Chapitre 1
Simples Contes des Collines
Par Rudyard Kipling (Traduit de l'anglais par Albert Savine)
Paris Nelson, Éditeurs 189, rue Saint-Jacques Londres, Édimbourg et New-York
[Illustration]
A MON AMI
THÉODORE CHÈZE
En bon souvenir.
A. S.
TABLE
Pages Rudyard Kipling et les «Simples Contes des Collines» 9 Trois et... un Extra 15 Lancé à l'Aventure 27 Le Saïs de Miss Youghal 49 Unie à un Incroyant 65 Aurore trompeuse 77 Le Sauvetage de Pluffles 99 Les Flèches de Cupidon 113 Sa Chance dans la Vie 125 Montres de Nuit 139 L'Autre 153 Conséquences 163 La Conversion d'Aurélien Mac Goggin 177 Les trois Mousquetaires 191 Un Destructeur de Germes 207 Enlevé 221 L'Arrestation du Lieutenant Létourdi 235 Dans la Maison de Suddhoo 249 Sa Femme légitime 269
PRÉFACE
Quand Rudyard Kipling, en 1888, publia à Calcutta la première édition des Simples Contes des Collines, il n'avait que vingt-quatre ans et son bagage littéraire se composait d'un seul livre, les Departmental Ditties (Chansons administratives), vers de circonstances et de société, qui avaient fait bien augurer de son avenir littéraire.
Né à Bombay en 1864, il était, comme on le sait, le fils de John Lockwood Kipling, directeur de l'école des Beaux-Arts de Lahore. Il avait été élevé en Angleterre dans le Devon du Nord et n'était revenu que six ans avant dans les Indes où il s'était associé, à titre de directeur-adjoint à la rédaction de la Lahore civil and military Gazette dont il fut un moment le correspondant et le représentant à Rajpaitana.
On se souvient encore à Simla du compte-rendu en vers qu'il inséra dans son journal lors de l'ouverture du Gaiety-Theatre.
On n'y a pas oublié le comique du jeu de miss Kipling, sa soeur, interprétant chez lady Roberts le rôle de la nourrice de Lucie de Lammermoor, mais au frère on n'a pas pardonné Mrs Hauksbee, Mrs Reiver et d'autres de ses portraits trop exacts qui abondent dans les Simples Contes.
A peu près ignorée chez nous, la station de Simla est l'une des villes des Indes anglaises les plus célèbres de l'autre côté de la Manche.
Édouard Buck a décrit, il y a deux ou trois ans, les vicissitudes de la fortune de Simla dans le passé et dans le présent.
Tout son district, les Collines, contreforts des Himalayas, est un cordon de sanatoria, véritable prise de possession par la civilisation européenne des montagnes qui dominent la plaine semée des ruines des temples resplendissants de l'ancienne civilisation hindoue.
Simla s'élève au point le plus pittoresque de ce paysage enchanteur. Capitale d'été et sanatorium le plus réputé, ce sont les séjours des vice-rois des Indes et de leur cortège de fonctionnaires qui ont fait la fortune de cette station.
Buck reproduit dans son ouvrage, d'après un dessin du temps, le Kennedy-House, origine du Simla actuel. C'était un banal cottage anglais, comme en bâtissent aujourd'hui par milliers pour deux cent cinquante à trois cents livres sterling les compagnies de constructions à bon marché qui exploitent la banlieue londonienne. A l'unique châlet de 1819, avaient succédé soixante maisons quand Jacquemont visita Simla. En 1881, il y en avait onze cent quarante et une et la population stable, la population hivernale, s'élevait à 13,200 habitants.
Les paysages de Simla étaient depuis longtemps célèbres avant même que le capitaine J.-P. Thomas fît graver un album des principaux sites de la région. L'automne y est superbe, et la saison des pluies seule s'y montre impitoyable[1].
[1] Kipling a décrit ces orages dans deux contes: Aurore Trompeuse et La Conversion d'Aurélien Mac Goggin.
L'été, on menait une vie très joyeuse à Simla. On s'amusait beaucoup et le Delhi Sketch Book n'avait pas oublié d'illustrer d'un crayon malicieux le conseil salutaire: «N'allez jamais trop vite aux tournants de Jakko»; Jakko, c'était, alors comme aujourd'hui, la grand'route qui contourne en bas de côte la montagne aux flancs boisés de déodoras, de cèdres, de chênes et de rhododendrons. Les tournants en sont un peu brusques et les couples de cavaliers grisés par les émotions du site, de la course, et des doux entretiens risquaient des surprises compromettantes, surtout dans un milieu désoeuvré, jaseur et soupçonneux.
Le cadre des Simples Contes n'est pas très vaste, ont dit certains.
Oui, si l'on peut marquer des frontières à cette chose sans limites, le coeur humain.
C'était le monde anglo-indien, ce milieu de fonctionnaires nantis de riches appointements et de grasses sinécures qu'envient tous les jeunes fils d'Albion.
Jusque-là ce monde n'avait eu pour le peindre qu'une littérature floue et sans vie. Rudyard Kipling lui donnait le verbe.
Le monde anglo-indien se reconnut. Ce fut un scandale et un succès très grands.
Ceux qui se jugeaient malmenés parce que telle allusion pouvait évoquer leurs noms dans la pensée de leurs amis auraient préféré à coup sûr que Kipling se fût uniquement borné à des peintures de moeurs indigènes ou à des mises en scène de troupiers. Aussi il fallait les entendre regretter telle nouvelle, sans intérêt à leur gré, et célébrer le merveilleux talent déployé dans Les trois Mousquetaires ou Dans la Maison de Suddhoo.
La critique finit par s'en mêler.
Elle compara Kipling à Lever, ce qui était vraiment beaucoup d'honneur pour le vieil écrivain irlandais[2] et à Bret-Harte qu'elle lui préférait comme portraitiste féminin, ce qui est d'ailleurs fort juste, comme en jugeront bientôt les lecteurs de Maruja, mais elle ne se préoccupa guère de savoir si Kipling s'est soucié de faire des portraits.
[2] Les troupiers des romans de Lever sont d'heureuses créations qui ne pâlissent en effet pas trop à côté des soldats de Kipling.
Et en réalité il n'en avait point fait, pas plus qu'il ne s'était attardé à mettre en scène les hommes et les femmes des Collines avec leurs longues pipes en bois et leurs bizarres attitudes.
Kipling n'avait pas écrit un livre à clé, besogne plus ou moins facile de photographe. Il avait agi en artiste et en créateur; la crème de la crème de l'Angleterre asiatique ne lui avait fourni que le mouvement général et la couleur de son oeuvre, et voilà pourquoi elle peut nous intéresser, nous Français du XXe siècle, à qui ne pourraient plaire la caricature ou la photographie du high-life du Simla d'il y a vingt ans.
ALBERT SAVINE
Janvier 1906
TROIS ET... UN EXTRA
Quand les noeuds coulants au cou et aux jambes ont glissé, ce n'est pas avec des bâtons qu'il faut entrer en chasse mais avec la provende.
(PROVERBE DU PUNJAB)
Après le mariage, il se produit une réaction, tantôt forte, tantôt faible, mais il s'en produit une tôt ou tard, et il faut que chacun des conjoints suive la marée, s'il désire que le reste de la vie se passe au gré du courant.
Dans le cas des Cusack-Bremmil, cette réaction ne se produisit que la troisième année après le mariage.
Bremmil était difficile à mener, même quand tout marchait pour le mieux, mais ce fut un mari parfait jusqu'à ce que le petit enfant mourut et que mistress Bremmil se couvrit de noir, maigrit, et s'endeuilla comme si le fond de l'univers s'était dessoudé.
Peut-être Bremmil eût-il dû la consoler. Il essaya, je crois, de le faire, mais, plus il prodiguait les consolations à mistress Bremmil, plus elle se désolait, et par conséquent plus Bremmil se sentait malheureux.
Le fait est qu'ils avaient besoin d'un tonique. Et ils l'eurent.
Mistress Bremmil peut en rire aujourd'hui, mais à cette époque-là la chose n'avait rien de risible pour elle.
Voyez-vous, mistress Hauksbee apparut à l'horizon, et partout où elle paraissait, il y avait des chances d'orage. A Simla, on l'avait surnommée le pétrel des tempêtes.
A ma connaissance, elle avait mérité cinq fois cette désignation.
C'était une petite femme brune, mince, décharnée même, avec de grands yeux mobiles, nuancés en bleu de violette, et les manières les plus douces du monde.
Il vous suffisait de prononcer son nom aux thés de l'après-midi pour que chacune des femmes qui se trouvaient présentes se redressât et déclarât que cette personne-là n'était point... une bénédiction.
Elle était intelligente, spirituelle, brillante, à un degré qu'atteignent rarement ses pareilles, mais elle était possédée par nombre de diables malicieux et méchants.
Elle était pourtant capable de gentillesse à l'occasion, même envers son propre sexe.
Mais cela, c'est toute une autre histoire.
Bremmil prit le large après la mort de l'enfant et le découragement complet qui en fut la suite, et mistress Hauksbee lui passa ses chaînes au cou.
Il ne lui plaisait aucunement de cacher ses prisonniers.
Elle l'enchaîna publiquement, elle s'arrangea en sorte que le public le vît.
Bremmil faisait des promenades à cheval avec elle, des promenades à pied avec elle; il s'entretenait en tête-à-tête avec elle; il déjeunait sur l'herbe avec elle; il goûtait avec elle chez Peliti, si bien qu'à la fin les gens froncèrent le sourcil et s'en scandalisèrent.
Mistress Bremmil restait chez elle, tournant et retournant les vêtements de l'enfant défunt et pleurant sur le berceau vide. Elle était indifférente à tout le reste.
Mais quelques dames de ses amies, sept ou huit, très bonnes, pleines d'excellentes intentions, lui expliquèrent la situation bien en détail, de peur qu'elle n'en appréciât point tout le charme.
Mistress Bremmil les laissa dire tranquillement et les remercia de leurs bons offices.
Elle n'était pas aussi futée que mistress Hauksbee, mais elle n'était point une sotte.
Elle n'en fit qu'à sa tête. Elle ne dit pas un mot à Bremmil de ce qu'elle avait appris.
Cela vaut la peine d'être remarqué.
Parler à un mari, ou lui faire une scène de larmes, n'a jamais abouti à rien de bon.
Aux rares heures où Bremmil était à la maison, il se montrait plus affectueux que de coutume, et cela laissait voir son jeu. Il se contraignait à ces démonstrations, en partie pour apaiser sa propre conscience, en partie pour adoucir mistress Bremmil. Des deux côtés, il ne réussissait point.
Alors l'aide de camp de service reçut de Leurs Excellences lord et lady Lytton l'ordre d'inviter Mr et Mistress Cusack-Bremmil à Peterhoff pour le 26 juillet, à neuf heures et demie du soir. Au coin de l'invitation, à gauche, était inscrite cette mention: «On dansera.»
--Je n'irai pas, dit mistress Bremmil, il y a trop peu de temps que cette pauvre petite Florie... Mais il ne faut pas que cela vous retienne, Tom.
Elle disait bien ce qu'elle voulait dire alors.
Bremmil déclara qu'il se contenterait d'y faire une courte apparition. Sur ce point il disait ce qui n'était point, et mistress Bremmil le savait.
Elle devinait--une intuition de femme est toujours bien plus exacte qu'une certitude d'homme--qu'il avait eu, dès le premier moment, l'intention d'y aller, et cela avec mistress Hauksbee.
Elle se mit à réfléchir.
Le résultat de ses réflexions fut que le souvenir d'un enfant mort n'a pas le prix de l'affection d'un mari vivant.
Elle fit son plan et joua le tout pour le tout.
En cette heure-là, elle comprit qu'elle connaissait à fond Tom Bremmil et elle agit d'après cette conviction.
--Tom, dit-elle, je dînerai chez les Longmore le soir du 26. Vous ferez mieux de dîner au Club.
Cela dispensa Bremmil de chercher une excuse pour s'esquiver et dîner avec mistress Hauksbee. Aussi lui en sut-il bon gré et se sentit-il à la fois mesquin et petit, ce qui lui fut salutaire.
Bremmil sortit vers cinq heures pour faire une promenade à cheval.
Vers cinq heures et demie du soir, une grande malle couverte en cuir arriva de chez Phelps pour mistress Bremmil.
C'était une femme qui savait s'habiller. Elle n'avait point passé une semaine à dessiner cette toilette, et à la faire piquer, pincer, retoucher, arranger, rucher, et que sais-je encore, tout cela pour rien.
C'était une toilette magnifique de demi-deuil. Je ne saurais la décrire, mais c'était ce que le journal The Queen appelle une création, une chose qui vous tape tout droit entre les yeux et vous rend tout ébahi.
Elle n'avait pas beaucoup le coeur à ce qu'elle était en train de faire, mais un coup d'oeil donné dans sa psyché lui donna la satisfaction de savoir qu'elle n'avait jamais été mieux en sa vie.
C'était une grande blonde, et quand elle le voulait, elle avait un port superbe.
Après le dîner chez les Longmore, elle se rendit au bal un peu tard, et y rencontra Bremmil, qui donnait le bras à mistress Hauksbee.
Cette vue fit affluer le sang à ses joues et comme les hommes s'empressaient autour d'elle pour l'inviter à danser, elle était vraiment magnifiquement belle. Elle inscrivit un engagement pour toutes les danses, excepté trois, qu'elle laissa en blanc sur son carnet.
Mistress Hauksbee surprit un coup d'oeil qu'elle lui lançait, et elle comprit que c'était la guerre--une véritable guerre entre elles deux.
Elle entrait en lutte handicapée, car elle s'était montrée un peu trop exigeante, pas beaucoup, très peu, mais enfin un peu trop, avec Bremmil, et il commençait à juger cela mauvais.
En outre, il n'avait jamais trouvé sa femme si charmante.
Il la contemplait béatement du seuil des portes, la foudroyait de ses gros yeux quand elle passait devant lui avec ses cavaliers, et plus il la regardait, plus il était pris.
Il ne pouvait se persuader que c'était bien la même femme aux yeux rouges, à la robe d'étoffe noire qui pleurait dans ses oeufs à la coque à déjeuner.
Mistress Hauksbee fit de son mieux pour le piquer au jeu, mais, après deux danses, il traversa le salon pour aller retrouver sa femme et l'inviter.
--Je crains bien que vous ne veniez trop tard, Monsieur Bremmil, lui dit-elle en clignant des yeux.
Alors il la pria de lui accorder une danse, et elle lui fit la grande faveur de lui réserver la cinquième valse.
Ils la dansèrent ensemble, ce qui produisit un petit brouhaha dans la salle.
Bremmil se doutait un peu que sa femme savait danser, mais il n'aurait jamais cru qu'elle dansait ainsi, divinement.
La valse finie, il en demanda une autre--comme une faveur, non comme un droit--et mistress Bremmil lui dit:
--Montrez-moi votre programme, mon cher.
Il le lui tendit, comme un écolier désobéissant livre à un maître les pâtisseries défendues. Il y avait çà et là bon nombre d'H, sans parler d'une H au souper.
Mistress Bremmil ne dit rien, mais elle sourit avec dédain. Elle raya de son crayon les numéros 7 et 9 réservés à des H, et rendit la carte avec son nom écrit au-dessus, un petit nom d'amitié, dont elle et son mari se servaient seuls.
Puis elle le menaça du doigt, et en riant:
--Ah! sot que vous êtes, petit sot! fit-elle.
Mistress Hauksbee entendit cela, et--ainsi qu'elle en convint--elle sentit qu'elle avait le dessous.
Bremmil accepta avec reconnaissance les numéros 7 et 9.
Ils dansèrent le numéro 7 et passèrent le numéro 9 sous une des petites tentes. Ce que dit Bremmil et ce que fit mistress Bremmil ne regarde personne.
