VI
Pour aller chez le premier ministre, ainsi que le suisse me l’expliqua, il fallait sortir du palais par le jardin, et suivre un petit canal bordé d’arbres. Le jardin du palais, avec ses grandes pelouses voluptueuses, ses arbres puissants et doux, était plus tiède que les rues de la ville. Pourtant, le canal, très abrité, donnait la même impression de climat indulgent et calme. C’était à cet endroit une ancienne petite rivière, dont on avait régularisé le courant.
De vieilles maisons, d’un côté, descendaient jusque dans l’eau. De l’autre côté, la berge était plantée d’arbres, et aussi de bancs peints en vert, qui s’ornaient nécessairement de quelques vieillards bien décrépits, agrémentés de pipes allemandes. Ils ressemblaient aux vieux de tous les pays, quand ils sont si âgés qu’ils ne changent plus et qu’ils ont l’air désormais d’être là pour toujours, jusqu’au moment où le destin les balaie en passant, avec l’air de ne pas s’en apercevoir.
Sur l’autre rive, on voyait l’intérieur des maisons populaires. Le couvert était mis dans des salles à manger modestes, et on allait encore recommencer une soirée. Des ménagères allaient lentement remplir des seaux. Un petit garçon, plein de conviction, montrait à un autre petit garçon sa main pleine de billes.
A l’endroit où le canal tourne, m’avait dit le suisse, vous trouverez un petit pont, que vous traverserez. Puis vous passerez sous une espèce d’arche. De l’autre côté de cette arche, c’est la rue de la Paix, la plus belle rue de Schoenburg. La place Neuve, où se trouve l’hôtel privé du baron de Herner, est à une centaine de pas.
J’avais encore près d’un quart d’heure avant le dîner, et j’en profitai pour regarder les magasins. Ils étaient très luxueux, et les vitrines regorgeaient d’objets en cuir et en nickel. Je vis, comme à Bruxelles, ces marchands de tabac grandioses, qui me donnaient envie de me remettre à fumer, avec leurs longs cigares odorants rangés, comme les dos de belles reliures, dans les boîtes enluminées.
Je croisai des officiers, élégants et pleins d’autorité, et je me souvins avec satisfaction que j’étais «du gouvernement». Je ne fus pas loin de me dire que ces officiers étaient «mes soldats».
Je vis encore un grand restaurant rempli déjà de dîneurs dont les âmes s’exaltaient aux airs entraînants que jouait sans relâche un brillant orchestre, composé d’une douzaine de dames de différents âges, qui toutes laissaient pendre sur leur dos des cheveux dénoués, de la même longueur et du même blond.
J’étais amusé par cette ville si brillante et qui s’animait si gaîment vers le soir. Je regrettais presque d’être obligé d’aller passer la soirée chez cet hôte de marque, qui m’honorait beaucoup, mais qui m’obligeait à faire des frais. Je me promis bien de revenir en bon paresseux jouisseur dans ce restaurant en fête, où m’arriverait quelqu’une de ces aventures galantes et peu compliquées qu’on espère toujours en arrivant dans une ville étrangère.
Cependant l’heure était venue. Sans enthousiasme, je gagnai la place Neuve, et je trouvai bientôt la marque que l’on m’avait indiquée pour reconnaître l’hôtel du baron: un haut-relief en pierre, au-dessus de la porte, représentant un jeune guerrier avec des ailes, chevauchant un cheval cabré... Je me dis même, tout en sonnant à la porte, que j’aurais peut-être dû m’informer de la personnalité exacte de ce guerrier ailé; c’était peut-être quelqu’un de très connu dans la mythologie, et qu’il était de mauvais ton d’ignorer... Quand la porte se fut ouverte, je me trouvai dans une petite cour assez simple. Une femme à boucles grises (c’était décidément les boucles d’ordonnance dans ce pays-là), se tenait sur le pas d’une porte vitrée. Elle me conduisit dans un salon plutôt sévère, où je trouvai le premier ministre en compagnie de deux invités, et de sa mère, la baronne de Herner, une dame pas trop âgée. Je reconnus dans la figure de cette personne comme une épreuve antérieure de la longue figure du baron, et les mêmes yeux bleus, mais plus durs. Elle m’adressa en bon français quelques paroles auxquelles, me sembla-t-il, je répondis d’une façon assez convenable et pas trop embarrassée... Mon entrée dans le grand monde se faisait d’une façon plus aisée que je n’aurais cru: ce fut, je crois, grâce à ce petit détail accidentel: en me dirigeant du côté du salon, j’avais renversé quelque chose--je ne savais pas trop au juste--qui se trouvait sur une table de l’antichambre, et je me demandais, pendant les présentations: Est-ce un bronze? ou est-ce un objet plus fragile? Ce qu’il y a de terrible, c’est que je ne l’ai jamais su, et je me demande encore si ce n’est pas à cette maladresse qu’il fallait attribuer la froideur que me témoigna plus tard, au cours de certaines entrevues, la baronne de Herner.
