‹ Scènes de mer, Tome IIChapitre 3 sur 8 · VI.

VI.

Ronde de nuit des Corsaires.

Un grand lougre noir, long, élancé, ras sur l'eau, à l'air forban, aux voiles hautes et tannées, était venu mouiller, pour quelques heures seulement, à Bréhat, afin de vomir sur le rivage de cette île une centaine de ses fauves marins qui avaient demandé à leur capitaine la permission de se retremper dans les orgies de la terre, avant de reprendre une croisière déjà longue et pénible pour eux.

Après avoir saccagé tous les cabarets de l'île, battu les filles, assommé une partie de la garnison et mis le feu à deux ou trois granges, qu'ils avaient eu la délicatesse de payer d'avance, les superbes corsaires du lougre l'Invisible étaient revenus à leur bord, frais et dispos, vaillans et satisfaits, comme s'ils eussent passé un mois dans une des champêtres maisons de santé des îles d'Hyères ou de Nice. Rien ne rafraîchit mieux le sang impétueux des marins que la vive débauche et les brûlantes orgies. C'est l'hygiène des hommes de mer, et les capitaines connaissent tous le tempérament de leurs matelots.

L'Invisible appareilla dans la nuit avec tous ses joyeux bandits, pour couper, poussé par un joli frais du sud-ouest, sur la côte d'Angleterre, vers le bill de Portland....

Cent cinquante renégats en chemise rouge, en bonnet noir et en grosses et larges bottes de Terreneuviers, couvraient le pont du corsaire, et présentaient, dans leur sauvage agglomération, l'abrégé informe de toutes les nations maritimes du globe, avec leurs jargons différens, leur physionomie caractéristique, leurs passions diverses et leur humeur originelle. Il y avait dans ce singulier et terrible assemblage, des Génois confondus avec des Malais, des Américains pêle-mêle avec des Danois; des Africains mangeaient à la gamelle avec des Français, mais de ces Français qui sont de toutes les nations, qui font la course en temps de guerre et quelquefois même en temps de paix.

Un intrépide jeune homme de Saint-Malo commandait despotiquement à toute cette écume maritime, que d'un souffle de sa voix il envoyait à l'abordage, et qu'un seul de ses gestes impérieux suffisait pour faire rentrer dans l'ordre le plus passif et dans le calme le plus absolu.

Deux heures après avoir quitté Bréhat, la moitié de l'équipage s'était endormie profondément, et l'autre moitié était restée sur le pont, pour veiller au large, manoeuvrer le navire et sauter au besoin à bord du premier bâtiment marchand qu'on aurait pu rencontrer barbe à barbe au milieu de l'obscurité presque impénétrable de la nuit.

Le jeune capitaine, assis sur son banc de quart près du timonier, qu'il faisait gouverner, cherchait depuis long-temps dans sa tête rêveuse l'endroit où il pourrait lui être favorable d'établir sa croisière. Les gens de quart, en se disant à l'oreille: Le capitaine est sur le pont, n'auraient eu garde d'interrompre par le bruit de leurs grossiers entretiens les méditations de leur chef. Quand on parle trop haut, s'étaient-ils répété, ça lui donne la fièvre, et quand il a la fièvre, le b.... n'est pas bon!

Le maître d'équipage cependant, malgré la prudente réserve que lui prescrivait la règle silenciaire du bord, s'était hasardé à conter, assez timidement d'abord, des histoires de sa vie aux hommes du gaillard d'avant; et l'éloquent narrateur, en remarquant du coin de l'oeil que le capitaine s'était avancé sur le passavant de tribord pour recueillir quelques-unes de ses paroles, s'était mis en tête de fleurir son discours et d'élever son style à la hauteur de l'élite de son auditoire.

«Il y a, disait-il, auprès de Portland, une jolie petite coquine de ville que les Anglais appellent Weymouth dans leur jargon, où ce que les plus comme il faut du pays vont se baigner comme des canards riches; de façon qu'une fois, ayant déserté des pontons de Portsmouth, en compagnie de deux chenapans comme moi, je nous trouvions le soir sans pain et sans embarcation sur la côte, le long d'une case avec de beaux rideaux éclairés par de la chandelle en cire. Une crâne Anglaise, taillée pour l'amour comme un balaou pour la marche, se dégréait pour à seule fin d'aller s'élonger, la paresseuse qu'elle était, dans son hamac. Voilà que je dis par manière d'acquit à mes deux acoulites:

«--Il y a gras, les enfans, dans la turne, selon l'apparence du temps. Et comme la porte était fermée et condamnée au cadenas, je me pommoie le long du mur par la fenêtre, et j'entre, quoi!

