au surplus, mon cher capitaine, vous me permettrez de vous faire remarquer que vos scrupules arrivent un peu tard et dans une occasion où je dirai même qu'ils doivent me paraître hors de saison. Ne vous souvient-il donc plus de ces douze pipes de Ténériffe dont vous fîtes si simplement, il n'y a encore que quelques mois, quinze bonnes pipes de Madère, et de ces barils de boeuf salé que nous sûmes si bien dédoubler pour remplir, disiez-vous, la moitié de ce précepte de l'Évangile, que vous arrangiez pour la circonstance en me répétant à chaque baril: décroissez et multipliez?
--Pardieu, je sais peut-être aussi bien que vous ce que j'ai fait dans les temps, mais la circonstance n'est plus la même. Une jeune innocente n'est pas une pipe de Ténériffe, et encore moins un baril de boeuf salé. On dédouble le baril sans s'exposer à perdre la marchandise, au lieu qu'avec une passagère, on s'expose....
--Je vous entends; vous voulez vous sanctifier sur vos vieux jours?
--Me sanctifier!... que le diable m'emporte si jamais j'en ai eu l'idée!
--Eh bien! pourquoi vous refuser à tenter l'abordage quand vous vous trouvez par le travers de cette jolie corvette?
--Pourquoi? pourquoi?... Avec vous il semblerait qu'il n'y eût qu'à se baisser pour en prendre. Et, si cette jolie corvette refusait l'abordage?
--Bah! laissez-moi donc, avec un vieux manoeuvrier comme vous....
--C'est justement parce que je suis un vieux manoeuvrier que je désespérerais de réussir à jeter mes grappins à bord.
--Vous vous trompez. La plupart des femmes préfèrent les hommes d'un certain âge aux jeunes et indiscrets étourneaux.
--Oui, je sais bien; les femmes disent qu'elles n'aiment que les hommes d'un certain âge, pour mieux détourner l'attention que l'on porterait aux jeunes gens qu'elles aiment en cachette. Mais quand on arrive au fait avec elles, elles repoussent les vieux pour se faire une réputation de vertu à bon marché. Il y a long-temps, monsieur Laurenfuite, que nous connaissons ces couleurs-là.
--Allons, je vois décidément que vous caponnez.
--Que je caponne, moi!
--Oui, que vous caponnez.
--Apprenez que jamais je n'ai caponné devant qui ou quoi que ce soit, pas même devant une femme, si bien élevée qu'elle pût être!
--Oh! sans doute, devant un boulet de canon ou sous le coup d'une hache d'abordage; mais devant la beauté, c'est un cas différent, les moyens n'y sont plus.
--C'est justement ce qui vous trompe; les moyens y sont encore comme si je n'avais que vingt ans, et c'est moi qui vous le dis.
--Oui, mais le difficile serait de le prouver.
--Et que faudrait-il donc faire pour vous le prouver, s'il vous plaît?
--Parbleu! ce qu'il faudrait faire? Il me semble vous avoir mis assez sur la voie. Il faudrait....
--Attaquer cette jeune fille, peut-être.
--Et mais, sans doute!
--Et vous voulez que ce soit moi qui commence le feu?
--N'est-ce pas à vous qu'appartient l'honneur du premier pas, en votre qualité de capitaine?
--Et vous essaierez ensuite, si je suis obligé d'amener mon pavillon dans l'engagement?
--Je ferai plus que d'essayer: je serai là pour vous venger ou me faire couler à fond, bord à bord avec l'ennemi.
--L'ennemi! Ce n'est pas là un ennemi bien redoutable. Voyez plutôt comme elle est jolie, avec son petit bonnet et sa colerette si propre et si bien repassée! A-t-elle donc du talent au bout des doigts, cette chère petite.... D'abord, moi, je vous préviens qu'une fois lancé, j'irai de suite au positif, comme c'est ma maxime et mon habitude.