Quand l'orchestre attaqua: «Le Roastbeef d'Old England», tous deux sortirent sur la vérandah et Bremmil se mit en quête d'un dandy[3] pour sa femme (c'était avant le règne du rickshaw[4]), pendant qu'elle était au vestiaire.
[3] Pousse-pousse hindou.
[4] La jinrikisha japonaise.
Mistress Hauksbee parut et lui dit:
--Monsieur Bremmil, vous me conduirez à table pour le souper, je pense?
Bremmil rougit et eut l'air tout décontenancé:
--Ah! Hum! fit-il, je rentre à la maison avec ma femme; je crois qu'il y a eu un petit malentendu.
Étant homme, il parlait comme si mistress Hauksbee en était uniquement responsable.
Mistress Bremmil sortit du vestiaire enveloppée d'une sortie de bal en cygne qui formait «nuage» blanc autour de sa tête.
Elle semblait radieuse, et elle en avait bien le droit.
Le couple disparut dans l'obscurité.
Bremmil à cheval serrait de très près le dandy.
Alors mistress Hauksbee, qui avait l'air un peu fanée et vannée à la lumière des lampes, me dit:
--Vous pouvez m'en croire; la femme la plus sotte peut mener un homme intelligent; mais il faut qu'une femme soit bien adroite pour mener un imbécile.
Et sur ce propos, nous allâmes souper.
LANCÉ A L'AVENTURE
Et quelques-uns boudent, pendant que d'autres veulent plonger. (Voyons, tenez ferme! Restez donc tranquille, vous!) Quelques-uns de vous doivent se montrer doux, et d'autres doivent porter des coups. (Là, là! Voyons? qui est-ce qui vous parle de vous tuer?) Quelques-uns,--il y a du déchet dans toute profession,--auront le coeur brisé avant de recevoir la mort et d'être domptés, et se démèneront comme des diables sous la morsure de la corde serrée, et mourront fous de rage muette dans la cour du manège.
(CHOEUR DANS L'ENCLOS-TOOLUNGALA)
Élever un jeune garçon «dans du coton», comme disent les familles, n'est point prudent, si le garçon doit se lancer dans le monde et y jouer des coudes. A moins d'être une exception extrêmement rare, il lui faudra certainement subir bien des crises possibles à éviter, et chose fort probable, endurer d'atroces souffrances simplement par ignorance des proportions réelles des choses.
Laissez un petit chien manger le savon dans la salle de bain ou ronger une botte qui vient d'être cirée. Il continue à en mâcher, à en ronger jusqu'au jour où il s'aperçoit que le cirage et le savon de Windsor d'Old Brown le rendent très malade. De là il conclut que le savon et les bottes ne valent rien pour la santé.
Le vieux chien de la maison lui apprendra bientôt qu'il est imprudent de mordre les oreilles des vieux chiens.
Étant jeune, il garde la mémoire de cet enseignement et, âgé de six mois, il part à travers le monde, en petite bête bien élevée, dont l'appétit est discipliné.
S'il avait été tenu à distance des bottes, du savon et des oreilles des gros chiens, puis parvenu au terme de sa croissance, avec toute sa dentition, s'il se trouvait brusquement en contact avec cette redoutable trinité, jugez s'il serait cruellement malade, et s'il recevrait des rossées.
Appliquez ces principes au système de l'éducation «dans du coton», et voyez ce qui en résulte.
Cela ne sonne pas bien à l'oreille, mais de deux maux c'est le moindre.
Il y avait une fois un petit garçon qui avait été élevé selon le système du «coton»; ce système lui coûta la vie.
Il avait passé toutes ses journées avec sa famille, depuis l'heure de sa naissance jusqu'à celle où il alla à Sandhurst se classer presque en tête de liste. Il avait été admirablement formé par un précepteur particulier dans tous les exercices au moyen desquels on gagne des bons points, et il avait encore le mérite spécial de «n'avoir jamais causé une heure d'inquiétude à sa famille».
Ce qu'il apprit à Sandhurst en dehors de la routine ordinaire ne vaut pas qu'on en parle. Il regarda autour de lui, et trouva, si l'on peut s'exprimer ainsi, très bon goût au savon et au cirage. Il en tâta un peu, et quitta Sandhurst la tête moins haute qu'il n'y était entré. Alors il y eut une pause, et une scène avec sa famille, qui attendait beaucoup de lui. Puis ce fut un an de vie «loin des souillures du monde» dans un bataillon du dépôt de troisième classe, où tous les jeunes étaient des enfants, tous les anciens, de vieilles femmes. Enfin il partit pour l'Inde, où il se vit privé du soutien de ses parents, et n'eut, en temps de difficultés, d'autre personne sur qui il pût compter, que lui-même.
Or l'Inde est, par-dessus tout, le pays où il ne faut pas prendre les choses trop au sérieux, sauf quand il s'agit du soleil de midi.
Un travail exagéré, une énergie trop grande tuent un homme aussi sûrement que les excès du vice ou ceux de la boisson. Quant au flirt, il n'importe guère: tout le monde ne doit-il pas un jour ou l'autre être déplacé; dès lors vous ou elle quitterez la station, et n'y reviendrez jamais.
Le travail bien fait ne tire pas non plus à conséquence, parce qu'on mesure un homme d'après ce qu'il peut faire le plus mal, et que s'il faisait mieux, ce serait en général un autre qui en aurait tout l'avantage. Mal travailler n'importe guère, parce que d'autres font plus mal encore et que l'Inde est plus encombrée d'incapables que tout autre pays.
Les amusements n'ont aucune importance, parce qu'ils recommencent aussitôt après que vous les avez terminés, et que la plupart du temps, s'amuser signifie essayer de gagner l'argent d'autrui.
La maladie n'a aucune importance, parce qu'elle est pain quotidien, et que si vous mourez, un autre prend votre place dans les huit heures qui s'écoulent entre votre mort et votre enterrement.
Rien n'a d'importance que les congés à passer au pays, et les soldes sur le pied d'activité, parce que les uns et les autres sont rares.
C'est le pays de la négligence, le pays Koucha, où tout le monde travaille avec des outils imparfaits. Le parti le plus sage est de ne prendre au sérieux ni personnes, ni choses, et de s'en évader, aussitôt qu'on peut, dans un endroit où l'amusement est un amusement et où il vaille la peine de se faire une réputation.
Mais ce Jeune Garçon,--l'histoire est aussi vieille que les collines,--ainsi expatrié, prit tout au sérieux.
Il était gentil; il fut choyé.
Il prit au sérieux ces gâteries, et se fit bien du mauvais sang pour des femmes qui ne méritaient pas qu'on sellât un poney pour aller leur rendre visite.
Il trouva beaucoup de charme à la libre vie qu'il goûtait dans l'Inde pour la première fois. Elle paraît attrayante dans le commencement, à celui qui juge les choses en officier subalterne,--ne voit que poneys, camarades de jeu, danses, et le reste. Il en tâta comme les petits chiens goûtent au savon: seulement il en goûta sur le tard et alors que sa dentition était complète.
Il n'eut pas l'instinct de l'équilibre, tout comme le petit chien, et ne put comprendre pourquoi il n'était pas traité avec autant d'égards que sous le toit paternel.
Cela heurtait ses sentiments.
Il se prit de querelle avec d'autres garçons, et étant sensible jusqu'à la moelle, il garda rancune de ces querelles, il se piqua au jeu.
Il trouva du plaisir au whist, aux gymkhanas, et aux autres choses de cette sorte, inventées pour se distraire après les heures de travail, mais il les prit aussi au sérieux, tout comme il l'avait fait pour prendre le panache, après boire.
Le whist et les gymkhanas lui firent perdre de l'argent parce que tout cela était nouveau pour lui.
Il prit au sérieux ses pertes, et mit tout autant d'énergie et d'application à une course dont l'enjeu était deux mohurs d'or[5] sur des poneys ekka débutants, aux crinières tressées, que s'il se fût agi du Derby. Cela était dû moitié à l'inexpérience--de même que le petit chien se querelle avec le coin de carpette du foyer--et moitié à l'étourdissement que lui causait le passage d'une vie tranquille, au grand jour et au mouvement d'une vie plus animée. Personne ne lui parla du savon et du cirage, parce que la plupart des hommes tient pour certain qu'un homme d'intelligence moyenne s'en défie suffisamment. Il était vraiment pénible de voir le Jeune Garçon s'en aller par morceaux à chaque heurt, comme un poulain trop tenu en main, qui tombe et se couronne quand il échappe au valet d'écurie.
[5] Roupies.
Cette licence sans frein dans les amusements qui ne valent pas la peine qu'on sorte des rangs pour y goûter, et à plus forte raison qu'on y coure en bousculant tout le monde, dura six mois c'est-à-dire tout le temps de la saison froide.
Alors nous pûmes croire que la chaleur, la conscience d'avoir perdu son argent et estropié ses chevaux calmeraient le Jeune Garçon, et qu'il prendrait de l'aplomb.
C'est ce qui fût arrivé dans quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent. Vous voyez cela se produire dans toutes les stations de l'Inde.
Mais ce cas particulier fut une exception parce que le Jeune Garçon était sensible, et prenait les choses au sérieux, ainsi que j'ai dû déjà le répéter au moins sept fois.
Certes, nous ne saurions dire quelle impression ses excès faisaient sur lui-même. Ils n'avaient rien qui fût de nature à briser le coeur, rien qui dépassât la moyenne.
Il pouvait être financièrement ficelé pour toute sa vie; il pouvait avoir besoin de quelques soins. Un jour de chaleur aurait brûlé le souvenir de ses exploits. Un prêteur aurait pu l'aider à se remettre à flot et à sortir des ennuis d'argent. Mais il dut se placer à un point de vue tout différent, et se croire ruiné sans aucun espoir de relèvement.
Son colonel l'admonesta sévèrement quand le temps froid fut passé.
Cela le rendit plus malheureux que jamais, et pourtant le colonel lui avait «lavé la tête» comme à tout le monde, sans plus.
Ce qui se passa ensuite est un exemple curieux de la façon dont nous tenons les uns aux autres, et sommes rendus responsables des actes d'autrui.
La chose qui fit brutalement entrer la poutre dans l'esprit du Jeune Garçon, ce fut une remarque d'une femme pendant qu'il causait avec elle.
Il ne servirait de rien de la reproduire, car c'était une cruelle petite phrase, décochée avant qu'elle y eût songé, et qui le fit rougir jusqu'à la racine des cheveux.
Il la garda sur le coeur pendant trois jours; puis il demanda deux jours de congé pour aller chasser aux environs d'une résidence de villégiature de l'ingénieur du canal, à environ trente milles de là.
Il obtint son congé, et ce soir-là, au mess, il fut plus bruyant, plus encombrant que jamais. Il dit qu'il allait tirer «le gros gibier» et partit à dix heures et demie dans une ekka[6].
[6] Voiture légère indigène.
La perdrix,--unique gibier qui se rencontrait aux abords de la villégiature en question,--n'était pas du gros gibier, de sorte que tout le monde riait de sa gasconnade.
Le lendemain, un des majors rentra de congé, et apprit que le Jeune Garçon était parti «pour tirer du gros gibier».
Le major s'intéressait quelque peu au Jeune Garçon et avait fait quelques tentatives pour l'enrayer au temps froid. Le major fit les gros yeux, quand il apprit l'expédition, et il se rendit dans les chambres du Jeune Garçon, et y fureta.
Au bout d'un instant, il sortit et me rencontra au moment où je quittais le jeu au mess.
Il n'y avait personne dans le vestibule.
--Le Jeune Garçon est parti à la chasse, me dit-il. Est-ce qu'on peut tuer des tétur[7] avec un revolver et un encrier?
[7] Des perdrix.
--C'est absurde, major, répondis-je, car je voyais ce qu'il avait dans l'esprit.
--Absurde ou non, reprit-il, je vais au canal maintenant, tout de suite. Je me sens inquiet.
Il réfléchit une minute et reprit:
--Savez-vous mentir?
--Vous vous en doutez un peu. C'est mon métier.
--Très bien, conclut le major. Alors vous allez partir avec moi, maintenant... tout de suite, dans une ekka du côté du canal, pour tirer le daim noir. Allez vite endosser votre shikar-kit[8], vite... et revenez avec un fusil.
[8] Costume de chasse.
Le major était un maître homme, et je savais qu'il ne donnait pas d'ordres sans motif.
Aussi j'obéis.
A mon retour je trouvai le major installé dans une ekka, des étuis à fusil et des vivres suspendus dans les filets, tout prêt pour une excursion de chasse.
Il renvoya le conducteur et se chargea de conduire lui-même. Nous cahotâmes, sans nous presser, tant qu'on fut dans la station, mais dès que nous eûmes atteint la route poussiéreuse qui traversait la plaine, il fit voler le poney.
Un animal du pays peut faire n'importe quoi en cas d'urgence. Nous couvrîmes nos trente milles en trois heures, mais la pauvre bête était presque morte.
Une fois, je dis:
--Mais, major, pourquoi cette hâte vertigineuse?
Il répliqua d'un ton calme:
--Le Jeune Garçon est seul, en tête à tête avec lui-même depuis... une, deux... cinq... quatorze heures, maintenant. Je vous le répète, je ne suis pas tranquille.
Cette inquiétude me gagna, et moi aussi je me mis à fouetter le poney.
Quand nous arrivâmes à la maison des champs de l'ingénieur du canal, le major héla le domestique du Jeune Garçon, mais sans obtenir de réponse. Alors nous approchâmes, et nous appelâmes le Jeune Garçon par son nom.
Toujours pas de réponse.
--Oh! il est parti à la chasse, fis-je.
Juste alors, je vis par une des fenêtres une petite lampe de jardin qui brûlait.
Il était quatre heures de l'après-midi.
Tous deux nous nous arrêtâmes court sous la vérandah, retenant notre souffle pour ne pas perdre le moindre bruit, et nous entendîmes dans l'intérieur de la pièce les brr-brr-brr d'une multitude de mouches.
Le major ne dit mot, mais il enleva son casque, et nous entrâmes.
Le Jeune Garçon gisait sur le cadre au milieu de la chambre nue et badigeonnée à la chaux. Le coup de revolver lui avait fracassé la tête. Les étuis des fusils n'étaient pas ouverts, le matériel de campement pas déployé et sur la table se trouvait le buvard du Jeune Garçon, avec des photographies. Il était allé très loin pour mourir, comme un rat empoisonné.
Le major murmura tout doucement:
--Pauvre garçon! pauvre, pauvre diable!
Puis il se détourna du lit:
--J'ai besoin de votre aide dans cette affaire, me dit-il.
Comme je voyais que le Jeune Garçon s'était suicidé, je me doutais fort bien de quelle sorte d'aide il s'agissait, de sorte que je m'installai devant la table, allumai un cigare, et me mis à fouiller dans le buvard, pendant que le major regardait par-dessus mon épaule et répétait à part lui:
--Nous sommes arrivés trop tard... comme un rat dans un trou... Pauvre diable! pauvre diable!
Le Jeune Garçon avait dû passer la moitié de la nuit à écrire à sa famille, à son colonel, à une jeune fille de son pays, et aussitôt qu'il avait fini d'écrire, il s'était fait sauter la cervelle, car il était mort depuis longtemps quand nous étions arrivés.
Je lus tout ce qu'il avait écrit, et à mesure que j'avais fini une feuille, je la faisais passer au major.
Nous vîmes, d'après son récit, combien il avait pris au sérieux toutes sortes de choses. Il y était question d'«un déshonneur qu'il n'était pas capable de supporter», «d'une honte ineffaçable, d'une folie criminelle», «d'une vie gaspillée», etc.
Puis c'étaient des choses particulières qu'il disait à son père, à sa mère; ça n'en finissait pas; c'est trop sacré pour qu'on l'imprime.
La lettre à la jeune fille de son pays était le morceau le plus touchant.
En la lisant, j'eus la gorge serrée. Le major ne fit nul effort pour rester les yeux secs.
