Préface
On raconte qu’un roi de l’antiquité voulant refréner les penchants belliqueux de son jeune fils, imagina de faire peindre dans une galerie de son palais une série de tableaux, dont chacun représentait un aspect nouveau des misères engendrées par la guerre.
Il y avait le spectacle sanglant et terrifiant d’une bataille, où des hommes aux prises s’entr’égorgeaient ; un champ de carnage après une mêlée : des milliers de malheureux gisaient ça et là, morts ou agonisants, pêle-mêle, têtes fendues, poitrines ouvertes, du sang partout ; une maison incendiée, et sur les ruines une femme pleurant, entourée de ses petits enfants ; une épouse en deuil avec de pauvres petits orphelins ; des villes dévastées, incendiées, des hommes mourant de faim, etc.
Au bas de chacun des tableaux le peintre avait tracé ces mots : voilà les fruits de la guerre.
On assure que le jeune prince, inexpérimenté mais de nature généreuse, frappé d’horreur par ces visions successives, s’appliqua à refréner ses penchants belliqueux et devint dans la suite un roi pacifique.
Il y a un fléau plus redoutable que la guerre, une passion plus terrible que la passion pour la guerre, et contre laquelle un grand nombre ne luttent pas pour la refréner, mais à laquelle ils livrent et leur corps et leur âme et leur vie : l’intempérance !
L’intempérance, ce monstre qui fait à lui seul plus de ravages, au dire d’un célèbre homme d’État, Gladstone, que la peste, la famine et la guerre réunies, ces trois fléaux classiques de l’humanité.
Les ravages de l’alcool s’exercent partout et de toutes les manières. Impossible d’énumérer toutes les misères physiques, morales et sociales causées par l’intempérance, parce qu’elles sont trop nombreuses, trop variées et trop complexes. Impossible de les décrire toutes – il y faudrait plus de volumes qu’une vie d’homme n’en pourrait écrire !
D’ailleurs, il faut voir de près ces misères, toucher du doigt les plaies domestiques et sociales produites par la boisson, pour seulement en pressentir les multiples ravages.
Et ce qu’il faudrait pour guérir à jamais l’humanité de la passion de boire, c’est une série de tableaux d’après nature des misères engendrées par l’alcool, et devant lesquels les hommes défileraient et liraient : voilà les fruits de l’intempérance !
Quel sujet varié de peintures empoignantes de réalisme fournirait l’alcool ! et quelle matière pour l’inspiration ! Où est l’artiste qui consacrera son art et sa vie à peindre une telle galerie ?…
C’est quelque chose d’analogue que nous tentons par ces récits. Ce sont aussi des tableaux qui, s’ils ne les peignent, du moins racontent quelques-unes des misères du buveur, la dégradation physique et morale causée par l’intempérance.
Au lieu de 24 récits que n’en eussions-nous cent, mille, dix mille ! Le sujet certes ne serait pas encore épuisé. La galerie est ouverte, à d’autres d’y travailler à leur tour et d’ajouter à la série.
Pour imparfaites qu’elles sont, ces histoires d’ivrognes auront peut-être déjà le bon résultat de faire réfléchir certains lecteurs et de leur inspirer, avec la crainte et l’horreur de l’alcool, la ferme détermination de ne pas donner dans ses pièges perfides.
C’est tout ce que nous souhaitons.
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