‹ Scènes de mer, Tome IIChapitre 2 sur 8 · V.

V.

Le Négrier le Revenant,

SCÈNE DE MER DE LA CÔTE D'AFRIQUE.

Une petite flotte de négriers français, espagnols et portugais, encombrait l'ouverture du vaste fleuve de Boni, attendant avec anxiété l'occasion favorable d'échapper à la croisière anglaise qui la bloquait étroitement depuis deux ou trois mois dans les parages où chacun des navires de cette escadrille de marchands d'esclaves avait réussi à achever sa traite.

La corvette le Soho, commandée par un officier aussi intrépide qu'entreprenant, était venue pendant une nuit sombre et orageuse mouiller entre les bancs de Boni, pour essayer de surprendre, au jour, les négriers qu'elle avait cru pouvoir approcher à la faveur de la nuit et du temps épouvantable qu'elle avait choisi comme le plus propre à cacher sa périlleuse manoeuvre et son projet hardi.

Il faudrait avoir vu éclater un orage sur les côtes d'Afrique, pour se faire une idée de la scène imposante qui se passait à bord de la corvette anglaise pendant cette nuit solennelle.

Jamais encore le tonnerre, qui semble habiter ces climats de feu, n'avait retenti avec plus de fracas dans les mornes sonores de ces sombres rivages. Jamais encore les éclairs n'avaient embrasé avec autant d'ardeur le ciel convulsionné qui vomissait sur les flots soulevés par une houle sourde, des torrens de pluie, de soufre et de chaude fumée; et le vent, qui si souvent hurle par tornades dans l'atmosphère étouffante de ces contrées désolées, s'était éteint sur les ondes gonflées, comme pour abandonner un moment à toute la fureur des élémens les lieux funèbres dont s'étaient emparées les ténèbres de la nuit.

Le silence que l'on gardait à bord de la corvette anglaise dans l'intervalle des coups de foudre n'était interrompu que par la voix retentissante du capitaine, qui, de temps à autre, gémissait dans un porte-voix pour faire entendre ces mots à son équipage attentif:

Babord la barre! Pare à mouiller! Mouille! File du câble encore! Monte en double serrer les voiles!

Dès que tous ces ordres furent exécutés avec promptitude et ponctualité, et que la corvette se trouva tranquillement mouillée, le second du bord ordonna à ceux des hommes qui n'étaient pas de quart d'aller prendre quelque repos avant l'heure où leur présence deviendrait nécessaire sur le pont. Puis il se rendit auprès de son capitaine, qui lui dit:

--Recommandez-leur bien de dormir s'ils le peuvent, car demain, selon toute apparence, la journée sera chaude et fatigante pour eux et pour nous!

Le commandant et les officiers passèrent le reste de la nuit à se promener sur le gaillard d'arrière, mais sans causer ensemble comme ils en avaient l'habitude dans les circonstances ordinaires du service. La pluie tombait en nappe sur eux; le tonnerre continuait à gronder sur leurs têtes; mais aucun d'eux ne pensait ni à la pluie qui les inondait, ni à la foudre qui venait éblouir leurs yeux distraits.

Ils attendaient le jour.

Le soleil, à travers les masses de nuages rougeâtres dont l'horizon se trouvait encore surchargé dans l'est, se leva enfin, vif, étincelant comme après les nuits délirantes d'orage, et à la faveur de ses premiers rayons, projetés sous la voûte du ciel encore convulsionné du choc atmosphérique de la veille, les gabiers, perchés en vigie sur les barres de cacatois, aperçurent au-dessus des bancs de sable en dehors desquels était mouillée la corvette, l'extrémité de la mâture d'un bâtiment à l'ancre....

Les officiers, après avoir observé à la longue-vue le navire nouvellement découvert par les gabiers, vinrent prévenir le commandant qu'on ne voyait encore personne sur le pont de ce trois-mâts; car c'était un trois-mâts, et un fort négrier sans doute....

La résolution du capitaine du Soho fut bientôt prise et son plan d'attaque bientôt arrêté.

--Comme il nous serait impossible, dit-il à ses officiers, d'approcher ce vendeur de nègres, avec notre corvette, sans nous exposer à échouer sur les récifs qui nous séparent de lui, nous irons le chercher dans son refuge avec nos embarcations. Chacun de vous, messieurs, commandera un des canots de l'expédition, et l'abordage nous fera justice de l'impassibilité insultante de ce misérable.

