XXVII
Le jour où le roi s’était décidé à quitter son château et à disparaître pour un temps indéterminé, sa liaison avec Marie, sœur de Mme de Linstein, durait depuis longtemps déjà.
Le roi, je l’ai dit, était faible, et il aimait les femmes. Il eut un moment de folie un soir qu’il la reconduisait de Kreuzach au château voisin...
Marie n’avait jamais eu d’ami dans sa vie. Elle s’attacha imprudemment à cet homme tendre, si riche d’esprit, si inventif dans la câlinerie, si distrayant vraiment, et qui animait tant la vie d’une femme que les heures passées loin de lui paraissaient vides et désolées. Ce fut bientôt pour elle un besoin impérieux d’être toujours avec lui, de l’avoir tout à elle. En somme, cette même maladie de jalousie qui possédait sa sœur aînée,--sa sœur et tant d’autres,--une jalousie sauvage et sans merci, s’éveilla dans son cœur. Mme de Linstein, pour défendre son bien, faisait aux autres femmes une guerre farouche. Marie, ennemie insoupçonnée, lui fit une guerre aussi âpre pour lui prendre son amant et le garder tout à fait à elle. L’affection ancienne, le sentiment familial très profond qu’elle avait pour Mme de Linstein, tout cela fut réduit à rien. Elle combattit sa rivale avec d’autant plus de succès que l’autre, ne se doutant de rien, se trouvait sans défense.
Pour détourner les soupçons de la maîtresse en titre, on avait imaginé un flirt entre la jeune femme et le comte de Herrenstein qui, dans cette affaire, n’était que le confident du roi. Chaque soir, Herrenstein reconduisait Marie au château de Reinig. La jeune femme, en s’en allant, embrassait sa sœur, et tendait la main au roi, et le sensible Charles XVI était torturé, en voyant la détresse qu’exprimait le visage de Marie, navrée de le laisser ainsi «avec une autre».
Depuis longtemps, chaque fois qu’ils pouvaient se trouver ensemble, c’était entre eux des scènes déchirantes. Elle le suppliait de l’emmener avec lui pendant quelques semaines, pour recommencer avec elle un de ces voyages qu’il avait fait jadis avec Mme de Linstein et dont celle-ci, avec une cruauté inconsciente, avait tant parlé à sa jeune sœur.
Le roi avait passé des heures abominables à refuser d’abord, à promettre enfin, à souffrir du remords d’avoir promis.
Tout ceci se passait au moment où j’étais à Schoenburg et où j’avais été présente au roi. Les paroles mystérieuses qui s’étaient échangées entre Charles XVI et le comte de Herrenstein le jour de mon arrivée au château, cet entretien secret, avaient trait à ces débats douloureux. Puis comme il fallait en finir, comme il ne supportait plus cette vie, à la suite d’une scène presque tragique qui s’était passée au château de Reinig, il avait, excédé, décidé de partir brusquement, en chargeant Herrenstein de deux messages: l’un pour Mme de Linstein, l’autre pour le baron de Herner.
Le roi avait pris le train le même soir avec Marie, pendant que le malheureux Herrenstein montait dans le landau royal que les nihilistes attendaient au passage dans la carrière abandonnée.
L’explosion avait tout anéanti: le messager et les messages. La lettre qu’il portait à Herner, celle qu’il devait remettre à Mme de Linstein, et où le roi indiquait à sa maîtresse qu’une raison politique mystérieuse l’obligeait à s’en aller. C’était en somme la même défaite que nous avions trouvée, le ministre et moi, quand il s’était agi de calmer les inquiétudes de Mme de Linstein. Il allait justement, au moment où j’arrivais à Londres, écrire au ministre pour lui dire qu’il prolongeait son voyage, et mes révélations, comme bien l’on pense, modifièrent ses projets.
Le baron de Herner n’eut donc pas la surprise de recevoir la lettre d’un mort... Mais il ne perdait rien pour attendre, et on lui ménageait d’autres stupéfactions.
Quand le roi m’eut tout raconté, il fit venir son amie. Il l’avait priée de le laisser seul avec moi, en lui disant qu’il se passait des événements graves à Schoenburg. C’est pendant ces quelques instants qu’il me fit toutes ces confidences, comme au seul ami qu’il eût au monde. Je crois qu’il eut un grand soulagement de trouver un ami qui fût un homme. Il avait eu pendant quelques semaines quelques moments très malheureux, et il n’avait rien osé en laisser paraître pour ne pas gâter chez Marie la joie de l’avoir à elle sans partage.
Mais lui ne supportait pas le remords d’abandonner ainsi Mme de Linstein.
Il eût voulu prendre le temps de préparer la jeune femme à l’idée de son retour à Schoenburg. Je sentis qu’il fallait être énergique à sa place.
Je lui représentai que Marie était déjà préparée par ma visite. Les nouvelles que j’étais censé apporter fournissaient, pour justifier notre retour immédiat, des raisons impérieuses, et que nous ne pourrions plus retrouver les jours suivants.
On fit venir la jeune femme, et le roi lui dit devant moi que le lendemain même il était obligé de retourner dans ses États.
Elle le connaissait, et savait bien que si même il était disposé à rester avec elle, s’il retournait là-bas, il ne romprait pas tout de suite avec Mme de Linstein. Elle se disait donc qu’au moins pendant quelque temps, il lui faudrait se priver de vivre avec le roi... Elle nous écouta sans mot dire, en hochant faiblement la tête. Puis elle sortit de la chambre...