Chapitre 18 …Rapport aux enfants…
Prrrendre la tempérance… lui, Boistreau… ? Ah, mais non ! mais non ! ! mais non ! ! !…
Boire un peu moins… passe. Ça, Boistreau le veut bien. D’abord, boire ça coûte cher. Voyons, calculons un peu… 10 cents le matin, 10 cents le soir, une bouteille le samedi, quelques tournées par ci par là… 10 + 10 = 20… 20 X 7 = $1.40. $1.40 + $1.00 = $2.40… la traite… hum… mettons 60 cents par semaines… $2.40 + 0.60 = $3.00… $3.00 par semaine… Bigre ! $3.00 X 52 = $156.00… cent cinquante six piastres par année !… Potasse verte ! j’ai bien fait de calculer… Oui, c’est trop pour mes reins. Entendu, je vais surveiller ce chapitre…
Mais prendre la tempérance… c’est-à-dire se refuser désormais un petit coup quand il en aura le goût… renoncer aux joyeuses tournées à l’hôtel… n’y plus mettre les pieds… C’est crispant ce que le missionnaire demande là… Est-ce que par hasard l’hôtel serait devenu le vestibule de l’enfer ?… Mille noms d’un chien ! Boistreau est libre ; il ira à l’hôtel quand il lui plaira… On est homme ou on ne l’est pas, que diable !…
Prrrendre la tempérance… C’est bon pour Chose, qui est toujours saoul, et pour Machin, qui se tue à boire… Mais lui, Boistreau ? Pour qui le prend-on ?… Tiens, pour un ivrogne, parbleu… puisque la tempérance c’est pour les ivrognes…
Et cette bonne blague du missionnaire : Prendre la tempérance pour donner l’exemple… Tiens, pourquoi pas aller à la messe de six heures tous les jours et communier sept jours par semaine… pour donner l’exemple… Et avec ça, à qui veut-on qu’il le donne l’exemple ?… Aux ivrognes… évidemment… les buveurs d’eau et de thé n’ont pas besoin d’exemple.
Or lui, Boistreau, dirait à Chose : Chose, regarde-moi… tu sais, je pose pour l’exemple… je ne bois plus que du thé et de l’eau claire… tu vas faire comme moi, hein ?… Non, voyez-vous d’ici la scène… « T’es fou, Boistreau… En tout cas, moi j’aime mieux le whisky. Pose pour d’autres… »
Blague à part, est-ce qu’il ne le donne pas l’exemple, lui Boistreau ?… Que chacun fasse seulement comme lui… un petit coup de temps à autre… sans se déranger… et il n’y aura plus d’ivrognes… Il donne l’exemple de la modération… qu’on fasse comme lui…
Et puis, le voit-on, lui Boistreau, se ficher devant la paroisse… aller chercher la croix dans le sanctuaire… dans le sanctuaire ! !… le point de mire de tous les yeux de femmes de la paroisse !…
— Regardez donc, Madame Pointu, M. Boistreau qui va prendre la croix.
— Tiens, il veut faire mentir son nom.
…Poison de femmes !… Non, vous n’aurez pas Boistreau dans votre horizon visuel dimanche soir…
†
Ces réflexions, Boistreau les rumine en regagnant son domicile après un sermon de la retraite de tempérance.
Le sermon lui a donné sur les nerfs !… À travers la maison Boistreau marche énervé, maugréant… tombe soudain en arrêt devant un argument du prédicateur qui lui revient en mémoire… pour l’annihiler…
La femme, les enfants, n’abordez pas votre seigneur et père… je vous dis ça rapport à son humeur, qui est massacrante…
Et toi, mon petit Jules, si tu veux m’en croire, tu vas attendre à demain pour demander à papa ce que tu mijotes dans ta jolie tête blonde…
C’est qu’il a quelque chose à demander à son papa, le petit Jules. Il a entendu le sermon, lui aussi, et tout à coup, comme ça, il lui est venu en tête une grande lumière… Oui, il va demander ça à père, et père, pour sûr, va dire oui… Comment pourrait-il dire non ?… Si c’était Alfred ou Hélène encore… mais à lui… Jules… son père bien sûr va dire oui…
C’est que Jules est le chéri à papa… et il le sait bien le gamin… Son Jules, son Jules ! comme il l’aime Boistreau !… comme il est fier de ses succès à l’école des chers Frères !… Et quand, chaque soir, la petite main de l’enfant se cache, pleine de bons points, dans sa large main à lui Boistreau… ah, quel bonheur !…
Mais ce soir… non, Jules, écoute-moi… attends à demain…
Mais allez donc imposer, à un enfant, une nuit d’attente entre un désir et sa réalisation !…
— Papa, voulez-vous prendre la tempérance ?…
— Qu’est-ce que tu me chantes là, toi… mêle-toi de tes affaires !
