Chapitre 1 Navrante abjection
Il y a longtemps que ce souvenir me hante et que je me dis : je fixerai cette figure d’ivrogne. C’est avec des larmes dans le cœur que j’écris enfin ces tristesses.
Je n’ai jamais rencontré un ivrogne qui m’ait inspiré de la compassion comme celui-ci. J’ai vu l’intelligence, la générosité, la science et la gloire – ces grandes et nobles choses – traînées dans la boue, et dans cette boue resplendissant assez pour qu’on pût les y apercevoir et pleurer leur triste déchéance…
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Le malheureux, qui est avocat, exerce sa profession dans une petite ville aux confins de la province. Il appartient à l’une des meilleures familles du pays et porte un nom célèbre. Il avait eu d’abord son bureau à Montréal, avec, pour associé, un homme devenu depuis l’une de nos gloires nationales.
Pendant que ce dernier, soulevé par ses talents et par la faveur populaire, montait aux plus hauts sommets de la politique, R… accablé de toute la besogne de bureau que son associé n’avait plus le temps de partager avec lui, jeté lui-même par sa situation au milieu des clubs et des intrigues politiques, obligé d’être sur pied nuit et jour, pour doubler ses forces se mit à boire. Quelle fut dès lors son odyssée jusqu’au jour où il vint s’échouer à X… ? Je ne m’en suis pas informé. Mais les étapes successives en peuvent être aisément retracées. Devenu ivrogne, il perd, avec la raison et l’honneur, la clientèle de la société. L’autre ne veut pas que l’ignominie de l’ivrogne soit associée à sa propre célébrité ; la société est dissoute. R… livré à lui-même se livre à l’alcool. Il étale sa honte aux yeux du public et vit d’expédients ou de mauvaises causes, jusqu’au jour où celles-là mêmes faisant défaut, il débarque à X… pour y plaider, boire et donner à cette honnête population le spectacle de ses turpitudes.
Je dus aller dans cette petite ville au printemps de 19.. Dès mon arrivée, je ne sais trop à propos de quoi, on me parla de R… Il habitait alors un pauvre taudis, en un coin perdu de la campagne, avec un individu que sa femme avait abandonné. Ils vivaient là tous deux, isolés, apprêtant eux-mêmes leur nourriture. L’avocat descendait à la ville quand les besoins de sa profession l’y appelaient : car il avait des clients. J’appris plus tard, avec un vif sentiment de compassion et de respect pour l’infortuné, pourquoi il demeurait éloigné de la ville. C’était à seule fin de se tenir à distance des hôtels. Conscient de son abjection il voulait en sortir, se relever. Or, à proximité des buvettes, il ne pouvait s’empêcher de boire ; et quand il avait bu, grand Dieu, quelle dégradation ! Le seul tableau qu’on m’en peignait me navrait le cœur. J’ai retenu la scène suivante.
Un jour qu’il avait bu, des voyous s’emparèrent du misérable ; ils lui enlevèrent un soulier et un bas, l’affublèrent de haillons, et lui mettant une corde au cou le menèrent par les rues de la ville. Et lui se prêtait à ces avanies. Il riait, chantait, titubait, tombait dans la boue, se relevait pour saluer les passants d’un geste lourd… Il passa devant les hôtels où il s’était enivré, et les infâmes hôteliers ne rougirent pas de leur œuvre, ils ne moururent pas de douleur et de remords. Sur le seuil de leur bouge, ils regardaient et riaient… N’ont-ils donc pas de conscience ces gens-là ?
Je me souviens d’une autre scène, si ignoble celle-là, que je ne saurais la raconter…
J’ai dit que l’avocat avait des clients. Il plaidait assez pour vivre et pour boire. Mais voici ce qui arrivait. Lorsqu’il devait plaider, les avocats de la partie adverse, plusieurs jours à l’avance, envoyaient des émissaires auprès de lui, avec instructions de l’entraîner à boire et de le saouler. C’était leur truc le plus ordinaire et le plus habile pour gagner la cause de leurs propres clients. Ceux de notre avocat, qui étaient très au courant de ces filouteries, tâchaient eux-mêmes de s’emparer de leur homme qu’ils gardaient à vue jusqu’au jour du procès. C’était à qui se saisirait de lui le premier. Ses clients avaient-ils cette bonne fortune, leur cause était gagnée, car les autres avocats n’étaient pas de force à lutter contre leur adversaire lorsqu’il était à jeun.
