XI.
Légende maritime.
RÉSUMÉ DE L'HISTOIRE PITTORESQUE DU GRAND-CHASSE-FICHTRE.
Introduction à l'étude de l'histoire du Grand-Chasse-Fichtre.
Toutes les marines ont construit leur navire fantastique, dans la grotesque épopée que poursuit, depuis que la navigation existe, l'imagination assez raconteuse des matelots des différons peuples. Chaque nation maritime, une fois le sujet trouvé, a ensuite brodé à sa manière et selon le génie particulier de ses poètes le fond commun de l'histoire primitive de ce navire miraculeux. Les marins du Nord, avec leur caractère un peu rêveur et leurs habitudes mélancoliques, en ont fait un bâtiment mystérieux cherchant, sous le nom de Voltigeur-Hollandais, de sinistres aventures de mer dans l'atmosphère brumeuse et sur les flots orageux de la Baltique et de la froide Norwége. Les Anglais, moins romanesques peut-être dans la forme dont ils ont revêtu le vaisseau chimérique de leurs vieux conteurs de bord, n'ont donné à leur Marie-des-Dunes (Merry Dunn) que des proportions gigantesques, sans chercher même à lui attribuer des accidens extraordinaires de navigation. Chez eux, cette immense construction, imaginée par la grossière poésie des premiers navigateurs, n'est que l'informe caricature d'un bâtiment monstrueux; leur invention s'est arrêtée là, à l'extrême limite du ridicule matériel; ils n'ont pas même songé à faire un vaisseau de guerre de leur Marie-des-Dunes, qui, dans les Mille et une Nuits de leur gaillard d'avant, n'est, je crois, qu'un trois-mâts charbonnier débarquant de la houille par l'avant à Sunderland, et débarquant en même temps un partie de sa cargaison, par ses sabords de l'arrière, dans le port de Douvres; tandis que pour les peuples maritimes de la Dalécarlie et de la Scandinavie, le Voltigeur-Hollandais est resté un lugubre navire de guerre, abordant pendant l'orage les bâtimens surpris, leur demandant des nouvelles d'un autre siècle, et les chargeant de dépêches diaboliques pour des ports de mer que la nuit des temps a ensevelis sans même laisser un nom, une date, sur leurs ruines foulées et dispersées par le pied appesanti des âges écoulés.
Là, comme on le voit, il y a encore de la poésie, du mystère sombre et de vagues rêveries pour les bardes maritimes. Nos antiques conteurs de bord, à nous, ne nous ont pas laissé des épis aussi féconds à glaner dans le champ où ils ont promené leur faux rapide et tranchante.
Après les marins-poètes du Nord et les caricaturistes un peu lourds de l'Angleterre, sont venus nos Homères goudronnés, nos conteurs de quart, nos Orphées en hamac, de la batterie basse et du gaillard d'avant; Homères français fort légers de poésie, mais très-riches en gaîté, en énormes saillies et en épigrammes extravagantes, mettant à contribution le ciel et la terre, la mythologie, la géologie et la géographie, pour faire du vaisseau fantasmagorique de leur nation le bâtiment le plus fou et le plus colossal que la tête écervelée d'un peuple à la fois marin et soldat ait pu inventer pour redevenir enfant dans ses jeux d'esprit et d'imagination.
Le nom seul que nos matelots ont donné à cette création de leurs rêves nautiques indiquerait assez la nation à laquelle appartient ce conte bleu, quand bien même il serait traduit dans toute autre langue que celle des allégoristes qui lui ont imprimé le caractère de leur humeur et de leurs habitudes. Les marins du Nord avaient nommé leur navire symbolique le Voltigeur-Hollandais; les matelots anglais avaient laissé au leur le nom antique et encore très-supportable de la Marie-des-Dunes; les Français ont fait plus ou ont fait moins convenablement que leurs devanciers dans la carrière des grosses créations poétiques: ils ont flanqué à leur vaisseau gigantesque le nom de Grand-Chasse-Fichtre, nom composé dont nous sommes même obligé, par euphémisme, de dénaturer le dernier mot, pour ne pas effrayer, par l'énergie trop crue de l'expression, la bonne volonté des personnes délicates qui auraient envie de se familiariser avec les moeurs maritimes de nos héros. Ce nom au reste dit tout; à lui seul il renferme un cours d'histoire universelle. Rapproché de la dénomination de Voltigeur-Hollandais et de la Marie-des-Dunes, il indique, par une comparaison philologique facile à saisir, la différence morale qui doit exister entre les matelots qui ont adopté les deux premières de ces appellations, et ceux qui n'ont rien trouvé de mieux à faire que de baptiser une des hallucinations de leurs longues nuits de veille, du nom de Grand-Chasse-Fichtre. Le titre du conte a du reste un autre mérite, si toutefois ce que nous venons de faire remarquer en parlant de ce titre peut passer pour un mérite; il indique au mieux le genre et l'espèce de composition à laquelle il sert de frontispice et de laissez-passer.
Nos farceurs de bivouac ont fait vivre au reste plusieurs siècles de suite, dans leurs soldatesques fictions, l'histoire burlesque du père La Ramée et de Défunt-Terrible, caporal dans le Poitou. Ces deux poèmes épiques de la tradition des camps n'ont pas toujours été exempts de la licencieuse hardiesse des détails que l'on est peut-être aussi en droit de reprocher de temps à autre aux chantres du Grand-Chasse-Fichtre. Mais comme on a pardonné jusqu'ici aux historiographes des caporaux La Ramée et Défunt-Terrible une certaine liberté de style, nous avons lieu d'espérer que nos lecteurs accorderont une indulgence au moins aussi grande aux historiens du fameux vaisseau dont nous allons nous occuper. Plus d'un maréchal de France, devenu homme du monde et homme d'état à force de courage et de talent, a peut-être, avant son élévation, contribué à broder sous la tente le canevas déjà si long des aventures de La Ramée. Les tambours sont conteurs, et plus d'un de nos maréchaux a, dit-on, été tambour. Pourquoi ne passerait-on pas à des matelots qui n'ont jamais eu la prétention de devenir amiraux, les petites drôleries de style que personne ne songe aujourd'hui à reprocher comme des choses de mauvais goût aux anciens troubadours en guêtres de notre grande armée? Un gabier de misaine ou un chef de pièce de la batterie basse doit-il être, sous peine de ridicule, plus littéraire et plus chaste dans ses expressions que ne l'étaient, il y a quarante ans, les futures renommées de notre épopée militaire?