Je te l’avais bien dit, petit Jules… attends donc à demain…
Durant quelques minutes, Jules… se mêla de ses affaires. Mais c’est ce soir qu’il veut la réponse de papa.
— Père, voulez-vous prendre la tempérance ?…
— Jules, veux-tu avoir la volée ?…
Voyons, Jules, il me ferait tant de peine que ton père te donnât la volée… attends à demain…
Mais est-il entêté ce gamin !… Le voilà qui retourne à la charge. Cette fois il sort ses grands jeux. Il y a certains mots et certaines caresses que l’enfant sait être irrésistibles auprès de son père…
— Petit père…
— Encore toi… Voyons, qu’est-ce que tu veux ?
— Petit père – et Jules se colle à son père assis, ses deux menottes caressant le rude visage…
— Allons, chéri, dis ce que tu veux… je suis pressé.
— Petit père, dis, tu m’aimes bien, n’est-ce pas ?
— Mais oui, je t’aime bien…
— Moi aussi, je t’aime bien, petit père… Voulez-vous prendre la tempérance ?…
— Tu m’exaspères… Enfin, dis-moi pourquoi tu y tiens tant.
— J’ai pensé comme ça, en entendant le sermon ce soir, que tu devrais donner l’exemple…
L’exemple ! ?… Boistreau se l’était joliment démoli l’argument de l’exemple… Voyons toujours…
— Comment ça, l’exemple…
— Mais oui, papa, tu ne vois pas ?… C’est pourtant bien simple… Le missionnaire il a dit que les enfants ils sont exposés à devenir des ivrognes quand ils seront grands… Moi je ne veux pas devenir un vilain ivrogne… Je me suis dit : Si petit père il mourait sans avoir pris la tempérance, moi je n’aurai pas envie de la prendre, et je deviendrai un vilain ivrogne… Mais si petit père il prend la tempérance, Jules aussi il la prendra, et si petit père il mourait, Jules ne voudrait jamais prendre de boisson, pour faire comme son papa, qui avait pris la tempérance…
†
On a beau s’appeler Boistreau, être homme, que diable ! avoir fait un massacre d’arguments… s’être juré de ne pas se ficher dans l’horizon visuel de Mesdames Pointu et compagnie… tous les raisonnements et toutes les résolutions fondent comme cire au soleil devant un argument comme celui-là, douillettement enveloppé de « petit père » et de caresses en veux-tu en voilà…
Son Jules un ivrogne !…
Dans une vision subite et d’une acuité effroyable, Boistreau voit un jeune homme de vingt ans… débauché… roulant de buvette en buvette… le blasphème plein les dents… ignoble de gestes… l’insultant, lui, Boistreau…
C’est son fils, son Jules !
Alors, les yeux pleins d’éclairs, et sauvage d’énergie, le père saisit son enfant… il le serre éperdument contre sa poitrine… comme pour le défendre contre l’ennemi…
L’exemple, l’exemple… Ah ! il comprend que Chose et Machin ne sont pas les seuls qui en aient besoin… Il y a aussi ses enfants, son Jules…
Une larme perla aux cils de Boistreau, et comme il dépose par terre l’enfant :
— Mon chéri, tu ne seras jamais un vilain ivrogne. Ton père va te donner l’exemple. Demain il ira chercher la croix de tempérance.
Et voilà comment, le lendemain soir, dimanche, Boistreau, rayonnant de fierté et d’âpre courage, entrait dans le sanctuaire et s’armait de la croix noire…
— Madame Pointu, regardez donc M. Boistreau qui va prendre la croix.
— Et bien, mon mari aussi la prend… rapport aux enfants, que je lui ai dit…
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