«La particulière, en me distinguant, a peur de mon physique. J'avais cinq ans de pontons sur le casaquin, qui ne vous refont pas le cadavre d'un homme. Je dis poliment cependant à l'hôtesse: Ce n'est pas pour ça que j'entre sans façon par la fenêtre de chez vous: c'est du métal qu'il me faut pour le moment; et je croche dans tout....»

«Après quoi je referme la porte de la cassine en dedans, en envoyant la clé par-dessus le bord.

«J'amarre avec deux tours-morts et une demi-clé la belle Anglaise sur sa table, un mouchoir de batiste sur sa bouche, et une bouche un peu bien garnie, allez; et en avant les pierres à fusil! que j'me dis. Me v'là descendu en double parmi mes deux matelots de route, ma cale pleine et mes panneaux condamnés.

«Avec de l'argent il n'y a rien d'impossible pour les mortels. Un smogleur anglais, sentant à la bonne odeur que j'avais le gousset fourré comme un premier hauban au portage de la ralingue, nous fit l'amitié d'une embarcation à clins de dix-huit pieds neuf pouces de tête en tête, pour nous remettre sur les côtes chéries de notre belle patrie: et ce qui fut dit fut fait.»

Le conteur eut à peine achevé son récit, qu'une voix impérieuse et brève s'éleva pour lui demander, au milieu du silence qui avait succédé à la péroraison:

--Reconnaîtrais-tu bien la maison que tu as pillée?

--Capitaine, comme si j'avais encore l'honneur d'y être; le smogleur dont que je l'ai corrompu m'ayant signifié que je m'étais adressé à la première famille de lords du royaume.

--Combien s'est-il écoulé de temps depuis ton aventure?

--Trois mois et un jour, capitaine; d'autant plus que voilà la première fois, depuis mon exeat des pontons, que j'ai repris la course avec vous, Dieu merci!

--C'est bon; va te coucher pour te préparer à passer toute la nuit prochaine; demain je te ferai casser la figure, ou tu me ramèneras à bord toute ta riche famille de lords.

--Vous êtes vraiment trop bon, mon capitaine, pour l'article de mon sommeil dont je vous suis obligé. J'ai la maison dans la tête tout aussi horizontalement que je vous l'ai dit il n'y a pas seulement une heure.

Dès les premières ombres de la nuit suivante, le lougre l'Invisible avait débarqué dans sa légère chaloupe, près du cap St-Alban, cinq de ses plus vaillans officiers, qui, conduits à Weymouth par le maître d'équipage, étaient parvenus à s'établir mystérieusement sous les murs du château que le forban avait escaladé, pour la première fois, trois mois auparavant.

Le lougre corsaire, pendant cette petite expédition nocturne, louvoyait au large, enveloppé des ténèbres qui favorisaient sa hasardeuse exploration, et attendait avec anxiété le retour de la chaloupe qu'il venait d'aventurer sur la côte ennemie.

Quelques heures se passèrent sans qu'aucun indice pût révéler au capitaine le sort de ses audacieux maraudeurs.... Mais avec les premiers rayons du jour, on aperçut, à bord de l'Invisible, un petit point noir qui se détachait légèrement de la côte de St-Alban pour venir vers le corsaire.... C'était la chaloupe chargée d'un nombre d'individus plus considérable que celui avec lequel elle avait été expédiée à terre.

Du plus loin que le maître d'équipage put se faire entendre, perché à la barre de la chaloupe, il cria au capitaine attentif: Mon capitaine, nous vous apportons du fameux! le père, le mari et la belle Anglaise! tous des lords pour le moins: il y aura gras! le père-lord seul en pèse au moins deux comme vous!

Les trois infortunés captifs furent embarqués plus morts que vifs à bord du fatal corsaire.

Le second de l'Invisible, après avoir présidé à cette petite opération de détail, s'approcha du capitaine pour lui dire:

--Savez-vous bien, capitaine, que cette Anglaise est joliment tapée?...--Qu'importe! avec l'argent que nous tirerons d'elle, nous en aurons de cent fois plus belles encore, en les payant. Que dit le jeune mari de ce coup de temps?--Mais, pas grand'chose de nouveau: il demande seulement à vous parler.

--Faites-le venir et qu'il s'explique vite et rondement: le temps file et la timidité m'ennuie.

Le mari de la jeune lady s'avança. C'était le seul des trois prisonniers qui pût encore retrouver assez de force et de résolution pour oser s'adresser au terrible chef des corsaires.

--Monsieur, demanda-t-il au capitaine en se remettant un peu de son émotion, après l'attentat dont nous venons d'être victimes, que pouvons-nous espérer de vous?