Cela m'inspira du respect pour lui.
Il lut, il se balança de côté et d'autre, il pleura comme une femme, simplement, sans chercher à s'en cacher.
Les lettres étaient bien terribles, bien désespérées, bien touchantes. Nous oubliâmes toutes les sottises du Jeune Garçon, et nous ne pensâmes plus qu'à la pauvre chose qui gisait sur le cadre et aux feuilles couvertes d'écriture que nous avions dans les mains. Il était absolument impossible de laisser des lettres comme celles-là arriver à leur adresse. Elles auraient brisé le coeur de son père, et auraient tué sa mère en tuant la foi qu'elle avait en son fils.
Enfin, le major sécha ses yeux, toujours franchement, et dit:
--Voilà des choses bien commodes à jeter à la tête d'une famille anglaise! Qu'allons-nous faire?
Sachant pourquoi le major m'avait emmené, je répondis:
--Le Jeune Garçon est mort du choléra. Nous étions ici à ses derniers moments. Nous ne nous en tirerons pas par des demi-mesures... Allons-y.
Alors commença une des scènes les plus terriblement comiques auxquelles il me soit arrivé de prendre part.
Il s'agissait de fabriquer un gros mensonge par écrit, confirmé par des preuves, pour consoler les parents que le Jeune Garçon avait au pays.
Je commençai par rédiger un brouillon, où le major semait çà et là des indications, tout en rassemblant les pages écrites par le Jeune Garçon et les brûlant dans l'âtre.
Ce fut par une soirée chaude et tranquille que nous nous mîmes à l'oeuvre, et la lampe brûlait très mal.
En y mettant le temps, je bâtis un canevas satisfaisant, où je déclarais que le Jeune Garçon était un modèle de toutes les vertus, chéri du régiment, et promettant à tous les points de vue de faire brillamment son chemin, et ainsi de suite; et je disais comme quoi nous l'avions soigné pendant sa maladie--ce n'était pas l'heure des petits mensonges, vous comprenez,--et comme quoi il était mort sans souffrance.
J'avais la gorge serrée pendant que j'écrivais ces choses-là, et que je pensais aux pauvres parents qui les liraient. Puis je me mis à rire de l'allure grotesque que prenait l'affaire... et le major dit que nous avions besoin de boire quelque chose.
Je n'ose dire la quantité de whiskey que nous bûmes, avant que la lettre fût finie. Ce whiskey ne nous produisit pas le moindre effet. Puis nous prîmes la montre, le médaillon et les bagues du Jeune Garçon.
Enfin le major dit:
--Il faut que nous envoyions une mèche de cheveux. C'est une chose à laquelle tient une femme.
Mais il nous fut impossible de couper une mèche de cheveux qui pût être envoyée. Le Jeune Garçon avait les cheveux noirs: heureusement le major les avait noirs, lui aussi. Je coupai avec un canif une mèche des cheveux du major au-dessus de la tempe, et je la mis dans le paquet que nous fîmes.
Les éclats de rire et la sensation d'étranglement me reprirent, et je fus forcé de m'arrêter. Le major n'était guère plus maître de lui-même, et nous savions qu'il nous restait la partie la plus terrible de la besogne.
Nous mîmes sous enveloppe le paquet: photographies, médaillon, anneau et boucle de cheveux, et nous cachetâmes avec la cire à cacheter et le cachet du Jeune Garçon.
Alors le major dit:
--Grand Dieu, allons dehors--hors de cette chambre--et réfléchissons.
Nous sortîmes, pour nous promener une heure sur les bords du canal, manger et boire ce que nous avions apporté, jusqu'à ce que la lune se levât.
Je sais maintenant au juste quelles sont les sensations d'un assassin.
Finalement, avec un grand effort nous parvînmes à rentrer dans la chambre où se trouvait l'autre chose avec la lampe, et nous nous mîmes à la besogne qui nous restait à accomplir.
Je ne veux rien écrire à ce sujet: ce fut trop horrible.
Nous brûlâmes la literie et jetâmes les cendres dans le canal, nous enlevâmes les nattes de la pièce pour les traiter de la même façon.
Je me rendis à un village et j'empruntai deux grandes pioches,--car je ne voulais pas recourir à l'aide des paysans,--tandis que le major se chargeait... du reste.
Il nous fallut quatre heures de travail acharné pour creuser la fosse.
Tout en travaillant, nous discutâmes sur le point de savoir si nous ferions bien de dire tout ce qui nous restait de l'office des morts dans la mémoire. Nous arrangeâmes la chose en récitant l'Oraison dominicale et y ajoutant une prière personnelle qui n'avait rien de rituel pour le repos de l'âme du Jeune Garçon.
Ensuite nous comblâmes la fosse, et nous allâmes sous la vérandah, pas dans la maison, nous livrer au sommeil.
Nous étions à demi morts de fatigue.
Quand nous nous réveillâmes, le major dit gravement:
--Nous ne pouvons pas nous en retourner avant demain. Il faut que nous lui laissions le temps de mourir. Il est mort ce matin, de très bonne heure, souvenez-vous-en. Cela aura l'air plus naturel.
Donc le major était resté éveillé toute la nuit, à réfléchir.
Il dit:
--Pourquoi n'avons-nous pas rapporté le corps aux cantonnements?
Le major réfléchit une minute.
--C'est parce que les paysans auront pris la fuite, dès qu'ils ont entendu parler de choléra. En outre l'ekka nous a lâchés.
Cela, c'était littéralement vrai. Nous avions entièrement oublié le poney de l'ekka, et il était retourné à son écurie.
Nous passâmes donc seuls cette longue journée de chaleur étouffante dans la maison de repos du canal, à examiner et retoucher notre histoire de la mort du Jeune Garçon, pour en voir les points faibles.
Un indigène parut dans l'après-midi, mais nous dîmes qu'un Sahib était mort du choléra, et il se sauva.
Quand vint l'obscurité, le major me raconta toutes ses craintes au sujet du Jeune Garçon, puis des histoires de suicides accomplis ou près de l'être, à faire dresser les cheveux.
Il dit qu'il était jadis descendu, tout comme le Jeune Garçon, dans cette vallée de l'ombre, quand il était jeune et arrivé depuis peu en ce pays, qu'il comprenait bien comment les idées s'étaient livré bataille dans la tête bouleversée du Jeune Garçon. Il dit aussi comment les néophytes, dans leurs moments de repentir, croient leurs péchés bien plus graves, bien plus difficiles à effacer qu'ils ne le sont en réalité.
Nous causâmes pendant toute la soirée, et nous répétâmes l'histoire de la mort du Jeune Garçon.
Dès que la lune fut levée, et que le Jeune Garçon fut enseveli conformément à notre version, nous nous mîmes en route à travers champs pour regagner la station.
Nous marchâmes de huit heures du soir à six heures du matin, mais bien que nous fussions rompus de fatigue, nous ne manquâmes pas de nous rendre dans le logement du Jeune Garçon et de remettre dans l'étui le revolver, avec le nombre réglementaire de cartouches. Et nous replaçâmes aussi sur la table sa papeterie portative.
Nous allâmes trouver le colonel pour lui annoncer ce décès, éprouvant de plus en plus les sensations des assassins. Puis, nous allâmes nous coucher, et nous dormîmes pendant tout un tour de cadran, car nous étions réellement à bout de force.
Le conte trouva créance aussi longtemps qu'il le fallait, car quinze jours plus tard tout le monde avait oublié le Jeune Garçon et ce qui le concernait.
Néanmoins, il se trouva bien des gens qui eurent le temps de dire que le major s'était scandaleusement conduit en ne rapportant pas le corps pour des funérailles régimentaires.
Dans tout cela, ce qu'il y eut de plus triste, ce fut la lettre que la mère du Jeune Garçon nous écrivit au major et à moi, avec de grandes taches, qui avaient délayé l'encre, semées sur le papier. Elle nous écrivait les choses les plus reconnaissantes possibles au sujet de notre grande bonté, et de l'obligation qu'elle nous aurait toute sa vie.
Toutes choses considérées, elle nous devait bien quelque chose, mais non point au sens où elle l'entendait.
LE SAÏS DE MISS YOUGHAL
Quand homme et femme s'entendent, que peut faire le Kazi?
(PROVERBE MAHOMÉTAN)
Certaines gens disent qu'il n'y a pas de roman dans l'Inde.
Ces gens-là se trompent.
Nos existences contiennent du roman autant qu'il nous en faut. Parfois davantage.
Strickland faisait partie du corps de police, et personne ne le comprenait. Aussi disait-on que c'était une étrange sorte d'homme et s'écartait-on de lui.
Strickland ne pouvait se prendre de cela qu'à lui-même.
Il professait cette théorie extraordinaire que dans l'Inde un policeman doit en savoir sur les indigènes autant qu'en savent ceux-ci. Or, dans toute l'étendue de l'Inde supérieure, il n'y a qu'un homme qui puisse à son gré se faire prendre pour un Hindou ou un Mahométan, pour un chamar ou un fakir. Il est un objet de crainte et de respect pour les indigènes depuis le Ghor Kathri jusqu'au Jamma Musjid. Il passe pour posséder le pouvoir de se rendre invisible, et de faire exécuter ses ordres par un grand nombre de diables. Mais cela lui a-t-il valu quelque faveur du gouvernement? Pas le moins du monde. Il n'a jamais obtenu le poste de Simla, et son nom est presque inconnu des Européens.
Strickland eut la sottise de prendre cet homme pour modèle. Se conformant à son absurde théorie, il pataugea dans des endroits peu parfumés où nul homme qui se respecte ne songerait à porter ses explorations, et tout cela en pleine fripouille indigène. Il se fit à lui-même une éducation qui prit sept ans, et il n'en fut pas plus apprécié pour cela.
Il partait continuellement en fantee au milieu des indigènes, ce qui naturellement n'inspire aucune confiance à un homme qui a son bon sens.
Il fut bientôt initié au Sat Bhai, à Allahabad, où il était en congé. Il apprit le chant du lézard des Sansis, ainsi que la danse du Hálli-Hukk, qui est un cancan religieux de l'espèce la plus étonnante. Quand un homme a appris à danser le Hálli-Hukk, et qu'il sait comment, quand, et en quel endroit cela se danse, il sait quelque chose dont il a le droit d'être fier. Il a pénétré le caractère hindou plus avant que la peau.
Mais Strickland n'est point fier, bien qu'une fois, à Jagadhri, il ait aidé à peindre le taureau de la mort, chose qu'un Anglais n'oserait jamais regarder. Il a appris à fond l'argot des voleurs et des chángars. Il a pris à lui seul un voleur de chevaux d'Eusufzai près d'Attock. Il s'est tenu debout sous la chaire d'une mosquée de la frontière, et a présidé à l'office comme l'eût fait un mollah sunnite.
Son tour de force le plus extraordinaire, ce fut de passer onze jours chez un fakir, dans les jardins de Baba-Atal, à Amritsar, et d'y réunir les fils qui devaient conduire à découvrir l'assassin dans la grande affaire de Nasiban. Mais on se dit, non sans raison: «Pourquoi donc Strickland ne reste-t-il pas dans son bureau, à rédiger son journal, à faire des recrues, et ne se tient-il pas tranquille au lieu de démontrer l'incapacité de ses supérieurs?» Aussi l'affaire du meurtre de Nasiban ne lui valut-elle point une bonne note au département?
Mais après sa première crise de rage, il en revint à sa manie naturelle de mettre le nez dans la manière de vivre des indigènes.
Disons en passant, que quand un homme prend goût à cet amusement, cela lui reste pour toute sa vie. C'est la chose la plus attrayante du monde, sans même excepter l'amour.
De même que les autres hommes demandaient dix jours de congé qu'ils passent sur les collines, Strickland demandait une permission pour ce qu'il appelait un shikar (une chasse). Il revêtait le déguisement qui lui semblait approprié à la circonstance, s'enfonçait dans la multitude des peaux brunes, et y disparaissait quelque temps.
C'était un homme encore jeune, d'allure tranquille, de teint foncé, maigre, avec des yeux noirs, un très agréable compagnon quand il ne pensait point à autre chose. C'était un régal que d'entendre Strickland parler de la civilisation des indigènes telle qu'il l'avait vue.
Les indigènes haïssaient Strickland, mais ils avaient peur de lui.
Il en savait trop long.
Quand les Youghal arrivèrent à la station, Strickland,--avec l'extrême gravité qu'il mettait en toutes choses--devint amoureux de miss Youghal, et elle s'éprit de lui, au bout de quelque temps, parce qu'il demeurait pour elle une énigme.
Alors Strickland fit sa demande aux parents, mais mistress Youghal répondit qu'elle n'entendait point marier sa fille dans l'administration la plus mal payée de l'empire. Le vieux Youghal ajouta en propres termes que les façons de Strickland ne lui inspiraient aucune confiance et qu'il lui serait bien obligé de ne plus parler ni écrire à sa fille.
--Très bien! dit Strickland, car il n'entendait point faire de son amour un lourd fardeau.
Il eut un long entretien avec miss Youghal.
Après quoi il n'ouvrit plus la bouche à ce sujet.
En avril, les Youghal se rendaient à Simla.
En juillet, Strickland se fit donner un congé de trois mois pour «affaires personnelles urgentes». Il ferma sa maison, bien que pas un indigène ne se fût pour rien au monde hasardé à porter la main sur ce qui appartenait à «Sahib Estrekin» et alla voir un de ses amis, un vieux teinturier à Tarn Taran.
Là on perdit toute trace de lui, jusqu'au jour où un saïs, me rencontrant sur la diligence de Simla, me remit l'extraordinaire billet que voici.
«Mon cher vieux,
«Veuillez remettre au porteur une boîte de cigares, de préférence des Supérieurs numéro 1. C'est au Club qu'on a les plus frais. Je les paierai dès que je reparaîtrai, mais pour le moment je suis en dehors de la société.
«Bien à vous. E. STRICKLAND.»
J'en commandai deux boîtes, que je remis au saïs avec mes compliments.
Ce saïs là, c'était Strickland, et il était au service du vieux Youghal, qui avait fait de lui le palefrenier du cheval arabe de miss Youghal. Le pauvre garçon souffrait d'être privé de la fumée anglaise, et savait que, quoi qu'il arrivât, je ne laisserais pas échapper un mot, jusqu'au dénouement de l'affaire.
Un peu plus tard, miss Youghal, qui était enthousiaste de ses domestiques, se mit à parler dans toutes les maisons où elle allait de son saïs modèle--l'homme qui trouvait tous les matins le temps de se lever de bonne heure pour cueillir des fleurs à mettre sur la table au déjeuner, et qui cirait--au sens littéral--les sabots de son cheval comme l'eût fait un cocher anglais.
Le factotum de l'arabe de miss Youghal était une merveille, un charme. Dulloo,--c'est-à-dire Strickland, trouvait sa récompense dans les jolies choses que lui disait miss Youghal lorsqu'elle allait se promener à cheval. Ses parents étaient enchantés de voir qu'elle avait renoncé à son sot caprice pour le jeune Strickland. Ils disaient qu'elle était une bonne fille.
Strickland proclame que les deux mois qu'il passa dans la domesticité furent la plus sévère discipline mentale qu'il eût jamais reçue.
Sans compter ce petit détail que la femme d'un saïs de ses collègues fut férue d'amour pour lui, et tenta de l'empoisonner avec de l'arsenic parce qu'il ne voulait rien savoir d'elle, il lui fallut s'exercer à garder son calme lorsque miss Youghal allait faire une excursion à cheval en compagnie d'un homme qui cherchait à lui faire la cour, et qu'il était forcé de trotter derrière, portant la couverture et ne perdant pas un mot.
Il lui fallait encore garder son sang-froid quand il était interpellé en argot sous le porche du «Benmore» par un policeman, et particulièrement quand il était injurié par un Naik qu'il avait recruté au village d'Isser Jang, ou chose pire encore quand un jeune subalterne le qualifiait de cochon pour ne s'être pas assez hâté de lui faire place.