--Justement, c'est ce qu'il faut avec les innocentes. Quand on est assez bon pour leur laisser entrevoir le danger, elles se regimbent comme des petites lionnes; mais quand elles ne s'aperçoivent du péril que lorsqu'il est passé, elles pleurent comme des Madeleines, mais elles pardonnent, ou bien elles ne pardonnent pas, mais le plus fort est fait du moins, et l'on n'a plus de reproches à se faire....
Tenez, je crois que le moment est favorable pour l'attaque, et l'occasion est une chose qu'il ne faut jamais laisser échapper.... Elle est justement seule dans la chambre.... Le timonnier qui se trouve à la barre et qui pourrait vous entendre est sourd comme un pot: c'est le gros Pieril.... Tout vous sourit et semble vous inviter à livrer l'assaut. Moi, pour plus de sûreté pendant le colloque, je me promènerai sur les passavans, en faisant le quart et en veillant avec attention à ce que le mousse et le cuisinier ne descendent pas dans la chambre au moment du coup de feu.... Allons, mon capitaine, voici l'instant de montrer du courage, descendez.
--Descendez! descendez! C'est bien facile à dire cela.... mais si vous étiez à ma place, les jarrets vous trembleraient peut-être aussi joliment qu'à moi.
--Eh! que diable, mon tour ne viendra-t-il pas aussi bientôt! Allons donc, voyons, affalez-vous dans l'escalier, et bonne chance!
--Ah! si vous ne m'aviez pas dit que je caponnais, je vous donne bien ma parole que jamais je n'aurais eu l'idée de faire le galant avec aussi peu de goût que j'en ai aujourd'hui pour la faribole!
Le capitaine, en prononçant ces derniers mots du haut de l'escalier, se laissa doucement glisser dans la chambre par l'effet de son propre poids, beaucoup plus que par suite d'une volonté bien arrêtée; et il disparut bientôt aux yeux de Laurenfuite, qui se réjouit de savoir enfin son gros séducteur lancé sur le théâtre de ses exploits futurs.
Notre subrécargue, tout en se promenant à grands pas entre le grand mât et le mât de misaine, s'attendait à voir bientôt reparaître le capitaine un peu déconcerté de l'accueil que, selon toute apparence, devait lui faire la jeune passagère. M. Laurenfuite, en Céladon expérimenté, avait compté sur la gaucherie de son rival pour former un contraste avantageux avec la manière galante dont il se proposait d'aborder sa victime, quand arriverait l'instant de l'immoler. Il n'avait d'ailleurs engagé le capitaine à tenter quelque chose auprès de Joséphine, que pour le couvrir de ridicule aux yeux de l'aimable fille, et pour faire briller plus sûrement les avantages qu'il croyait posséder sur le pauvre Sautard. Mais à son grand étonnement et contre son attente, il s'aperçut que celui-ci tardait un peu à revenir sur le pont, et la peur de voir l'événement tromper ses prévisions commença à l'agiter tout de bon.
Que dois-je penser, se dit-il en prêtant inutilement l'oreille à ce qui se passait en bas, que dois-je penser du retard de ce vieux loup de mer? Voilà bientôt un quart d'heure qu'il s'est laissé tomber dans la chambre, et rien n'annonce encore qu'il ait été mal accueilli par cette petite grisette.... J'ai beau chercher à saisir quelque chose de leur conversation, et je n'entends que le murmure confus de leurs voix.... Est-ce que par hasard...! Oh! non, la chose est impossible!... Mais il y a si peu de choses impossibles avec les femmes, qu'il ne faudrait pas trop s'étonner peut-être.... Et moi encore, qui croyais plaisanter en promettant à Sautard un plein succès auprès de cette innocente de la rue Saint-Jacques!... Allons, s'il en est ainsi, il faudra bien s'en consoler et attendre mon tour, ce qui ne sera pas difficile, il est vrai. Mais qui aurait jamais cru qu'un Joconde de cette trempe, et une Agnès de cette façon!...
