‹ Secrets d'ÉtatChapitre 26 sur 31 · XXV

XXV

Je m’attendais à essuyer les reproches des deux hommes du bateau charbonnier, pour retarder ainsi leur voyage. Mais leur vie n’était que retards continuels, subis avec la plus grande patience. Je vis que l’équipage s’était augmenté d’une femme du peuple aux cheveux jaunes, et d’un petit garçon de quatre ans aux cheveux blancs. On avait sorti en mon honneur deux chaises de paille qu’on avait placées auprès d’un tas de charbon. Je remarquai avec désespoir que le bateau se trouvait entouré de tous côtés par d’autres bateaux et je me demandai comment il allait sortir de là. En écartant les uns, en repoussant les autres, on y arriva cependant, et bientôt nous nous éloignâmes de la rive en glissant sur l’eau si lentement que nous n’avions pas l’air de marcher, que nous franchissions les ponts sans nous en apercevoir, et que nous nous trouvâmes tout à coup dans la campagne sans avoir eu l’impression de quitter Schoenburg.

C’est à partir de ce moment que je commençai à sentir un peu d’agacement, parce que je n’avais rien à faire, aucune décision à prendre pour le moment, et des résolutions assez graves à examiner pour plus tard.

Je regardais la femme aux cheveux jaunes qui faisait du filet. L’un des hommes était monté à bord du remorqueur; l’autre homme, à quelques pas de moi, taillait un morceau de bois avec son couteau.

Je me dis tout à coup que les rives du fleuve devaient être fort belles, je les regardai et les trouvai belles en effet. Pendant quelques instants je me forçai à goûter le plaisir de me trouver sur un bateau qui glissait lentement entre deux rives agréables.

Cependant il fallait se préoccuper de la suite. A quel endroit pourrais-je prendre le bateau à vapeur? Avait-il déjà passé? ou s’il n’avait pas passé, ne nous rattraperait-il pas avant le prochain embarcadère? J’interrogeai l’homme du bateau. Il me dit posément:

--Le bateau a passé quand nous étions en train de quitter le pont.

Et comme je réfléchissais aux conséquences de ce retard, il interrogea de loin sa femme.

--C’est-y que le bateau à vapeur a passé?

Elle répondit avec une grande sûreté:

--Mais non, qu’il n’a pas passé!

Il me regarda et me dit:

--C’est qu’il n’a pas passé...

Je lui demandai:

--Est-ce qu’il ne va pas passer devant nous avant le prochain embarcadère?

Il me répondit:

--Oh! non, monsieur! Il ne nous passera pas. Il n’y a certes aucun danger qu’il nous passe. Vous pouvez être tranquille, monsieur. Et il ajouta:

--C’est suivant où que c’est, l’embarcadère...

Je poursuivis:

--Vous n’avez aucune idée de l’endroit où peut être l’embarcadère?

--Si, monsieur, répondit-il, je sais très bien. Et il cria à sa femme:

--Sais-tu où qu’c’est, la prochaine station du bateau à vapeur?

La femme fit: Non! de la tête.

--Non, monsieur, fit l’homme, je ne peux pas vous dire...

Cependant nous arrivions dans un de ces villages de grande banlieue qui dressent au bord de l’eau quelques buvettes et des brasseries. Nous aperçûmes deux pontons qui devaient bien servir à quelque chose. On fit signe à un remorqueur de stopper. On héla une petite barque, et je pris congé de l’homme au couteau en lui glissant une large pièce.

--Tenez, me dit-il, voilà justement le sifflet du vapeur... Vous voyez que j’avais raison! Nous arrivons juste!...

Je ne cherchai pas à comprendre en quoi il avait raison. Je me dépêchai de descendre dans la barque. Il me semblait que ce vapeur qui s’approchait du ponton ne m’attendrait jamais. Mais je vis bientôt qu’avec lui, comme avec les hommes du bateau charbonnier, on pouvait prendre son temps.

A peine avait-il touché le ponton que je me précipitai à bord, en bousculant presque des personnes qui débarquaient. Mais une fois que je fus sur le pont, s’écoula un temps tellement long qu’il me sembla qu’il n’était plus question de départ, et s’il n’était pas resté du monde sur le bateau, j’aurais pensé que nous étions au point terminus.

J’étais énervé; les circonstances étaient mal choisies pour que je pusse me faire à toutes les lenteurs de cette vie fluviale. Il me semblait à chaque instant que je n’étais pas en sûreté tant que nous touchions à la rive, et je m’attendais à voir surgir des cavaliers qui feraient signe au bateau de ne pas s’éloigner du bord.

Enfin, nous quittâmes la rive, à mon grand soulagement, et j’eus un peu de tranquillité d’esprit pour regarder autour de moi. C’était un vapeur de dimensions très modestes. Le personnel du bord se composait d’un capitaine qui se tenait à la roue; d’un chauffeur invisible, et d’un vieillard, le plus loup de mer de la bande, dont les fonctions ne nécessitaient pas cependant une expérience navale considérable, car elles consistaient simplement à poinçonner des billets.

J’étais le seul passager de la plate-forme réservée. A l’arrière, toute une famille de touristes s’était endormie, accablée par la beauté des rives. L’avant était assez bien garni. C’étaient surtout des gens de la campagne: une paysanne avait à côté d’elle un panier qui gloussait. Ça sentait bon les œufs crottés...