Mais ce genre de vie avait ses compensations. Il lui permettait d'étudier à fond les moeurs et les voleries des saïs; et il y en avait assez, disait-il, pour faire condamner la moitié de la population chamar du Punjab, s'il avait été de service. Il devint un des gros joueurs au jeu des osselets, auquel s'adonnent tous les jhampánis[9] et un grand nombre de saïs pendant qu'ils attendent, les soirs, à la porte de la maison du gouvernement ou du théâtre de la Gaîté. Il apprit à fumer du tabac composé aux trois quarts de bouse de vache, et il profita de l'expérience du Jemadar grisonnant qui était le doyen des saïs du gouvernement, et dont les paroles ont du prix.
[9] Porteurs de palanquin.
Il vit bien des choses qui l'amusèrent, et il déclare, sur l'honneur, que nul ne saurait avoir une idée exacte de ce que c'est que Simla, s'il ne l'a point regardée du même point de vue que les saïs. Il dit aussi que s'il se décidait à écrire tout ce qu'il a vu, il y a bien des endroits où on lui casserait la tête.
La description que fait Strickland de ses souffrances pendant les nuits humides, pendant qu'il entendait la musique et voyait les lumières au «Benmore», que les pieds lui démangeaient de l'envie de valser, et qu'il avait la tête emmitouflée d'une couverture de cheval, est assez amusante.
Un jour ou l'autre, Strickland écrira un petit livre sur ses aventures. Ce livre vaudra la peine d'être acheté, et même celle d'être supprimé.
Ainsi donc, il servit fidèlement, comme Jacob servit pour Rachel, et son congé touchait à son terme quand l'explosion eut lieu.
Il avait réellement fait de son mieux pour garder son sang-froid en entendant les flirtations dont j'ai parlé, mais à la fin il éclata.
Un vieux général très distingué emmena miss Youghal faire une promenade à cheval et commença cette sorte de flirtation genre: «Vous n'êtes qu'une gamine» qu'il est si difficile à une femme d'esquiver avec quelque adresse, et qu'il est si exaspérant d'entendre.
Miss Youghal tremblait de peur aux propos qu'il lui tenait à la portée de l'oreille de son saïs.
Dulloo-Strickland supporta cela aussi longtemps qu'il put. Alors il empoigna la bride du cheval du général, et s'exprimant le plus aisément du monde en anglais, il l'invita à vider la place, sinon il le jetait par-dessus le fossé.
L'instant d'après, miss Youghal pleurait, et Strickland vit qu'il avait compromis sans remède son entreprise et que tout était fini.
Le général eut presque une crise, quand miss Youghal lui raconta en entrecoupant son récit de sanglots l'histoire du déguisement et de ses fiançailles en dépit de ses parents.
Strickland pesta, et furieusement, contre lui-même, et plus encore contre le général pour lui avoir forcé la main. Il ne disait mot, mais il tirait sur la bride du cheval et se préparait à lui administrer une raclée pour se donner une force de satisfaction.
Mais quand le général eut parfaitement compris de quoi il s'agissait, quand il sut qui était Strickland, il pouffa à perdre haleine, se tordant sur sa selle, et il riait tellement qu'il fut sur le point d'en tomber. Strickland, disait-il, méritait la croix de Victoria, rien que pour avoir porté la couverture comme saïs.
Tantôt il s'adressa et à lui-même des gros mots, et disait qu'il méritait certainement une raclée, mais qu'il était trop vieux pour la recevoir de Strickland. Tantôt il faisait à miss Youghal des compliments sur son amoureux.
Le côté scandaleux de l'affaire ne lui apparut pas, car c'était un bon vieux fort gentil, et il avait un faible pour les flirts.
Puis il repartit d'un éclat de rire, et déclara que le père Youghal était un sot.
Strickland lâcha la bride au cheval, et insinua au général qu'il ferait mieux de lui venir en aide, puisqu'il prenait la chose ainsi. Strickland connaissait le faible de Youghal pour les gens qui ont des titres, et qui accumulent beaucoup d'abréviations honorifiques à la suite de leur nom, et qui occupent de hautes situations officielles.
--Ceci ressemble assez à un lever de rideau, dit le général, mais n'importe, je m'en mêlerai pour vous faire un succès, ne fût-ce que pour échapper à la terrible rossée que j'ai méritée. Retournez à la maison, monsieur le policeman-saïs, habillez-vous convenablement, et je prendrai d'assaut Youghal. Miss Youghal, puis-je vous demander de rentrer au petit trot, et d'attendre?
Environ sept minutes plus tard, il y avait au Club, un énorme tohu-bohu.
Un saïs, avec sa couverture, et sa corde autour de la tête demandait à tous ceux qu'il connaissait:
--Au nom du ciel, prêtez-moi des habits convenables.
Comme on ne le reconnaissait pas, il y eut quelques scènes d'un genre tout nouveau, avant que Strickland pût obtenir un bain chaud, avec de la soude, une chemise de l'un, un pantalon d'un autre, et ainsi de suite.
Il partit au galop, emportant sur soi la moitié de la garde-robe du Club, monté sur un poney qui lui était absolument inconnu, pour se rendre chez le vieux Youghal.
Le général, dans son uniforme rouge de drap fin, l'y avait précédé.
Qu'avait dit le général à Youghal, Strickland ne le sut jamais, mais Youghal reçut Strickland avec une civilité modérée, et mistress Youghal, touchée du dévouement qu'avait montré le faux Dulloo, fut extrêmement bonne.
Le général rayonnait et se frottait les mains.
Miss Youghal entra, et avant même que le père Youghal sût bien où il était, le consentement leur avait été arraché et Strickland se mettait en route pour le bureau du télégraphe, accompagné de miss Youghal, pour se faire expédier ses effets.
Le dernier de ses ennuis, ce fut quand un homme qui lui était inconnu l'aborda vivement sur le Mail, et lui réclama un poney volé.
C'est ainsi que Strickland et miss Youghal finirent par se marier, à la condition formelle que Strickland renoncerait à son ancien système, et s'en tiendrait à la routine, qui rapporte plus d'argent et vous fait plus vite envoyer à Simla.
Strickland était trop épris de sa femme pour enfreindre son voeu, mais ce fut pour lui par la suite une pénible épreuve, car les rues et les bazars, et les paroles qui s'y échangeaient, étaient pleins d'indications pour Strickland, tout cela l'invitait à faire une fugue, à reprendre ses pérégrinations et ses découvertes.
Un de ces jours, je vous apprendrai comment il manqua à sa promesse pour tirer un ami d'embarras. Mais il y a longtemps de cela, et maintenant il est presque entièrement perdu pour ce qu'il appelait la chasse. Il a oublié l'argot, la langue des mendiants, les marques, les signaux, la direction des courants de fond, qu'un homme doit réapprendre sans cesse, s'il veut demeurer un maître.
Mais il remplit ses feuilles statistiques en parfait administrateur.
UNIE A UN INCROYANT
Je meurs pour vous, et vous mourez pour un autre.
(PROVERBE DU PUNJAB)
Quand la locomotive de Gravesend s'éloigna du steamer de la Peninsular and Oriental pour remorquer le train à la ville, elle emporta bien des gens en pleurs. Mais aucune de ces personnes ne pleurait plus abondamment, plus sincèrement que miss Agnès Laiter.
Elle avait bien de quoi pleurer, car le seul homme qu'elle aimât au monde,--le seul qu'elle pût jamais aimer, à ce qu'elle disait--partait pour l'Inde, et comme chacun sait, l'Inde est partagée par parties égales entre la jungle, les tigres, les cobras, le choléra et les cipayes.
Phil Garron, appuyé au bastingage du flanc du steamer, sous la pluie, se sentait aussi fort malheureux, mais il ne pleurait point.
On l'envoyait s'occuper de «thé». Qu'était-ce que ce thé? Il n'en avait pas la moindre idée, mais il s'imaginait qu'il aurait à monter un cheval fringant pour parcourir des collines couvertes d'arbrisseaux à thé, qu'il toucherait pour cela une solde magnifique, et il savait très bon gré à son oncle de lui avoir procuré cette niche.
Il avait sincèrement l'intention de réformer ses habitudes de laisser-aller et de gaspillage. Il mettrait tous les ans de côté une grande partie de son superbe traitement, et au bout d'un temps très court, il reviendrait épouser Agnès Laiter.
Phil Garron était resté trois ans à flâner autour de son amie.
Comme il n'avait rien à faire, il ne manqua pas de devenir amoureux.
Il était fort gentil, mais il manquait de fermeté dans ses vues, dans ses opinions, dans ses principes, et bien qu'il n'allât jamais jusqu'à faire vraiment du mal, ses amis furent très contents quand il leur dit adieu et qu'il partit pour cette mystérieuse affaire de thé, dans les environs de Darjeeling. Ils dirent: «Que Dieu vous bénisse, mon cher garçon, et qu'on ne vous revoie jamais!»
Tout au moins c'est là ce qu'on fit entendre à Phil.
Au moment du départ, il avait en tête un grand projet pour prouver qu'il valait plusieurs centaines de fois plus qu'on ne l'évaluait: il travaillerait comme un cheval, et il épouserait Agnès Laiter.
Outre sa bonne tournure, il avait maintes autres qualités.
Son seul défaut, c'était d'être faible. Oui il l'était, si peu que ce fût.
En fait d'économie, il n'en savait pas plus que le Morning Sun, et cependant vous n'auriez pu mettre le doigt sur un article et dire: «En cette occasion, Phil Garron a fait preuve d'extravagance et d'étourderie.» Et vous n'auriez point trouvé en son caractère un seul vice bien défini, mais il était incomplet, et se laissait pétrir comme du mastic.
Agnès Laiter retourna, les yeux rouges, à ses devoirs d'intérieur,--la famille désapprouvait cet engagement,--pendant que Phil faisait voile pour Darjeeling, «port situé sur l'Océan du Bengale» ainsi que sa mère se plaisait à le dire à ses amis.
Il était fort bien vu à bord, il lia beaucoup de relations, ne fit qu'une note de boissons assez modérée, et envoya de chaque port de relâche d'énormes lettres à Agnès Laiter.
Puis il se mit à l'oeuvre sur la plantation, située quelque part entre Darjeeling et Kangra.
Bien que le salaire et le cheval ne fussent pas tout à fait ce qu'il avait rêvé, il réussit fort passablement, et s'accorda beaucoup plus d'éloges qu'il n'en méritait pour sa persévérance.
Avec le temps, à mesure qu'il se faisait à son collier et que la tâche prenait un contour plus précis à ses yeux, la figure d'Agnès Laiter s'effaçait de son esprit, et n'y reparaissait que quand il était de loisir, c'est-à-dire rarement. Il oubliait tout ce qui concernait la jeune fille pendant une quinzaine, puis le souvenir revenant tout à coup, il sursautait comme un écolier qui n'a pas songé à apprendre sa leçon.
Elle n'oubliait point Phil, car elle était de cette sorte de femmes qui n'oublient jamais.
Seulement, un autre,--un jeune homme qui eût été un bien meilleur parti,--se présenta à mistress Laiter.
La probabilité d'un mariage avec Phil était aussi lointaine que jamais. Les lettres qu'il écrivait étaient si peu encourageantes. Puis il y eut de la part de la famille une certaine pression sur la jeune fille! Le jeune homme était d'ailleurs un parti réellement avantageux au point de vue de la fortune.
Bref Agnès l'épousa et écrivit à Phil dans les régions sauvages de Darjeeling une lettre orageuse comme un cyclone, où elle lui disait que pendant tout le reste de sa vie, elle n'aurait plus un instant de bonheur.
Et la prophétie se réalisa.
Phil reçut cette lettre et se regarda comme injustement traité.
Cela se passait deux ans après son départ; mais à force de concentrer sa pensée sur Agnès Laiter, de regarder sa photographie, de se passer une main caressante sur le dos comme pour se féliciter d'être un des amants les plus constants qu'il y ait dans l'histoire, de se monter petit à petit la tête, il finit réellement par s'imaginer qu'il avait été traité indignement.
Il se mit à composer une lettre d'adieu, une de ces épîtres pathétiques dans le genre «Monde qui ne finira point. Ainsi soit-il», où il déclarait qu'il serait fidèle jusque dans l'éternité, que toutes les femmes se ressemblaient, à peu de chose près, qu'il cacherait son coeur brisé, etc... mais que si dans la suite, etc... il pouvait supporter cette attente, etc... affections restées fidèles au même objet, etc... elle reviendrait à son premier amour, etc., tout cela en huit pages d'écriture serrée.
A un point de vue artistique, c'était un travail agréable à voir.
Un Philistin ordinaire cependant--au fait de ce qu'éprouvait réellement Phil, et non point de ce qu'il croyait éprouver à mesure qu'il écrivait,--eût déclaré que c'était là l'élucubration plate, égoïste, d'un être parfaitement plat, égoïste et faible. Mais un tel verdict eût été injuste.
Phil affranchit sa lettre et éprouva, pendant au moins deux jours et demi, tout ce qu'il avait décrit.
Ce fut la dernière lueur avant l'extinction totale de la lumière.
Cette lettre rendit Agnès Laiter très malheureuse. Elle pleura, elle l'enferma dans son bureau pour ne plus la voir, et elle devint mistress N'importe qui pour complaire à sa famille.
N'est-ce pas le premier devoir de toute jeune fille chrétienne?
Phil reprit sa besogne.
Il ne songeait plus à sa lettre que comme un artiste songe à une esquisse finement parachevée.
Ses habitudes n'étaient point mauvaises, mais elles n'étaient pas absolument bonnes jusqu'au jour où elles le mirent en présence de Dunmaya, fille d'un Radjpoute qui avait été subadar-major dans notre armée indigène.
La demoiselle avait un filet de sang des collines dans les veines, et de même que les filles des collines, elle n'était point purdah-nashin[10].
[10] Femme vivant derrière le rideau.
Où fut-elle aperçue pour la première fois par Phil? Comment entendit-il parler d'elle? Cela n'a pas d'importance.
C'était une bonne et belle fille, et fort intelligente, très rouée en son genre, bien que, naturellement, ce genre fût un peu rude.
Il faut se rappeler que Phil vivait très confortablement, ne se refusait aucun luxe, ne mettait pas même un anna de côté, et que très content de lui et de ses bonnes intentions, il perdait l'une après l'autre ses relations en Angleterre en négligeant de leur écrire, et commençait à regarder de plus en plus l'Inde comme son pays.
Certaines gens déchoient de cette façon et ne sont plus bons à rien.
Le climat de sa résidence était sain, et il se demandait s'il avait réellement un motif quelconque pour retourner au pays.
Il fit ce qu'avaient fait avant lui beaucoup de planteurs. Il se décida à prendre femme parmi les filles des collines et à s'installer définitivement. Il avait alors vingt-sept ans, une longue vie à parcourir, mais pas assez d'élan pour fournir cette carrière.
Ainsi donc il épousa Dunmaya selon les rites de l'Église anglaise.
Quelques camarades, des planteurs comme lui, déclarèrent qu'il faisait une sottise; d'autres trouvèrent qu'il avait raison.
Dunmaya était une fille profondément honnête, et malgré tout le respect qu'elle éprouvait pour son mari anglais, elle ne se faisait pas d'illusion sur les côtés faibles de ce mari. Elle le menait avec douceur, et en moins d'un an elle représentait, par une imitation assez bien réussie, une dame anglaise comme toilette et comme ensemble. Il est curieux de voir qu'un homme des collines reste homme des collines, même après toute une vie employée à se transformer, tandis qu'une fille des collines arrive en six mois à attraper les caractères essentiels de ses soeurs anglaises.
Il y avait autrefois une femme coolie... Mais c'est une autre histoire.
Dunmaya s'habillait généralement en noir et jaune, ce qui lui allait bien.
