XXVI
Il est dans ma nature de ne pouvoir pas plus supporter la quiétude que l’inquiétude. Je prends assez bien mon parti d’un gros ennui bien défini et «arrivé»; mais les menaces de la destinée m’affolent; et aussitôt qu’elles cessent, ce calme et ce silence m’effraient et je pense tout de suite à ce qui pourrait survenir de nouveau. Aussitôt que je fus rassuré sur le succès de ma fuite, je fus obligé de penser à Tolberg, et je me dis qu’il ne fallait pas perdre un moment pour gagner Londres, faire mes révélations au comte de Herrenstein, et mettre tout en œuvre pour arrêter par un coup de théâtre le procès de mon ami.
Le comte de Herrenstein était vraiment la seule personne à qui je pusse me confier. Je lui remettrais entre les mains le secret dont j’étais porteur... Je trahissais maintenant Herner pour Tolberg, comme j’avais trahi Tolberg pour Herner.
S’il était prouvé que Herner était un imposteur, la justice ne suivrait pas son cours, dès qu’il serait établi que la convocation du Parlement signée soi-disant du roi, émanait du premier ministre, toute la procédure de la Haute-Cour serait, de ce fait, viciée. Il faudrait recommencer le procès, et les juges, sans doute, auraient moins de sévérité contre les ennemis d’un fourbe et d’un usurpateur qui, lui-même, serait certainement traduit en justice.
La disgrâce de Herner, c’était l’arrivée au pouvoir de la princesse de Bavière, c’est-à-dire du parti de Tolberg.
Après avoir quitté le bateau, j’errai pendant quelques instants, un peu au hasard, dans les rues de Ruitz. Je n’avais pas dormi la nuit précédente, et j’étais comme une loque. Et malgré moi je songeais avec terreur à la nuit qu’il faudrait passer dans le train. Mais il se trouva que le sort m’accorda le répit que je n’aurais pas voulu me donner. Le rapide était passé une heure auparavant, et le prochain ne passerait que le lendemain matin, à huit heures.
Une heure après je reposai dans une chambre confortable du Grand-Hôtel de Ruitz.
Le lendemain, en partant à l’heure dite, par l’express qui devait trente heures plus tard me déposer à Ostende, je trouvais que ça me manquait un peu de n’avoir plus à mes trousses les limiers du baron de Herner. J’avais hâte d’arriver à Londres, et je ne pensais qu’au terme du voyage. Cette journée de chemin de fer qui serait suivie le lendemain d’une journée de chemin de fer et de bateau, la pluie qui ne cessa de tomber, le sommeil exaspérant d’un vieux monsieur qui était dans mon compartiment, tout cela me faisait presque regretter mon petit bateau. Puis, je pensais que ma vie de cour était sans doute terminée; que je n’avais pas beaucoup d’argent devant moi, qu’il faudrait retourner à Paris, que je me retrouverais seul dans la vie, que je n’avais pas de compagne, et que,--c’était là le plus triste,--je ne tenais même pas à en avoir une...
J’étais déjà allé à Londres. Je m’y étais plu beaucoup. Les théâtres, les restaurants, la vie des rues m’amusaient. Je n’y avais pas fait un long séjour, et je m’étais bien promis d’y retourner; mais les ressources me manquaient pour cela. Maintenant le destin m’y renvoyait dans des conditions vraiment désagréables, avec une tâche à accomplir. Je ne jouirais pas de la ville. Il était probable qu’aussitôt les révélations faites, je retournerais tout de suite avec Herrenstein à proximité du Bergensland.
De nos jours, les voyages sont trop longs, parce qu’ils sont plus courts que naguère. Jadis un voyage, c’était une partie de la vie.
Maintenant, un voyage en chemin de fer, qu’il dure dix heures ou deux jours, est un entr’acte qui sépare deux phases de notre existence. C’est de la vie qui ne compte pas, de la vie sacrifiée. Cette impression de la longueur du voyage, on l’a bien davantage quand on se rend à un endroit pour y accomplir une action précise. Il semble que l’on n’arrivera jamais au bout de cette journée inoccupée, et si l’on a le malheur de compter le temps, c’est interminable. Les heures ont soixante minutes, dont chacune est aussi longue qu’une heure. On est pris de désespoir en songeant à ce qui vous reste à «tirer», et il nous semble miraculeux que cela puisse finir.