Au fur et à mesure que le bateau s’éloignait de la ville, les stations s’espaçaient, les aspects du paysage variaient sous un ciel un peu nuageux. Nous traversâmes un bourg amusant, dont les maisons avaient l’air de petites vieilles curieuses accourues des deux côtés de la rivière pour voir passer les bateaux. Puis ce furent des kilomètres inutiles sur une eau, toujours la même, entre des plaines uniformes dont on aurait pu, sans inconvénient, supprimer d’énormes morceaux.

Nous devions arriver vers quatre heures à Sinshausen, la ville frontière. C’était du moins ce qu’indiquait un document placardé à bord et qui s’intitulait de la façon la plus arbitraire: Horaire du bateau. Il indiquait, pour les différents embarcadères de la route, des heures de passage, en dehors de toute réalité, et des noms de stations inconnues sur n’importe quelle ligne de bateaux du monde.

Nous arrivâmes en vue de Sinshausen vers cinq heures. A cet endroit, le fleuve, rigide comme un canal, s’en allait sans dévier pendant quelques kilomètres, et j’aperçus, de très loin, le ponton de la ville-frontière. Dès lors, je fus pris d’une angoisse terrible, et je me dis que j’aurais dû descendre du bateau à la station d’avant, qui se trouvait à quatre lieues de la frontière. J’aurais bien trouvé une carriole pour me transporter en lieu sûr. Comment n’avais-je pas songé à cela? Mon signalement n’était-il pas aux mains de ces personnes mystérieuses dont je voyais la toute petite silhouette noire sur le ponton?

Je fus sur le point de faire une démarche imprudente auprès du timonier, et de lui offrir de l’argent pour me déposer sur la rive avant notre arrivée au ponton.

Heureusement, je fus arrêté par cette idée que les gens du ponton pouvaient me voir opérer ce débarquement. Je fus donc un peu soulagé, selon mon habitude, quand je fus bien persuadé que le mal était fait et qu’il était trop tard pour y porter remède.

Cependant, le ponton approchait toujours, et les silhouettes se précisaient. Mon inquiétude diminuait un peu en constatant que ces trois personnes--elles étaient bien trois--semblaient remuer nonchalamment, aller de droite à gauche.

Il me sembla que si elles m’avaient attendu, elles seraient figées sur place, ainsi que j’étais, sur le bateau; elles auraient eu les yeux fixés sur le vapeur qui s’approchait, comme mes yeux à moi restaient fixés sur le ponton. Il est vrai que l’instant d’après je pensais exactement le contraire, et je me dis que cette attitude paresseuse était sans doute préméditée... Il était temps que le bateau arrivât...

Quand il fut à cent pas du ponton, je m’aperçus qu’une des silhouettes incriminées était une vieille femme qui balayait le ponton et que les deux autres étaient des employés de cette Compagnie de navigation, ainsi que leur nonchalance inimitable aurait dû m’en avertir... Mais je n’en avais pas fini avec mes angoisses. Bien qu’il n’y eût aucun voyageur à embarquer dans cette petite station, le bateau s’y éternisait. Je fus sur le point de descendre dans la ville et de gagner la frontière à pied. Cependant aucune ombre inquiétante ne s’entrevoyait à l’horizon. Ce fut seulement au moment où nous quittions la rive que j’eus une alerte sérieuse. Des gens tournaient en courant le coin de la rue, en faisant signe au capitaine d’arrêter... Mais il s’agissait tout simplement d’un petit paquet dont une femme du pays voulait nous charger.

Quand le bateau eut gagné le milieu du fleuve, je me sentis envahi d’un bonheur incroyable. J’avais pu quitter le Bergensland!... J’aurais voulu faire des folies, me promener voluptueusement sur le pont, avec un gros cigare aux lèvres, moi qui ne fumais jamais!

A ce moment, je pensai que je devais avoir faim. Il n’y avait rien à manger à bord. Le bateau allait s’arrêter dans une station très proche, au ponton-frontière du pays où nous étions.

Je trouvai à cette station une petite buvette convenablement fournie en bière, en pain et en jambon. Le bateau resta assez longtemps, mais cette fois, il me sembla qu’il partait trop tôt, tant je goûtais la tranquillité de cette halte exempte de périls.

Le nombre des passagers de la plate-forme réservée ne s’était pas augmenté. J’étais toujours seul, n’ayant comme compagnon que le peu loquace capitaine, qui, aux rares questions que j’essayais de lui poser, répondait, sans me regarder, par des petites phrases courtes, que je ne tentais pas de comprendre, n’ayant fait l’interrogation que par sociabilité, et sans attacher le moindre intérêt à la réponse.

Il était près de huit heures quand le bateau arriva enfin à Ruitz, au point terminus. Depuis longtemps, des chantiers de bois, des usines annonçaient l’approche de la grande ville. Puis, ce fut la glissade lente, presque solennelle, entre deux quais anciens, bordés de parapets de pierre. Le bateau se mit à mugir. Une cloche lui répondit, sur la rive, pour appeler les déchargeurs. Notre petit vapeur prenait tout de suite une importance, et avait l’air de quelqu’un...

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