‹ Secrets d'ÉtatChapitre 29 sur 31 · XXVIII

XXVIII

--Qu’est-ce que vous dites, Mossieu? me demanda avec un fort accent allemand le baron de Gentz, qui représentait, à Londres, l’État du Bergensland... Est-ce que vraiment c’est possible... Sa Majesté serait à Londres?... Non, Mossieu, je ne puis croire...

Et il tournait dans ses courtes mains gantées de gris perle la lettre que m’avait confiée le roi. Il se résigna enfin à l’ouvrir, et son nez écrasé se mit à soupirer d’émotion dans la touffe de sa moustache et de sa barbe...

--Oui, oui, il faut aller tout de suite au ministère des Affaires étrangères... le ministre lui-même je dois voir pour cette affaire. Si la jeune femme s’est tuée cette nuit, si la police est déjà prévenue, il n’y a aucun temps à perdre, Mossieu, pour arrêter cela. Oui, oui, Mossieu, nous l’arrêterons, dit-il en haussant les épaules, comme si j’avais mis en doute sa puissance... Mais à la vérité, quelle surprise, Mossieu, que le bien-aimé souverain soit à Londres!...

Il ajouta que certes il viendrait le voir avant une heure.

Je lui dis alors que le roi préférait ne recevoir aucune visite, qu’il viendrait lui-même à l’ambassade dans le courant de l’après-midi. Mais il priait l’ambassadeur de ne dire un mot à qui que ce fût de sa présence à Londres, sauf au ministre anglais, si c’était nécessaire. J’ajoutai que sous aucun prétexte il ne fallait en référer à Schoenburg. A la vérité, Sa Majesté, tout à sa douleur, ne m’avait fait aucune de ces observations, mais c’est moi qui avais pris cela sous ma responsabilité. Je me formais peu à peu; je prenais de l’initiative; j’acquérais des qualités d’homme d’État.

Quand je rentrai à l’hôtel, je trouvai le roi à la place où je l’avais quitté, auprès du lit où gisait la jeune femme. Cette nuit même, au moment où il me reconduisait après notre conversation, nous avions entendu un coup de feu. Aussitôt qu’elle avait su qu’elle ne vivrait plus avec le roi, Marie avait couru à la mort comme un prisonnier court à une porte ouverte. Elle n’avait laissé sur sa table aucun mot d’écrit. Elle savait très bien que l’on comprendrait.

Ce n’était pas une méchante femme, mais elle voulait être heureuse à tout prix, et ce besoin avide, comme animal, d’être satisfaite, l’avait rendue coupable de toutes les cruautés. Ainsi elle montra qu’elle n’avait pas la force de renoncer au bonheur.

Ce qui sauva le roi, c’est qu’il était le roi. Mais si sa vie n’avait pas été occupée par d’autres choses que par l’amour, je crois qu’il se serait tué, lui aussi, plutôt que d’aller retrouver, auprès de Mme de Linstein, un autre remords. Mais il n’était pas un amant autant que Marie était une amante. Quand l’amour prend ces pauvres êtres désœuvrés, il les prend tout entiers.

Page 1