J’arrivai à Douvres le lendemain, vers deux heures, par une pluie infatigable. Cette bonne pluie anglaise était allée chercher notre bateau à Ostende et l’avait accompagné jusque sur les côtes britanniques.
Le train de Londres était rangé contre un mur. On rencontrait deux ou trois employés qui avaient l’air de ne s’occuper de rien, mais le service se faisait tout de même. Et le train partit quand il le fallut, avec quelques minutes de retard, afin de n’avoir pas l’air de raffiner sur l’exactitude.
J’arrivai à Londres, et je quittai tout de suite la gare, léger comme un voyageur sans bagages. Je n’avais qu’un petit sac de voyage. Un cab me conduisit pour Easton Hôtel, où j’avais hâte d’arriver pour demander si le comte de Herrenstein était toujours là.
Ce fut un grand soulagement quand on m’apprit qu’il n’avait pas quitté Londres. Il était sorti pour le moment; il faisait une promenade en voiture, mais il avait dit qu’il reviendrait pour le dîner. Il dînait d’ordinaire vers huit heures et demie, dans ses appartements.
J’avais déjeuné d’assez bonne heure sur le bateau d’Ostende. J’allai prendre mon repas du soir dans la salle à manger de l’hôtel. J’avais résolu de voir Herrenstein dès le soir même. J’allai me poster devant la porte, pour voir le comte à sa descente de voiture.
Puis je réfléchis qu’il serait peut-être gêné d’être aperçu par moi, s’il était en compagnie de quelque femme. Je dis donc à un jeune homme pâle qui se tenait au bureau:
--Quand le comte de Herrenstein rentrera, vous me ferez prévenir dans ma chambre.
--Mais, monsieur, me répondit-il, il doit être rentré.
Je lui fis alors passer ma carte avec un mot. Je m’excusai de le déranger, et je l’avertissais que j’avais une communication très grave et urgente à lui faire.
En somme, tout s’était passé sans encombre depuis mon départ de Schoenburg. Je n’avais subi que des retards insignifiants, et j’avais la chance de retrouver à Londres, sans avoir besoin de prolonger mon voyage, l’homme que j’étais venu chercher...
Cependant, l’employé que j’avais envoyé chez le comte de Herrenstein ne redescendait pas, et je commençais à être un peu étonné, car je m’attendais à être reçu tout de suite et avec empressement...
Un quart d’heure se passa... Peut-être ne tenait-il pas à me voir? Pourquoi donc? Par quel mystère que je ne soupçonnais pas?... Peut-être, après tout, n’avait-on pas fait la commission... J’allais envoyer un autre messager, quand l’employé redescendit et me fit une réponse bien étonnante: le comte ne pouvait pas me recevoir ce soir, et il me demandait de lui donner par écrit des détails complémentaires sur l’objet de ma visite.
J’envoyai un bout de billet: je ne pouvais m’expliquer que de vive voix. J’insistai sur le grand intérêt privé et politique qu’il y avait à me recevoir au plus tôt. Si j’avais fait spécialement le voyage de Schoenburg à Londres c’était--le comte le pensait bien--pour une affaire des plus sérieuses.
Comme ce comte de Herrenstein se faisait prier! Pour qui me prenait-il?... Je n’étais tout de même pas le premier venu, et j’avais parlé à d’autres personnages!...
Peut-être l’avais-je jugé trop favorablement, et avais-je eu le tort de le considérer comme un homme de confiance à qui je pouvais dévoiler des secrets aussi capitaux... N’était-ce qu’un amateur d’art distingué, légèrement snob?... Aurait-il un bon conseil à me donner dans cette terrible affaire? Mais j’avais fait le voyage; il fallait lui parler maintenant... D’ailleurs, c’était le seul salut qui me restait...