Et pendant tout ce temps, la lettre restait dans le tiroir d'Agnès.
De temps à autre, elle songeait au pauvre Phil, qui s'escrimait de son mieux, de toute sa résolution, parmi les cobras et les tigres de Darjeeling, et travaillait tant qu'il pouvait, dans l'espoir qu'un jour elle lui reviendrait.
Le mari, qu'elle avait, valait dix hommes comme Phil, à cela près qu'il avait un rhumatisme du coeur.
Trois ans après son mariage, après avoir essayé de Nice et de l'Algérie pour sa maladie, il s'embarqua pour Bombay et il y mourut, ce qui rendit la liberté à Agnès.
Comme elle était dévote, elle considéra cette mort et l'endroit où elle avait eu lieu comme une preuve que la Providence était personnellement intervenue, et quand elle se fut remise de l'émotion, elle se reprit, elle relut les lettres de Phil, avec les etc., etc., les gros traits, les petits traits. Elle les baisa maintes fois.
A Bombay personne ne la connaissait. Elle avait hérité de son mari une fortune considérable, et Phil était tout près d'elle. Certes, c'était mal, c'était inconvenant, mais elle résolut, comme le font les héroïnes de romans, d'aller retrouver son amant de jadis, de lui offrir sa main et son or, et de passer le reste de sa vie avec lui dans quelque endroit inaccessibles aux âmes incapables de la comprendre.
Elle passa deux mois seule à l'hôtel Watson, pour parfaire son projet: c'était là un joli tableau.
Puis elle se mit à la recherche de Phil Garron, aide dans une plantation de thé dont le nom était encore plus impossible à prononcer qu'il n'est habituel.
· · ·
Elle le découvrit. Elle avait employé un mois à cette recherche, car la plantation n'était pas du tout dans le district de Darjeeling, mais plutôt aux environs de Kangra.
Phil était très peu changé, et Dunmaya se montra fort aimable pour elle. Mais ce qu'il y a de particulièrement affreux, de honteux dans toute cette affaire, c'est que Phil, tout indigne qu'il soit qu'on pense à lui deux fois, était et est encore aimé de Dunmaya, et plus qu'aimé d'Agnès, dont il semble avoir gâté toute l'existence.
Chose pire encore, Dunmaya arrive à faire de lui quelqu'un de présentable, et grâce aux soins qu'il reçoit d'elle, il échappera à la perdition finale.
Ce qui est une injustice manifeste.
AURORE TROMPEUSE
Dieu sait ce qu'apportera le flot de la marée. La terre est fourbue et défaillante, dans l'attente, dans l'insomnie et les yeux ouverts, et nous qui avons été tirés de la terre, nous vibrons à l'unisson de notre mère souffrante.
(DANS NOTRE PRISON)
Aucun homme ne saura jamais ce qu'il y a de vrai dans cette histoire.
Des femmes peuvent sans doute se la chuchoter mutuellement après une danse, quand elles s'arrangent les cheveux pour la nuit et qu'elles comparent les listes de leurs victimes.
Naturellement, un homme n'assiste pas à cette cérémonie.
Il faut donc conter la chose extérieurement,--sans y voir clair,--tout de travers.
Ne faites jamais à une femme l'éloge de sa soeur, avec l'espoir que vos compliments arriveront à la destination que vous vous proposez, et dans celui de planter des jalons pour vous-même.
Une soeur est avant tout, femme. Elle n'est soeur qu'ensuite, et vous reconnaîtrez que vous vous nuisez à vous-même.
Saumarez savait cela quand il se décida à demander sa main à l'aînée des misses Copleigh.
Saumarez était un homme singulier. Il n'avait guère de mérites visibles pour les hommes, quoiqu'il fût très bien vu des femmes et qu'il eût de la prétention assez pour en fournir à un conseil de vice-roi, tout en en gardant un peu pour le commandant en chef de l'état-major.
C'était un civil.
Beaucoup de femmes s'intéressaient à Saumarez, peut-être parce qu'il était rude dans ses façons avec elles.
Si vous heurtez les naseaux d'un poney, dès le premier moment où vous faites sa connaissance, il peut se faire qu'il ne vous prenne pas en affection, mais il est certain qu'il suivra avec un vif intérêt tous les mouvements que vous ferez par la suite.
L'aînée des misses Copleigh était jolie, boulotte, engageante et charmante.
La cadette n'était pas aussi jolie, et à entendre des hommes qui ne tiennent pas compte du conseil donné ci-dessus, elle inspirait de l'éloignement, elle n'avait aucune attraction. En fait, les deux jeunes personnes avaient le même extérieur, et il y avait la plus grande ressemblance entre leur air et leur voix, bien que le premier venu pût dire sans hésitation laquelle des deux était la plus jolie.
Saumarez avait mis dans sa tête, dès qu'elles vinrent à la station de Béhar, qu'il épouserait l'aînée.
Du moins, nous étions tous certains qu'il le voudrait, ce qui revient au même.
Elle avait vingt-deux ans et lui en avait trente-trois avec des appointements et des allocations qui faisaient environ quatorze cents roupies par mois.
Ainsi cette union, comme nous l'arrangions, était parfaitement assortie.
Il se nommait Saumarez, et sommaire aussi était sa nature, ainsi que l'avait dit quelqu'un.
Ayant rédigé sa résolution, il se forma en comité d'un seul homme pour en discuter, et son vote fut qu'il choisirait son heure.
D'après notre argot inconvenant, les misses Copleigh «chassaient couplées».
En d'autres termes, il vous était impossible d'avoir affaire à l'une d'elles sans avoir affaire à l'autre.
C'étaient des soeurs bien aimantes, sans doute, mais leur affection mutuelle n'était pas dépourvue d'inconvénients.
Saumarez tenait la balance en équilibre à l'épaisseur d'un cheveu près, entre elles, et lui seul eût pu dire de quel côté son coeur penchait. Pourtant chacun le devinait.
Il faisait de fréquentes promenades à cheval, et dansait souvent avec elles, mais il ne réussissait jamais à les séparer, un temps appréciable, l'une de l'autre.
Selon les femmes, c'était une défiance profonde qui tenait les deux soeurs rapprochées, chacune d'elles craignant que l'autre ne gagnât l'avance d'une étape par une marche dérobée. Mais cela ne regarde pas un homme.
Saumarez se taisait, à raison ou à tort, et se donnait l'air aussi affairé qu'il pouvait dans ses attentions, et apportait le même soin à son travail et à sa partie de polo.
Il n'était pas douteux que les jeunes filles ne l'eussent pris en amitié.
Comme la saison chaude approchait, et que Saumarez ne se décidait pas,--les femmes disent qu'on eût pu lire dans les yeux des jeunes filles leur embarras,--elles avaient l'air contraint, anxieux, irritable.
Les hommes sont absolument aveugles en ces matières, à moins qu'il n'entre plus de féminin que de masculin dans leur composition, et alors ce qu'ils disent et ce qu'ils pensent n'a pas d'importance.
Pour moi, j'affirme que si les joues des misses Copleigh avaient perdu de leur fraîcheur, cela tenait à la chaleur des journées d'avril.
On aurait dû les envoyer plus tôt dans les montagnes.
Personne,--soit homme, soit femme,--ne se sent un ange quand arrivent les grandes chaleurs.
La cadette devint plus rosse,--pour ne pas dire plus aigre--dans ses façons. Quant aux manières engageantes de l'aînée, elles prirent quelque tranchant. On y sentait quelque effort.
Or, la station où se passaient toutes ces choses n'était certes pas une petite station, mais elle était en dehors de la ligne du chemin de fer, et périssait dans l'oubli.
Il n'y avait point de jardins, point d'orchestre, aucune distraction qui valût la peine d'en parler, et il fallait presque une journée de voyage pour aller danser à Lahore.
Les gens vous savaient gré de la moindre chose qui pût les intéresser.
Vers le commencement de mai, juste avant l'exode final des habitués de stations en montagne, alors qu'il faisait très chaud et qu'il ne restait pas plus de vingt personnes à la station, Saumarez organisa un pique-nique, où l'on devait se rendre à cheval pour souper au clair de lune, sur une tombe antique, à six milles de là, sur le bord de la rivière.
C'était un pique-nique genre Arche de Noé; et il devait y avoir comme à l'ordinaire, un intervalle d'un quart de mille entre chaque couple, à cause de la poussière.
Il vint six couples en tout, y compris les chaperons.
Les pique-niques au clair de la lune sont utiles justement quand la saison va finir, avant que les jeunes filles ne partent pour les stations en montagne. Ces pique-niques amènent les coeurs à battre à l'unisson et les chaperons devraient les encourager, surtout quand leurs filles ont l'air charmantes en amazones.
J'en ai connu un cas jadis, mais cela c'est une autre histoire.
Ce pique-nique-là fut appelé le grand pique-nique détente, parce qu'on savait qu'alors Saumarez se déclarerait à l'aînée des misses Copleigh, et outre son affaire, il y en avait une autre qui pourrait se dénouer aussi heureusement.
L'atmosphère sociale était chargée à haute pression et demandait à être dégagée.
Nous nous réunîmes, à dix heures, sur le terrain de manoeuvre.
La nuit était d'une chaleur terrible.
Les chevaux, bien qu'allant au pas, étaient couverts de sueur, mais plutôt que de rester dans nos sombres demeures tout paraissait supportable.
Quand on se mit en marche sous la pleine lune, nous étions quatre couples, un groupe de trois, et moi. Saumarez accompagnait à cheval les misses Copleigh, et je flânais à l'arrière de la procession, en me demandant avec laquelle Saumarez reviendrait.
Tout le monde était heureux et content, mais nous nous doutions tous que quelque chose allait se produire.
Nous allions lentement.
Il était près de minuit quand nous arrivâmes à la tombe antique, faisant vis-à-vis à la pièce d'eau en ruines, dans les jardins abandonnés où nous allions boire et manger.
J'arrivai en retard, et avant que j'eusse pénétré dans le jardin, je remarquai à l'horizon, au nord, un coup de lumière indécise, d'un ton noir foncé. Mais personne ne m'aurait su gré de gâter une partie de plaisir aussi bien organisée que ce pique-nique, et un ouragan de poussière de plus ou de moins ne fait pas grand mal.
On se groupa au bord de la pièce d'eau.
Quelqu'un avait apporté un banjo--c'est un instrument très sentimental--et trois ou quatre d'entre nous chantèrent.
Il n'y a pas là de quoi rire. Nous avons un très petit nombre de distractions dans les stations lointaines.
Puis, nous causâmes par groupes ou ensemble, couchés sous les arbres, pendant que les roses, grillées par le soleil, laissaient tomber leurs pétales à nos pieds, en attendant le souper.
Ce fut un beau souper, aussi froid, aussi glacé que vous pouviez le désirer, et nous prîmes notre temps pour le savourer.
J'avais senti l'air s'échauffer de plus en plus, mais personne n'avait paru s'en apercevoir jusqu'au moment où la lune disparut, où un vent brûlant commença à fouetter les orangers avec un bruit comparable à celui de la mer.
Avant que nous puissions nous rendre compte de ce qui se passait, l'orage de poussière fondait sur nous, et faisait de tout ce qui nous entourait un tourbillon hurlant et sombre.
La table du souper fut emportée par le travers dans la pièce d'eau.
Nous n'osions pas nous arrêter quelque part aux environs de la vieille tombe, de peur qu'elle ne fût déracinée par une rafale. Aussi chercha-t-on à se diriger à tâtons vers les orangers où nos chevaux étaient à l'attache et à y attendre que l'orage passât.
Alors le peu de lumière qui restait disparut, et on n'aurait pu distinguer sa main devant sa figure.
L'air était lourdement chargé de poussière et de sable venant du lit de la rivière. Tout cela remplissait les bottes et les poches, coulait le long du cou, formait une couche sur les sourcils et les moustaches.
C'était un des pires orages de sable de l'année.
Nous étions serrés les uns contre les autres, à côté des chevaux qui tremblaient, pendant que le tonnerre babillait au-dessus de nous, que les éclairs pleuvaient du ciel, en nappe comme l'eau d'une écluse, de tous les côtés à la fois.
On ne courait aucun danger, certes, à moins que les chevaux ne rompissent leurs liens.
J'étais debout, la tête tournée du côté opposé à la direction du vent, les mains sur ma bouche. J'entendais les arbres se fouetter mutuellement.
Je ne pouvais voir ce qui se trouvait près de moi que quand il faisait des éclairs.
Alors je reconnus que j'étais terré près de Saumarez et miss Copleigh l'aînée, avec mon cheval juste devant moi.
Si je reconnus miss Copleigh l'aînée, c'est qu'elle avait un puggry[11] autour de son casque, et que la cadette n'en avait pas.
[11] Turban de gaze ou de mousseline.
Toute l'électricité qui se trouvait dans l'air avait passé dans mon corps. J'étais tout frémissant, tout vibrant, de la tête aux pieds, tout comme lorsqu'un cor vous donne une sensation de battement, une douleur lancinante, quand le temps est à la pluie.
C'était une tempête grandiose.
On eût dit que le vent ramassait la terre pour la jeter à droite en grands tas.
La chaleur montait du sol comme le feu du Jugement Dernier.
L'orage s'apaisa un peu au bout de la première demi-heure, et j'entendis une petite voix désespérée tout près de mon oreille. Elle se disait, comme à elle-même, comme une âme perdue qui volèterait emportée par le vent:
--O mon Dieu!
Alors miss Copleigh, la cadette, chancela entre mes bras en disant:
--Où est mon cheval? Trouvez-moi mon cheval. Il faut, il faut que je rentre à la maison, il le faut. Ramenez-moi à la maison.
Je pensai que les éclairs et la noirceur de la nuit l'avaient effrayée. Aussi dis-je qu'il n'y avait aucun danger, mais qu'il fallait qu'elle attendît la fin de l'orage.
Elle répondit:
--Ce n'est pas cela, ce n'est pas cela! Il faut que je rentre. Oh! emmenez-moi d'ici!
Je dis qu'elle ne pouvait pas partir avant qu'on y vît clair, mais je sentis qu'elle me frôlait en passant et qu'elle s'éloignait.
De quel côté? Il faisait trop noir pour qu'on pût le voir.
Alors tout le ciel se fendit pour livrer passage à un éclair effrayant, comme si la fin du monde arrivait.
Toutes les femmes jetèrent un cri aigu.
Presque à l'instant même, je sentis une main d'homme sur mon épaule, et j'entendis Saumarez hurlant à mon oreille.
Les craquements des arbres et les grondements de la tempête m'empêchèrent de comprendre tout de suite ce qu'il disait, mais à la fin je l'entendis.
--Je me suis trompé de miss! Que faut-il faire?
Saumarez n'avait aucun motif pour me faire cette confidence.
Je n'avais jamais été son ami, et je ne le suis pas devenu, mais je suppose qu'en ce moment-là, lui et moi, nous n'étions pas dans notre assiette.
Resté debout, il tremblait d'agitation, et l'électricité me pénétrait d'une singulière sensation.
Tout ce que je pus trouver à dire, ce fut:
--Vous n'en êtes que plus sot d'avoir fait votre déclaration en plein ouragan de poussière.
Mais je ne voyais pas en quoi cela pouvait arranger les choses.
Alors il cria:
--Où est Édith, Édith Copleigh?
Édith était la soeur cadette.
Tout stupéfait, je lui répondis:
--Que lui voulez-vous?
Le croiriez-vous? Pendant les deux minutes qui suivirent, nous restâmes à nous regarder comme deux fous.
De son côté, il jurait que c'était à la plus jeune des soeurs qu'il avait toujours compté faire sa déclaration. Du mien, je lui criai jusqu'à extinction de voix qu'il avait dû commettre une méprise.
Tout ce que je pourrais dire pour expliquer cela, c'est qu'en fait nous avions tous les deux perdu la tête.
