IX.
L'Athlète de bord,
CONTE HISTORIQUE.
Quelque capacité, du courage, de l'intelligence, et beaucoup de bonheur surtout, avaient fait d'un ancien maître pilote un contre-amiral de l'empire. La révolution tout entière avait passé sur cette existence de marin, et la révolution, comme on sait, avait le talent de faire vite des choses extraordinaires.
L'officier qui se trouvait avoir été traité si libéralement par elle possédait, entre autres qualités, une force athlétique. Souvent, avant son élévation militaire, son humeur taquine lui avait, dit-on, fourni plus d'une occasion d'exercer sa puissance musculaire, dans le cours d'une jeunesse orageuse.
Avec des passions vives, il est bon, dans la marine surtout, d'avoir de bons bras, et ce qu'on appelle vulgairement à bord une bonne pogne.
Le héros de notre petite histoire, une fois devenu enseigne ou même lieutenant de vaisseau, sentit qu'il ne lui serait plus permis de faire usage de cette force physique qui, jusque-là, lui avait acquis une certaine réputation parmi ses égaux. L'épaulette venait de lui imposer une contrainte qu'il devait supporter impatiemment, car ses longues habitudes gymnastiques lui faisaient éprouver chaque jour le besoin impérieux de dépenser la vigueur dont la nature l'avait doué outre mesure.
Quelquefois il s'amusait à soulever des fardeaux énormes, à haler avec violence sur une manoeuvre, pour ne pas laisser, disait-il, sa nerveuse main se rouiller tout-à-fait. Mais ce n'était pas là ce qui pouvait satisfaire, et, pour ainsi dire, rassasier son inépuisable énergie musculaire. Le pugilat anglais aurait seul eu le privilége de l'amuser. Mais où trouver à donner, sans se compromettre, un bon et solide coup de poing, un simple et vigoureux coup de pied! La dignité de l'épaulette pouvait-elle se prêter facilement à ces délassemens vulgaires? L'athlétique officier pouvait-il trouver dans ses collègues assez de complaisance ou assez de vigueur pour se donner ou recevoir de temps en temps une volée bien conditionnée?
Hélas! non; il maigrissait faute d'exercice, faute de boxe, et son oeil abattu voyait, presque en se mouillant de larmes, sa force herculéenne s'évanouir dans les muscles de ses bras oisifs et de ses jarrets énervés par l'inaction.
Quelquefois cependant il trouvait encore avec ravissement à se délasser de son long repos, en distribuant par ci par là une furtive tape ou un lourd black-eyes à d'indignes adversaires; il appelait cela se refaire la main. Mais ce n'était pas là remporter une palme....
Quand ses jeunes camarades, déguisés en marins, se rendaient à terre pour parcourir, incognito, ces maisons plus que suspectes où les soldats et les matelots vont épancher en liberté leurs joies tant soit peu brutales, notre héros ne manquait jamais d'être de la partie; et il fallait voir alors comme il réparait le temps perdu, soit qu'un habitué de la maison voulût en découdre, soit qu'un robuste et lourd galant s'avisât de disputer aux bruyans officiers déguisés la possession d'une des Laïs du logis.
Tous les rivaux qui se présentaient étaient sûrs de tomber sous le poing redoutable du damné lieutenant; et quand, par hasard, un matelot du bord venait à reconnaître avec effroi son chef dans l'adversaire qu'il allait combattre, les marques de respect et d'humilité qu'il ne manquait pas de prodiguer à son terrible supérieur ne désarmaient que bien faiblement celui-ci.
--Lieutenant, je vous demande bien pardon! je ne savais pas que c'était vous. Je vous prenais, avec votre veste, pour un matelot tout comme moi, et....
--En garde, jeanfesse, et défends-toi.
--Mon lieutenant, je vous demande excuse; mais que le bon Dieu m'élingue si je vous reconnaissais.
--Allons, pas tant de politesses, canaille. Tape sur moi comme sur ton égal.... Pein, pan, attrape! V'lin, v'lan, empoigne!...
Et alors les horions volaient sur la figure du pauvre diable.
Le lieutenant était devenu la terreur de tout l'équipage, à bord comme à terre.
La fortune, en l'élevant au grade d'officier supérieur, sembla vouloir contrarier encore plus qu'elle ne l'avait fait jusque-là sa vocation toute gymnastique. Une fois devenu capitaine de frégate, il lui fallut vivre de privations. Il renonça aux courses nocturnes, qu'il ne pouvait plus continuer à faire avec les jeunes officiers, auxquels il devait avant tout l'exemple de la réserve et de la dignité.
Pendant dix-huit mois, c'est à peine s'il trouva l'occasion d'asséner une bonne giffle par ci par là à son domestique ou à quelque maladroit patron d'embarcation.
