XV
Quand j’arrivai chez Bertha, je la trouvai avec Tolberg et un monsieur pesant qui ressemblait beaucoup à certain gros vieillard que j’avais eu jadis comme professeur de mathématiques. Ce monsieur, qui marchait avec une certaine difficulté, était un colonel de chevau-légers, en garnison à Schoenburg. Je compris tout de suite qu’il faisait partie de la conspiration. Tolberg se hâta de me présenter comme un homme sûr. Il dit que j’étais secrétaire du premier ministre, mais que l’on pouvait se fier à moi. Très gêné, je crus nécessaire de faire une déclaration un peu émue, où je disais que mon ami Tolberg me connaissait assez pour savoir que je ne les trahirais point, mais qu’en aucun cas je ne pouvais les seconder. Ma qualité d’étranger... et je ne voulais pas non plus jouer un rôle de traître. Et puis le premier ministre n’avait jamais eu à mon égard de mauvais procédés.
Cette déclaration produisit un certain froid. Au bout d’un instant Bertha dit: «C’est très compréhensible.» Tolberg balbutia quelques mots dans le même sens. Quant au colonel, il finit aussi par approuver après quelques instants, en donnant toutefois à mes paroles un sens un peu moins noble que celui que je désirais leur voir attribuer.
--Oui, c’est bien naturel, un étranger n’a pas besoin de courir tous les risques qui nous menacent, pour une affaire qui naturellement ne lui tient pas à cœur comme à nous.
Tolberg m’en voulait de s’être lui-même un peu trop avancé, en promettant à la conjuration mon concours. Seulement, il n’était pas homme «à bouder». Il détestait être en froid avec ses amis. Et sa bonne humeur un peu forcée devint au bout d’un instant une cordialité véritable. Bertha, avec plus de grâce encore, s’ingénia à être aimable et y réussit si bien que, bientôt à nouveau conquis par elle, je m’efforçais de noircir dans mon esprit la figure de Herner, et je me demandais si vraiment il n’y aurait pas à le trahir une raison de justice. Mais je commençais à me connaître, et je savais bien que ces idées disparaîtraient aussitôt que je me retrouverais en présence du baron.
Le colonel, qui n’était pas attaché à moi par les mêmes liens d’amitié, garda vis-à-vis de moi une grande réserve; il ne fut pas question de la conspiration et l’on s’abstint de prononcer le nom du premier ministre. Mais le colonel avait une passion, sa haine du ministre de la Guerre. Il ne put s’empêcher de parler de M. de Fritz, et je vis clairement quel mobile l’avait poussé à se mettre du complot. Le général de Fritz était son camarade de promotion. Une âpre rivalité les avait enfiévrés pendant toute leur carrière. Un moment, le colonel avait dépassé son émule. Il avait été attaché à l’ambassade de France. Mais pendant le long séjour que le colonel avait fait à Paris, de Fritz avait intrigué. Il s’était fait désigner plusieurs fois pour suivre les manœuvres françaises... Tous deux avaient écrit des ouvrages de tactique, qu’ils réfutaient mutuellement dans des revues avec tant de férocité qu’ils risquaient de se démolir l’un l’autre et de ruiner mutuellement leur autorité. Heureusement, ces articles n’étaient lus que par eux.
J’écoutai avec tant de bonne volonté les diatribes du colonel et les histoires interminables destinées à illustrer l’incapacité du ministre de la Guerre, je prêtai une oreille si complaisante à d’oiseuses anecdotes qu’il avait rapportées de son séjour à Paris, que l’attitude du gros homme à mon égard changea beaucoup vers la fin du repas. D’autant que pour suivre un régime spécial, il buvait sans arrêt un thé très fort, additionné d’un rhum qui augmentait à vue d’œil son animation et son expansivité.
Après le dîner, on passa dans un petit fumoir. Tolberg et le tacticien se mirent un peu à l’écart, et je pus causer avec Bertha, qui me parla de Herner.
L’amour du premier ministre était surtout fait de dépit. Cet homme puissant s’était exaspéré parce qu’on lui résistait. C’était du moins l’impression qu’elle avait eue, et qui me semblait assez juste, étant donné le caractère du premier ministre, qui ne m’avait jamais paru troublé par le souvenir d’une femme.
Bertha occupait à Schoenburg une sorte de pied-à-terre. Elle habitait d’ordinaire dans le château de son mari. Et ses façons discrètes et familières avec Tolberg, l’espèce de tranquillité confiante qui les unissait, me faisaient croire qu’il y avait entre eux une intimité complète.
Nous autres Français, nous nous posons toujours ces questions, avec nos habitudes de curiosité libertine. Mais il est rare que nous sachions à quoi nous en tenir, parce que nous n’examinons pas avec assez de désintéressement les sujets ainsi mis en observation. Exemple: le désir de voir un mari trompé nous fait désirer que «cela soit». Et nous souhaitons, par contre, que cela ne soit pas, par la crainte jalouse de savoir un amant heureux.
