‹ Scènes et récits de tempéranceChapitre 15 sur 27 · Chapitre 7 Le jugement de Dieu

Chapitre 7 Le jugement de Dieu

Un soir d’été, sous les arbres d’un presbytère de campagne, quelques prêtres et moi nous parlions ivrognerie, et chacun citait des exemples qui dénonçaient avec vigueur les ravages de la boisson : noyades d’excursionnistes, misère d’anciens hôteliers, déshonneur de familles, gaspillage de beaux talents, etc., etc. Un vieux prêtre raconta ce fait vraiment terrifiant.

Un ivrogne de la paroisse de Saint-J… disait, au grand scandale de tous : « J’en prendrai pourtant une fête un bon jour, mais une fête à tout casser. Vous me verrez revenir de X… et passer au grand galop de mon cheval à travers le village, devant l’église, les deux mains dans les guides, en chantant… Oui, j’en prendrai une qui fera parler. » Il se décida quelques jours après, et se rendit en voiture à X… (village voisin), où il y avait une auberge. Il y but tout le jour, et le soir venu, muni d’une cruche de whisky, il se mit en route pour retourner chez lui. Pendant le trajet il fit sans doute des libations répétées. Un passant le trouva, vers les neuf heures, endormi au bord du fossé. Il l’aida à remonter sur son siège, et, s’éloignant, il le vit boire encore. Que se passa-t-il ensuite ?… Le matin, des gens qui venaient de Saint-J… aperçurent, immobile sur la route, l’attelage de l’ivrogne : le cheval broutait un peu d’herbe qui croissait là. Étonnés, inquiets de ne pas voir le conducteur, ils s’approchèrent. L’ivrogne, étendu à côté de sa cruche presque vide, semblait dormir ; on le poussa pour l’éveiller, il était mort !… Il était passé, sans interruption, du sommeil à la mort, de cette vie à l’autre. Tel fut le verdict du coroner, qui attribua ce décès à l’orgie de la veille, cause trop évidente pour être dissimulée.

Le malheureux fut ramené dans sa voiture à travers cette paroisse qu’il avait quittée en criant qu’il allait prendre sa fête ! Les cultivateurs dans leurs champs et les femmes sur le seuil des maisons regardaient, consternés ou terrifiés, lentement passer le corbillard improvisé. Le misérable ne revenait pas, comme il s’en était vanté, au grand galop de son cheval, les mains dans les guides et chantant à tue-tête. Son cadavre n’entra pas à l’église. Le même soir, en grand secret, on l’enfouit en terre non bénite, dans le coin du cimetière réservé aux malheureux morts selon toute apparence dans l’inimitié du bon Dieu…

Sous la nuit qui tombait, il se fit un long silence… Sur nos têtes les feuilles frissonnèrent, et quelqu’un murmura : Jugement de Dieu.

q