X.
Un Voyage en pirogue.
Sur ce sable brûlant qui forme la limite maritime de toutes nos villes des Antilles, vous voyez sans cesse folâtrer, avec une turbulence d'enfant, de grands et fort nègres, bravant à demi nus l'ardent du soleil qui les inonde, pour occuper de leurs jeux et de leurs gambades les passans oisifs, dont ils cherchent surtout à captiver l'attention et à exciter l'hilarité.
Ces noirs si athlétiques et si gais, l'élite des hommes insoucians de leur race, sont ce qu'on appelle dans le pays, des nègres canotiers.
Ces embarcations longues, étroites, pointues, faites du tronc d'un seul arbre, rehaussées de fargues légères et recouvertes sur l'arrière d'un tendelet à rideaux, sont les pirogues que montent ces hercules africains.
Halées à sec sur le rivage et rangées les unes à côté des autres, de manière à présenter leur proue aiguë aux flots qui viennent se briser à sept ou huit pas d'elles, ces fragiles embarcations n'attendent que le signe d'un passager ou d'un voyageur pour glisser sur l'eau, poussées par les bras vigoureux de leurs canotiers, qui ne s'embarqueront qu'après avoir laissé voguer un peu au large et leur pirogue et le passager qui l'a affrêtée.
Une fois que les canotiers, sautant de l'eau à bord de leur petite barque, auront saisi leurs rames, se seront un peu disputés et auront dit, répété, crié jusqu'à satiété à leur patron: Un peu sur bâbord, un peu sur tribord, gouvernez sur la terre, venez plus du large, ne vous embarrassez pas du reste; bientôt le canot qui vous balance si nonchalamment sur la houle qu'il effleure, vous aura emporté à une lieue de votre point de départ.
Trois nègres avec leurs longs avirons, le patron avec sa large pagaie, suffiront pour produire cette vitesse. Mais pour peu que vous vouliez ne pas contrarier la marche du frêle véhicule, gardez-vous bien de faire un mouvement qui pourrait déranger l'équilibre sans lequel la pirogue qui vous transporte serait infailliblement exposée à chavirer sur vous. Il faut qu'allongé pendant tout le trajet sur le matelas ou la natte qui vous a été réservé, vous calculiez votre poids de manière à ne pas charger, ne fût-ce que d'une livre, un bord plus que l'autre. C'est un métier d'équilibriste que vous aurez à faire pendant tout le temps que durera votre traversée.
Les avertissemens au surplus ne vous manqueront pas dans les occasions nécessaires ou les incidens importans de votre navigation, et à chaque mouvement inopportun, le patron aura soin de vous crier plutôt deux fois qu'une: Bougez pas, maître; pesez pas tribord; tranquille, s'il vous plaît; chargez pas trop babord. Tant qu'il vous tiendra sous sa dépendance, il vous regardera bien moins comme son passager que comme le lest volant de sa pirogue; et vous, son maître ou son supérieur dans toutes les circonstances ordinaires de la vie des colonies, vous lui servirez une fois au moins, à lui esclave et nègre, de contre-poids et de moyen d'arrimage, comme ferait un ballot ou une mesure de lest à votre place. C'est une revanche que se permet de prendre l'être dépendant sur l'être dominateur, une petite compensation d'un moment à l'asservissement de tous les jours.
Mais n'allez pas vous imaginer que la contrainte locomotive que vous imposent les canotiers de la pirogue soit en apparence une loi nécessaire pour eux comme pour vous. Au contraire, pendant tout le temps où ils jugent à propos de vous emprisonner dans l'immobilité qu'ils vous ont recommandée, ils causent entre eux, ils chantent, ils se meuvent et passent quelquefois même de l'avant à l'arrière ou de l'arrière à l'avant pour prendre du tabac, une gorgée d'eau, ou partager une orange avec le patron, qui ne cesse de vous répéter pour mieux vous narguer: Tranquille là, maître; pesez pas tant babord.