Il ne me reste plus, après avoir présenté quelques réflexions préliminaires dans cette introduction que certaines considérations rendaient indispensable, qu'à résumer l'histoire du Grand-Chasse-Fichtre. C'est ce que nous allons faire, en nous renfermant le plus strictement qu'il nous sera possible dans la simple exposition des faits et surtout dans la convenance des termes.
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Origine douteuse de ce navire.
L'histoire prodigieuse de ce navire incommensurable n'est pas encore terminée, et ne le sera probablement jamais; chaque jour les annalistes du gaillard d'avant y ajoutent quelque chose, et pour peu que leur imagination vienne au secours de leur mémoire, les faits se multiplient tellement, et le nouveau fragment statistique devient si long, que l'on reste convaincu que l'étendue de l'histoire complète du Grand-Chasse-Fichtre égalera au moins les dimensions infinies du bâtiment lui-même.
L'impossibilité de trouver, même en mettant à contribution toutes les productions de la terre, les matériaux nécessaires à la construction de ce vaisseau miraculeux, a conduit les historiographes à placer son origine dans le berceau du merveilleux. Ne pouvant expliquer raisonnablement le fait, ils ont inventé un miracle, à peu près comme ces biographes de l'antiquité qui faisaient des demi-dieux de tous les héros dont ils désespéraient de deviner la généalogie.
Le Grand-Chasse-Fichtre n'a été mis sur les chantiers par personne; et pour épargner des recherches inutiles aux savans qui, après moi, voudraient remonter au temps du posage de sa quille et du clouage de sa dernière étraque, je répèterai ici, d'après tous mes auteurs, que le Grand-Chasse-Fichtre est descendu un beau jour des nues, du firmament, des étoiles ou du soleil, si l'on veut, pour venir se placer, par l'effet des lois générales de la gravitation, sur l'eau, dans la partie la plus vaste et la plus profonde des deux Océans. C'est un présent que le ciel avait apparemment voulu faire à la terre: il était beau. On concevra bien au surplus, pour peu qu'on se donne la peine d'y réfléchir sérieusement, qu'un navire de cette espèce n'aurait jamais pu être lancé à l'eau, quand bien même la main et le génie de l'homme eussent pu parvenir à trouver une cale pour le construire et des matériaux pour le bâtir. Il n'a pu exister, bien évidemment, que par un caprice de la Providence et un effet de la toute-puissance divine. Comment d'ailleurs, en le lançant sur les vagues, qu'il aurait couvertes de l'immense volume de ses oeuvres-mortes, aurait-on fait pour arrêter l'aire qu'il aurait prise par l'effet de l'inclinaison, sans risquer de l'envoyer se briser sur quelque terre lointaine ou inconnue? N'eût-il pas été exposé à faire le tour du monde pour son coup d'essai, et à chavirer peut-être sur un des pôles en l'abordant, dans l'essor impétueux et irrésistible de sa mise à l'eau?
Pour donner autant que possible une idée un peu complète de l'aspect que présenta ce phénomène maritime quand il arriva d'on ne sait où pour faire on ne sait quoi, il est nécessaire de procéder peut-être avec une certaine méthode dans la description que je vais offrir à mes lecteurs, en leur rappelant quelques-unes des parties dont se composait cet immense tout.
Je commencerai par la batterie basse du vaisseau.
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Batterie de trois-cent-mille-cinq-cent-quarante-huit.
Cette batterie fut ainsi désignée, par rapport au calibre approximatif des pièces d'artillerie qu'elle renfermait. On disait, en parlant de la batterie basse du Grand-Chasse-Fichtre, la batterie de trois-cent-mille-cinq-cent-quarante-huit, comme on dit la batterie de trente-six d'un vaisseau qui a du calibre de 36 pour grosse artillerie.
La hauteur de cette partie du fameux vaisseau était si étonnante, que les hommes qui la parcouraient pouvaient à peine, en levant la tête, apercevoir à la longue-vue les barreaux et barrotins sur lesquels étaient placée la batterie supérieure. La longueur et la largeur de sa batterie basse répondaient à l'incroyable énormité de sa dimension verticale.
Chaque sabord était grand et ouvert à peu près comme un arc-en-ciel ordinaire. Les affûts de canon n'étaient gros que comme les plus fortes montagnes du globe.
Quand on mesura les boulets qui devaient servir aux pièces de la batterie, on trouva qu'ils avaient près de cent mille toises de moins que le calibre voulu, ce qui fit penser avec raison que le fournisseur s'était trompé dans son calcul, ou qu'il avait voulu tromper le gouvernement dans les conditions du marché. Cette dernière supposition est regardée encore comme la plus probable.
Un millier de pièces environ se trouvèrent toutes chargées fort heureusement, car, sans cela, on n'aurait jamais pu se flatter de pouvoir en bourrer une seule. Mais aucune d'elles n'était amorcée, et lorsqu'on voulut en essayer deux ou trois, on fut obligé de mettre sur la lumière toute la poudre confectionnée dans l'univers depuis vingt-cinq ans. Le boulet du premier canon partit, mais l'amorce brûla une année entière avant qu'on entendît le coup, et comme la pièce se trouvait pointée à toute volée, quand elle détona, un demi-siècle après cette expérience, le boulet envoyé à démater, alla écorner un peu le soleil et l'embarbouiller de manière à en obscurcir l'éclat pour un moment assez long. C'est depuis ce temps que l'on remarque quelques petites taches dans une des parties de cet astre lumineux qui n'en continue pas moins à faire mûrir les raisins, les concombres et les citrouilles.
Une nuit, par l'effet d'un petit coup de roulis, la gueule d'une pièce que l'on n'avait pas eu la précaution de tapper, c'est-à-dire de boucher avec la tappe, enleva une des grandes îles de la mer du Sud, qui disparut dans le fond du canon et qui engagea la lumière de cette pièce. Depuis cet accident, le canon en question fut mis hors de service, et l'île a été notée sur la carte, au nombre des terres qu'on n'a plus revues à leur poste d'habitude. Avis aux géographes qui copient toutes les cartes anciennes, pour en faire de nouvelles!
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Mâture du susdit trois-mâts.
Comme les navires ordinaires de son espèce, le Grand-Chasse-Fichtre n'avait que trois mâts perpendiculaires et un mât oblique; le mât d'artimon, le grand mât, le mât de misaine et le beaupré.
Mais ces trois ou quatre mâts, tant droits qu'oblique, pouvaient passer pour être de taille.
Le diamètre du grand mât était si grand, que ceux qui voulaient faire le tour de sa braïe, c'est-à-dire de sa circonférence, s'approvisionnaient pour ce trajet comme pour un voyage de découvertes à pied autour du monde. Ils n'en revenaient presque jamais; circonstance qui a porté à penser qu'ils étaient tous restés en route.
