‹ Secrets d'ÉtatChapitre 6 sur 31 · V

V

Cependant il était temps de quitter mon ulster et ma casquette de voyage et de remettre dans ma valise, avant de la boucler, mes livres et mes journaux.

Quelle émotion à la pensée que dans un instant on va se trouver en présence d’une grande ville inconnue!... Puis c’est toujours une déception. La ville nouvelle est pareille à d’autres: ces omnibus, ces grelots, cet hôtel en face de la gare... Il y a trop peu de temps que les chemins de fer existent; toutes les gares sont de la même époque; c’est la même civilisation qui a édifié ces bâtiments, aménagé ce grand espace vide devant la station. Et ces trottoirs où des employés d’hôtel, pour se servir de langues diverses, emploient toujours les mêmes formules de racolage... Ils vous parlent un langage connu ou inconnu avec la même expression de visage. Les gares les plus étrangères ont le même costume, un uniforme banal et triste, pour accueillir le voyageur. Dans le brouhaha de l’arrivée, j’avais perdu de vue le comte de Tolberg. En passant dans le couloir qui conduit à la sortie, je le vis à deux pas de moi, et il eut le temps de me dire en souriant:

--N’ayons pas l’air de trop bien nous connaître.

Quant à son amie, à qui il avait parlé de moi, elle me regarda si gentiment que mon cœur en battit, et que dans un élan intérieur je lui vouai une de ces affections qui durent la vie entière...

Je remarquai qu’ils s’en allaient chacun de leur côté, et, malgré moi, je suivais des yeux la jeune femme, pendant qu’elle montait en voiture, lorsque je m’entendis appeler par mon nom... J’avais devant moi un homme à barbe grise, de petite taille, qui me regardait de tout son œil gauche, et d’une partie de son œil droit, sur lequel tombait une paupière désemparée, comme un de ces stores à l’italienne qui ne fonctionnent plus.

C’était le précepteur des neveux du roi. On l’avait dépêché à ma rencontre parce qu’il savait un peu de français. Il parlait notre langue avec plus d’intrépidité que de bonheur. Il se lançait dans une conversation française avec une audace que rien ne décourageait; les obstacles ne le rebutaient pas; il en rencontrait à chaque mot; mais il en triomphait en remuant le bras, en tapant du pied, à moins qu’il n’abandonnât résolument sa phrase pour aborder la phrase suivante. A défaut de vocables exacts, ses gestes étaient si abondants, si expressifs, qu’on finissait par le comprendre. Mais il valait mieux ne faire aucune attention aux mots qu’il prononçait et qui, non seulement ne servaient en rien à l’intelligence du texte, mais encore lui nuisaient fortement; car il employait constamment des expressions les unes pour les autres, supprimait les négations, en ajoutait d’intempestives, et quand il se trouvait dans un encombrement inextricable, raidissait tous les muscles de son visage, puis s’écriait: «Voilà!» avec un air de triomphe...

Il me fit monter dans un landau, et je vis tout de suite, au ton qu’il prit avec le cocher et le valet de pied, qu’il cherchait à se donner à mes yeux une grande importance. Mais ses desseins n’étaient pas secondés par les domestiques qui ne lui parlaient pas précisément comme à un prince du sang.

Dans la voiture, M. Bölmöller, qui n’avait pas été long à me dire son nom et ses titres, se mit à me parler pêle-mêle, sans nuances, avec des gestes énormes, de tous les personnages de la Cour. C’était peut-être parce qu’il savait que je me trouverais en relations avec ces différentes personnes, et que je pourrais leur répéter à l’occasion tout le bien qu’il me disait d’elles. Il était assez capable de ces calculs ingénus. Mais je crois plutôt qu’uniquement occupé de lui-même, il n’avait aucune opinion précise sur les gens, et qu’il en adoptait au hasard une quelconque, de préférence favorable, pour ne pas se compromettre.

Il me parlait depuis cinq minutes à peine, et j’avais déjà renoncé à l’écouter. Je regardais à travers les vitres du landau la ville que nous traversions. Le temps était froid et gris. Approchions-nous du palais? Les chevaux trottaient à bonne allure le long d’un boulevard bordé de petites maisons basses, qui avaient chacune devant elles un petit jardin.