En quelques minutes les cinq embarcations de la corvette sont mises à la mer, et armées des meilleurs marins de l'équipage. L'ardeur des matelots qui les montent est au moins égale au zèle des officiers qui les commandent: elles partent; elles nagent vers le négrier qu'elles vont atteindre en quelques coups de rames; et, malgré le danger qui le menace de si près, le négrier, toujours paisiblement mouillé sur ses deux ancres, ne fait aucun mouvement, ne laisse apercevoir aucun préparatif de combat!... Aucun homme même n'a paru sur son pont.... C'est probablement un navire abandonné....

Pendant le petit trajet que devaient effectuer les péniches anglaises pour aborder ce navire mystérieux, le capitaine du Soho était monté lui-même sur les barres de grand perroquet de sa corvette, pour suivre les mouvemens de son escadrille de canots, et être plus à portée, s'il le fallait, de donner encore des ordres à ses officiers....

Un hourra épouvantable, poussé jusqu'aux cieux par tous les vaillans Anglais qui montent les canots assaillans, lui indiqua bientôt le moment de l'abordage, et le capitaine remarqua avec joie qu'aucun homme ne s'était encore présenté sur le pont du navire que ses gens devaient enlever sans que lui, leur ami et leur chef, pût partager les périls qu'il avait eu à leur faire courir.

Mais au moment où les péniches entourent, abordent, élongent le trois-mâts, la scène change subitement d'aspect. Des masses de matelots armés, lancés comme par un volcan des écoutilles du négrier, se précipitent avec rage sur les premiers assaillans, qu'ils repoussent, qu'ils massacrent, et qu'ils hachent sans pousser un cri, sans proférer une parole; et au bout d'un quart d'heure de carnage, les Anglais, accablés par l'impétuosité du choc inattendu qu'ils viennent d'éprouver, sont réduits à s'éloigner du redoutable trois-mâts qui voit fuir leurs embarcations à moitié coulées par la mitraille et jonchées des cadavres de ceux qui ont voulu franchir ses formidables bastingages.

Cet échec si inconcevable, si imprévu, loin de décourager les officiers des péniches, ne sert au contraire qu'à ranimer leur ardeur.

Ils reviennent à la charge dès qu'ils ont pu rétablir un peu l'ordre que leur défaite a un instant troublé.

Cette seconde attaque, plus terrible, plus acharnée encore que la première, fut repoussée aussi par le négrier avec encore plus de fureur que le premier choc.

Ce nouveau massacre dura une demi-heure, et les péniches anglaises, privées presque toutes de leurs chefs et de leurs plus vaillans matelots, se virent forcées d'abandonner pour la dernière fois le champ de bataille qu'elles venaient de couvrir si vainement de sang et de fumée.

Quelle ne fut pas la douleur du commandant anglais, lorsqu'en voyant revenir à bord le reste de la plus forte partie de son équipage, il aperçut les groupes de matelots du négrier victorieux rentrer dans leur cale et quitter le pont de leur navire, comme ils l'auraient fait après avoir exécuté une manoeuvre ordinaire dans la circonstance la plus paisible!

Quel pouvait donc être ce bâtiment infernal, armé de tant d'hommes et résigné à une résistance si opiniâtre et si meurtrière!

A la suite de cette expédition trop fatale, la corvette anglaise, réduite à s'éloigner avec le peu de monde que lui avait laissé le feu de l'ennemi, ne songea plus qu'à quitter le mouillage qu'elle ne pouvait plus garder avec sécurité, et où l'arrivée possible de quelques autres négriers bien armés aurait suffi pour la placer dans la position la plus passive et la plus humiliante.... Il fallut se résoudre à appareiller! Mais dans quelle situation et avec quelles ressources.... Vingt ou trente matelots, les seuls qui pussent encore agir, allèrent larguer ses huniers et ses basses voiles, ces voiles serrées, la veille encore, par un équipage de deux cents hommes si alertes et si dévoués!

Le malheureux commandant, livré à la tristesse trop naturelle de ses idées et au dépit cruel d'avoir échoué si complètement dans une tentative qui ne lui avait d'abord paru que trop facile, trouva à peine en lui assez de force et de calme pour commander la manoeuvre qu'il lui fallait ordonner pour fuir.... A l'abattement qu'il éprouvait déjà vint se joindre encore un sentiment d'effroi....