La hauteur de ce mât principal valait au moins sa grosseur. La lune lui servait de pomme quand elle était pleine, et l'une des pyramides d'Egypte formait la partie la plus pointue de son paratonnerre.
La flamme du vaisseau s'étant engagée un jour dans un ouragan qui avait chaviré toutes les capitales de l'Europe, on envoya trente-six mille escouades de mousses pour parer cette flamme. Mais les plus jeunes parmi ces enfans si intéressans revinrent au bout de cinquante ans, la barbe grise et le toupet rafflé, sans avoir pu dépasser, en gigottant jour et nuit dans les enfléchures, la grand'hune du navire.
D'après le rapport de ces jeunes orphelins, cette grand'hune, où ils s'étaient reposés par besoin, à moitié de leur course à pic, pour redescendre sur le pont, n'était autre chose que la cinquième partie du monde peuplée d'auberges, de maisons de joie et de vin à neuf sous la bouteille.
Sur chacune des enfléchures qu'ils avaient été obligés de grimper le long des grands haubans, il y avait des villages et des chevaux qui mangeaient de l'herbe en plein champ.
Plusieurs de ces petits malheureux rapportèrent que, dans le cours de leur long voyage, ils avaient cru remarquer, à sept ou huit lieues de distance, il y avait environ vingt ans, une assez forte avarie sous les jautreaux du grand mât, mais, malgré cette avarie, le bas mât leur avait paru pouvoir encore aller dans cet état jusqu'à la résurrection générale.
Quelques-unes des nations habitant le Nord de la grand'hune leur avaient dit que dans l'hiver elles n'avaient pas trop chaud, pendant que, dans la même saison, les nations vivant dans le Sud s'étalaient au soleil comme des grenouilles à la pluie. On prétendait même que dans certaines parties du Sud-Ouest, on trouvait des peuplades de nègres tirant un peu sur le rouge de casserole foncé, teint de chaudière en cuivre sortant de dessus le feu.
La langue la plus commune chez ces peuples grand'huniers, ainsi que les avaient nommés les mousses envoyés pour parer la flamme, était la langue de boeuf. On en voyait de fumées suspendues à presque toutes les cheminées. Du reste, les grand'huniers paraissaient si bornés, qu'ils ignoraient complètement que c'était la hune d'un vaisseau qu'ils habitaient depuis la naissance des rats et des souris et l'invention de la chandelle à la baguette.
Seulement, quand un petit coup de roulis ou de tangage du bâtiment venait remuer toute leur vaisselle et leur batterie de cuisine, ils allaient prier le bon Dieu contre les tremblemens de terre, ne se doutant pas plus que de la patte à Jacko que ce n'étaient que des tremblemens d'eau et des gigottemens de navire.
Cette flamme si embêtante que les escouades de mousses avaient été expédiées en haut pour aller parer, n'était autre chose que l'arc-en-ciel; car l'arc-en-ciel des cinq cents diables servait de flamme au Grand-Chasse-Fichtre, depuis le lever du soleil dans les temps d'orage, jusqu'au coucher de Bourguignon[3], au moment où il capelle son bonnet de nuit pour prendre son bain ordinaire du soir dans la lame de l'Ouest[4].
[Note 3: Les matelots se servent souvent de ce nom métaphorique pour désigner le soleil.]
[Note 4: Dans la lame de l'Ouest, pour indiquer la partie occidentale de l'horizon sous laquelle disparaît le soleil à la mer.]
Pleine lune pour pomme de flèche de cacatois;
Pyramide d'Égypte pour pointe de paratonnerre;
Arc-en-ciel en guise de flamme faraude;
Pour grand'hune toute une île grande comme l'Amérique, non compris l'Europe, l'Asie, l'Afrique et Saint-Malo de l'île, la cinquième partie du monde[5];
[Note 5: J'ai long-temps cherché, avec un zèle digne de tout historien consciencieux, à savoir la raison pour laquelle les conteurs de bord assignaient à la ville de Saint-Malo le rang de cinquième partie du monde. Plusieurs annalistes m'ont répondu que c'était parce que les premiers Malouins ne voulaient être d'abord ni Bretons ni Normands, qu'on avait fini par faire une cinquième partie du monde pour eux, dans l'impossibilité où l'on se trouvait de classer à leur fantaisie la ville de Saint-Malo dans la nomenclature des anciennes cités provinciales du royaume. On en a fait autant, dans les vieux dictons de bord, pour les villes qui se trouvaient sur la lisière de deux provinces, pour Nantes par exemple, dont les habitans ne savaient trop s'ils étaient Hauts-Bretons ou Angevins. C'est une grosse plaisanterie du gaillard d'avant.]
Une mâture à perte de vue pour d'autres que des aveugles;
Des vergues hautes et basses finissant bien gentiment en pointe d'aiguille comme la tour à feu de Cordouan;
Soixante-douze mille paires de bas-haubans, deux fois moins gros que la cuisse du Père-Éternel;
Bois de première qualité partout, filain du premier brin haut et bas, en proportion des haubans et cale-haubans, gréement peigné, ridé, noirci, fourré, suiffé et ciré comme pour aller au bal ou du côté des paquets de raisins du Bonhomme-Tropique; avec cela le Grand-Chasse je t'en fiche pouvait naviguer de Tours en Touraine à Brest en Bretagne, sans prendre de billet de sortie au bureau du chef de la direction du port.
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Voilure.
La voilure du fabuleux navire n'avait pas pu bien évidemment être faite par la main des hommes: tout le chanvre récolté depuis la création n'y aurait pas plus suffi que le travail de tous les tisserands depuis l'invention de la toile. La grande voile à elle seule aurait couvert un des deux Océans, et pour peu qu'il eût été possible à l'équipage de la laisser tomber sur ses cargues pour la mettre au sec, il est bien certain que cet immense morceau de toile aurait occasioné une éclipse de lune et de soleil, en masquant pour l'un des côtés de la terre une bonne moitié du ciel. Mais à cet égard, les habitans du globe pouvaient être fort tranquilles; pour déferler une des plus petites des voiles seulement du Grand-Chasse-Fichtre, il aurait fallu toute une armée de gabiers aussi hauts que les bastingages du navire; et un corps de manoeuvre d'hommes de cette espèce n'était pas une chose facile à trouver, même chez les Patagons, qui passent pourtant pour des lurons assez carrés et assez bien plantés sur leurs pieds d'éléphant.