Il devint capitaine de vaisseau, et ce fut encore bien pis. Ses articulations menacèrent de se rouiller incurablement.
Un jour, cependant, en se rendant à terre dans son canot, il sut faire naître l'occasion favorable d'exercer et de ranimer cette vigueur qui dépérissait à vue d'oeil.
L'embarcation dans laquelle se trouve un capitaine de vaisseau doit porter sur son arrière un pavillon déferlé. Les canots qui passent près d'elle et qui ne sont montés que par des officiers inférieurs, ou des gens de l'équipage, lèvent rames pour faire honneur au chef dont le pavillon du canot indique la présence: c'est une espèce de présentez-armes usité en mer entre les canots qui portent des officiers de différens grades.
Celui sur l'arrière duquel s'étalait notre commandant n'avait pas arboré le signe distinctif qui devait le faire reconnaître. La chaloupe d'un vaisseau, montée par un aspirant de corvée, vient à croiser le canot de notre célèbre fort-à-bras, et l'aspirant, en n'apercevant pas le pavillon de commandement sur l'arrière de l'embarcation qui s'approche, continue tranquillement sa route sans faire lever-rames à ses chaloupiers. Le commandant devient furieux: il ordonne à son patron d'aborder la chaloupe qui lui refuse les honneurs auxquels il croit injustement pouvoir prétendre.
La chaloupe est accostée dans un clin d'oeil, et à peine le canot touche-t-il le bord ennemi, que le commandant, sans plus de façon, saute sur le pauvre aspirant de corvée. Celui-ci, qui, par bonheur, se trouvait de taille à se défendre, et qui n'était pas d'humeur à se laisser battre, répond par un grand coup de poing à l'impétueuse attaque de son supérieur. La lutte s'engage corps à corps, et le jeune aspirant finit par terrasser son intraitable adversaire sur l'arrière de sa chaloupe.
--Ma foi, commandant, lui dit-il en relevant le vaincu avec courtoisie, je ne me croyais pas si fort, car à présent je vois à qui j'ai eu l'honneur d'avoir affaire.
--Pourquoi n'as-tu pas fait lever-rames pour moi, b.... d'insolent?
--Parce que vous n'aviez pas de pavillon sur l'arrière de votre canot, mon commandant.
--C'est ma foi vrai!... C'est mon gredin de patron qui a oublié de le mettre, ce gueux de pavillon.... mais il va me le payer.... Accoste, patron! accoste, coquin!
Le patron paya cher l'oubli qu'il avait commis.
--Ah! tu n'as pas déferlé mon pavillon sur l'arrière, fichu animal!
--Commandant, j'ai z'oublié; et, comme vous n'étiez pas en uniforme, j'ai cru, ma foi, que....
--Ah! tu as cru. Eh bien! attrape pour te rafraîchir la mémoire!
--Mon commandant, je vous promets bien qu'une autre fois....
--Oui, une autre fois il sera bien temps, n'est-ce pas, quand tu viens de me faire donner une raclée par un blanc-bec de cette espèce....
--Il est sûr, mon commandant, qu'il vous a amuré du bon coin; mais c'est moi qu'a reçu la pile que vous n'avez pas eu la chose de lui donner, et qu'il a z'eu l'insubordination de vous participer.
--Chien d'aspirant! ça n'a pas de barbe seulement, et ça se croit plus fort que moi.... Gouverne en double sur sa chaloupe. Je veux lui parler encore.
Le commandant, en ennemi généreux, désirait en effet savoir à qui il venait d'avoir affaire. Il questionna ainsi son vainqueur, qui, monté sur le banc de sa chaloupe, regagnait lentement son bord, encore tout ému de l'aventure.
--Dites donc, payeur de coups de poings arriérés, de quel vaisseau êtes-vous?
--Commandant, je suis du vaisseau le Watignies, à votre service.
--A mon service! Il se moque de moi encore, le drôle....--Quel âge avez-vous?
--Vingt-deux ans, mon commandant.
--Vingt-deux ans! Est-il donc fort pour son âge, ce gaillard-là!... Quand vous serez rendu à bord de votre vaisseau, vous direz à votre commandant que je le prie....
--De m'envoyer à la fosse-aux-lions, en attendant le reste; n'est-ce pas, mon commandant?
--Non pas: vous lui direz que je le prie de vous permettre de venir à mon bord dîner avec moi, parce que vous êtes un bon b....
--Trop d'honneur, mon commandant.... Je suis au désespoir à présent de vous avoir....
--Et moi, je suis tout meurtri.... Mais c'est égal, vous êtes un bon b...., je ne m'en dédis pas.
Cette circonstance porta bonheur à notre aspirant. Dès que le commandant à qui il avait affaire fut fait contre-amiral, il le prit pour son aide-de-camp, en qualité d'enseigne de vaisseau.