Le négrier, le redoutable négrier, qui jusque-là avait semblé vouloir rester à l'ancre et garder la position qu'il avait si bien défendue, se dispose aussi à appareiller.... Il s'est même hâlé à pic sur ses ancres: ses huniers paraissent s'élever le long de leurs mâts, sous ses capelages, et quelques-uns de ses matelots ont sauté sur les vergues.

Plus de doute, il va appareiller....

Un large pavillon, un pavillon couleur de sang se hisse sur sa poupe, au bout de sa corne d'artimon; et au milieu de cette fatale bannière se laisse voir une tête de mort dessinée en blanc.... Ce signal funeste n'indique que trop bien le projet du forban: il va venir attaquer le Soho, le Soho dépourvu de monde, le Soho découragé, accablé par la double défaite qu'ont essuyée ses embarcations.

Le fatal, l'inévitable négrier, poussé par la brise qui frémit dans les airs, déploie toutes ses voiles, comme un vautour étend ses ailes funèbres pour fondre sur un ennemi sans défense.... Il contourne les bancs qui le séparent de la corvette: sa proue élancée fend, avec la rapidité du vent qui l'entraîne, la mer sur laquelle il bondit; il court; il approche; il va tomber sur le Soho.

--Oh! pour le coup, c'en est trop, s'écrie le commandant anglais en s'adressant à ses compagnons consternés. C'est notre mort ou notre déshonneur que veut ce pirate. Il sait que la corvette ne peut plus combattre; mais apprenons lui, mes malheureux amis, qu'un bâtiment de sa majesté peut sauter pour échapper à l'infamie de tomber entre les mains d'un corsaire.

--Oui, oui, commandant, répondent tous les marins anglais à leur chef désespéré. Faisons-nous sauter avec la corvette, plutôt que d'amener le pavillon du roi pour cet infernal pirate.

Et un jeune officier, blessé dans le deuxième abordage livré au négrier, s'arme d'une mèche allumée, et se traînant péniblement vers la soute aux poudres, il n'attend plus que l'ordre de son commandant pour faire sauter la corvette.

Plus tranquille après avoir trouvé dans son équipage la ferme résolution dont il est lui-même animé, le commandant du Soho attend avec résignation l'approche du négrier, certain qu'il est, désormais, de trouver contre la honte qu'il redoutait un refuge dans la mort qu'il s'est assurée.

Une portée de pistolet sépare à peine les deux bâtimens qui vont se mesurer bord à bord.... Mais quelle différence dans leur attitude et dans l'aspect qu'ils présentent! L'un bondé de monde, les voiles hautes et son artillerie prête à faire feu: l'autre se traînant avec effort sous les deux huniers et la misaine qu'il est parvenu à larguer, et ne montrant à l'ennemi que quelques pièces dégarnies de leurs canonniers et un pont aussi désert que sa longue batterie!

Un coup de sifflet de silence s'est fait entendre à bord du négrier, qui s'est mis en panne par la hanche de la corvette, sans que celle-ci ait pu manoeuvrer pour échapper au danger de cette position.

Un homme monté sur le couronnement du négrier a posé sur sa bouche un long porte-voix: c'est le capitaine forban qui va parler!

--Comment se nomme ta barque en dérive? demande ironiquement d'une voix de Stentor le commandant du corsaire.

--Quel est ton nom, écumeur de mer? lui répond le capitaine anglais. Je te ferai savoir le mien après.

--Mon nom? hurle alors le forban. Attends un peu, tu vas le savoir, si tu sais lire!

Et au moment où le capitaine négrier achève de prononcer ce mot, une épouvantable bordée lancée par son trois-mâts va percer le flanc ébranlé et couvrir de flamme et de fumée le pont et la batterie de la malheureuse corvette, qui ne riposte à la volée de son orgueilleux ennemi qu'en lui envoyant un à un quelques coups de canon tirés en désordre; et en s'éloignant dédaigneusement du Soho, le fier négrier laisse lire au capitaine anglais ce nom sinistre écrit en grandes lettres blanches sur sa poupe toute noire: le Revenant!!!

Trois heures après cette terrible entrevue des deux navires, le Revenant disparut comme une ombre fantastique, au bord de l'horizon lointain, sous les éclats de la foudre qui recommençait à gronder, et sous la masse du grain furieux dont le ciel s'était obscurci, comme la veille, aux approches lugubres de la nuit!

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