Chapitre 17 La croix des Martin
Le père Jérôme Martin vient de rendre le dernier soupir. Il est mort dans la paix du Seigneur, comme il avait vécu ; mort dans l’assurance calme d’une vie meilleure – mort les lèvres collées à sa croix de tempérance.
Ce fut très touchant. Quand il sentit que sa fin approchait, le vieillard fit décrocher de la muraille sa croix noire, et la fit déposer sur sa poitrine. Ses bras d’agonisant la pressèrent avec amour, et quand ses mains trop faibles furent devenues incapables de la soulever aux lèvres, alors la fidèle compagne de sa vie lui rendit ce suprême service.
Le père Jérôme Martin est mort, consolé, mais aussi emportant dans son cœur un immense chagrin. Sa croix noire n’aura pas d’héritier, parce que son fils Mathias, l’aîné et l’héritier de la terre ancestrale, de l’antique maison des Martin, en pierres roulées, au toit pointu flanqué de larges cheminées – une maison « du temps des Français », Mathias n’a pas pris la tempérance. C’est un buveur. La croix de bois sera mise en terre avec le corps du père Martin. Il semble au moribond que c’est l’enfouissement de son nom, de sa famille, de sa postérité. Au cimetière, le prêtre ne remettra pas la croix familiale à l’aîné des Martin, et celui-ci ne la rapportera pas dans la vieille demeure. Décrochée du mur pour aider le moribond à mourir, elle ira pourrir avec lui en terre, et désormais les murs de la vieille maison seront veufs de la croix ancestrale, qui y trônait depuis un grand demi-siècle…
Et comme il allait mourir le père Jérôme Martin avait levé vers Mathias ses yeux vitreux qui suppliaient et qui reprochaient, tandis que ses mains voulaient – mais en vain – soulever vers le fils la croix de bois noire… Et devant l’impuissance de son effort, et devant l’inutilité de ses regards suppliants de moribond, sur les joues creuses et exsangues du vieillard avaient roulé deux larmes…
Puis un râle – des soupirs espacés – un dernier soupir… et le père Jérôme Martin était mort…
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Sous le ciel bleu, dans la lumière qui de minute en minute vibre plus fort en ce matin d’août, par le rang des Saules, lentement s’avance le cortège funèbre.
Très simple le cortège.
En tête le corbillard ; couchée sur le cercueil la croix noire ; puis les deux voitures des parents, et celles très nombreuses des habitants des Saules et des rangs voisins. Car le père Martin était estimé de tout le voisinage.
Chaque côté de la route, derrière les clôtures de perches, les moissons mûres inclinent leur tête vers le corbillard comme pour saluer le père Jérôme Martin.
« Ah ! père Jérôme Martin, nous avions rêvé d’être moissonnées par toi… Finie votre blonde prospérité… car le fils Martin boit… »
La poussière s’envole autour du corbillard, et, se collant aux vitres pour regarder… aperçoit le cercueil…
« Ah ! père Martin, le chemin poudreux te connaissait bien. Pour la dernière fois depuis quatre-vingts ans tu passes par ici… Le fils Mathias n’y passera pas longtemps, car il boit… »
La campagne bourdonne éperdument du chant des insectes, assourdi par le sol mat… Comme le cortège passe les grillons se taisent à demi, et au fin sommet des brins d’herbe grimpés curieusement regardent…
« Tiens, le père Jérôme Martin. Ah ! père Martin, tu ne nous apeurais point quand tu passais au pas de ta vieille jument… Mais le fils Martin, lui, ce ne sera pas la même chose… car il boit. »
Dans les prairies s’élèvent de minces filets de vapeur. L’œil suit leur ascension… et brusquement, à quelques pieds du sol, le soleil les happe, et le regard monte en vain cherchant le mince filet… Et la vapeur légère semble dire au père Jérôme Martin :
« Père Martin, voilà donc que tu disparais toi aussi, happé par la mort… Si le fils pouvait vivre aussi longtemps que le père… Mais, hélas ! il boit… »
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À l’église.
La cérémonie funèbre se déroule, lente et triste.
Après les prières chantées dans le vestibule du temple saint, l’entrée du cortège.
Hélas ! Mathias ne précède pas le cercueil, la croix en main…
Le prêtre, après les prières, a tendu la croix à Mathias – et celui-ci s’est détourné pour ne pas voir, tandis que les assistants lui jetaient des regards affligés.
— « Voyons, Mathias, dit le voisin de terre, un patriarche comme son défunt ami le père Martin, vas-tu faire cet affront à la croix ?… tu n’as pas peur ?… »
Mais le fils Martin s’est détourné pour ne pas répondre…
La messe.
Sous la voûte de la vieille église les chantres martèlent les chants funèbres… Le Requiem, le Dies irae avec ses notes sombres, ses cris suppliants, ses accents de confiance – qui tombent sur le cercueil comme les regrets et les prières de tous…
Mathias, la tête dans ses mains, cache sa douleur, et peut-être ses remords. Il aimait bien son vieux père, et puis les sanglots de sa pauvre vieille mère qui pleure à ses côtés lui vont au cœur…
Il cache sa douleur et peut-être ses remords.
Mais aussi il réfléchit. Parfois ses mains s’entrouvrent, et ses yeux vont se fixer sur le cercueil, sur la croix qui dessus repose et tend ses bras…
Évidemment un combat violent se livre en l’âme de Mathias.
Ce combat, vers la fin de la messe et au chant de l’absoute, est trop évident pour qu’il échappe aux regards du curé qui officie. Les yeux du prêtre cherchent les yeux du fils Martin pour y glisser un encouragement – et cette fois Mathias ne détourne pas ses yeux pour ne point voir…
L’absoute est terminée, les porteurs s’avancent pour enlever le cercueil.
En cet instant suprême se produit un incident d’une émotion poignante.
Mathias, dans un effort violent sur ses hésitations, s’avance – non, se précipite vers le prêtre, tombe à genoux, et dans un sanglot s’écrie : « Donnez-moi la croix ! je prends la croix ! »
Et devant la foule témoin de ce spectacle émouvant, le prêtre, avec des larmes dans les yeux, prend sur le cercueil la croix et la remet au fils Martin.
La croix alla au cimetière, mais portée par le fils, en tête du cortège, et elle en revint pour continuer à trôner dans l’antique demeure des Martin, en pierres roulées, au toit pointu flanqué de larges cheminées, la demeure ancestrale des Martin, – une maison « du temps des Français. »
… Et Mathias Martin ne boit plus.
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