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Ce fut à mon départ de ce pays pour retourner à Montréal, que je fis la connaissance du pauvre dégradé. Je revenais avec un pèlerinage pour Sainte-Anne-de-Beaupré. En arrivant à l’embarcadère j’aperçus un homme qui gesticulait et sollicitait l’attention de la foule ; celle-ci se détournait en haussant les épaules avec des sourires de dégoût ou de pitié. C’était mon avocat. Petit de taille, maigre, les traits abattus, le teint jaune, la barbe courte et grisonnante, le dos voûté, la démarche lente et fatiguée… Par-dessus tout cela, un long habit à queue de morue d’un effet très comique, une casquette graisseuse dont quelque mauvais plaisant l’avait coiffé en l’assurant que cela lui allait à merveille (de nature bonne, il acceptait tout), des chaussures de modèles différents, et dont l’une bâillait. Et cependant, sous cet accoutrement ridicule et dans cette figure ravagée on devinait l’homme distingué que le misérable avait été autrefois. Il en restait quelques vestiges révélateurs, qui donnaient au dégoût une teinte de compassion et comme de respect. Véritablement on souffrait de voir cet homme tombé de si haut et si bas ; quelque chose d’intime et de fier en soi se sentait blessé, le corps avait comme un mouvement d’aller jeter un manteau sur ce déshonneur…
Or, l’ivrogne, d’une voix avinée, confiait aux voyageurs : « Je vais en pèlerinage à Sainte-Anne pour demander ma guérison. » Et il ajoutait aussi : « Je vais voir ma vieille mère que je n’ai pas vue depuis bien longtemps. » Sa mère ! sa vieille mère ! Oh ! ce nom sacré jeté ainsi en pleine foule… cela faisait mal à entendre, et il eut plus que de la compassion sur bien des visages de femmes…
Sa pauvre vieille mère ! Sur le bateau l’ivrogne vint s’asseoir à mes côtés ; il me parla de sa vieille mère. Elle lui avait récemment écrit ; il déploya sa lettre que je ne voulus pas lire, mais dont je remarquai l’écriture très distinguée. C’est une châtelaine que cette femme ; mais elle est pauvre et elle vit presque seule. Je me la représentai dans son manoir, s’absorbant durant de longues heures dans les souvenirs lointains du passé – elle pouvait remonter bien haut, quatre-vingts hivers étaient passés sur son front. Un jour ce front avait été nimbé de la gloire qui commençait à rayonner sur son fils. C’étaient les beaux, les heureux jours… Puis le fils s’était mis à boire… la honte avait suivi, rejaillissant sur la mère. D’autres épreuves s’ajoutant l’une après l’autre à celle-là, la misère autant que la fierté avaient confiné la pauvre vieille mère au fond de ce manoir où elle achevait sa vie, pleurant le passé, espérant dans l’avenir, consolant ses deuils et affermissant ses espérances par la prière…
C’est à cette vieille mère qu’allait le fils coupable. Il parlait d’elle avec attendrissement. Je fis dans mon cœur des vœux pour que son séjour auprès d’elle ne fût pas pour celle-ci un nouveau sujet de tristesse et de larmes, mais pour qu’il la consolât par son repentir et par l’assurance d’un retour à une vie honorable.
Il allait aussi à sa mère de Sainte-Anne. Il allait à elle avec amour et sincérité ; il accomplissait un réel pèlerinage. Je le vis assidu au chant des cantiques et à la récitation du chapelet. Sainte Anne l’a-t-elle guéri ? Oh ! puisse-t-elle avoir opéré ce miracle…
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Le hasard d’un voyage m’a fait croiser et connaître cette existence, assez pour la plaindre, beaucoup trop pour l’oublier. Le souvenir du pauvre misérable bien souvent traverse mon âme, et ce n’est jamais sans y mettre un sentiment de profonde commisération. Et la vie de cet homme, où s’accuse avec un relief si douloureux l’abjection produite par l’ivrognerie, me stimulerait à elle seule à lutter avec ardeur contre un vice ennemi de tout ce qu’il y a de grand dans l’homme : le talent, la science, l’honneur, la dignité morale, la gloire…
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