Tout m'apparaissait comme un mauvais rêve, depuis le piétinement des chevaux dans l'obscurité, jusqu'au récit de Saumarez, me contant qu'il s'était épris tout d'abord d'Édith Copleigh.
Il me tenait toujours solidement par l'épaule, et me suppliait de lui dire où était Édith Copleigh, quand il se fit une nouvelle accalmie, qui ramena de la lumière.
Alors nous vîmes le nuage de poussière qui se formait sur la plaine en avant de nous. Alors nous comprîmes que le plus fort de l'orage était passé.
La lune s'était rapprochée de l'horizon, et on apercevait tout juste la lueur de la trompeuse aurore qui précède la vraie d'environ une heure. Mais c'était une lueur bien faible, et le nuage roux mugissait comme un taureau.
Je me demandais où était passée Édith Copleigh, et pendant que je me faisais cette question, je vis simultanément trois choses.
Tout d'abord la figure de Maud Copleigh qui émergeait toute souriante de l'obscurité, et s'avançait vers Saumarez, debout près de moi.
J'entendis la jeune fille murmurer.
--Georges!
Elle glissa son bras sous le bras qui n'était pas employé à me maintenir par l'épaule, et je vis sur la figure de la jeune fille cette expression qui n'y apparaît qu'une ou deux fois dans toute une existence,--quand une femme est parfaitement heureuse, que l'air est plein de sons de trompettes, de flammes aux couleurs féériques, et que la terre se dissipe en vapeur, parce qu'on aime et qu'on est aimée.
En même temps, je vis la figure que fit Saumarez en entendant la voix de Maud Copleigh, et à une cinquantaine de yards du bouquet d'orangers, je vis une amazone de toile brune qui se remettait en selle.
Ce fut sans doute mon état de surexcitation qui me porta aussi vite à me mêler de ce qui ne me regardait pas.
Saumarez se dirigeait vers l'amazone, mais je le ramenai en arrière et lui dis:
--Arrêtez-vous, expliquez-vous; je vais la chercher.
Et je courus pour aller chercher mon cheval. J'avais l'idée parfaitement inopportune que toute chose devait se faire convenablement et avec ordre, et que Saumarez avait pour premier devoir d'effacer de la figure de Maud Copleigh cet air de bonheur.
Pendant tout le temps que je mis à rajuster le mors, je me demandai comment il allait s'y prendre.
Je partis au trot après Édith Copleigh, comptant la ramener à petits pas sous un prétexte ou un autre. Mais elle se lança au galop aussitôt qu'elle m'aperçût, et je fus forcé de lui faire une chasse à courre en règle.
Elle me cria par-dessus son épaule:
--Allez-vous-en; je retourne à la maison, allez-vous-en.
Et cela deux ou trois fois.
Mais mon devoir était de la rattraper d'abord, de la raisonner ensuite.
Cette chevauchée était bien ce qu'il fallait pour achever le mauvais rêve.
Le terrain était très dur, et de temps à autre nous nous lancions à travers les tourbillons étouffants, les «diables de poussière» qui se forment à la lisière de l'orage qui se déplace.
Il soufflait un vent d'une chaleur brûlante qui nous apportait la puanteur d'un four à briques moisies, et ainsi tantôt dans un demi-jour, tantôt à travers les «diables de poussière» par la plaine désolée, voltigeait l'amazone de toile brune sur le cheval gris.
Tout d'abord elle piqua droit vers la station.
Puis, elle fit demi-tour, et partit dans la direction de la rivière en traversant des couches roussies de l'herbe des jungles, sol assez mauvais pour vous faire faire panache.
Si j'avais été de sang-froid, je n'aurais jamais eu l'idée de traverser un pareil pays la nuit, mais cela me paraissait tout naturel, avec l'éclair scintillant au-dessus de moi, et, dans le nez une vapeur puante qui semblait monter de l'abîme.
Je volais, je criais.
Elle se penchait en avant, et fouaillait son cheval, si bien que la queue de l'ouragan arriva sur nous, en nous enveloppant et nous emportant dans la direction du vent, comme des bouts de papier.
Je ne sais quelle distance nous parcourûmes à cheval, mais le bruit de tambour que faisaient les fers, les grondements du vent, et la marche affolée de la lune rouge de sang à travers le brouillard jaune, tout cela me parut durer des années, des années.
J'étais littéralement trempé de sueur depuis mon casque jusqu'à mes guêtres, quand le cheval gris trébucha, reprit son équilibre, et se remit en marche complètement fourbu.
Ma bête, elle aussi, n'en pouvait plus.
Édith Copleigh était dans un piteux état, toute cuirassée de poussière, son casque enlevé, et pleurant à chaudes larmes:
--Pourquoi donc ne pas me laisser tranquille? disait-elle. Je ne demandais qu'à partir, à rentrer à la maison! Oh! je vous en prie, laissez-moi aller.
--Maintenant il faut que vous reveniez avec moi, miss Copleigh. Saumarez a quelque chose à vous dire.
C'était une bien sotte façon de présenter la chose, mais je connaissais à peine miss Copleigh, et bien que j'eusse joué le rôle de Providence aux dépens de mon cheval, je ne pouvais lui répéter en propres termes ce que m'avait appris Saumarez.
Cela, je pensais qu'il le ferait mieux lui-même.
Tous ses airs de se dire fatiguée, de vouloir rentrer à la maison, disparurent. Elle se balança de côté et d'autre sur sa selle, tout en sanglotant, pendant que le vent brûlant faisait flotter sa chevelure de côté.
Je n'ai pas besoin de répéter ce qu'elle dit, attendu qu'elle avait perdu tout sang-froid.
C'était bel et bien, je vous en réponds, l'effrontée miss Copleigh.
Me voilà donc là, moi absolument un étranger pour elle, à tâcher de lui faire entendre que Saumarez l'aimait, et qu'il fallait qu'elle revînt, pour le lui entendre dire.
Je crois que je parvins à me faire comprendre, car elle éperonna le cheval gris et le fit marcher tout clopinant, tant bien que mal, et l'on se mit en route vers la tombe, pendant que les roulements de l'orage descendaient sur Umballah, et que quelques grosses gouttes de pluie chaude tombaient.
Je découvris qu'elle s'était trouvée debout tout à côté de Saumarez pendant qu'il avait fait sa demande à sa soeur, et qu'elle avait alors éprouvé le besoin de rentrer chez elle pour pleurer à son aise, en jeune fille anglaise qu'elle était.
Pendant notre trajet, elle s'épongea les yeux avec son mouchoir, et se mit à me gazouiller son contentement, dans une joie débordante, comme convulsive.
Cela était absolument extraordinaire, mais n'en avait pas du tout l'air, en ce moment, en cet endroit.
Tout l'univers se réduisait aux deux petites Copleigh, à Saumarez et à moi, et on eût dit que la tâche de remettre en ordre cet univers bouleversé m'avait été confiée.
Lorsque nous parvînmes à la tombe, dans le calme profond et morne qui suivit l'orage, l'aube allait bientôt paraître. Personne ne s'était éloigné.
On attendait notre retour.
Saumarez surtout.
Sa figure était pâle et tirée.
Quand miss Copleigh et moi, nous arrivâmes clopin-clopant, il s'avança à notre rencontre, et lorsqu'il l'eut aidée à mettre pied à terre, il l'embrassa devant toute la troupe.
On eût dit une scène jouée sur un théâtre, et ce qui ajoutait à la ressemblance, c'était l'aspect des acteurs tout blancs de poussière, avec des airs de fantômes, tant les hommes que les femmes, sous les orangers qui applaudissaient--on eût dit qu'ils étaient l'auditoire--au choix de Saumarez.
Je n'ai jamais rien vu en ma vie qui fût aussi peu anglais.
Finalement, Saumarez dit qu'il nous fallait retourner à la station, sans quoi la station viendrait nous chercher, et... aurais-je la bonté d'accompagner à cheval Maud Copleigh pendant le retour?
--Rien ne me serait plus agréable, répondis-je.
En conséquence, on se forma en six couples, et l'on repartit deux par deux pendant que Saumarez marchait à pied à côté de miss Édith Copleigh, à qui il avait donné son cheval.
Le ciel s'était éclairci, et peu à peu, à mesure que le soleil s'élevait, je sentis que nous redevenions tout doucement des hommes et des femmes ordinaires et que le grand pique-nique détente était une chose tout à fait à part, une chose extraterrestre, une chose qui ne se reproduirait plus.
C'était parti avec l'ouragan de poussière, avec les vibrations de l'air brûlant.
Je me sentais éreinté, fourbu et quelque peu honteux de moi-même lorsque j'allai prendre un bain et dormir un peu.
Il y a une version féminine de cette histoire, mais elle ne sera jamais écrite... à moins qu'il ne prenne fantaisie à Maud Copleigh de l'écrire.
LE SAUVETAGE DE PLUFFLES
Ainsi pendant une saison elles se battirent à armes égales, elle et sa cousine Mary. Pleines de tact, de talent, de bonhomie, elles furent des adversaires accomplies. Mais qu'on ne compare jamais des batailles entre hommes avec les implacables rencontres entre femmes.
(DEUX ET UN)
Mistress Hauksbee était parfois bienveillante pour son propre sexe.
Voici une histoire qui le prouve; vous en prendrez ce qui vous plaira, pas davantage.
Pluffles était sous-officier dans les «Inconvenants».
Il était nigaud, même pour un sous-officier; nigaud des pieds à la tête, comme un serin dont le duvet n'a pas encore cédé toute la place aux plumes.
Le pire de tout, c'est qu'il avait trois fois plus d'argent qu'il n'eût été bon pour lui.
Le père de Pluffles était riche, et Pluffles était fils unique.
La maman de Pluffles l'adorait. Elle était presque aussi serine qu'il était serin, et elle croyait tout ce qu'il disait.
La faiblesse de Pluffles consistait à ne jamais croire ce qu'on lui disait.
Il aimait mieux s'en rapporter à ce qu'il appelait son propre jugement.
Il avait juste autant de jugement que d'adresse à se tenir en selle ou à se servir de ses mains, et cette partialité lui valut de tomber une ou deux fois la tête la première dans des ennuis.
Mais le plus grand des ennuis que Pluffles se créa de toutes pièces, lui échut à Simla, il y a quelques années, alors qu'il avait vingt-quatre ans.
Il débuta par ne s'en rapporter qu'à son propre jugement, selon son habitude, et le résultat ce fut d'être attaché pieds et poings liés aux roues du rickshaw de mistress Reiver.
Il n'y avait qu'une chose de bien dans mistress Reiver, c'était sa toilette.
Elle était mauvaise depuis ses cheveux, qui avaient poussé sur la tête d'une jeune Bretonne, jusqu'aux talons de ses bottines qui avaient deux pouces deux tiers de hauteur.
Elle n'était point loyalement malfaisante comme mistress Hauksbee. Elle avait une scélératesse de femme d'affaires.
Elle ne prêtait jamais le flanc aux mauvais propos. Elle était trop dépourvue d'instincts généreux pour cela.
Elle était l'exception destinée à prouver qu'en règle générale, les dames anglo-indiennes sont à tous les points de vue aussi charmantes que leurs soeurs d'Angleterre.
Elle passait sa vie à démontrer cette règle.
Mistress Hauksbee et elle se détestaient cordialement. Elles se détestaient bien trop pour se heurter avec fracas, mais elles disaient, l'une de l'autre, des choses à vous faire tressauter, tant elles étaient fortes.
Mistress Hauksbee était honnête--honnête comme ses dents de devant--et sans son goût pour les méchants tours, elle eût été la perle des femmes. Mais chez mistress Reiver il n'y avait point d'honnêteté; rien qu'égoïsme.
Et dès le début de la saison, le pauvre petit Pluffles devint sa proie.
Elle se donna tout entière à cette tâche; et qu'était Pluffles, pour résister? Il persista à ne s'en rapporter qu'à son propre jugement, et ce fut sa perdition.
J'ai vu Stayes se chamailler avec un cheval rétif; j'ai vu un meneur de tonga venir à bout d'un poney entêté, j'ai vu un setter indocile dressé au fusil par un piqueur impitoyable, mais cela ne fut rien à côté du dressage de Pluffles, sous-officier aux «Inconvenants».
Il apprit à aller chercher et à rapporter comme un chien, et aussi à attendre, comme un chien, un mot de mistress Reiver.
Il apprit à attendre sous l'orme à des rendez-vous où mistress Reiver n'avait point l'intention d'aller.
Il apprit à accepter avec reconnaissance un tour de danse que mistress Reiver n'avait point l'intention de lui donner.
Il prit l'habitude de rester une heure et quart à grelotter du côté exposé au vent, à l'Élysée, alors que mistress Reiver se disposait à faire un tour à cheval.
Il apprit à aller en quête d'un «rickshaw» dans un complet léger, sous une pluie battante, et à marcher à côté de ce rickshaw quand il l'avait trouvé.
Il apprit à s'entendre adresser la parole comme on fait à un coolie, à recevoir des ordres comme un cuisinier.
Il apprit tout cela, et bien d'autres choses encore.
Et il paya pour recevoir cette éducation.
Peut-être s'imaginait-il, d'une façon plus ou moins vague, que c'était beau, que cela faisait de l'effet, que cela lui créait une filiation au milieu des gens, que c'était précisément là ce qu'il devait faire.
Avertir Pluffles qu'il agissait imprudemment, cela n'était l'affaire de personne.
Cette saison-là, l'allure était trop correcte pour qu'on y regardât de près, et quand on se mêle des sottises d'autrui on fait une besogne qui ne rapporte que des ennuis.
Le colonel de Pluffles l'aurait renvoyé à son régiment, s'il avait su comment les choses allaient. Mais Pluffles avait trouvé le moyen de se fiancer à une jeune fille en Angleterre, la dernière fois qu'il y était allé, et s'il y avait une chose que le colonel détestât avant tout, c'était un sous-officier marié.
Il se frotta les mains quand il vit quelle éducation recevait Pluffles, et dit que c'était excellent «pour former ce garçon-là».
Mais cela ne consistait nullement à le former: cela l'amenait à dépenser au-delà de ses ressources, qui étaient grandes.
En outre, cette éducation-là était propre à perdre un garçon de force moyenne, et en faisait un homme de deuxième ordre et d'un caractère suspect.
Il se risquait dans un mauvais milieu, et on eût été surpris de voir à combien se montait sa petite note chez Hamilton.
Alors mistress Hauksbee surgit au bon moment.
Elle joua sa partie à elle seule, sachant ce que les gens diraient d'elle, et elle la joua dans l'intérêt d'une jeune fille qu'elle n'avait jamais vue.
La fiancée de Pluffles était sur le point d'arriver, chaperonnée par une tante, en octobre, pour épouser Pluffles.
Au commencement d'août, mistress Hauksbee reconnut qu'il était temps d'intervenir.
Un homme qui monte beaucoup à cheval sait exactement ce qu'un cheval va faire au moment où il va le faire.
De la même façon, une femme, aussi expérimentée que mistress Hauksbee, sait au juste comment se conduira un tout jeune homme, dans certaines circonstances, particulièrement quand il s'est amouraché d'une femme du type de mistress Reiver.
Elle se dit que tôt ou tard le petit Pluffles romprait ce mariage pour rien du tout, rien que pour être agréable à mistress Reiver, et qu'en récompense, celle-ci le tiendrait à ses pieds, à son service tout juste autant de temps qu'elle le trouverait agréable.
Elle disait qu'elle connaissait les symptômes de ces choses.
Si elle ne les connaissait pas, qui donc les eût connus.
Alors elle se mit en campagne pour reprendre Pluffles sous les canons mêmes de l'ennemi, tout comme mistress Cusack-Bremmil avait pris Bremmil sous les yeux de mistress Hauksbee.
Cette lutte-là dura sept semaines.
Nous l'appelâmes la guerre de Sept Semaines, et on y disputa le terrain pouce par pouce des deux côtés.