Notre galant désappointé en était rendu à cet endroit de ses calomnieuses réflexions, lorsqu'il entendit dans l'escalier de la chambre un bruit qui lui annonça l'apparition prochaine de son rival. Aussitôt, en effet, il entrevit la tête du capitaine sortant comme d'une trappe, du capot de l'arrière. La physionomie de Sautard lui parut avoir pris une expression toute particulière: ses yeux étaient rouges comme s'ils avaient pleuré, sa bouche, contractée dans sa partie inférieure, semblait encore offrir l'indice d'une vive et récente émotion, et son front cependant portait plutôt l'empreinte d'un sentiment de satisfaction, que l'apparence d'une impression pénible. En le voyant avec un air si équivoque et une figure si étrange, le subrécargue impatient crut devoir l'interroger sur le résultat d'une tentative qui l'intéressait si fort....
--Eh bien! lui dit-il à demi-voix en s'approchant du capot dont le brave homme semblait avoir oublié de dégager ses jambes, quoi de nouveau, capitaine?
--Repoussé avec perte, mon ami!
--Et comment donc cela?
--Comment? ma foi je serais bien embarrassé de vous le dire, tant je suis encore étourdi de ce qui s'est passé en bas entre cette jeune fille et moi. Je ne sais en vérité pas où j'en suis. Tout ce que je crois savoir de certain, c'est que j'ai été obligé de mettre mon grand hunier sur le mât et de me laisser culer pour éviter des avaries.
--Mais encore, comment se fait-il que vous soyez resté aussi long-temps dans la chambre pour si peu de chose?
--Je n'en sais ma foi rien.
--Lui avez-vous parlé?
--Parbleu, si je lui ai parlé! la belle question! Elle aussi m'a parlé, et du bon coin encore.
--Et que vous a-t-elle dit?
--Elle m'a dit les choses les plus touchantes du monde, avec un air, oh! avec un air que je n'oublierai jamais, quand bien même je vivrais cent ans. Mon ami, c'est une fille qui a bien des moyens!
--Et quelles choses si touchantes a-t-elle pu vous dire?
--Ah! attendez donc! ces choses-là se comprennent bien, mais on ne les retient pas dans sa tête comme une règle d'arithmétique.... Autant que je puis cependant m'en rappeler, elle m'a dit, en se jetant presque à mes pieds.... Oh! monsieur! vous ne voudriez pas perdre une pauvre fille qui n'a que son honneur pour tout bien, et qui s'est confiée à vous comme à un père!
--Et qu'avez-vous fait alors?
--Ce que j'ai fait?... Ma foi! je crois que je me suis mis à pleurer aussi.
--A pleurer, en voilà bien d'une autre à présent! Vous avez pleuré, vous?
--Et pourquoi pas? Parbleu, j'aurais bien voulu vous y voir, vous qui faites tant le crâne!
--Je n'aurais toujours pas pleuré, je vous en donne bien ma parole.
--Vous n'auriez pas pleuré! C'est bien facile à dire; mais si vous aviez vu ses beaux grands yeux si supplians et ses jolies petites mains si gentiment jointes vers moi.... Non, le diable m'emporte, je crois qu'il est impossible de repousser le compliment avec plus de dignité et de gentillesse que cette gaillarde-là. J'en suis encore tout sens dessus dessous et tout enchanté à la fois, tel que vous me voyez....
--C'est ma foi bien la peine.... Mais enfin, pour qu'elle se soit exprimée de la sorte avec vous, il faut nécessairement que vous ayez tenté quelque chose, quelque petite chose au moins, auprès d'elle.
--Sans doute que j'ai tenté quelque chose! Elle travaillait à la couture quand je suis descendu. C'était justement un de mes gilets qu'elle me raccommodait par complaisance, mon grand gilet jaune gaufré, vous savez bien?
--Oui, très-bien, et après?
--Après j'ai commencé, en lui parlant de l'aiguille qu'elle maniait avec tant d'élégance, à lui prendre le genou. Elle a d'abord souri, en me repoussant la main avec un air qui m'a fait peine, car elle souriait d'une façon qui m'a donné à penser qu'elle allait pleurer.
--Et puis après?