Ce ne fut pas, cependant, sans quelque peine que notre nouvel aide-de-camp parvint à éviter avec son chef le renouvellement de la scène à laquelle il avait dû la faveur dont il jouissait près de lui.
Lorsque, seuls dans la galerie du vaisseau-amiral, il prenait fantaisie au vieux loup de mer d'entamer une partie de boxe avec le compagnon obligé de ses caprices, celui-ci ne trouvait moyen d'échapper au danger de la lutte qu'en prétextant une indisposition subite; et alors le général de s'écrier avec dépit:
--La belle acquisition que j'ai faite en vous prenant pour mon aide-de-camp! Je croyais m'être donné un bon luron, et ce n'est qu'une chiffe que toute la journée j'ai là en pendille devant moi!
--Que voulez-vous, mon général! on ne conserve pas toujours sa force, comme vous avez eu le bonheur de le faire, vous. Ce n'est pas ma faute si je suis aussi souvent malade à présent.
--Malade! malade! Vous n'étiez pas malade le jour où, dans votre chaloupe, vous m'avez donné une si bonne raclée!
--Quoi! général, vous auriez encore, depuis le temps, cette petite pile sur le coeur!
--Peste! vous appelez cela une petite pile! vous êtes bigrement modeste, vous. Mais, ce qui me fait enrager, c'est de n'avoir pu encore vous la rendre, et vous payer votre arriéré en détail. Aussi, pourquoi êtes-vous toujours indisposé quand il faut en découdre, et vous portez-vous toujours si bien lorsqu'il s'agit de boire ou de manger? Mais, il n'y a pas de bon Dieu! vous ou un autre, il faut que je me dérouille sur le dos de quelque bon lapin; et si vous ne pouvez pas faire mon affaire vous-même, je vous avertis qu'il faut que vous me trouviez quelque solide carcasse à qui je puisse faire payer cher le jeûne auquel votre mollesse me condamne depuis si long-temps.
Cet ordre du général devint un trait de lumière pour l'aide-de-camp, qui entrevit dès lors qu'il pourrait lui être facile de satisfaire son supérieur, sans s'exposer au danger de le battre ou à l'inconvénient d'être battu par lui.
Il existait à bord du vaisseau un gros et large canonnier d'artillerie de marine, réputé dans tout l'équipage pour l'énormité de sa force animale. L'aide-de-camp prévoyant tout le parti qu'il pourrait tirer de cette espèce de buffle humain, le fit appeler un jour que le général paraissait disposé à se donner une classique peignée.
--Vous m'avez fait demander, mon officier? dit le canonnier en s'approchant avec respect de son chef.
--Oui, mon ami; passe dans la chambre du général, qui a quelque chose à te dire. Mais surtout fais en sorte de ne pas le ménager s'il exige que tu acceptes la botte qu'il va te proposer.
--Et quelle botte, sans être trop curieux?
--Un assaut à coups de poings: le général, comme tu sais, est un amateur.
--Oui, je me suis laissé dire qu'il en mangeait; mais, moi aussi, je suis assez goulu sur l'article.
--Allons, vite; le voilà justement qui s'avance.
Le canonnier, l'air un peu embarrassé, se présenta à son amiral, qui le questionna en ces termes:
--Que veux-tu, gros bêta?
--Mon général, je viens pour savoir ce qu'il y a pour votre service?
--Qui t'a ordonné de venir me trouver?
--Mais c'est monsieur votre aide-de-camp, qui m'a dit que vous aimiez les solides de mon calibre.
--Ah! tu te crois donc bien solide des reins?
--Mais, pour ce qui est de ça, mon général, je crois, sans me vanter, que je peux passer pour n'être pas trop déchiré du côté de la partie dont auquelle vous me faites l'honneur de me parler.
--Voyons, as-tu déjeûné?
--Oui, mon général; j'ai déjeûné à la manière du bord, la demi-livre de pain et le petit coup de riquiqui.
--François! François!
C'était le nom du maître-d'hôtel de l'amiral. Le maître-d'hôtel arrive.
--Plaît-il, mon général?
--Apporte à déjeûner à ce boeuf. La première chose venue: un poulet froid et deux bouteilles de vin.
En une minute le déjeûner est servi. Le canonnier, tout confus, ose à peine jeter les yeux sur le poulet qu'on vient de lui servir.
--Voyons, espèce d'hippopotame, mange en double, bois à ta soif, et prends des forces autant que tu le pourras, car il te faudra bientôt en démancher.
--Mais, mon général, si je ne craignais pas, le respect....
--Mange, te dis-je, et trève de bégueuleries. Je n'aime pas qu'on me fasse attendre.
--Puisque finalement, mon amiral, vous voulez bien me le permettre, je vais, avec votre autorisation, donner un petit soufflet à ce poulet.