J’examinais cependant les deux autres invités, un jeune officier aux yeux fatigués et mielleux,--le neveu du ministre,--et un monsieur qui était, paraît-il, le poète national du Bergensland. C’était un individu d’un âge chimérique, entre trente et quatre-vingts ans, sans couleur indicatrice de cheveux ou de barbe, car, privé même de sourcils, il n’avait, en fait de poils, que de très longs cils blonds ou blancs. On n’était pas sûr qu’il eût un grand talent, mais comme c’était le seul poète bien élevé parmi ceux qui traitaient de sujets nobles, on l’avait, à tout hasard, décoré de tous les ordres civils, et l’on attendait qu’il eût terminé un hymne guerrier pour lui décerner tous les ordres militaires.
Ce poète, vivant seul au milieu de profanes, avait perdu l’habitude de songer à la poésie. Il ne s’en occupait qu’une fois l’an, au moment de son poème de circonstance pour la fête du roi, en dehors, bien entendu, des occasions extraordinaires, telles que visites de souverains étrangers ou désastres amenant une fête de charité et justifiant une intervention lyrique.
Ce dîner, de hautes sphères officielles, ressembla beaucoup, pour les sujets de conversations qui y furent traités, à des dîners de milieux plus modestes. On y parla de la vitesse des automobiles qui commençaient à envahir le pays, on m’interrogea naturellement sur Paris que tous les convives connaissaient pour y être allés au moins une fois.
Le poète parlait assez passablement notre langue, à part un abus du mot Monsieur qui arrivait après chaque virgule. Il évoqua avec un sourire attendri ce gai quartier latin où j’avais tiré une vie si pénible, cet endiablé bal Bullier, où je n’avais jamais mis les pieds, et cet admirable Collège de France, que je connaissais pour être passé devant. L’officier, naturellement, parla des petits théâtres, avec des petits rires sifflants qui se prolongeaient en dehors de toute mesure. Il raconta des scènes de pièces qui l’avaient réjoui au delà des prévisions de l’auteur, et nous redit des mots qu’il répéta de telle sorte que je fus seul à m’en amuser, parce que j’étais le seul à comprendre qu’ils ne voulaient rien dire.
Le baron de Herner parlait peu. Je remarquai seulement qu’il mangeait pas mal, mais sans trop faire attention à ce qu’il mangeait. Il ne me faisait pas l’effet d’un jouisseur. Rien chez lui, d’ailleurs, n’était luxueux.
Je me dis ce soir-là que si cet homme aimait le pouvoir, c’était sans doute pour la volupté froide d’être le maître, et non pour en tirer des avantages matériels et des joies physiques. Il n’y avait pas à craindre de lui les exactions où se laisse entraîner un débauché, mais il n’avait pas non plus ces moments de générosité attendrie dont sont capables les gens qui mangent bien.
Après tout, je ne savais pas si ce haut personnage était vraiment l’homme que je dis et si certains de ses actes ne sont pas en contradiction avec la définition de son caractère. Je me suis mis en garde, depuis pas mal de temps déjà, contre le danger qu’il peut y avoir à définir les gens trop tôt; car on est amené par la suite à examiner leurs actes avec le parti pris d’un homme qui a classé, localisé un sujet, et qui, sous aucun prétexte, ne veut avoir la peine de recommencer son petit travail.
Quand le dîner fut terminé, nous passâmes au fumoir, où Mme de Herner, que le cigare ne gênait pas, nous accompagna. Le baron de Herner me prit à part et se mit à me parler avec assez d’abandon.
Je pensais, non sans satisfaction, que j’avais à ses yeux plus d’importance que l’officier, et même que le poète national. Il me dit que je serais attaché à sa personne et à la personne du roi, et que mon travail consisterait à analyser tous les journaux et autres documents français qui arrivaient à l’ambassade. Dès le lendemain, nous irions ensemble voir le roi qui, bien que la saison fût un peu avancée, était encore à la campagne, dans sa résidence d’été...