--Après, j'ai voulu aller au positif, et j'ai cherché à l'embrasser à la bonne matelote. C'est alors qu'elle s'est levée la larme à l'oeil, comme j'avais déjà cru m'en apercevoir, et qu'elle m'a dit avec le ton que je vous ai raconté: Oh! monsieur! vous ne voudriez pas perdre une pauvre fille qui n'a que son honneur pour tout bien, et qui s'est confiée à vous comme à un père!
--Oui, je sais, vous l'avez déjà dit. Et ensuite?
--Ensuite?... Ma foi, je l'ai embrassée de tout mon coeur, mais pas comme je voulais le faire la première fois, au moins.... Alors, la pauvre petite voyant mon air tout bonasse, et s'apercevant que j'avais aussi la larme à l'oeil, m'a serré la main et m'a sauté au cou, comme si j'avais été son père.... Moi qui n'y entends pas plus malice que cela, je lui ai crié:
Morbleu! vous êtes une brave fille, et celui qui vous insultera aura affaire à moi!
En sorte que de fil en aiguille la conversation s'est établie entre nous, mais sur le pied le plus honnête.... Si bien que contens l'un de l'autre à la suite de cet entretien, je suis monté sur le pont pour prendre l'air, car je sens que j'en avais fièrement besoin.
--Eh bien, mon pauvre capitaine, vous pouvez vous vanter d'avoir fait là une jolie besogne!
--Mais pas si mauvaise, peut-être. Je suis plus satisfait de moi dans le moment actuel que si j'avais trouvé auprès de cette petite le positif que vous m'aviez envoyé y chercher.
--Vous avez gâté entièrement votre affaire, et peut-être bien la mienne par dessus le marché.
--Peu m'importe! je n'ai pas du moins attenté à l'honneur de cette pauvre enfant.
--Oui, mais à présent vous ne pourrez plus vous vanter de n'avoir jamais eu des scrupules.
--C'est vrai: je m'en suis senti, des scrupules, pour la première fois de ma vie. Que voulez-vous? on n'est pas toujours maître de soi. Ça vous arrive souvent à bord, comme un boulet de trente-six, sans crier gare ni veille au grain! Au surplus, voyez-vous, je ne me repens pas de ce que j'ai fait, au contraire même, je m'en félicite, et si j'étais à recommencer, je recommencerais, et rondement encore!
--Parbleu, je le crois bien. Il ne manquerait plus que cela à présent! Vous n'avez rien fait!
--Eh bien! c'est justement ce dont je suis tout glorieux; c'est de n'avoir rien fait que je me trouve ravi.
--Demain, ou après-demain au plus tard, je réparerai votre gaucherie auprès de la beauté. Vous m'avez rendu, il est vrai, mon rôle un peu difficile; mais c'est égal. En laissant passer le temps nécessaire pour effacer la mauvaise impression qu'a dû laisser votre malheureuse tentative, je trouverai peut-être encore la place bonne. Et d'ailleurs, avec de l'audace et toujours de l'audace, on raccommode bien des choses auprès des femmes. C'est près d'elles surtout que le proverbe latin est vrai et trouve admirablement son application avec des variantes:
Audaces FEMINA juvat.
--Oh! si vous vous lancez dans le latin, je n'en suis plus, et je vous laisse, tout à votre aise, filer votre noeud. Mais cependant je mets une petite condition à la liberté entière que je dois vous accorder dans cette affaire, qui me regarde un peu en ma qualité de capitaine et de maître, après Dieu, à bord de ce navire.
--Et quelle condition, s'il vous plaît?
--C'est que vous ne pousserez pas cette innocente jusque dans ses derniers retranchemens.
--De quels retranchemens voulez-vous parler?
--Mais des retranchemens ordinaires en pareille circonstance; cela s'entend.
--C'est que cela ne s'entend pas du tout, au contraire.
--Quand je dis dans ses derniers retranchemens, je veux dire que vous ne pousserez pas les choses in extremis.
--Ah! voilà que vous parlez latin aussi?
--Et morbleu oui, puisque vous faites semblant aujourd'hui de ne pas entendre le français. En vérité, je crois que vous finiriez par me faire dire des bêtises, tant vous paraissez vouloir me taquiner depuis une heure!
