XVI
Le lendemain, de grand matin, j’attendais le ministre au palais et je le mettais au courant de mon entrevue avec la maîtresse du roi.
--Vous la recevrez vous-même, me dit-il, et de ma part, officiellement, vous lui confirmerez ce que vous lui avez dit hier. Je préfère ne pas la voir. Elle m’interrogerait. Il lui faudrait des détails complémentaires: avec moi, elle insisterait. Vous ne saurez, vous, que ce que je vous ai dit: «Le roi est parti, et des raisons politiques très graves obligent le premier ministre à taire la raison de son absence.» Ce n’est pas absolument vraisemblable. Mais nous n’avons pas le choix. Et vous, au moins, vous n’avez pas d’explications à donner...
--Vous savez, ajouta Herner avec entrain, que mon projet de loi va très bien, qu’il est entièrement rédigé, et qu’il sera soumis au Parlement d’ici quelques jours!
La maîtresse du roi arriva quelques instants après. Elle fut très déçue de ne pas voir le premier ministre, de qui elle espérait évidemment recevoir des détails plus circonstanciés sur l’absence du roi. Elle dut se contenter de ce que je lui répétai. Je lui promis d’aller la voir le plus tôt que je pourrais à Kreuzach, et de la mettre au courant de tout ce que j’aurais appris.
--Peut-être vais-je trouver une lettre en rentrant, me dit-elle.
--C’est possible... Mais n’ayez pas de déception si vous n’en avez pas. Car j’ai bien l’impression que les intérêts auxquels le roi obéit sont supérieurs aux siens propres, et à toute considération. Il faut évidemment qu’il garde un silence absolu sur tout ce qui concerne ce voyage. Il ne veut pas qu’on sache où il se trouve, et même la poste n’est pas tout à fait sûre. Il est donc infiniment probable que toutes les nouvelles du roi vous arriveront par l’intermédiaire du premier ministre. Comme il ne m’a rien remis pour vous ce matin, il est à peu près certain qu’il n’est rien arrivé entre ses mains; il faut donc encore prendre patience. Soyez certaine que s’il arrive quelque chose, je ne serai pas long à vous en avertir.
Elle partit sur ces mots. Quelques instants après, comme je rêvais, le front appuyé contre la fenêtre, je la regardai traverser la cour. Je me rendis compte, bien que je ne l’eusse pas connue avant, qu’elle avait vieilli considérablement depuis le départ du roi.
Ce n’était pas seulement la souffrance; c’était qu’elle n’était plus soutenue, maintenant qu’il n’était plus là, par cette surveillance désespérée d’une femme qui ne veut pas changer. Lui parti, elle s’était affaissée tout à coup. Et, toute en noir au milieu de la cour, elle avait plutôt l’air de porter le deuil d’un fils que celui d’un amant.
J’allai rendre compte au baron de tout ce qui s’était dit dans cette visite. Il m’écouta avec une espèce d’air méchant qu’il avait quelquefois, et qui m’était odieux. C’est dans ces moments que je me disais: «Je vais, sans me presser, prendre mes dispositions pour rentrer à Paris. Je ne veux plus lier partie avec cet homme-là.»
Depuis la mort du roi, je n’étais pas retourné à la table de l’intendant. La vie du palais, une petite vie paisible et bien réglée, s’y poursuivait avec les mêmes rites. Ce jour-là, cependant, il y avait deux convives supplémentaires, et deux convives de marque. C’étaient les deux élèves de Bölmöller, les deux neveux du roi, et je me pris à penser que l’aîné, âgé de quatorze ans, était, sans qu’aucun de ces gens s’en doutât, le véritable roi du pays.