Cependant, l’employé apparut au haut de l’escalier, et me dit que je pouvais monter.
Les appartements de cet hôtel étaient meublés avec une élégance française un peu surannée. Le salon, où je fis encore une station assez longue, et qui était attenant à la chambre du comte, s’ornait d’une table de palissandre et de chaises en bois doré, capitonnées en satin rouge. L’Hôtel Easton était un vieil hôtel cossu, et je comprenais assez que le comte l’eût choisi pour un voyage clandestin.
Au bout d’un quart d’heure environ, la porte s’ouvrit et je vis paraître une jeune femme en peignoir blanc, blonde, petite, assez grasse, et qui ne ressemblait que d’une façon assez lointaine à Mme de Linstein.
Cette personne, qui s’exprimait en français avec une certaine difficulté, avait un air poli, mais un peu hostile. Elle me dit que le comte était très souffrant, et qu’il me priait, si c’était possible, de lui confier à elle tout ce que j’avais à dire... Je répondis avec une courtoisie un peu froide et légèrement impatientée, que les secrets que j’apportais n’étaient pas les miens, et qu’il ne m’était possible de les confier qu’au comte de Herrenstein. La dame garda un instant le silence, puis elle disparut à nouveau dans la chambre à côté. Nouvelle attente énervante. Je finissais par penser que je ne verrais jamais le comte de Herrenstein.
La porte, au bout d’un instant assez long, se rouvrit. Je vis apparaître une seconde fois la jeune femme. Elle avait un air embarrassé... Elle allait m’introduire auprès du comte de Herrenstein. Puis elle ajouta, d’un air plus gêné encore:
--Le comte est très souffrant. Il ne peut pas supporter la lumière... Il vous prie de l’excuser s’il vous reçoit dans l’obscurité...
C’était vraiment un peu déconcertant, mais en somme cela pouvait s’expliquer. Ce qui m’inquiéta le plus, ce fut le ton un peu bizarre de la dame quand elle me posa ces conditions.
N’était-ce pas un faux comte de Herrenstein que j’allais rencontrer dans cette chambre... Les imaginations les plus folles me passèrent par la tête.
Je me laissai cependant conduire jusque dans la chambre, et je pris place sur un fauteuil. Le comte était en face de moi, et je ne voyais rien dans cette pièce parfaitement noire. La lumière du salon n’y pénétrait pas, car les deux pièces n’étaient pas attenantes, comme je l’avais cru: un petit cabinet les séparait.
N’était-ce pas imprudent de parler?... Avais-je vraiment devant moi le comte de Herrenstein?... Je me lançai subitement dans mon récit, pour faire cesser en moi toute indécision. Puis, le plus lentement que je pus, je racontai ma visite au château royal le matin du jour où le ministre et moi nous avions trouvé la maison vide. Je dis l’inquiétude de Herner en voyant que Sa Majesté n’était pas rentrée, surtout après les renseignements qu’il avait reçus sur les complots anarchistes. Puis, j’arrivai à notre expédition pour retrouver le roi. J’eus un moment d’hésitation, quand il fallut parler de notre horrible découverte, car je m’étais souvenu à ce moment des liens d’amitié qui unissaient Herrenstein au roi défunt, et je baissai la voix pour lui annoncer cette vieille et affreuse nouvelle... Dès que je parlai des débris de la voiture, il me sembla qu’il remuait et je sentis son attention aux aguets dans les ténèbres. Je continuai d’une voix plus basse encore; je parlai des ossements, de ce qui restait des deux hommes... Ses soupirs oppressés devinrent des sanglots. J’entendis alors une phrase dont je ne m’expliquai pas le sens; une voix désespérée répétait: «Herrenstein est mort! Herrenstein est mort!»
Je me levai:
--Mais alors vous n’êtes pas?...
Il ne me répondit point, mais il tourna un bouton d’électricité, et j’aperçus devant moi, sur un fauteuil, les traits décomposés, les yeux malheureux, Sa Majesté Charles XVI, roi du Bergensland...