--La vie sauve, et rien de plus. Mais je vais vous parler sans phrases, car je n'ai pas le temps d'en faire. Voici le fait. Vous avez, dit-on, beaucoup d'argent, et nous en cherchons. J'ai mis la patte sur vous, votre beau-père et votre femme, et pour les ravoir il vous faudra financer. C'est tout et c'est juste. Combien me donnerez-vous de prime pour votre liberté?--Combien exigez-vous pour notre délivrance?--Puisque c'est à moi de parler le premier, j'entre en matière sans cérémonie. Vous me donnerez six mille guinées, et il n'en sera plus question.

--Six mille guinées? Vous les aurez, pour peu que vous me procuriez les moyens d'aller vous chercher cette somme à Weymouth.

--Cela ne sera pas difficile; mais entendons-nous bien d'abord, pour ne pas embrouiller nos lignes. Le vent porte en côte, et avec ce petit canot que voilà, et deux hommes dont vous me répondrez, je vais vous faire mettre à terre. Votre femme et le papa beau-père resteront à mon bord pendant le temps qu'il vous faudra pour rassembler vos espèces en bloc. Demain, vers le milieu de la nuit, je courrai un gentil petit bord sous le cap St-Alban, où vous viendrez me rejoindre dans une barque de pêche et mon petit canot, si vous êtes un brave homme. Mais si, au cas contraire, pendant l'arrangement de notre affaire, j'aperçois quelque croiseur qui ait l'apparence de vouloir me chicaner, je prendrai chasse, et, pour mieux marcher, je vous préviens que j'enverrai par-dessus le bastingage tout ce qui pourra me gêner à bord et qui me paraîtra charger inutilement le pont, la cale ou la chambre de mon navire....

A ces mots épouvantables, le pauvre Anglais ne put s'empêcher de frémir. Le capitaine s'aperçut de l'effroi qu'il venait de jeter dans le coeur de son prisonnier, et aussitôt il continua afin de profiter de l'émotion qu'il avait eu l'intention de produire sur lui:

--Ces conditions sont dures à avaler, je le sais; mais je suis le maître et vous êtes pour le moment l'esclave de ma volonté. Vous m'avez entendu; je ne répète jamais la même chose.

L'affaire vous chausse-t-elle?

--Je souscris à tout: permettez-moi d'embrasser ma femme et son père, et faites-moi débarquer sur le rivage: demain, je vous donne ma parole d'honneur que vous serez satisfait.

Les choses se passèrent comme il avait été convenu. L'Invisible, après avoir couru un bord au large toute la journée, remit dans la soirée le cap à terre, et vers le milieu de la nuit il se trouva au lieu du rendez-vous, sous la pointe de St-Alban. Un bateau de pêche, à l'heure dite et à l'endroit indiqué, s'approcha remorquant un petit canot.

C'était la barque parlementaire dans laquelle devait se trouver l'Anglais avec ses six mille guinées. Bientôt en effet le pauvre mari se jeta tout palpitant d'espoir dans les bras de son beau-père et de son épouse éplorée.

--Eh bien! dit le capitaine en le revoyant, la rançon est-elle à son poste?

--Oui, monsieur; je vous avais donné ma parole, et voilà vos six mille guinées.

--Eh bien! en ce cas, reprends ta femme, mon garçon, et le beau-père par-dessus le marché! Je fais toujours noblement les choses.

--Puis-je au moins compter, monsieur, que pendant mon absence mon épouse aura été respectée de vous et de vos compagnons?

--Tiens, morbleu! il est bon là le gentleman! Est-ce que, s'il en avait été autrement, tu aurais voulu la reprendre au prix coté? Apprends donc, mon amour, que les corsaires ont toujours de bonnes moeurs.... quand il y a de l'or au bout....

Mais pas de sentiment, si ça ne te gêne pas. Le temps est beau, la brise est ronde et la nuit sombre. Tu as ta femme au complet et moi mes piastres bien comptées. La barque de pêche t'attend, et nous n'avons ni l'un ni l'autre une minute à perdre. Embarquez-vous en double, heureuse famille, à moins que vous ne vouliez cependant siffler un verre de Cognac avec moi; et après, filez-moi votre câble plus vite que ça. Adieu donc, bon voyage, les amis; et si le coeur vous en dit, n'oubliez pas, mylord, que nous en sommes encore là pour un coup!

Le lendemain de son heureuse expédition, le lougre l'Invisible flottait majestueusement sur la rade de Solidor, après avoir fait une prise, en se rendant tranquillement du cap St-Alban à St-Malo.

Il y a beaucoup de gens, j'en suis sûr, qui, pour l'honneur de la galanterie française, voudraient bien que cette aventure ne fût pas historique. Mais j'en suis très-fâché: l'histoire des corsaires ne peut s'écrire à l'encre rose, sur papier lilas vaporisé d'essence de jasmin!

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