Dans les premiers momens de cette étrange navigation, les Européens, peu faits encore aux voyages de pirogue, s'imagineraient que les précautions d'équilibre que leur imposent les nègres, et que ceux-ci paraissent négliger pour leur propre compte, ne sont qu'une mystification réservée malignement à l'inexpérience des nouveaux passagers; mais ce serait là une grande erreur. Les nègres canotiers, tout en prenant leurs aises dans leurs fragiles embarcations, comme ils le feraient à bord d'une lourde chaloupe de vaisseau, sont ce qu'on pourrait appeller les plus habiles pondérateurs du monde. Avec leur finesse extrême de perceptions physiques, ils acquièrent dans l'habitude du métier une science usuelle de statique si surprenante, que même en s'assoupissant quelquefois sur les bancs de leur pirogue, leur corps se balance au sein du sommeil, de manière à maintenir l'aplomb le plus parfait entre toutes les parties du canot qui semble plutôt voler sur la lame que vaincre la résistance de la mer. Jamais nos marins de l'Europe, les plus déliés et les plus alertes, ne pourraient approcher de cette délicatesse de tact, quand ils navigueraient dans les pirogues dès l'âge le plus tendre, jusqu'à l'âge où les marins sont ordinairement le mieux servis par leurs facultés et leurs sens.
Ce qui doit contribuer le plus, selon moi, à faire supporter aux nouveaux voyageurs la gêne qu'ils éprouvent en naviguant pour la première fois en pirogue, c'est le chant, c'est la mélopée moitié africaine, moitié créole, dont les nègres ne cessent d'accompagner la cadence des vigoureux coups d'avirons qu'ils engouffrent dans l'eau. Rien de plus étrange que les airs et les paroles qu'ils improvisent pour charmer les heures de leurs travaux les plus pénibles; et n'allez pas croire que pour éveiller le démon de la poésie dans leur sein, il faille des incidens bien extraordinaires ou des secousses intellectuelles bien violentes; ce qu'ils font chaque jour, ce qu'ils voient toute leur vie, suffit à leur verve. En fauchant un champ de cannes à sucre, en ramant dans une pirogue, l'inspiration leur arrive comme l'amie du logis, et la rime même se trouve souvent pour eux au bout d'une faucille ou d'un aviron.
Ecoutez, par exemple, ce noir tout ruisselant de sueur, et halant sur l'aviron qu'il fait plier sous l'effort de ses bras si musculeusement attachés à cette large poitrine d'où la voix va sortir comme du fond d'un porte-voix:
Cette pagaie-là est la plume à moi; La mer est mon papier, et la pirogue sera mon secrétaire. Je vais écrire à ma bonne amie qui est là-bas, Et le vent emportera ma lettre vers la terre.
Mais j'ai beau ramer, ma lettre n'est pas finie, Et peut-être avant elle j'arriverai. La première nouvelle que recevra ma bonne amie Sera celle que moi-même je lui apporterai.
Ma bonne amie a une petite case à elle, C'est moi qui cultive son jardin pour nous deux; Tout ce que je gagne est pour elle, Et nous travaillons chacun pour nous autres deux.
Voilà le compère Élie, notre vieux corps de patron, Qui chante aussi comme moi et lève la tête Pour voir si la brise au large s'est faite, Et si nous devons lever nos avirons.
Il faudrait sans doute une indulgence excessive, une pénétration bien exquise, pour trouver dans de semblables improvisations des idées un peu élevées ou un caractère poétique fortement indiqué. Mais si l'on pouvait se figurer le charme que le langage doux et naïf du nègre créole sait quelquefois jeter sur ces pensées si communes, si incohérentes, mais toujours si justement encadrées dans ce rhythme dont tous les noirs sont si habiles à marquer la cadence, on trouverait peut-être qu'il ne doit pas être désagréable d'être bercé mollement dans une pirogue au son de ces chants mélancoliques et paisibles qui vous apprennent en cinq ou six couplets toute l'histoire de vos nouveaux compagnons de voyage. La poésie des nègres n'atteindra jamais à coup sûr l'élévation de la poésie primitive des peuples qui nous ont appris l'harmonie des vers et la puissance du langage perfectionné, mais la douceur de leur idiôme d'enfant et l'extrême euphonie de leurs expressions volubiles sont quelquefois telles, qu'on les écoute chanter, et sans bien comprendre ce qu'ils disent, avec autant de plaisir que si l'on entendait une flûte champêtre exhaler des airs naïfs sur un petit nombre de notes habilement harmoniées. Organisés physiquement comme ils le sont presque tous, les noirs, avec un peu plus d'imagination, devraient être la race la plus musicale du monde. Mais les sensations harmoniques qu'ils reçoivent semblent s'arrêter à leur oreille et ne pouvoir pas pénétrer plus avant. C'est un sens intérieur qui manque à l'excessive délicatesse de cette organisation, pour ainsi dire toute superficielle.
Je n'ai parlé encore dans mon traité sur la navigation en pirogues que de la manière de voyager à bord de ces embarcations, à l'aviron et avec belle mer; et c'est là à coup sûr la façon la plus commode et la moins dangereuse d'employer un tel moyen de locomotion maritime. C'est pour les traversées à la voile qu'il est nécessaire aux passagers de réserver tout leur courage et de s'armer de toute leur résignation.