Le compte-rendu détaillé remplirait tout un volume sans être complet. Quiconque se connaît en ces questions peut suppléer par lui-même aux lacunes de détail.
Ce fut une bataille superbe, il n'y en aura jamais de pareille tant que flotteront les couleurs anglaises, et Pluffles était le prix de la victoire.
On disait des choses à faire rougir sur mistress Hauksbee. On ne savait pas quel était son jeu.
Mistress Reiver luttait un peu parce que Pluffles lui était utile, mais surtout parce qu'elle détestait mistress Hauksbee, et que c'était un essai de leur force respective.
Quant à Pluffles, nul ne sait ce qu'il en pensait. Même dans ses meilleurs moments, Pluffles n'avait pas beaucoup d'idées, et le peu qu'il en avait lui servaient à poser.
Mistress Hauksbee dit:
--Il faut prendre à l'appeau ce garçon-là, et la seule façon de le prendre, c'est de le bien traiter. Aussi le traita-t-elle en homme du monde et d'expérience aussi longtemps que l'issue fut douteuse.
Peu à peu Pluffles se dégagea de son ancien vasselage et dévia vers l'ennemi, qui fit grand cas de lui.
On ne l'envoya jamais en service de corvée pour courir après des rickshaws. On ne lui promit jamais de danses qu'on ne lui accordait point. On ne tira plus à jet continu sur sa bourse.
Mistress Hauksbee le menait avec un licol, et après le traitement que lui avait fait subir mistress Reiver, ce lui fut un changement appréciable.
Mistress Reiver lui avait fait perdre l'habitude de parler de lui, et l'avait dressé à parler de ses mérites à elle.
Mistress Hauksbee s'y prit autrement, et gagna si bien sa confiance qu'il finit par lui parler de ses fiançailles avec la jeune fille de là-bas, au pays, tout en présentant la chose en grandes et vastes phrases comme un «coup de folie de jeunesse».
Cela eut lieu un jour qu'il prenait le thé chez elle, dans l'après-midi, en causant d'une façon qu'il croyait gaie et charmeuse.
Mistress Hauksbee avait vu la génération qui avait précédé Pluffles dans la vie bourgeonner, puis s'épanouir, puis se flétrir en devenant des capitaines gras à lard et des majors ronds comme des tonneaux.
En comptant sans exagération, on aurait pu trouver vingt-trois aspects divers dans le caractère de la dame.
Certains en eussent vu davantage.
Elle débuta en tenant à Pluffles des propos maternels, et comme si la différence entre leurs âges eût été de trois cents ans, au lieu de quinze.
Elle parlait avec une sorte de tremblement guttural qui avait un effet moelleux, bien qu'elle prétendît que son langage n'eût rien de moelleux.
Elle faisait remarquer à Pluffles la folie extrême, pour ne pas dire la bassesse de sa conduite, l'étroitesse de ses vues.
Alors il bafouillait je ne sais quoi, signifiant «qu'il s'en rapportait à son propre jugement, comme un homme du monde», et cela préparait les voies à ce qu'elle avait à dire ensuite.
Ce traitement aurait bientôt été usé, si Pluffles l'avait reçu d'une autre femme, mais avec le genre de roucoulements qu'employait mistress Hauksbee, il n'en résultait autre chose pour lui que la sensation d'embarras et de remords, comme s'il eût été dans une église fréquentée par du beau monde.
Petit à petit, avec grande douceur, avec un charme accompli, elle finit par enlever à Pluffles sa prétention, tout comme on enlève les baleines d'un parapluie pour le couvrir de nouveau.
Elle lui dit ce qu'elle pensait de lui et de son jugement, et de sa connaissance du monde; elle lui dit comme quoi ses exploits avaient fait de lui la risée des gens, et comme quoi il projetait de lui faire la cour si elle lui en laissait voir la possibilité.
Alors elle ajouta qu'il lui fallait le mariage pour faire de lui quelqu'un. Elle traça un petit portrait, tout en teintes de rose et d'opale, de la future mistress Pluffles, traversant la vie avec toute confiance dans le jugement et l'expérience mondaine d'un mari qui n'avait aucun reproche à se faire.
Comment concilier ces deux qualités? Elle seule le savait.
Mais Pluffles ne s'apercevait point qu'elles étaient incompatibles.
Son discours fut une petite homélie en règle--bien meilleure que celle qu'eût pu prononcer n'importe quel clergyman--et elle la termina par de touchantes allusions à papa et à maman, et à la sagesse qu'il montrerait en prenant femme.
Alors elle envoya Pluffles faire un tour de promenade, et méditer ce qu'elle lui avait dit.
Pluffles s'en alla en se mouchant très fort, et se tenant très droit.
Mistress Hauksbee se mit à rire.
Quels avaient été les projets de Pluffles au sujet du mariage?
Mistress Reiver était seule à le savoir, et elle garda son secret jusqu'à la tombe.
J'imagine qu'elle n'eût pas été fâchée, qu'elle eût considéré comme un hommage que son mariage eût été manqué à cause d'elle.
Pluffles eut le plaisir de s'entretenir bien des fois avec mistress Hauksbee pendant les quelques jours qui suivirent, et tous ces entretiens tendirent au même but; ils soutinrent Pluffles dans le chemin de la vertu.
Mistress Hauksbee tint à le garder sous son aile jusqu'au dernier moment.
C'est pourquoi elle désapprouva son projet de se rendre à Bombay pour se marier.
--Grands Dieux! disait-elle, qui sait ce qui peut survenir en route? Pluffles a reçu la malédiction de Ruben, et l'Inde n'est pas le pays qu'il lui faut.
Finalement la fiancée arriva avec sa tante, et Pluffles ayant mis un semblant d'ordre dans ses affaires,--ce en quoi il fut encore aidé par mistress Hauksbee,--se maria.
Mistress Hauksbee poussa un soupir de soulagement, quand les mots «je le veux» eurent été prononcés des deux côtés, et elle s'en alla à ses affaires.
Pluffles suivit le conseil qu'elle lui avait donné de retourner au pays.
Il quitta l'armée, et maintenant il élève quelque part en Angleterre des bestiaux de diverses couleurs, dans un parc fermé de barrières peintes en vert. Je crois qu'il s'en tire très judicieusement.
Il aurait fini par avoir ici les mésaventures les plus désagréables.
Pour ces raisons, si jamais on tient des propos plus désobligeants que de coutume au sujet de mistress Hauksbee, répondez en racontant le sauvetage de Pluffles.
LES FLÈCHES DE CUPIDON
Fosse où le bison rafraîchissait sa peau ridée par l'ardeur du soleil et enflammée et desséchée; hutte de troncs d'arbres dans le ray-grass, cachée, solitaire; levée où surgissent éparses les taupinières du rat de terre; creux sous la berge que longe le timide et furtif ruisseau; aloès qui poignarde le ventre et les talons. Élancez-vous, si vous l'osez, sur un étalon inconnu. Il est plus sûr d'aller bien loin, bien loin! Écoutez du côté où les meilleurs cavaliers sont en première ligne: «Garçons, éparpillez-vous! au loin! au loin!».
(LA CHASSE AU PÉORA)
Il y avait autrefois à Simla une très jolie fille, dont le père était un pauvre, mais honnête juge de sessions et de district.
C'était une très bonne fille, mais elle ne pouvait faire autrement que de connaître sa puissance et de s'en servir.
Sa maman était fort anxieuse au sujet de sa fille, ainsi que doit l'être toute bonne maman.
Quand on est commissaire, célibataire, et qu'on a le droit de porter sur son habit des joyaux à jour en or et émail, et de passer une porte avant tout le monde, excepté un membre du conseil, un lieutenant-gouverneur ou un vice-roi, on est un beau parti.
Du moins, c'est ce que disent les dames.
Il y avait en ce temps-là, à Simla, un commissaire qui était, qui portait, et qui faisait tout ce que je viens d'énumérer. Il avait la figure commune. Il était même laid. C'était l'homme le plus laid qu'il y eût en Asie, à deux exceptions près.
Il avait une figure qui vous faisait rêver et qui vous donnait ensuite l'idée de sculpter une tête de pipe.
Il se nommait Saggott--Barr-Saggott--Anthony Barr-Saggott, suivi de six lettres[12].
[12] Les lettres étaient les abréviations d'autant de titres et de qualités.
Comme fonctionnaire, il était un des plus capables qu'ait eu le gouvernement de l'Inde.
Comme particulier, c'était un gorille aux manières engageantes.
Lorsqu'il adressa ses hommages à miss Beighton, je crois que mistress Beighton pleura de joie, en voyant quelle récompense la Providence lui envoyait dans sa vieillesse.
M. Beighton ne disait rien; c'était un homme facile à vivre.
Or, un commissaire est un très riche personnage.
Son traitement dépasse tout ce que peut souhaiter l'avidité. Il est si énorme qu'il permet de mettre de côté, de gratter d'une façon qui ferait perdre toute considération à n'importe quel membre du Conseil.
La plupart des commissaires sont ladres, mais Barr-Saggott était une exception.
Il recevait royalement. Il avait une belle écurie; il donnait à danser; il était une puissance dans le pays, et il se comportait en conséquence.
Considérez que tout ce que j'écris se passait à une époque presque préhistorique dans le passé de l'Inde anglaise.
Certaines personnes se rappellent les années où nous jouions tous au croquet, avant la naissance du lawn-tennis.
Et même auparavant,--si vous voulez m'en croire, il y eût des saisons où le croquet n'étant pas encore inventé,--le jeu de l'arc, ressuscité en Angleterre en 1844, était un fléau non moins redoutable que le lawn-tennis de nos jours.
Les gens parlaient doctement de «tenir», de «lâcher», de «manier», «d'arcs reployés», «d'arcs de 56 livres», «d'arcs renforcés», «d'arcs en yeux d'une seule pièce», tout comme nous parlons aujourd'hui de «rallies», de «volées», de «coups durs», de «retours», de «raquettes de 16 onces».
Miss Beighton tirait divinement, plus loin que la distance des dames, soit 60 yards, et on la proclamait la meilleure tireuse à l'arc qu'il y eût à Simla.
Les hommes l'avaient surnommée la Diane de Tara-Devi.
Barr-Saggott était plein d'attentions pour elle, et comme je l'ai dit, le coeur de sa mère se dilatait en conséquence.
Kitty Beighton prenait les choses avec plus de calme.
C'était charmant que d'être distinguée par un commissaire dont le nom était suivi de plusieurs initiales et de remplir de mauvais sentiments le coeur des autres jeunes filles. Mais il n'y avait pas moyen de nier le fait: Barr-Saggott était d'une laideur phénoménale, et les essais qu'il faisait pour s'embellir ne le rendaient que plus grotesque. Ce n'était pas sans motif qu'on l'avait baptisé le Langur,--ce qui signifie singe gris.
C'était charmant, se disait Kitty, de l'avoir à ses pieds, mais il était plus agréable de le planter là et de s'en aller faire une promenade à cheval avec ce coquin de Cubbon--un dragon du régiment en garnison à Umballa,--le jeune beau soldat, qui n'avait point d'avenir.
Kitty se plaisait plus qu'un peu avec Cubbon. Il ne nia pas une minute qu'il était féru d'elle de la tête aux pieds, car c'était un honnête garçon.
Ainsi Kitty s'enfuyait de temps à autre, à bonne distance des pompeuses déclarations que lui adressait Barr-Saggott pour aller retrouver le jeune Cubbon, ce qui lui valait des réprimandes maternelles.
--Mais, maman, disait-elle, M. Saggott est tellement... tellement... si horriblement laid! vous savez!
--Ma chère enfant, disait pieusement mistress Beighton, nous ne pouvons être autrement que ne nous a faits la Providence qui gouverne toutes choses. En outre, c'est vouloir en savoir plus long que votre mère, savez-vous bien? Songez à cela et montrez-vous raisonnable.
Alors Kitty relevait son petit menton et tenait des propos irrévérencieux sur la supériorité maternelle, sur les commissaires, sur le mariage.
M. Beighton se frottait le sinciput, car c'était un homme facile à vivre.
Vers la fin de la saison, Barr-Saggott, quand il jugea l'occasion mûre, mit en train un projet qui faisait le plus grand honneur à ses talents administratifs.
Il organisa un concours de tir à l'arc pour les dames, et donna comme prix un magnifique bracelet tout constellé de diamants.
Il en rédigea les conditions avec une grande habileté, et chacun comprit que le bracelet était un cadeau destiné à miss Beighton et qu'en l'acceptant, elle acceptait aussi la main et le coeur du commissaire Barr-Saggott.
D'après ses règles, il fallait accomplir une série dite de Saint Léonard,--trente-six coups dans le blanc à soixante yards,--en se conformant aux usages de la Société toxophile de Simla.
Tout Simla fut invité.
Il y eut des tables à thé, très artistement disposées sous les deodars, à Annandale, où se trouve aujourd'hui le grand stand, et là, seul dans toute sa gloire, scintillant au soleil, se voyait le bracelet endiamanté dans un écrin de velours bleu.
Miss Beighton était anxieuse,--trop anxieuse, peut-être,--de prendre part au concours.
Dans l'après-midi choisi, tout Simla se rendit à cheval à Annandale pour assister à cette représentation du jugement de Pâris en sens inverse.
Kitty fit le trajet à cheval en compagnie du jeune Cubbon, et il fut aisé de voir que le petit avait l'esprit troublé.
Il faut le tenir pour innocent de tout ce qui se passa ensuite.
Kitty était pâle et nerveuse, et lorgna longtemps le bracelet.
Barr-Saggott était habillé somptueusement, plus nerveux encore que Kitty, et plus hideux que jamais.
Mistress Beighton souriait avec condescendance ainsi qu'il convient à la mère de la toute-puissante Madame l'épouse du Commissaire.
Le tir commença.
Tout le monde était debout, rangé en demi-cercle pour voir venir les dames l'une après l'autre.
Rien de plus ennuyeux qu'un concours à l'arc.
Les dames tiraient, tiraient, tiraient toujours et cela dura jusqu'à ce que le soleil quittât la vallée, jusqu'à ce que de petites brises s'élevassent parmi les deodars.
On attendait que miss Beighton vînt tirer et gagner.
Le jeune Cubbon était à un bout du demi-cercle, qui entourait les tireuses, et Barr-Saggott à l'autre bout.
Miss Beighton était la dernière sur la liste.
Les coups heureux avaient été rares et on était certain qu'elle gagnerait le bracelet,--plus le commissaire Barr-Saggott.
Le commissaire lui banda son arc, de ses mains augustes.
Elle fit quelques pas, regarda le bracelet, et sa première flèche alla tout droit, avec une précision parfaite se planter au milieu du rond doré, coup qui comptait pour neuf points.
Le jeune Cubbon, qui était du côté gauche, devint tout pâle, et le démon de Barr-Saggott lui inspira de sourire.
Or, presque toujours les chevaux s'effarouchaient quand Barr-Saggott souriait.
Kitty vit ce sourire.
Elle jeta un coup d'oeil en avant, un peu à gauche, fit un signe de tête presque imperceptible à Cubbon, et se remit à tirer.
Je voudrais pouvoir décrire la scène qui se passa ensuite.
Elle fut absolument extraordinaire et des plus inconvenantes.
Miss Kitty ajustait ses flèches avec un soin infini, de telle sorte que chacun pût voir ce qu'elle faisait. Elle tirait à la perfection, et son arc de 46 livres était tout à fait à sa main.
Elle planta avec grand soin quatre flèches de suite dans les pieds de bois qui portaient la cible; elle planta une flèche dans le haut du bois de la cible.
Et toutes les dames de se regarder.
Ensuite elle se livra à un tir fantaisiste sur le blanc, ce qui vous donne juste un point, chaque fois que vous l'atteignez.
Elle mit cinq flèches dans le blanc.
C'était merveilleux comme tir à l'arc, mais comme il s'agissait pour elle de mettre dans le rond doré et de gagner le bracelet, Barr-Saggott devint d'un vert tendre comme celui de la jeune lentille d'eau.