Un jeu complet de voiles était au reste une chose tout-à-fait inutile à bord. C'était uniquement pour prouver qu'il n'était pas avare de sa petite monnaie, que l'armateur du bâtiment avait fait serrer sur chaque vergue la voile qu'elle devait avoir. Avec son petit foc seul, qui était venu au monde tout hissé et tout bordé, le navire naviguait comme un poisson. Ce petit foc lui-même était si grand, que les gens du gaillard d'avant, placés cependant les plus près de son écoute, n'ont jamais pu apercevoir que cinq à six lieues de sa ralingue. Une nuit que, pendant un coup de vent à décorner les boeufs, cette ralingue de petit foc vint à faseyer légèrement et à battre du côté de sa chûte, tout l'univers et les autres parties de la terre crurent que c'était le monde qui chavirait pour le jour du jugement dernier. Ce ne fut que lorsque l'ouragan eut mis un peu de vent dans la voile et de façon à l'empêcher de ralinguer, que les montagnes et les bancs de roches commencèrent à se tenir un peu tranquilles et à ne pas tomber les uns sur les autres comme des moutons qui dégringolent plus vite que l'ordonnance de dégringolage ne le permet aux moutons.
Néanmoins, malgré la bonne qualité de la toile, ce petit foc se déchira dans la partie de son point d'écoute; ce n'était presque rien pour le navire, et c'était beaucoup pour le capitaine, qui voulait faire réparer l'avarie, afin que le trou ne s'augmentât pas avec le temps. Toute la toile à voile disponible fut mise en réquisition, et les voiliers de tous les ports de mer, soit ports marchands ou ports de guerre, furent appelés au raccommodage. Mais quatre ou cinq générations d'ouvriers moururent de père en fils sur l'ouvrage sans pouvoir venir à bout de la réparation: pendant ce temps-là, le petit foc continuait à se déchirer; mais avant que l'ouverture n'eût gagné le quart seulement de la voile, il aurait fallu plein la cale du bâtiment, de cent années: il ne s'en déchirait qu'une cinquantaine de lieues toutes les vingt-quatre heures. Un cheval de poste au galop aurait presque pu suivre le progrès que faisait par jour la déchirure.
L'armateur ou les armateurs du navire, car on n'a pas encore bien pu deviner s'il n'y en avait qu'un ou s'il y en avait plusieurs, mais cette dernière supposition étant la plus vraisemblable, vu la somme qu'il avait fallu débourser ou les apprêts qu'il avait fallu faire, nous dirons les armateurs; les armateurs donc avaient bien fourni, ainsi que nous l'avons dit précédemment, toutes les voiles nécessaires à la barque, et ils avaient même poussé la générosité si inutilement, qu'ils avaient donné un jeu complet de voiles à un bâtiment qui ne pouvait se servir que de son petit foc. Mais, soit oubli ou caprice de la part des armateurs, le Grand-Chasse-Fichtre n'avait pas reçu son pavillon de poupe. C'était la seule chose un peu majeure qui manquât à bord.... Il fallut songer à lui faire un grand pavillon; mais ce n'était pas l'affaire d'un jour et d'un coup d'aiguille.
Le commandant du bateau, personnage dont il sera parlé plus tard, fit avertir tous les pays et toutes les nations qui savent faire quelque chose de leurs doigts, qu'il n'avait pas de pavillon, et qu'il ordonnait à tous ceux ou celles qui se trouvaient avoir une quantité quelconque d'étoffe de n'importe quoi, de lui faire parvenir cette étoffe, laine, soie, fil, ou coton. On n'est pas difficile sur la qualité de la marchandise, quand tout est bon pour faire quelque chose de pressé. Les paquets de drap, les ballots de toile, les pièces de soierie, les cargaisons de calicot, tombèrent à bord comme la grêle en hiver avec un grand frais de nord-ouest. Pendant toute la vie du père Adam, qui ne fila son câble, à ce qu'on dit, qu'à l'âge de neuf cents ans, on travailla à bord à faire le pavillon de poupe. Mais comme tous les morceaux qu'on apportait au rendez-vous général des couseurs et des couturières étaient tantôt gris, tantôt blancs, tantôt bleus, jaunes, rouges, verts, bruns ou noirs, il s'ensuivit que le pavillon, une fois à peu près fini, se trouva être de toutes les couleurs venues, et qu'il ne parut appartenir à aucune nation reconnue par les gouvernemens.
Le bâtiment lui-même n'était non plus d'aucune nation, et n'appartenait pas plus aux Anglais qu'aux Français, aux Hollandais qu'aux Danois, aux Suédois qu'aux Russes, aux Espagnols qu'aux Portugais, aux Algériens qu'aux Tunisiens, à la marine de notre saint-père le pape qu'à la marine autrichienne, qui consiste en un brick désarmé et en un brick qui n'armera jamais; il n'appartenait pas plutôt non plus aux Cafres qu'aux Malgaches, aux Hottentots qu'aux Mozambiques, aux Malais qu'aux Chinois, aux Égyptiens qu'aux Mamelucks, au Grand-Turc qu'au Grand-Mogol, à la mer Noire qu'à la mer Rouge, à la mer Blanche qu'à la mer Jaune, au cap Français qu'à la pointe à l'Anglais, à l'île à Ramiers qu'à l'îlet à Cochons, à l'île de la Tortue qu'au Grand-Caïman, et finalement à l'île aux Moines qu'à la pointe du Corbeau en rade de Brest[6]. C'était un composé de tout et de rien, un fricot de toutes les nations et d'aucune nation en particulier; un forban sans pavillon, si vous voulez; mais un forban qu'il aurait été bigrement difficile d'amariner avec une chaloupe de corvette.
[Note 6: Les matelots qui racontent ont l'habitude de parfumer tous leurs récits des fleurs d'érudition qu'ils ont cueillies dans le cours de leurs voyages, en parcourant les points maritimes les plus remarquables du globe. C'est cette prétention qui explique le soin avec lequel ils introduisent, à l'occasion, autant de noms propres qu'ils peuvent le faire dans leurs contes et leurs histoires de mer.]
Quand le pavillon de toutes couleurs fut une fois fait, on commença à se demander comment on le hisserait au bout de la corne d'artimon. On se mit alors à le frapper sur un tas de câbles de vaisseaux, gros ensemble comme la tour de Babylone, et longs comme un jour sans pain et sans fin. Dans le moment actuel la drisse n'est pas encore frappée sur la gaine de ce pavillon de poupe, à ce que rapportent les matelots congédiés qui ont navigué dernièrement à bord de ce coquin de navire.
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État-major, équipage, personnel du Grand-Chasse-Fichtre.