Je n’avais jamais vu les deux jeunes princes, ni la fameuse princesse Elsa qui habitait d’ailleurs en dehors de Schoenburg, à deux lieues de la ville. Les deux enfants étaient pâles et blonds. Ils étaient habillés à la mode anglaise, avec de grands cols blancs, de courtes vestes noires et des pantalons gris. Je crus comprendre qu’on avait dû d’abord les servir à une table séparée, mais qu’ils avaient demandé à manger avec tout le monde; ce qui avait amené un bouleversement dans le placement des convives. Du coup, la femme du second gentilhomme de chambre, la fille de l’usinier, en était devenue muette. Le chevalier Finck déployait toutes ses grâces pour éblouir les petits garçons. Quant au vieil écuyer, dont les aïeux, depuis plusieurs siècles, avaient mis en selle tous les princes du sang, il était tout ragaillardi par la présence de ces Altesses royales. Il était malheureusement le dernier de cette lignée de cavaliers, et il s’abstenait de parler d’un fils indigne établi pharmacien à Varsovie. Mais il recevait cependant par la poste des paquets mystérieux, et des poches profondes de sa culotte de peau de daim, il tirait, pour en faire hommage aux chevaux du roi, d’inépuisables réserves de boules de gomme.
Bölmöller ne manquait pas, pour affirmer son autorité de précepteur, de dire à ses nobles élèves: «Cet après-midi, il faut que nous fassions ceci... ou que nous allions là...» Mais les jeunes princes, complètement indifférents à ses paroles, semblaient ne pas se douter qu’il existât de par le monde un individu du nom de Bölmöller.
Les deux jeunes gens, après le déjeuner, s’approchèrent de moi, et entamèrent une conversation. Ils parlaient le français difficilement; mais je connaissais assez leur professeur pour les excuser d’avance.
Ils me posèrent des quantités de questions sur la tour Eiffel, sur la vitesse des automobiles, sur les différents uniformes de l’armée française.
Le plus jeune, le prince Frédéric-Georges, me demanda si j’avais des timbres français de l’Empire. Il avait la même passion que mon valet de chambre. Puis le prince Frédéric, l’aîné, après s’être recueilli comme pour un grand effort, me dit, tout d’une traite, cette longue phrase: «Vous nous ferez l’amitié de venir déjeuner au château. La princesse, notre mère, aura plaisir à faire votre connaissance...» Puis il s’arrêta, tout essoufflé.
Je les remerciai et promis d’aller les voir. Ensuite, après avoir recueilli protocolairement les salutations des personnes qui se trouvaient là, ils sortirent, et je les vis traverser la cour l’instant d’après, à grandes enjambées athlétiques, tandis que Bölmöller, qui trottait derrière eux à petits pas, se donnait l’allure d’un homme pressé, pour ne pas avoir l’air de leur courir après.
Je pris l’habitude, tous ces jours-là, de revenir à la table de l’intendant, où je trouvais une bonne petite tranquillité de pension de famille. J’entendais parler ces gens sans trop les comprendre. C’était distrayant et ce n’était pas fatigant. Ma vie était confortable. Je passais mes matinées dans un bureau clair qui donnait sur la cour et qui était attenant à une spacieuse bibliothèque, dont les grandes fenêtres ouvraient sur le magnifique parc du château. Si l’on m’avait décrit à Paris cette existence et ce décor, j’en aurais été enthousiasmé, et je n’eusse rien rêvé de plus tentant qu’une telle vie, au milieu de richesses intellectuelles admirables et d’une somptueuse verdure. Or, je m’ennuyais mortellement. Mes journées étaient interminables. J’avais cru, au moment de la mort du roi, et du mensonge de Herner, que mon existence allait être bouleversée. Et maintenant, il me semblait que rien ne s’était passé. Et je n’avais même plus l’impression que le roi était mort. La fiction créée par Herner avait pris pour moi tout l’aspect d’une réalité.
Un matin, j’étais dans mon cabinet en train de parcourir les journaux de Paris et je songeais, tout en lisant, que j’étais malheureux sans avoir, en réalité, de sérieuses raisons de l’être. Or, je l’avais déjà constaté, le sort n’aime pas que nous nous attristions pour des choses aussi imprécises. Il nous envoie dans ce cas un bon sujet d’alarmes, bien positif et bien sérieux pour que nous ne perdions pas notre temps à être ennuyés pour rien.