Le canonnier s'assied; en peu de temps, la volaille a passé de sa main dans son vorace estomac. Les deux bouteilles de vin, avalées à plein verre, arrosent le tout, et, pendant qu'il déjeune, le général ôte son habit, se retrousse les manches de chemise en jetant sur son vigoureux adversaire un regard furtif qui semble dire: Peste! le gaillard m'a l'air assez lourdement bâti.
Le déjeuner est achevé; la table est enlevée par le maître-d'hôtel, qui quitte enfin l'appartement.
Le canonnier, bien repu, se trouve seul en face de son supérieur, qui déjà a pris une pose académique.
--Autant que je puis le voir, mon amiral, c'est comme qui dirait un assaut à la force du poignet que vous me faites l'honneur de... v'là ce que c'est.
--Allons! en garde! tu feras des phrases et des façons après. Défends-toi; chacun ici pour son compte.
--Mais, permettez-moi, mon général, de vous dire, si j'en étais capable, avant l'engagement, que je n'oserai jamais vous mettre la patte sur la physionomie.
--Ose ou n'ose pas, peu importe. Si tu ne pares pas la botte, tu la recevras, voilà tout.... Pan, attrape! V'lan! hale encore celle-là dedans!
--Mais, mon général, c'est donc tout de bon l'assaut?
--Tiens, vois plutôt si c'est pour rire. V'lin, v'lan!
--Bien tapé celle-là. J'en ai vu trente-six chandelles; mais puisque vous voulez bien le permettre, je vais riposter avec tout l'honneur et le respect que.... Pan; v'lan! pardon, mon général.
--Ah! coquin, c'est ainsi que tu en dégoises! Attrape!
--Mon amiral, celle-là était en réponse à l'honneur de la chère vôtre.
Les coups pleuvent de côté et d'autre comme grêle: tantôt le général rosse son canonnier, tantôt le canonnier reprend l'avantage auquel il avait d'abord renoncé par déférence. L'ardeur de l'un redouble, la résignation respectueuse de l'autre l'abandonne, et le très-humble subordonné finit bientôt par allonger à son amiral un coup de bout si pesant, que notre général, comme une maison qui croule, tombe en le brisant sur le pied d'une commode de la chambre, et en criant:
--Assez, assez, jeanfesse! J'ai le bras cassé! Il m'a cassé le bras, le maladroit!
Aux cris réitérés de l'amiral, l'aide-de-camp arrive. Il voit le gros canonnier, les yeux tout pochés, cherchant à relever de son mieux l'adversaire vaincu qu'il vient d'étaler sur l'arène.
Le médecin en chef est demandé: il reste tout ému en apercevant l'amiral; et, après avoir pris connaissance de l'état du blessé, il déclare que le bras droit a été rompu par l'effet d'un choc violent.
Le canonnier tremble de tous ses membres, et son effroi redouble quand il entend le redoutable vaincu s'écrier en le montrant au médecin:
--C'est cet animal qui a fait ce beau coup.
--Ah! bon Dieu du ciel! mon général, si j'avais su!...
--Pardieu, si tu avais su! la belle fichue raison!... Je sais bien que ce n'est pas exprès que tu as été aussi bêtement maladroit; mais il n'en est pas moins vrai que.... Ahie! ahie! Le diable t'enlève à cinq cent mille lieues, triple imbécille!
--Eh bien! mon général, faites-moi fusiller, si ça peut vous faire le moindrement plaisir: je ne demande pas mieux, puisque je l'ai mérité par la chose de vous avoir cassé le bras indistinctement.
--Quand je vous disais, docteur, que c'était un imbécille! Ne voilà-t-il pas qu'il veut qu'on le fusille pour un mauvais coup de poing, porté en dépit du bon sens, et dont je ne donnerais pas deux sous! Voyons, qu'on me couche et qu'on me saigne.... François, tu feras dîner ce gros garçon copieusement, car je dois lui avoir donné une fière besogne en le rossant comme j'étais en train de le faire avant ce maudit accident.
Depuis ce temps-là, notre amiral, satisfait d'avoir trouvé un adversaire digne de lui, s'en tint prudemment au dernier coup de poing, qui venait de lui donner ses invalides. Ce fut, pour le héros, la bataille qui ferma glorieusement la carrière qu'il s'était ouverte à la force du poignet.
Son aide-de-camp, tranquille désormais dans le poste qu'il avait à remplir auprès du vieil athlète retraité, bénit mille fois le moment où il avait eu l'idée d'opposer le canonnier démolisseur à la fureur gymnastique de l'amiral; et le canonnier, devenu l'homme de confiance du général, regarda comme un coup du ciel la faveur à laquelle il avait été appelé le jour où il fut assez heureux pour casser le bras à son amiral.
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