Toutes les conjectures que l'on a pu former sur le compte de l'officier supérieur qui obtint l'honneur de commander le Grand-Chasse-Fichtre, ont porté les savans à supposer que la direction et la conduite du navire n'avaient pu être confiées qu'à l'Antechrist en personne.
Un ou deux érudits ont pensé cependant, avec quelque apparence de raison, que le Juif-Errant réunissait autant de titres que l'Antechrist lui-même pour faire admettre la probabilité de sa présence à bord, aux yeux des commentateurs les plus instruits. Mais une seule objection a suffi pour ruiner de fond en comble cette dernière opinion. On a fait observer que le Juif-Errant n'avait jamais passé pour marin, et que l'Antechrist possédait au contraire la connaissance parfaite de toutes les professions; la pratique jointe à la théorie, la science à l'expérience.
Cette assertion a universellement prévalu: c'est l'Antechrist qui est proclamé aujourd'hui pour l'unique et seul commandant du Grand-Chasse-Fichtre, et qui en cette qualité, a été reconnu pour maître après Dieu du bâtiment susdit dénommé.
Le capitaine avait pour état-major tous les officiers de toutes les marines de l'univers. Le second était un gaillard à peu près taillé sur le même gabarit que son chef, un peu moins grand, un peu moins gros peut-être, mais buvant tous les matins son boujaron d'eau-de-vie dans une tasse à café de la grandeur de la rade de Rio, et sans se lécher les babines après avoir flûté cette ration, destinée à tuer le ver et à lui ouvrir l'appétit.
Tous les peuples, nègres ou blancs, rouges ou jaunes, verts ou gris, avaient été portés sur le rôle par rang d'ancienneté, pour former l'équipage. Chaque nation formait un plat de sept millions d'individus, plus ou moins[7]. Les enfans faisaient le service de mousses. Chaque nation mangeait à la même gamelle et buvait au même bidon. Mais comme il n'était que midi devant quand il était déjà quatre heures du soir derrière, eu égard à la différence des méridiens, chaque plat ne dînait que quand le soleil arrivait sur la tête des hommes qui appartenaient à la même gamelle.... Il n'y avait pas besoin, en suivant cet ordre, de sonner la cloche et de faire battre le tambour pour faire manger le monde.
[Note 7: A bord des navires de guerre, on divise, pour la distribution des vivres, tout l'équipage en plats, c'est-à-dire en chambrées d'ordinaire; chaque plat réunit sept hommes, six matelots et un mousse, qui mangent à la même gamelle et qui reçoivent leur ration liquide dans le même bidon.]
Le commandant, qui n'était pas plus bête que ne le portait l'ordonnance de 81, avait recommandé à son capitaine de frégate, c'est-à-dire à son Antechrist en second, de placer les nations du Sud, et de tous les pays chauds enfin, sur l'avant et dans le milieu du navire, et tous les hommes du Nord sur l'arrière de la chaloupe et du grand mât; attendu, disait-il, que presque toujours le bâtiment aurait le cap sur l'Inde, et l'arrière dans les pays froids. Mais ne voilà-t-il pas que pendant un siècle où l'on eut besoin de faire virer la barque de bord lof pour lof, le navire, au bout de dix mille ans de manoeuvre, se trouva avoir l'avant dans les glaces, et l'arrière sous la ligne. De façon finalement que les Chinois et les nègres placés à leur poste de manoeuvre sur le gaillard d'avant crevaient de froid, tandis que les gens du Nord, tels que les Suédois, les Danois et les Russes, grillaient de chaud sur leur gaillard d'arrière.
L'équipage se mit alors à crier qu'on voulait mettre la peste et la mortalité à bord: il y eut une révolte de ceux de l'avant et de ceux de l'arrière, qui, ne pouvant pas se battre contre le commandant, qui n'était pas facile à démâter, se prirent à se battre entre eux. Mais comme la révolte devait durer long-temps, le commandant laissa crier ses gens et il se mit à ordonner à son second de commencer à faire revirer le navire de bord, pour rétablir un peu l'ordre et la discipline. Ce qui fut dit fut fait; mais le second revirement n'est pas encore fini à l'heure qu'il est. Un accident dont nous parlerons bientôt vint contrarier cette manoeuvre importante.
Il n'arriva qu'une fois au commandant de vouloir traiter ses amis à son bord; mais le dîner fut assez remarquable. Les gens qui ne traitent pas souvent traitent bigrement bien quand une fois ils s'y mettent.
Les amis du commandant n'étaient pas des personnes ordinaires, comme on peut bien le penser. Sans être tout-à-fait de sa taille, ni même de celle du second, ils ne laissaient pas que d'avoir quelques lieues de hauteur avec un embonpoint proportionné, ni trop gras ni trop maigres, entrelardés enfin, ainsi qu'il convenait à de beaux hommes et à des invités à la table du capitaine du Grand-Chasse-Fichtre.
Ils arrivèrent, on ne sait ni d'où ni comment, à l'heure dite, sur les billets d'invitation qui n'avaient pas été remis à la poste, mais au domicile de chacun par un domestique inconnu.
Pour le domicile de ces messieurs, les plus malins seraient bien embarrassés de le dire: la lune, le ciel, le soleil peut-être bien; mais tout ce qu'on sait et tout ce qu'on ne sait pas prouve à coup sûr qu'ils ne pouvaient habiter aucune partie bien fréquentée de la terre.
Les moins pressés arrivèrent après les autres, ainsi que cela se pratique même chez les gens les mieux élevés et les plus polis.
La compagnie, avant de se mettre à table, fut obligée d'attendre une cinquantaine d'années d'horloge les traînards qui étaient restés de l'arrière ou qui n'avaient pas bien réglé leur montre sur la cloche du bord.
Enfin, une fois le soleil venu d'aplomb, le jour du dîner, sur la tête du commandant, on ordonna de servir le repas, qui devait être long et fameux.
Le commandant avait fait prendre pour sa table à manger la baie de la Table, au cap de Bonne-Espérance, à condition qu'il la remettrait lui-même en place après la cérémonie.
Les plateaux de la Côte-Ferme avaient été empruntés pareillement, et à la même condition, pour servir d'assiettes à tous les va-de-la-bouche du festin.
Les pics de Ténériffe, de Fayal et tous les pics qu'on put trouver aux Açores, aux Canaries et ailleurs, furent mis en réquisition pour servir de bouteilles, avec le vin qui vient dans ces parages et qui n'est pas trop déchiré, quand on le baptise d'une bonne moitié d'eau-de-vie ou de tafia.
En guise de verres à boire on devait se contenter provisoirement des bassins de radoub du port de Brest, du port de Portsmouth et de Cherbourg: c'était un peu petit, mais c'était tout ce qu'on avait trouvé encore de plus commode.