En me penchant un peu, j’apercevais au loin une vague place. Était-ce là? Je ne voulais rien demander à mon voisin. J’aimais mieux en avoir la surprise.

Oui, c’était certainement ce grand bâtiment carré où je voyais de loin un soldat en faction. Elle était un peu sévère, cette bâtisse, mais elle avait une certaine grandeur... J’étais tout de même déçu que ce fût cela. J’attendais je ne sais pas quoi, mais autre chose...

Cependant, le landau passa devant le palais, sans y entrer. Le factionnaire, reconnaissant la livrée royale, avait présenté les armes à tout hasard.

Puis soudain, quelques minutes après, comme je ne m’y attendais plus, comme j’y avais presque renoncé, nous arrivâmes... Le cocher tourna brusquement sur une place, entra sans prévenir sous une grande porte, et traversa la cour pavée du palais royal. La voiture s’arrêta devant un perron très haut, et qui, bien que les marches fussent basses, devait être dur à escalader par les grandes chaleurs.

Il n’y avait personne dans le vestibule d’entrée, et j’en eus, malgré moi, une petite déception. Assurément, je ne pensais pas que le roi et toute la Cour dussent venir à ma rencontre. Mais personne!... J’avais ressenti une sorte de vanité inconsciente de tout ce que m’avait dit mon ami Tolberg, au sujet de l’importance possible de mes fonctions...

Bölmöller, pour faire venir quelqu’un, toussa avec autorité. Mais cet appel resta sans effet, et si une grande femme âgée fit son apparition l’instant d’après, ce fut bien, semble-t-il, le résultat d’un hasard. Cette femme avait des boucles de cheveux gris, comme un vieux portrait, mais en quantité vraiment anormale. Elle me parla dans la langue du pays comme si j’allais comprendre d’emblée avec la tranquillité de Bölmöller lui-même, quand il se lançait dans une conversation française. Bölmöller me traduisit ses paroles avec sa bonne volonté ordinaire. Puis, de guerre lasse, ils se dirigèrent, sans insister davantage, vers un petit escalier, en me faisant signe de les suivre.

Ma chambre était au troisième. Le toit en était mansardé; il était assez élevé en certaines parties; cette chambre était en somme une grande et imposante mansarde. On l’avait meublée avec des vieux meubles qui avaient sans doute une grande valeur; mais je ne m’y connaissais pas. C’étaient des meubles étrangers, et des vieux meubles, c’est encore plus étranger que les meubles neufs. Ils ont été mêlés à trop d’existences inconnues. On avait cardé à neuf le matelas, qui bombait un ventre énorme. Je pensais que je serais mal couché pendant une ou deux nuits. Et cela m’attrista. A ce moment, je regrettai ma vie de Paris, médiocre et à peu près tranquille.

La femme âgée nous avait quittés, et j’avais commencé à faire ma toilette après avoir ouvert mon petit sac de voyage (ma malle était restée à la gare). Bölmöller continuait à me parler avec animation. Il me parlait à propos de tout, de la forme d’une brosse, de l’eau du pays, qui était très saine. Je ne l’écoutais pas; cependant j’avais pour lui un petit attachement, un peu de l’affection de Robinson pour Vendredi. Je sentais bien que je le lâcherais aussitôt que j’aurais trouvé mieux. Mais, pour le moment, c’était le seul être que je connusse dans ce palais inconnu.

Je mettais fin à un premier nettoyage hâtif, quand on frappa à la porte. Un grand domestique, plus dédaigneux encore que le cocher pour la personnalité de Bölmöller, vint proférer quelques mots que mon interprète me traduisit d’une façon à peu près claire... Le premier ministre me faisait demander.

Et, pour la première fois, j’eus un sentiment de crainte, à l’idée que j’allais comparaître devant quelqu’un, qu’on allait m’interroger, comme pour un examen, et que peut-être je ne ferais pas l’affaire.

Je suivis le grand domestique. Bölmöller m’accompagna jusqu’au premier étage. Là, il me serra la main, en me disant: «Je n’entre pas», du ton d’un homme occupé ailleurs. Il ajouta qu’on se reverrait un peu plus tard à la table de l’intendant.