Moi, j’étais très content de penser que Bertha et Henry «étaient bien ensemble», parce que je les aimais beaucoup tous les deux, et parce que je me disais qu’ils étaient heureux. Et, en même temps, je regrettais moins de ne pas pouvoir leur venir en aide, en avançant leur mariage; je pensais en effet que, tout réduit qu’il était par cette contrainte où ils vivaient, leur bonheur n’en était pas moins considérable. Je trouvais le jeune homme bien imprudent d’engager sa vie dans une conspiration qui me paraissait pleine de périls.
J’entendis bientôt que Bertha partageait mes angoisses, et qu’elle s’était efforcée de le détourner de ce projet dangereux. Et pourtant elle se désespérait de ne pas vivre constamment avec lui.
--Vous ne m’avez jamais vue qu’en sa présence, me dit-elle en souriant. Il faut me voir quand il n’est pas là. Ce n’est pas une vie. Tout m’affole, au point que, moi qui l’aime tant, qui sais ce qu’il vaut, qui connais sa loyauté d’homme et sa fidélité... d’ami, je vais jusqu’à le soupçonner des trahisons les plus invraisemblables... Mais quand il n’est pas là, je n’ai pas mon bon sens, je mène une vie absurde, une vie de cauchemar.
«... Non, je ne peux plus vivre ainsi. Il m’a souvent proposé de nous en aller ensemble. Mais de quoi vivrions-nous? Il n’a de ressources que ce que lui donne sa famille, des gens terribles, d’un rigorisme de vie indomptable, et qui ne lui enverraient plus rien s’il arrivait un scandale pareil. Et puis je me dis aussi qu’il ne peut pas sacrifier son avenir. Vous me répondrez qu’il risque autant en conspirant; je le lui ai répété maintes fois. Mais il me dit alors que c’est un jeu où il peut gagner... En somme, quand il n’est pas là, je souffre tant d’être séparée de lui que je me sens prête à jouer le terrible jeu dont il parle. Mais quand je l’ai là, près de moi, continua Bertha, je tremble de peur à l’idée que je peux le perdre...»
La soirée tirait à sa fin. Le chef militaire de la conspiration n’aimait pas à se coucher tard. Au moment où il s’en allait, Bertha et Tolberg me dirent: «Restez encore, vous n’êtes pas pressé...» Tolberg avait d’abord fait mine de s’en aller avec nous. Je me dis que ma présence lui fournissait peut-être, vis-à-vis du colonel, un bon prétexte pour rester encore.
--Vous voyez, Henry, dit Bertha, votre ami Humbert est de mon avis. Il pense que c’est une folie de se lancer dans cette conspiration...
--Mais non, dit Tolberg, ça ne sera pas si dangereux... Nous avons à peu près renoncé à l’idée d’un coup de force. Nous ne sommes pas assez sûrs des militaires. Nous nous exposerions à faire battre nos soldats les uns contre les autres. Une pareille révolution serait très impopulaire. Nous vivons dans un pays de commerçants tranquilles et d’industriels timorés. En admettant que nous triomphions, jamais ces gens-là ne seraient de bons soutiens pour un gouvernement qui les aurait terrorisés...
«... En somme, l’homme que nous visons, c’est le premier ministre seul. Celui-là, l’idée de le tuer ne nous effraie pas. Mais il nous semble inutile, pour l’atteindre et pour le jeter à bas du pouvoir, de sacrifier la vie d’un tas de braves gens qui n’en peuvent mais.
«On va tâcher de s’en débarrasser avec une simplicité tout orientale... J’ai l’air d’être un sauvage, parce que je parle de ces projets de mort avec une apparence de légèreté. Si j’en parle ainsi, c’est qu’en vérité, je ne peux pas croire à la réalisation de ces choses barbares et anormales. Dans les conseils que nous tenons, j’ai toujours, au moment où ces questions viennent sur le tapis, un petit air détaché, qui, à la longue, va me faire une réputation de férocité froide.
--Un beau barbare, dit Bertha, un terrible justicier! Non, je ne crois pas non plus que vous soyez fait pour conspirer. Vous avez trop de sagesse.
--J’ai ce que beaucoup d’autres conjurés n’ont pas, dit Tolberg; j’ai une conviction... Oui, je crois fermement que la réussite du complot vous rendra heureuse... Et voilà qui me fournit une bonne raison d’agir, la meilleure.
Il s’approcha d’elle si tendrement que je m’avisai tout à coup qu’il était tard. Je m’apprêtai à prendre congé d’eux...
--Attendez, je vais avec vous, dit Tolberg, avec un peu d’embarras.
--Mais non, mon cher. Nous n’allons pas du même côté.
--Ah! ce Humbert, dit-il en riant, qui ne veut pas être vu en compagnie d’un conspirateur.
--C’est vrai que ce n’est pas prudent, dis-je en feignant d’adopter cette idée.
--Si vous n’êtes pas trop fatiguée, chère Bertha, nous allons bavarder un peu.
--Un quart d’heure, dit Bertha.
--Pas plus, dit Tolberg.
Petite comédie charmante, qui ne trompait personne. Mais nous restions ainsi des gens bien élevés et de bonne tenue.