--Voyons, mon brave capitaine, ne nous fâchons pas pour si peu de chose. Vous paraissez maintenant craindre que je ne pousse les choses trop loin. Eh bien! je me sens de si bonne composition, que, par déférence pour vous, je vous promets de ne pas employer les grands moyens auprès de la petite, et de ne me laisser aller qu'à la plus simple séduction. Car vous entendez bien que si elle se montre favorable à mes petites avances, je ne pourrai pas, en bonne conscience, faire ce qui s'appelle le cruel; ce serait ridicule.
--Si ce n'est que cela, je suis tranquille et complètement rassuré sur les suites de l'action.
--Rassuré! rassuré! Il faudra voir si vous aurez eu sujet de l'être.
--J'en mettrais certes déjà ma main au feu.
--Et moi, à votre place, je ne voudrais même pas risquer un de mes doigts à la chandelle. Oh! les femmes, les femmes, mon cher capitaine!...
--Les femmes! les femmes! tant qu'il vous plaira, et ce n'est pas une raison ça! car je pourrais bien vous répondre aussi en parlant des gens qui ne doutent de rien: Oh! les hommes, les hommes, mon cher subrécargue!
--Eh bien! nous verrons! et puisque vous mettez mon amour-propre en jeu....
--Votre amour-propre perdra la partie. C'est moi qui vous le cautionne.
--C'est ce que la suite nous apprendra, et la suite va venir.
--Oui, c'est ce que la suite nous apprendra, comme vous le dites. Mais chut, voici la pauvre innocente qui monte sur le pont. Il ne faut pas que nous ayons l'air de nous être entretenus d'elle, cela l'embarrasserait et moi aussi, car je me sens encore tout embarbouillé de la scène désagréable qui vient d'avoir lieu.
Deux jours se passèrent avant que le séduisant subrécargue crût devoir livrer l'assaut à la beauté qu'il voulait réduire. L'affaire, selon lui, quelque bonne opinion qu'il eût de son amabilité et de son expérience, devait être vive, et il jugea à propos de bien combiner son plan pour être plus sûr de réussir dans l'application des moyens qu'il se proposait de mettre en oeuvre dans cette occasion.
Le matin du jour fatal, Laurenfuite se toiletta un peu plus que de coutume. Dès la veille, il avait pris un air mélancolique et sombre, destiné à produire sur le coeur de la jolie passagère un effet préliminaire favorable à ses projets. A déjeûner et à dîner il avait peu mangé devant elle, croyant l'amener à lui faire demander des nouvelles de sa santé; mais Joséphine, très-peu inquiète de l'état d'abattement que feignait le troubadour, n'avait seulement pas songé à remarquer l'altération que paraissaient avoir subie sa physionomie et son appétit. La guitare même du subrécargue était restée suspendue sur la cloison de sa chambre, sans qu'il pensât à la faire gémir comme d'ordinaire, et sans que sa future victime se plaignît du silence de l'impitoyable musicien.
Quant au capitaine Sautard, plus attentif que Joséphine à tout ce qui se tramait contre elle, il s'alarmait tout de bon des préparatifs de l'attaque que son ami se disposait à livrer à l'inexpérience de la jeune personne. Vingt fois il avait été sur le point de lui révéler en secret les projets formés contre son repos; mais vingt fois aussi un motif de loyauté et de délicatesse l'avait retenu dans les bornes de la discrétion qu'il avait promise à son rival. Il se résigna à attendre le moment du péril, en faisant des voeux pour celle qui était bien loin de se croire exposée à tomber dans le piége que la fatuité voulait tendre à son ingénuité.
Quand le beau subrécargue jugea que le moment d'entrer en campagne était arrivé, il réclama du capitaine le service qu'il lui avait rendu en se tenant en sentinelle sur le pont pendant sa conversation avec la passagère. Le capitaine, quelque désagréable que fût devenu pour lui le rôle qu'il avait à remplir, ne put rien refuser, et il s'engagea à éloigner du gaillard-d'arrière les importuns qui pourraient venir troubler le tête-à-tête qu'il redoutait tant pour la petite. Laurenfuite descendit donc à son tour dans la chambre d'où le pauvre Sautard était revenu si troublé et avec une si drôle de mine deux jours auparavant.