Je traversai, précédé du valet de chambre, une salle d’attente, ornée de grands tableaux fumeux. Puis nous entrâmes dans le cabinet de M. de Herner. Un homme au visage froid, mais sympathique, se leva d’une table de travail et me tendit la main. C’était le premier ministre.

Je fus surpris de son air de jeunesse. J’ai su depuis qu’il avait quarante ans bien passés, mais il paraissait trente-cinq ans à peine. Il avait une figure un peu longue, une moustache châtain clair, des cheveux de même couleur un peu crépus. Mais je regardais surtout ses yeux bleus, nets plutôt que froids, et je vis avec satisfaction que son regard ne me gênait pas comme certains regards, même d’amis, que j’affronte avec une certaine gêne.

Il parlait français avec des hésitations que, fort adroitement, il masquait par des silences, qui semblaient être de songerie ou de réflexion. Je le regardais pendant qu’il parlait et je me disais que Tolberg avait peut-être tort, que ce Herner n’était pas le mauvais homme qu’il semblait dire, et que, quoi qu’il en pensât, le jeune comte se laissait influencer par ses rancunes dans le jugement qu’il portait sur le premier ministre. Sans que la sympathie naturelle que j’avais ressentie si vite pour mon compagnon de voyage diminuât, je commençais à regretter de lui avoir promis mon aide; cette promesse me donnait déjà un peu à mes yeux une allure de traître vis-à-vis de ce Herner qui m’accueillait si bien.

Il me pria de dîner chez lui le soir même. Il me donna l’impression d’un homme que la satisfaction de commander ne satisfaisait pas complètement, et qui s’ennuyait; et je fus flatté que ce grand de la terre songeât à moi pour se distraire.

Je n’avais pas mon habit qui était resté dans ma malle. Mais le baron de Herner me dit en souriant que le dîner où il me conviait n’avait rien de protocolaire. Puis il me tendit la main et me dit: «A sept heures.»

Bölmöller, de son côté, m’avait donné rendez-vous à la table de l’intendant. Où pourrais-je le prévenir?... Je le rencontrai sur le palier du premier, où il se trouvait comme par hasard. Cette curiosité me déplut. Je commençais déjà à me détacher de lui. Et je m’en aperçus moi-même au ton un peu méchant de regret poli que je pris pour lui dire que je ne dînerais pas le soir en sa compagnie. J’ajoutai, de l’air le plus naturel du monde, que j’étais invité chez le premier ministre. Il me répondit, du même air, qu’il n’y avait jamais dîné, qu’il ne savait pas comme on y mangeait... Lui n’avait jamais mangé qu’à la table du roi,--assez fréquemment, ajoutait-il, et la chère y était fort remarquable. Ce petit Bölmöller n’était pas très fin; mais quand il était piqué par l’envie, il trouvait des répliques assez ingénieuses.

A partir de ce moment, il fut pour moi une manière d’ennemi ou tout au moins de rival, un rival que je méprisais et dont j’avais honte, mais que je ne pouvais me retenir d’humilier le plus souvent possible, tout en me répétant que c’était un être sans importance, dont vraiment je n’aurais pas dû m’occuper.

Je remontai dans ma chambre. Ma malle était arrivée, et je m’en aperçus avec une certaine tristesse: car alors, je n’avais plus d’excuse pour rester en costume de voyage. Il fallait mettre une redingote. Je déteste m’habiller, et je suis toujours partagé entre la paresse de changer de vêtements et même de me laver, et un cruel souci de convenance et de propreté.

En même temps que ma malle, je trouvai le valet de chambre qui m’était affecté, un suisse de mauvaise mine, qui paraissait plutôt «en dessous»; la vérité est que je n’ai jamais rien eu à lui reprocher, mais il ne m’inspirait pas confiance: il semblait animé d’une préoccupation secrète et ce ne fut qu’au bout de quelques semaines que je la découvris. Deux ou trois fois des enveloppes de lettres se perdirent; et il me mentait visiblement quand je l’interrogeais sur leur disparition.

Je m’aperçus un jour que c’était un innocent collectionneur de timbres-poste...

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