J’étais obligé de faire de grands efforts pour ramener mon attention. Car, tout occupé à me dire: «Le ministre me parle!» j’avais peine à écouter ce qu’il me disait.
Ce qui l’intéressait le plus dans les journaux français, ce n’était pas seulement la politique extérieure de la France, mais le mouvement socialiste... «Nous n’avons pas encore beaucoup de socialistes chez nous, me dit-il. Nous avons, en revanche, pas mal de réfugiés russes, qui réussissent à tromper la surveillance de notre police. Ils complotent contre la famille impériale russe et, pour se faire la main, contre notre bien-aimé roi. Nous avons surpris l’année dernière des préparatifs d’attentat. Le hasard est venu en aide à nos policiers, qui n’auraient certainement rien trouvé sans le secours du ciel.
«Je suis servi par des brutes prétentieuses. Je ne me risque même pas à leur reprocher leur manque d’initiative... Quand ils s’avisent d’en avoir, ils sont encore plus dangereux.»
La soirée ne se prolongea pas très tard. Le premier ministre se levait de très bonne heure. Je sortis avec le poète et le militaire, et nous allâmes bourgeoisement prendre de la bière, dans ce grand café éclatant de lumières où l’orchestre de dames continuait à faire rage. Le neveu du baron se fit apporter du jambon, en disant qu’il mourait de faim, et que c’était toujours ainsi chaque fois qu’il mangeait chez sa grand’tante. Je vis bien, aux plaisanteries que le poète national fit à son tour sur ce sujet, que c’était un thème familier aux invités du premier ministre.
Je leur offris un rire plus timide, plus prudent, juste ce qu’il fallait pour n’avoir pas l’air de désapprouver leurs sarcasmes.
L’officier nous proposa de nous emmener chez une nommée Irma. Mais le poète dit qu’il était fatigué. Je sus plus tard qu’il était le prisonnier d’une gouvernante, une petite femme desséchée, d’une cinquantaine d’années, dont on retrouvait les longs cheveux pâles dans maint sonnet du maître...
Quant à moi, je refusai également l’invitation de l’officier. Je ne voulais pas rentrer trop tard au palais pour le premier soir. Je revins, accompagné de mes deux nouvelles connaissances, jusqu’à ma royale demeure. Le chemin était un peu plus long qu’en venant, parce qu’à cette heure tardive, je ne pouvais pas rentrer par le fond du jardin. Le poète, en suivant ma route, ne se détournait pas trop de son chemin. Quant à l’officier désœuvré qui ne pouvait pas se résoudre à aller se coucher, c’était la providence des gens qui ont peur de rentrer seuls le soir. C’est en cette considération qu’on le tolérait l’après-midi, à des heures plus claires de la journée, où sa présence n’avait pas cette utilité tutélaire.
Les portiers des palais royaux dorment aussi lourdement que ceux de la rue Saint-Jacques, où jadis, les yeux vers le prochain angle de rues, il m’était arrivé souvent de me livrer à des constatations indignées sur la profondeur spéciale du «premier sommeil»...
A Schoenburg, au moins, j’avais pour me rassurer le factionnaire de garde, qui donnait des coups de crosse dans la porte, pendant que je tirais sans espoir une sonnette argentine, trop faible pour troubler le doux sommeil du concierge, capable seulement de compléter d’un léger bruit de clochettes un songe de verdure et de bergerie.
Quand la porte, enfin condescendante, s’entre-bâilla, je pus me mettre en campagne, au travers de la cour obscure, avec d’innombrables relais d’allumettes. Grâce à cette course au flambeau à rebours (où c’est le porteur qui change de torche, et non la torche de porteur), j’arrivai jusqu’à ma chambre, en essayant de faire le moins de bruit possible pour mon premier soir, bien qu’en somme j’eusse une excuse, puisque je venais de chez le premier ministre: c’était un service commandé.
Je pénétrai avec un peu d’angoisse dans ma grande chambre sombre. Je fis le tour du grand lit à baldaquin, qui s’entourait de rideaux sinistres. Je les secouai au passage pour faire tomber les guerriers armés. Il y avait dans les recoins du plafond des ombres qui étaient peut-être des trous, et où devaient nicher des araignées énormes et venimeuses. Je constatai avec plaisir que les draps étaient en vieille toile très douce. La servante âgée m’avait mis sur ma table une Bible, qui, avec sa reliure de maroquin, me parut mieux faire que le marbre de la cheminée pour supporter ma montre. Il y avait un sucrier, et de l’eau dans la carafe. Mais était-ce de l’eau filtrée?