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Chapitre 6 Le dernier geste

Ramassé dans la boue, avec une large blessure à la tête, l’ivrogne a été transporté à l’hôpital, dans la salle commune.
Là, décrotté, lavé, pansé, il gît sur le lit matricule 27, d’une blancheur de neige.

Immense cette salle des souffrances de la plèbe, nombreux les lits matriculés. Adossés aux murs blancs, fermés par des tentures claires au spectacle des douleurs voisines, ils s’étendent sur deux longues rangées ; au milieu, un large espace tout plein du va-et-vient des religieuses, des infirmières et des visiteurs. Regorgeant aussi des plaintes, des sanglots, des cris et des appels suppliants qui s’échappent de toutes ces couches où gisent toutes les humaines souffrances.

Le no 27 va mourir.

L’ivrogne n’a pas recouvré la parole, ni ses sens ni sa raison.

Il va mourir dans son ivresse, mourir dans son péché, impuissant à le reconnaître.

Le corps rigide, le visage contracté affreusement, les yeux fixés vers un objet invisible, il est horrible à voir.

Ce qui est plus horrible c’est le geste du bras droit – seul signe de vie dans cette masse cadavérique.

Le bras s’allonge vers un verre imaginaire ; la main se ferme sur le verre, qu’elle ramène aux lèvres avides…

C’est régulier comme le grand pendule qui du fond de la salle lentement saccade en tics tacs implacables les suprêmes instants de cette vie qui s’achève.

Mouvement du bras en avant, tic tac… étreinte de la main, tic tac… détente du bras vers les lèvres tendues, tic tac… Un temps, deux temps, trois temps…

L’aumônier et deux religieuses sont à côté du lit, angoissés. Les religieuses à genoux supplient le divin Refuge des pécheurs de recevoir celui-ci… Ave Maria... Sancta Maria, mater Dei, ora pro nobis peccatoribus, nunc et in hora mortis nostrae...

Le prêtre a déjà fait ce qu’il a pu, et sans trêve il recommence. Une âme à sauver ! !

— Je suis un prêtre… me voyez-vous ?… m’entendez-vous ?…

Sur la figure du moribond pas le moindre signe d’intelligence, mais l’insensibilité la plus absolue.

Seul le bras s’allonge vers le verre invisible, qu’il ramène aux lèvres goulues… Tic tac… un temps, deux temps, trois temps…

Rien, absolument rien à faire. Le démon-alcool possède ce misérable. Il ne reste plus qu’à absoudre sous condition tout en suppliant la miséricorde infinie du Sauveur de venir en cette âme par des sentiers inconnus aux hommes.

À genoux près du lit l’aumônier joint donc ses prières à celles des religieuses : SanctaMaria... nunc et in hora mortis nostrae. Amen.

Et sans arrêt le bras recommence son voyage, aux étapes martelées par le tic tac du grand pendule.

· · ·

· · ·

À présent le mouvement du bras se ralentit. Aux tics tacs réguliers du pendule ne répondent plus ceux du bras, devenus lents, irréguliers. C’est la mort qui approche.

Soudain le bras s’allonge pour saisir dans un suprême effort le verre invisible. Cette fois les doigts crispés éperdument l’ont saisi… Comme ils l’apportent aux lèvres affreusement avides, dans l’espace le bras reste figé…

— Que Dieu ait cette âme en sa miséricorde ! murmure, pâle de douleur, le prêtre.

Les religieuses éclatent en sanglots.

Le no 27 est mort.

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