Joséphine lisait attentivement un petit livre lorsque notre séducteur s'avança vers elle, l'air toujours abattu, la physionomie toujours altérée. Il débuta par un gros soupir, sans que les yeux de la petite quittassent la page sur laquelle ils étaient fixés. Le galant toussa deux ou trois fois sans pouvoir arracher la liseuse à la préoccupation à laquelle elle paraissait livrée. Pour attirer enfin son attention sur lui, il tomba à ses pieds avec tous les signes visibles d'un désespoir amoureux. Plus surprise que troublée de ce mouvement imprévu, Joséphine allait demander à Laurenfuite la raison d'une façon aussi singulière de l'aborder, lorsqu'un coup de roulis dérangea tellement la pose sentimentale de l'amant désespéré, que le pauvre diable alla heurter avec violence sur une des cloisons de la chambre. Force lui fut de reprendre son attitude ordinaire, et de renoncer à attendrir la beauté en se prosternant de nouveau à ses genoux. Mais supérieur au petit contre-temps qu'il venait d'éprouver, il ne perdit pas un instant, et d'une main tremblante il remet à la belle une déclaration en forme, qu'il avait passé une partie de la nuit à composer avec le secours de la Nouvelle-Héloïse. Joséphine, sans attacher à cet acte si étrange pour elle plus d'importance qu'il ne paraissait en mériter, s'empare du tendre poulet, qu'elle lit à haute voix et en riant comme une folle de l'effet du coup de roulis. Le subrécargue, un peu démonté de cette manière inusitée d'accueillir l'aveu sur lequel il avait fondé les plus flatteuses espérances, demande à la jeune rieuse le motif qui peut ainsi exciter son hilarité.
--Je ris, lui répond-elle en partant d'un éclat de rire plus fort que les précédens, non pas de l'honneur que vous voulez sans doute me faire, monsieur, en me déclarant votre amour, mais du rapport étonnant qui existe entre ce que je lisais et ce qui m'arrive aujourd'hui....
--Ce que vous lisiez, mademoiselle, est donc bien gai, ou peut-être trouvez-vous ce que j'ai fait bien ridicule!
--Ridicule! oh! non, monsieur, ce n'est pas le mot.... Mais c'est que.... Excusez-moi, je vous en prie, si je ne puis m'empêcher encore de rire....
--Tant qu'il vous plaira, pour peu que cela vous fasse plaisir. Mais y aurait-il de l'indiscrétion à vous demander ce que vous lisiez?
--De l'indiscrétion? aucune, je vous assure; je vous demanderai même la permission de mettre sous vos yeux le passage qui m'occupait lorsque vous êtes....
--Oui, achevez, lorsque je me suis mis à vos genoux.... n'est-ce pas...? Ne vous gênez pas, le plus fort est fait....
--Non pas, je voulais dire lorsque vous êtes tombé....
--Eh bien oui! lorsque je suis tombé par terre au coup de roulis.... Mais voyons donc ce passage, puisque vous voulez bien permettre....
L'amoureux prit le livre et parcourut des yeux la page que Joséphine lui indiquait du bout du doigt; il lut:
«La rudesse et la colère ne sont pas toujours, pour les femmes honnêtes, le moyen le plus sûr et le plus victorieux de repousser les tentatives qui offensent leur vertu ou leur pudeur. Il est souvent plus facile de s'indigner contre l'audace des séducteurs que de les déconcerter de manière à leur ôter l'envie de renouveler leurs attaques imprudentes. J'ai connu une femme très-sensée qui se débarrassa des importunités d'un fat que toutes ses rigueurs n'avaient pu rebuter jusque-là, en prenant le parti de rire comme une folle à chaque déclaration que le galant renouvelait. Une autre dame du monde trouvait que que la recette la plus merveilleuse pour se préserver des attaques de ces insectes de la société qui veulent flétrir toutes les réputations, était de bâiller quand ils osaient parler trop ouvertement de leur amour ou de leur insolent martyre. Les hommes qui font métier de triompher de toutes les femmes sont cuirassés d'avance contre l'indignation qu'ils allument quelquefois dans l'âme de celles qu'ils veulent déshonorer; mais ce qu'ils ne dédaignent jamais, c'est le ridicule qu'ils excitent, et le mépris qu'ils inspirent aux honnêtes personnes du sexe.»