Tous les vaisseaux à trois ponts démâtés, soit français, anglais ou russes, emmanchés de leurs beauprès, devaient faire le service de cuillère à soupe.
Les pointes, telles que la Pointe-à-Pitre, à la Guadeloupe, la Pointe de la Gonave, à St-Domingue, la Pointe des Salines, à la Martinique, la Pointe St-Mathieu, près de Brest, la Pointe du Conquet, idem, et un tas de petites autres pointes de la même espèce, rassemblées trois par trois, firent des semblans de fourchettes pour la société, mais de fourchettes anglaises, attendu qu'elles n'étaient qu'à trois branches, et que les fourchettes françaises en ont quatre, sans compter le manche.
La cuisine fut grosse, mais pas difficile à faire: on ne mangea que des baleines, des hippopotames et des rhinocéros cuits et bouillis à l'eau de mer sans plus de façon, à côté d'un volcan que le commandant avait vu et qui faisait bouillir la lame, comme quatre tisons font bouillir deux pintes et demie d'eau dans le pot-au-feu d'un pauvre homme.
Les baleines, les hippopotames et les rhinocéros une fois bien cuits à la bonne eau dans leur bouillon d'occasion, on les prit cent par cent, ou mille par mille, il y en a qui disent, pour en faire des beignets.
Vous savez bien dans les colonies ces beignets que fabriquent les négresses avec ces fusillades de petits poissons pas plus gros que des épingles, et qu'en langue du pays on appelle des titiris: eh bien! les invités mangèrent des beignets de baleines, comme les nègres vous avalent des beignets de titiris! C'étaient tous des va-du-gosier.
Vers le milieu du repas néanmoins, les personnes de la société se trouvèrent un peu échauffées de la salaison et des cargaisons de pimens qu'on avait chavirées dans la sauce. Ils demandèrent à se rafraîchir autrement qu'avec du vin, et pour lors le commandant leur fit donner la moitié des glaces du banc de Terre-Neuve, sans les arranger à la vanille.
Au dessert ensuite, on mit sur la table, pour l'agrément de la compagnie, des îles à fruit, telles que la Grenade, les Barbadines, l'île à Goyaves, l'île des Cocotiers, assaisonnées et arrosées, comme de raison, par Madère et Malaga, que l'on but dans de petits verres à liqueurs, ou, autrement dit, des frégates de second rang.
L'aimable société, en se levant de table, se cura les dents avec une partie du banc des Aiguilles, le commandant avec le bout Nord-Est de Foulpointe et de Madagascar.
Ah! j'ai oublié de vous dire qu'il y avait deux dames parmi les personnes invitées. Le commandant ayant été content de toutes les deux pendant et après le dîner, mit le rocher qu'on appelle la Perle, à la Martinique, au cou de la plus jeune, et le Diamant de la passe du Fort-Royal, au doigt de la plus ancienne. C'était un galant fini, un vrai Français de la vieille roche, et comme il n'y en avait même pas à la cour des haricots et de la fleur des pois.
En parlant de haricots, il est peut-être à propos de ne pas passer sous silence l'indisposition d'un invité qui avait trop bu et trop mangé, et qui, ne pouvant pas retenir son mal de coeur sur le pont, ou il se trouva saisi par le grand air, laissa échapper le trop plein de sa jauge et noya une partie de l'équipage dans les coups de mer de sa malhonnêteté.
Le commandant pour lors fit une grimace que toute la barque en trembla; il ne dit rien; on ne prit pas le café, et le repas fut fini.
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Figure du vaisseau et autres ornemens.
La figure du bâtiment était un chef-d'oeuvre de sculpture, un vrai modèle dans son genre, et son genre n'était pas commun. Rien qu'en l'apercevant du côté du large, on voyait assez qu'elle n'avait pas été moulée en France, où toutes figures ne sortent que de travers des ateliers de la marine. Celle-ci était droite en joues, en nez, en oreilles et en menton.
Elle vous représentait un chasseur costumé à la romaine, c'est-à-dire sans bas ni culotte; mais au lieu d'être tourné le visage devant, comme les autres figures des bâtimens de S. M., le chasseur du vaisseau dont je vous fais ici la description était tourné le derrière où les autres ont l'habitude d'avoir le nez; une figure à rebours enfin, le visage donnant sur l'arrière du navire et le dos regardant au large.
Autre particularité: c'était un fusil à deux coups qui servait d'arme à ce chasseur en bois, car il était de bois de la tête aux pieds, et de bois d'une seule pièce encore; mais au lieu d'ajuster son fusil la crosse sur l'épaule droite, la joue collée sur la flasque, et l'oeil prolongeant le canon de l'arme, comme le dit l'école de peloton, c'était par ailleurs qu'il ajustait son coup, le bout du canon au corps et la crosse en l'air: le commandant avait eu soin de prévenir l'équipage que dans son pays, où le monde se trouvait renversé, les alouettes et les perdrix ne se tiraient pas autrement qu'avec le gros bout du fusil. Je t'en fiche, que le chasseur du Grand-Chasse-Fichtre aurait tué des perdrix rouges ou grises, en visant le gibier de ce côté-là, et en faisant l'exercice à rebours comme dans le régiment de l'Antechrist!
Ce n'est pas encore tout. Vous me demanderez peut-être où était placée la carnassière de la figure du chasseur du vaisseau, et je vous dirai que les autres chasseurs la mettent sur le côté, à hauteur de bouton et de bretelle; mais que lui, ce n'était pas sur le côté qu'il avait la sienne, c'était plus droit et tant soit peu plus bas: ayez la complaisance de chercher, si vous n'y êtes pas encore; et si vous n'y êtes jamais, tant mieux pour vous.
Cela doit vous apprendre assez que la figure ne correspondait pas trop mal avec le nom barroque du bâtiment; car tout le monde, en voyant ce chasseur aller tirer les cailles le dos tourné au gibier et la crosse en l'air, se mettait à dire: Si c'est comme ça que tu vas à la chasse, mon ami, on pourra bien t'appeler le Grand-Chasse-je-t'en-Fiche! D'autres disaient le Grand-Chasse-Fichtre. Mais j'ai l'honneur de vous faire observer, si j'en étais capable, que le vrai mot n'est pas poli, en vérité.
Sur l'arrière et tout autour du couronnement de ce bâtiment, installé un peu à l'envers, il y avait des ornemens et des enjolivemens analogues à la circonstance.