Deux voilettes de calicot, hissées sur deux mauvais bambous, composent tout le grément de ces nacelles à peine flottantes, et que les trois ou quatre nègres qui les montent porteraient facilement au besoin sur leurs robustes épaules. Ce sont ces deux voilettes, hautes et larges à peu près comme votre mouchoir de poche, que les canotiers vont livrer à l'inconstance de la brise, pour vous faire faire le plus rapidement possible les sept ou huit lieues qu'il vous reste à parcourir avant la nuit qui s'avance sur les flots déjà agités. Au moment du départ, le patron a eu soin d'amarrer sur les bancs de son canot les sacs d'argent et les objets précieux qui pourraient couler à la mer s'ils étaient abandonnés à leur propre poids; et si vous osez demander le motif de cette précaution, le patron vous répondra que c'est pour prévoir le cas où la pirogue viendrait à chavirer. Du reste, pour mieux vous rassurer contre les périls de la navigation que vous allez tenter, il aura la complaisance de vous engager à ne pas avoir peur si par hasard la pirogue faisait capout; ses nègres et lui sont là pour vous sauver, pour vider leur canot rempli d'eau, et rétablir les choses dans leur état naturel. Il vous suffira enfin de savoir qu'il répond de vous, pour que vous n'ayez plus de crainte à concevoir sur la solvabilité de cette compagnie d'assurance d'un nouveau genre sur la vie des hommes.
La pirogue part, la brise l'emporte; elle vole sur le dos des lames qui la mouillent à peine; les nègres se mettent à causer entre eux ou à chanter; la risée qui passe à travers les petites voiles transparentes qu'on a exposées à son souffle irrégulier, fait pencher le canot tout d'un côté; peu importe! le souple corps des nègres est là pour servir de contre-poids aux plus fortes comme aux plus faibles impulsions de la brise. A chaque instant d'ailleurs, le patron, toujours attentif par instinct, au milieu même des distractions auxquelles il paraît se livrer, a soin de crier à ses gens toujours prompts à prévenir les moindres avertissemens: Veille à la risée; veille à la fausse risée; attention à la risée qui va venir! Et si, dans l'intervalle de ces risées ou de ces fausses risées, un instant de calme plat arrive subitement, n'ayez pas peur que les noirs, qui se sont portés du côté opposé à celui où l'effort du vent était le plus marqué, conservent une seule seconde leur dernière position. En un clin d'oeil l'équilibre est rétabli par un mouvement de contre-balancement aussi subtil et aussi bien mesuré que le mouvement contraire imprimé extérieurement à la pirogue. Les nègres sont les machines intelligentes les mieux physiquement organisées que l'on puisse voir.
Si cependant malgré toute leur adresse et toute leur prévoyance, leur frêle canot vient à disparaître sous la lame qui l'a rempli de son lourd volume, c'est alors que vous serez à même d'apprécier la sincérité de la promesse que vous a faite le patron au départ; que vous sachiez nager ou non, c'est votre affaire et non la leur; deux nègres s'emparent de vous, vous êtes leur marchandise et ils vous tiendront à flot, pendant que leurs camarades s'occuperont de vider et de remettre sur sa quille la pirogue qui est restée là, arrêtée dans sa course entre deux eaux. Une fois cette besogne faite, en quelques minutes, et le plus souvent même en chantant, vous vous trouvez replacé, réintégré, dans le poste que vous occupiez un moment auparavant, à bord du fragile esquif, et vous voilà naviguant, voltigeant de nouveau sur l'onde, jusqu'à nouvel ordre ou nouvel événement.
Il n'est pas très-rare aux Antilles de voir, quand la lame est un peu grosse, une pirogue chavirer une ou deux fois dans des trajets assez courts; mais ces accidens de mer sont presque toujours sans gravité: les nègres des canots de poste, capotant avec leur pirogue qui ne coule jamais, ne tombent qu'à l'eau, et là ils se retrouvent tout aussi bien sur leur élément que s'ils étaient à galopper sur le sable, et, comme ils le disent eux-mêmes, en tombant sur terre, on se casse une jambe; en tombant à l'eau on ne risque que de se mouiller, et le soleil est là. Un voyage en pirogue n'est pas le trajet le plus rassurant que l'on puisse entreprendre, mais c'est bien certainement une des courses les plus curieuses que l'on puisse faire.
· · ·