--Et vous lisez des livres comme cela? s'écria le vainqueur humilié en rendant le volume à Joséphine.
--Mais il me semble, répondit-elle, qu'on peut y trouver d'utiles leçons.
--Et voilà donc le motif pour lequel vous avez ri aux éclats en recevant ma déclaration?
--Le livre conseille de rire ou de bâiller.
--Et vous avez ri.
--Auriez-vous mieux aimé que j'eusse bâillé?
--Allons, mademoiselle, restons-en là, je vous prie. Je vois maintenant à qui je m'adressais. Des innocentes de votre façon, on en trouve partout. Vous avez pleuré avec le capitaine Sautard, et vous riez comme une idiote avec moi.
--Oui, j'en conviens, j'ai pleuré avec le capitaine, car lui, il m'affligeait....
--Et moi, n'est-ce pas, j'ai eu l'avantage de vous égayer?
--Mais à vous dire vrai, un peu.
--C'est fort heureux, ma foi, et j'en suis enchanté; mais au moins, je sais maintenant à quoi m'en tenir. A propos, ne perdons pas la tête. Faites-moi le plaisir de me rendre la déclaration écrite que j'ai eu la sottise de vous faire.
--Mais, monsieur, je crois vous l'avoir rendue à l'instant même où vous m'avez fait l'honneur de me la remettre.
--Où donc est-elle?
--Encore entre vos mains, si je ne me trompe.
--Ah! c'est vrai, la voici, et voilà le cas que j'en fais.
--Eh bien! mon ami, s'écria par le capot le capitaine ennuyé d'attendre sur le pont; aurons-nous bientôt fini?
--Ah! vous aussi, vous étiez du complot, lui répondit Laurenfuite en remontant furieux les escaliers de la chambre.
--Du complot? Non pas, je vous jure. Il n'y a pas de complot dans tout cela; mais voilà, si je sais bien compter, plus d'une demi-heure que vous me faites faire le quart. Eh bien! comment vous êtes-vous tiré de l'abordage?
--Comment? Faites donc l'ignorant maintenant, comme si vous n'étiez pas convenu avec cette petite folle de me mystifier?
--De vous mystifier? Ah! Dieu soit loué! Votre mauvaise humeur et vos soupçons sur ma connivence avec notre passagère me prouvent que vous n'avez pu réussir à rien. N'est-ce pas que cette luronne-là a bien des moyens?
--Laissez-moi donc tranquille avec vos moyens, c'est une vraie rouée ou une bégueule.
--Bravo! l'amoureux! Repoussé comme moi avec perte, et de deux!
Le subrécargue, livré au dépit d'avoir échoué dans une tentative dont il espérait le succès le plus complet, laissa rire, tant qu'il voulut, notre gros capitaine qui ne se tenait pas de joie. Résolu à ne plus adresser un mot à la victime qui venait de lui échapper, il se promena jusqu'au soir sur le pont, sans vouloir même se trouver à dîner en face d'elle. Mais pour mieux se venger de ses rigueurs et du singulier accueil qu'elle avait fait à sa déclaration, il reprit sa guitare comme de plus belle, et pendant toute la nuit il ne cessa de chanter et de râcler. Le capitaine Sautard, de son côté, pour dédommager la pauvre Joséphine de la persécution à laquelle sa cruauté envers Laurenfuite venait de la mettre en butte, redoubla avec elle de soins respectueux et de prévenances délicates. Il fit tant enfin que la pauvre fille finit par l'aimer, non pas comme un amant, mais comme un ami sincère et affectueux. Ce fut entre ces deux hommes si diversement disposés à son égard, qu'elle acheva la longue traversée du Hâvre à Sierra-Leone.