A bord des autres vaisseaux, on voit dans cette partie, des manières de syrènes qui ont des têtes de femme et des jambes de poisson, des singes qui portent des bailles d'eau sur la tête et qui font des grimaces de possédés, des lions qui ont tout l'air de dormir comme des chats paresseux, et des tritons avec des faces d'enfans de choeur, qui ont la mine d'avoir servi la messe au curé de Roscanvel[8], le jour du mardi-gras. On voit enfin sur l'arrière des vaisseaux torchés comme à l'ordinaire, des physionomies et des figures humaines en bois. Mais à bord du Grand-Chasse-Fichtre, ce n'étaient pas des figures d'hommes, d'animaux et de femmes en pieds de poissons qu'on voyait, c'était autre chose, toujours l'histoire du chasseur de l'avant, qui tournait le dos au large: une vraie farce conforme au nom de la barque, ni plus ni moins.
[Note 8: Village du Finistère, très-connu des marins.]
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Détails de bords et accidens de mer.
Fin de l'histoire.
L'épouse du second, grosse belle femme de bonne mine, haute et carrée à peu près comme l'île de Palme, voulut un jour venir voir à bord monsieur son mari, qu'elle appelait son chouchou. Mais cette grosse petite mère eut le malheur de monter par l'escalier de babord, au moment où monsieur son époux, revenant en Europe, dans sa yole, de l'île de Madagascar, où il avait été casser la croûte avec la reine de l'île, montait à tribord, par l'escalier de commandement. La femme du second eut beau courir à la rencontre de son mari, et celui-ci à la rencontre de son épouse, ça fit brosse pour eux; la grosse mère mourut de vieillesse avant de pouvoir rejoindre son chouchou, la largeur du navire s'étant opposée, pendant la moitié de leur vie, à la rencontre de ces époux infortunés.
A bord des autres vaisseaux, on suspendait anciennement, comme vous le savez ou comme vous ne l'avez jamais su, un filet de casse-tête au-dessus du gaillard d'arrière, pour empêcher les poulies ou les matelots qui se laissaient tomber de là-haut, de descendre en double sur la boule des officiers, quand le lieutenant de quart et ses amis se promenaient sur le pont en faisant crier leurs bottes neuves. Mais à bord du Grand-Chasse-Fichtre, pas plus de filet de casse-tête que de pommade à la rose dans le creux de la main: quand une centaine de tiens-bon-là[9] dégringolaient de dessus la grand'hune ou les barres de perroquet de fougue, pas de soucis pour les officiers, les dégringolés restaient toute leur vie durante à tomber sur le pont, et ils étaient généralement réduits en poussière dans l'air, avant de pouvoir jouir de la satisfaction de s'étaler en grand sur le tillac ou sur la dunette.
[Note 9: Nom que donnent par dérision les matelots aux marins inexpérimentés qui se cramponnent le plus fortement qu'ils peuvent pour ne pas tomber en montant dans les haubans.]
Un navire de la force et de la façon du Grand-Chasse-Fichtre ne pouvait jamais à coup sûr être amariné par d'autres bâtimens, ni tomber sous l'écoute d'une frégate pour amener, comme une mauvaise barque, devant un bout de pavillon anglais ou français. Il n'y avait que par lui-même qu'il pouvait être vaincu enfin. Mais ce n'était pas là encore une chose facile à faire.
Cependant il arriva un jour où le Grand--Chasse-Fichtre devait se trouver à deux doigts et demi de sa perte: mais à deux doigts et demi de la main de son commandant, qui avait le bras long et la pogne forte.
Le commandant l'Antechrist, ainsi que nous l'avons déjà récité plus haut, avait ordonné à monsieur son second de faire revirer le navire de bord, en laissant arriver vent-arrière. Le second avait commandé de mettre en conséquence la barre au vent, et de border à plat, s'il était possible, l'écoute du petit foc. Cette évolution demanda un peu de temps.... Or, pendant qu'on faisait manoeuvre à bord, pour remettre l'arrière du bateau dans les climats froids et le milieu sous la ligne ou à peu près, voilà que l'arrière, au bout de quelques siècles, plus ou moins, s'engage sur le fond de la côte d'Irlande, tandis que le beaupré va chavirer en même temps tous les verres et les assiettes qui se trouvaient sur la Table-Baie du cap de Bonne-Espérance. La barque donna trois ou quatre petits coups de talon, mais de ces coups de talon si doux que l'équipage ne s'en aperçut seulement pas dans le premier moment. Ce ne fut que lorsque le second ordonna de jeter un peu de lest par dessus le bord, pour alléger seulement le navire de trente-six mille ou quarante mille pieds, que les gens du gaillard d'avant commencèrent à se douter de l'échouage.... On se mit d'abord à envoyer par le petit panneau de l'avant et de l'arrière quelques manées de sable et de cailloux à l'eau; mais voyez la chose! Les plus gros galets que l'on envoya en pagaye le long du bord firent des îles dans la mer et restèrent en place debout à la lame et au vent; ce sont ces petites îles que vous voyez sur les côtes d'Afrique, et c'est le menu sable débarqué du bord qui a formé les bancs de la Grande-Sole et de la Petite-Sole que vous trouvez encore avant d'entrer en Manche. Faute de précautions, on faisait bien des bêtises à bord de ce navire-là. Mais que voulez-vous? n'est pas marin qui ne se met jamais dedans....
Enfin, pour en finir, l'équipage se doutant que le bâtiment avait touché, se mit à avoir peur et à vouloir jouer des jambes pour sauter à terre plus vite que ça dans les embarcations. Les officiers de quart sur le gaillard d'avant dirent aussitôt et tout d'une voix: Doucement, les amoureux! on ne va pas à terre ici les uns sans les autres; tout le monde ou personne: c'est la consigne du bord en cas d'événement. Les nations de devant qui n'étaient, comme vous le savez bien, que des tas de Chinois, de Malais, de Lascars, de Malgaches et autres beaux-sales[10] de la même acabite, se révoltent net et sec: ramassis de canailles qui se débarbouillent la figure à l'eau trouble, dans la marée du Gange et le courant de la rivière Jaune!
[Note 10: Nom que les matelots donnent généralement aux hommes de couleur de différens peuples des tropiques ou de la ligne.]
Les officiers du gaillard d'avant, voyant la farce, attendu qu'ils étaient placés debout aux premières loges, tinrent conseil pendant plusieurs années de suite sans désemparer.... On décida, après bien des cérémonies, qu'il fallait informer le commandant ou le second de la révolte des Pékins et Paliacas de l'avant. Aussitôt que l'affaire fut décidée, arrêtée et conclue, l'on expédia des courriers à cheval en grosses bottes sur des chameaux d'Égypte, pour aller prévenir les chefs de l'insubordination des carabeaux de Poulaine. Les courriers envoyés avec les dépêches à l'adresse du commandant, les dromadaires et chameaux qui portent ces courriers, et ces courriers qui portent ces dépêches, les petits mousses qui galoppent à la course à la queue des chameaux, les gendarmes d'ordonnance qui suivent les mousses, l'escadre légère des éléphans et des hippopotames expédiés pour escorter la diligence, tout le bataclan enfin de cette caravane en plein pont, est encore même en route au moment où je vous parle, le cap sur la chambre du commandant, faisant bonne route au nord, toutes voiles dehors haut et bas, avec une brise carabinée de sud-ouest. A la date des dernières nouvelles, elle n'était pas encore arrivée, depuis plus de mille cinq cents ans de voltige et de poste-aux-matelots....
Voilà l'histoire: la révolte fera long feu, parce qu'elle a été mal amorcée. Le Grand-Chasse-Fichtre, malgré son avarie sur les bas-fonds de la côte d'Irlande, tiendra bon, parce que les ingénieurs de la marine, descendus dans la cale, où on ne voyait goutte, pour examiner le mal, ont dit que le navire pourrait encore aller un bon million et demi d'années après la fin du monde. C'est un million et demi de plus qu'il ne m'en faut pour vous souhaiter bon quart et bonne nuit, et pour avoir l'honneur de me fiche un peu proprement de tous ceux qui m'ont écouté le panneau de cambuse ouvert[11] comme la gueule de mon sac, et les sabords de chasse[12] fermés comme le trou de la bouteille[13] du commandant.
[Note 11: La bouche, en langage figuré.]
[Note 12: Les yeux, dans le jargon métaphorique du gaillard d'avant.]
[Note 13: Le mot de bouteille a, dans le dictionnaire maritime, une tout autre signification que dans le langage ordinaire.]
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Nota. C'est presque toujours par un épilogue de ce genre et de ce goût que les conteurs de bord terminent, pour l'auditoire, les récits extraordinaires qu'ils ont commencés à la sollicitation de leurs admirateurs. Plus le récit a été merveilleux ou intéressant, plus l'apostrophe à l'auditoire est ronflante ou dédaigneuse. Cela ne ressemble guère, comme on le voit, à l'humilité du couplet final d'un vaudeville.
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Contrairement à la règle qu'il semble s'être imposée ou avoir suivie dans ses autres productions, l'auteur du Négrier et des Aspirans de Marine s'est attaché dans les deux volumes qu'on vient de lire à inventer le fond et à créer les incidens des divers romans qui composent cette nouvelle publication. Ses souvenirs jusqu'ici lui avaient fourni les sujets qu'il a traités sous la forme qui lui paraissait la plus propre à populariser en France les idées de marine, et à faire connaître à notre nation les moeurs des hommes de mer, moeurs par trop ignorées ou par trop souvent défigurées. Aujourd'hui c'est dans son imagination seule qu'il a puisé les caractères et les scènes qu'il a voulu offrir aux lecteurs, comme un essai de ce qu'il pourrait faire dans la carrière qu'il s'est ouverte, sans le secours de l'histoire ou des faits réels qu'une longue suite d'événemens ou de voyages avait mis sous ses yeux; et à l'exception de l'Athlète de bord et d'une Aventure sur mer, on peut dire que la série des petites nouvelles réunies dans ces deux volumes ne doit rien à la vérité historique, et qu'elle n'a emprunté tout au plus qu'à la vraisemblance le mérite qu'on pourra trouver dans ces esquisses détachées, si toutefois on se donne la peine d'y chercher autre chose qu'un amusement de quelques heures. Ainsi, le conte de Deux lions pour une Femme n'est destiné qu'à retracer au moyen de deux personnifications idéales (le capitaine et le subrécargue) les relations qui peuvent exister entre deux classes de petits chercheurs d'aventures commerciales, et les moeurs de chacune de ces classes à bord. C'est ainsi encore que le vulgaire forban Toutes-Nations n'est destiné qu'à offrir le type général d'une espèce d'hommes qui rôdent dans toutes les marines du monde, sans appartenir à aucun peuple maritime, et sans attacher aux idées morales de la société qui vit à terre le respect dont nous environnons les lois que nous avons faites pour cette société si étrangère aux individus qui n'ont vu que la mer, qui ne connaissent que la mer, et qui ne sont guidés que par l'instinct qu'ont développé en eux les habitudes du bord. Il n'est pas besoin d'ajouter à cet aveu ou à cette explication, que le Capitaine noir n'est qu'une fiction ou une allégorie dans laquelle, peut-être, il serait possible encore de retrouver le caractère générique de ces marins supérieurs qui ont cherché à user l'activité d'imagination dont ils étaient doués, dans cette profession de coureurs de mer, à laquelle les proscriptions de la restauration avaient condamné un trop grand nombre d'officiers distingués de la jeune marine impériale. On concevra aisément que si, à la rigueur, il est possible de troquer une femme contre deux lions, de faire du Madère véritable avec du vin de Ténériffe, de trouver un matelot comme Toutes-Nations, piratant sans s'imaginer qu'il commet un crime, ou un Maître-Révolté prêchant la subordination tout en continuant à faire de l'insubordination, il doit être bien plus difficile de rencontrer les personnages réels qui figurent dans ces contes, car ils n'ont jamais existé que dans la tête de l'auteur: ce sont donc des choses et des êtres fictifs qu'il a peints; c'est un ensemble de moeurs qu'il a retracé enfin, et sur des individus distincts, parce que c'est dans l'ensemble et chez tous les individus à la fois que l'on rencontre ces moeurs éparses, et non dans chacun d'eux en particulier que l'on pourrait trouver l'ensemble de toutes ces moeurs. Prenez donc ces fictions pour ce qu'elles valent sous le rapport de l'art et de la vraisemblance, et ne prenez pas pour de la vérité historique, cette fois-ci, des esquisses morales qui ne sont que des fictions.
FIN.
TABLE
DU
TOME DEUXIÈME.
Le Capitaine-Noir Le Négrier le Revenant Ronde de nuit des corsaires Maître révolté Aventure sur mer L'Athlète de bord Un voyage en pirogue Légende maritime Introduction à l'Histoire du Grand-Chasse-Fichtre Origine de ce navire Batterie de 300,548 Mâture de ce trois-mâts Voilure État-major.--Personnel Figure du vaisseau et autres ornemens Détails de bord.--Accidens de mer
FIN DE LA TABLE DU DEUXIÈME ET DERNIER VOLUME.
End of Project Gutenberg's Scènes de mer, Tome II, by Édouard Corbière