Ensuite elle tira deux fois par-dessus la cible, puis deux fois à une grande distance sur la gauche,--toujours avec le même air délibéré,--pendant qu'un silence glacial pesait sur l'assistance, et que mistress Beighton tirait son mouchoir.
Ensuite Kitty tira sur le sol devant la cible et cassa plusieurs flèches.
Après cela, elle en mit une dans le rouge, ce qui faisait sept points, rien que pour montrer ce qu'elle était capable de faire quand elle voulait, et elle termina ses singuliers exploits en tirant d'une façon fantaisiste sur les supports de la cible.
Voici le total de ses points, tel qu'il résulte du compte des flèches plantées:
Miss Beighton. { Or Rouge Bleu Noir Blanc { 1 1 0 0 5
Total des mises dans la cible: 7; ensemble: 21.
Barr-Saggott faisait la même figure que si les deux ou trois dernières flèches avaient été plantées dans ses jambes et non dans les pieds de la cible.
Le silence profond fut interrompu par une petite fille boulotte, au visage semé de taches de rousseur, à peine formée, qui dit d'une voix aigrelette, mais triomphante:
--Alors c'est moi qui ai gagné!
Mistress Beighton tâcha de faire bonne contenance, mais elle pleura devant le monde. Il fallait plus d'exercice qu'elle n'en avait, pour résister à un tel désappointement.
Kitty détendit son arc d'un geste pervers, et retourna à sa place, pendant que Barr-Saggott se donnait l'air de prendre grand plaisir à fermer le bracelet sur le poignet noueux et rouge.
C'était une scène embarrassante, même pénible.
Tout le monde s'arrangea de façon à partir en masse et à laisser Kitty en tête à tête avec sa maman.
Mais ce fut Cubbon qui l'emmena.
Quant au reste, ce n'est pas la peine de l'imprimer.
SA CHANCE DANS LA VIE
Alors il dressa une pile de têtes; il en entassa trente mille l'une sur l'autre,--tout cela pour plaire à la jeune Infidèle, au pays où se rident les eaux de l'Oxus. Et ainsi parla le farouche Atulla Khan: «C'est l'amour qui a fait de cette chose un homme.»
(HISTOIRE D'OATTA)
Oubliez tout net les réceptions, les listes d'invités aux palais du gouvernement, les bals de corporations commerciales; partez le plus loin possible de tous les êtres, de toutes les personnes que vous connaissez dans votre milieu respectable,--et tôt ou tard vous franchirez la ligne où s'arrête la dernière goutte de sang blanc, et que bat de ses flots la marée montante du sang noir.
Il serait plus aisé d'entrer en conversation avec une duchesse de création récente, alors qu'elle est sous le coup de l'émotion que de causer avec les habitants de la zone frontière sans enfreindre quelques-unes de leurs conventions, sans heurter un de leurs sentiments.
Les relations se compliquent de la façon la plus bizarre entre le Noir et le Blanc.
Parfois le Blanc éclate en accès d'orgueil farouche, puéril,--qui sont l'orgueil de race devenu difforme; parfois ce sont chez le Noir des crises plus farouches encore d'abaissement, d'humilité, des usages à demi païens, d'étranges, d'inexplicables impulsions criminelles.
Un de ces jours, ces gens-là, entendez-moi bien, il s'agit de gens très inférieurs à la classe d'où sortit Derozio, l'homme qui imita Byron,--ces gens-là donneront naissance à un écrivain, à un poète,--et alors nous saurons comment ils vivent, et ce qu'ils sentent.
Jusqu'alors aucune des histoires qu'on racontera sur eux ne pourra être absolument vraie, soit par elle-même, soit dans les conclusions qu'on en tire.
Miss Vezzis vint de l'autre côté de la ligne frontière pour soigner quelques enfants appartenant à une dame, jusqu'à ce qu'une nourrice déjà retenue pût arriver.
La dame disait que miss Vezzis était une bonne incapable, malpropre, inattentive.
Il ne lui vint jamais à l'esprit que miss Vezzis avait son existence à diriger, ses propres affaires pour lui donner du souci, et que ces affaires-là étaient la chose la plus importante qu'il y eût au monde pour miss Vezzis.
Bien peu de maîtresses admettent ce genre de raisonnement.
Miss Vezzis était aussi noire qu'une botte, et à en juger d'après notre idéal, affreusement laide. Elle portait des robes de cotonnade imprimée et des souliers à bouts carrés, et quand les enfants lui faisaient perdre patience, elle les injuriait dans la langue de la frontière, langue qui est faite d'anglais, de portugais et de mots indigènes.
Elle n'était point attrayante, mais enfin elle avait son amour-propre, et tenait à ce qu'on l'appelât miss Vezzis.
Tous les dimanches, elle s'attifait merveilleusement, et allait voir sa maman qui passait la plus grande partie de sa vie sur un grand fauteuil de canne, enveloppée d'une robe crasseuse de soie tussore, dans une vaste maison, sorte de lapinière où pullulaient les Vezzis, les Pereira, les Lisboa, les Gonsalves, sans compter une population flottante de flâneurs.
On y trouvait en outre des débris du marché de la journée, gousses d'ail, encens éventé, habits traînant à terre, jupons pendus à des cordes en guise de rideaux, vieilles bouteilles, crucifix d'étain, immortelles desséchées, fétiches de parias, statuettes en plâtre de la Vierge, chapeaux percés.
Miss Vezzis recevait vingt roupies par mois pour faire les fonctions de bonne, et elle se chamaillait chaque semaine avec sa maman, sur le tant pour cent qu'il fallait pour tenir le ménage.
Une fois la dispute finie, Michele D'Cruze franchissait tant bien que mal le petit mur en terre de la clôture, et faisait la cour à miss Vezzis, à la façon de la frontière, qui est hérissée d'épineux cérémonial.
Michele était une pauvre créature maladive, et très noire. Mais il avait son amour-propre. Pour rien au monde il n'eût voulu être surpris à fumer un huqa, et il regardait les naturels avec le dédain condescendant que peut seule donner une proportion de sept huitièmes de sang noir dans les veines.
La famille Vezzis avait aussi son amour-propre.
Elle faisait remonter son origine à un poseur de plaques, ancêtre mythique, qui avait travaillé au pont sur la Sone, alors que les chemins de fer étaient d'introduction nouvelle dans l'Inde, et les Vezzis faisaient grand cas de leur origine anglaise.
Michele était aiguilleur sur la voie ferrée à 35 roupies par mois. La situation d'employé du gouvernement rendait mistress Vezzis indulgente sur ce que ses ancêtres laissaient à désirer.
Il y avait une légende compromettante--Dom Anna, le tailleur, l'avait rapportée de Poonani--d'après laquelle un juif noir de Cochin aurait épousé une femme de la famille D'Cruze; mais un secret connu de tout le monde, c'était qu'un oncle de mistress D'Cruze remplissait, à cette époque même des fonctions absolument domestiques, qui touchaient de près à la cuisine, dans un club de l'Inde méridionale.
Il envoyait à mistress D'Cruze sept roupies huit annas par mois, mais elle n'en sentait pas moins cruellement combien c'était humiliant pour la famille.
Toutefois, au bout de quelques dimanches, mistress Vezzis vint à bout de surmonter la répugnance que lui causaient ces taches. Elle donna son consentement au mariage de sa fille avec Michele, à la condition que Michele aurait au moins cinquante roupies par mois pour débuter dans la vie conjugale.
Cette prudence extraordinaire devait être un dernier et suprême effet du sang qu'avait apporté dans la famille le mystique poseur de rails du Yorkshire, car de l'autre côté de la frontière, les gens se font une question d'amour-propre, de se marier quand ils veulent,--et non point quand ils peuvent.
S'il ne se fût agi que de son avenir comme employé, mistress Vezzis eût tout aussi bien pu demander à Michele de partir et de revenir avec la lune dans sa poche. Mais Michele était profondément épris de miss Vezzis, et cela lui donna de la persévérance.
Il accompagna miss Vezzis à la messe un dimanche, et après la messe, comme il revenait à travers la chaude et fade poussière, en la tenant par la main, il jura par plusieurs saints dont les noms ne vous intéresseraient guère, qu'il n'oublierait jamais miss Vezzis, et elle lui jura, sur son honneur et sur les saints, en un serment qui finissait d'une façon assez curieuse: «In nomine Sanctissimæ» (quel que pût être le nom de cette sainte-là) et ainsi de suite, en finissant par un baiser sur le front, un sur la joue gauche, et un troisième sur la bouche,--qu'elle n'oublierait jamais Michele.
La semaine suivante, Michele fut changé de poste, et miss Vezzis laissa tomber quelques larmes sur le cadre de la portière du compartiment au moment où il quittait la gare.
Si vous jetez les yeux sur une carte des télégraphes de l'Inde, vous verrez une longue ligne qui longe la côte depuis Backergunge jusqu'à Madras.
Michele était envoyé à Tibasu, petite station de second ordre au bout du premier tiers de cette ligne, pour expédier les dépêches entre Berhampur et Chicacola, y rêver à miss Vezzis et aux chances qu'il avait de gagner cinquante roupies par mois avec ses heures de bureau.
Il eut pour lui tenir compagnie le bruit de la Baie de Bengale et un Babou bengali, rien de plus.
Il envoyait à miss Vezzis des lettres folles, où il fourrait des croix par-dessous la patte de l'enveloppe.
Quand il eut été à Tibasu pendant près de trois semaines, l'occasion décisive se présenta.
Qu'on ne l'oublie pas: à moins que les signes extérieurs et visibles de notre autorité ne soient constamment sous les yeux d'un indigène, il est aussi incapable qu'un enfant de comprendre ce que c'est que l'autorité, et à quel danger il s'expose en lui désobéissant.
Tibasu était un petit poste oublié, où habitent quelques Mahométans de l'Orissa.
Ces gens-là, n'ayant point entendu de quelque temps parler du Sahib-Collecteur[13], et méprisant de tout leur coeur le sous-juge hindou, s'arrangèrent pour organiser à leur idée une petite révolte genre Mohurrum.
[13] Monsieur le percepteur.
Mais les Hindous, faisant une sortie, leur cassèrent la tête; puis trouvant que l'état anarchique avait du bon, Hindous et Musulmans hissèrent en commun une sorte de Donnybrook sans savoir où ils voulaient en venir, mais rien que pour voir jusqu'où cela irait. Ils se démolirent leurs boutiques les uns les autres, et assouvirent leurs rancunes personnelles, de manière à ne laisser aucun arriéré.
C'était une méchante petite émeute, mais pas assez importante pour qu'on en parlât dans les journaux.
Michele était dans le bureau, occupé à écrire, quand il entendit ce bruit qu'on n'oublie jamais en sa vie,--le ah-yah, d'une cohue irritée.
Quand ce bruit baisse d'environ trois tons, et devient un ut sourd, bourdonnant, l'homme qui l'entend n'a rien de mieux à faire que de se sauver, s'il est seul.
L'inspecteur indigène de police entra en courant et dit à Michele que toute la ville était en ébullition et se préparait à saccager la station télégraphique.
Le babou se coiffa de son bonnet, et sortit tranquillement par la fenêtre, pendant que l'inspecteur terrifié, mais obéissant à l'antique instinct de race qui devine une goutte de sang blanc, si diluée qu'elle soit, demandait:
--Quels sont les ordres du Sahib?
Au mot de Sahib, Michele prit son parti.
Malgré l'horrible frayeur qu'il éprouvait, il se sentit, lui l'homme qui avait dans sa généalogie le juif de Cochin, et l'oncle domestique, il se sentit donc le seul homme qui représentât dans la localité l'autorité anglaise.
Alors il songea à miss Vezzis, aux cinquante roupies, et il assuma la responsabilité de la situation.
Il y avait à Tibasu sept policemen indigènes, et ils disposaient pour eux sept de quatre fusils à pistons tout détraqués. Tous ces hommes étaient gris de peur, mais non au point qu'on ne pût les faire marcher.
Michele lâcha la clef de l'appareil télégraphique, sortit, à la tête de son armée, pour affronter la foule.
Et comme la cohue venait de tourner l'angle de la route, il mit en joue et fit feu, les hommes qui étaient derrière lui en firent autant, par instinct.
Toute la foule,--composée jusqu'au dernier homme de lâches roquets, poussa un hurlement et se sauva, laissant par terre un mort et un mourant.
Michele suait de peur, mais il ne laissa pas percer sa faiblesse.
Il descendit dans la ville, jusqu'à la maison où le sous-juge s'était barricadé.
Les rues étaient désertes.
Tibasu était plus effrayé que Michele, car la foule avait été assaillie au bon moment.
Michele revint au bureau du télégraphe, et envoya une dépêche à Chicacola pour demander de l'aide.
La réponse n'était pas arrivée, qu'il recevait une députation des anciens, venue pour lui dire que ses actes étaient absolument «inconstitutionnels» et pour essayer de l'intimider. Mais Michele avait dans la poitrine un grand coeur d'homme blanc, à cause de son amour pour miss Vezzis, la bonne d'enfants, et parce qu'il avait goûté pour la première fois à la Responsabilité et au Pouvoir.
Ces deux choses réunies formaient une boisson enivrante, et elles ont causé plus de chutes parmi les hommes, que le whiskey n'en produisit jamais.
Michele répondit que le sous-juge pourrait dire ce qu'il voudrait, mais qu'en attendant l'arrivée de l'aide-collecteur, l'opérateur du télégraphe était à Tibasu le gouvernement de l'Inde, et que les anciens de Tibasu seraient tenus pour responsables si l'émeute recommençait.
Alors ils courbèrent la tête, et dirent: «Soyez miséricordieux», ou quelque chose d'approchant, puis ils repartirent, profondément pénétrés de crainte, en s'accusant mutuellement d'avoir excité le désordre.
Dès les premières heures du jour, après avoir fait une patrouille dans les rues avec ses sept policemen, Michele descendit sur la route, le fusil en main, allant à la rencontre de l'aide-collecteur, qui était monté à cheval pour calmer Tibasu.
Mais en présence de ce jeune Anglais, Michele se sentait redevenir de plus en plus indigène, et l'histoire de l'affaire de Tibasu finit, en même temps que s'éteignait la tension nerveuse du narrateur, par un déluge de pleurs convulsifs, à la pensée douloureuse qu'il avait tué un homme; d'autant plus que la nuit n'avait nullement allégé le poids de cette honte, et qu'il éprouvait un dépit enfantin à sentir que sa langue se refusait à faire valoir ses grands exploits.
Cela, c'était la disparition définitive de la dernière goutte de sang blanc que Michele eût dans les veines, mais il ne s'en doutait pas.
L'Anglais, lui, le comprit, et quand il eut bien lavé la tête aux gens de Tibasu, quand il eut tenu avec le sous-juge une conférence où cet excellent fonctionnaire devint tout vert, il trouva le temps nécessaire pour rédiger un rapport où il faisait connaître la conduite de Michele.
Cette lettre fut transmise à qui de droit par les voies ordinaires, et aboutit à faire déplacer Michele vers une résidence plus lointaine encore, avec l'impérial salaire de 66 roupies par mois.
En conséquence son mariage avec miss Vezzis se fit en grande pompe, selon le rituel antique; et maintenant il y a un grand nombre de petits D'Cruzes qui se vautrent autour de la vérandah du bureau central de télégraphe.
Mais, quand bien même on lui offrirait comme récompense tous les profits du service public où il est employé, Michele ne pourrait jamais, non, jamais recommencer ce qu'il fit à Tibasu, pour obtenir Miss Vezzis, la bonne d'enfants.
Cela prouve que quand un homme accomplit une bonne besogne, tout à fait hors de proportion avec son salaire, c'est, sept fois sur neuf, qu'il y a une femme, derrière le rideau de sa vertu.
Quant aux deux exceptions, elles peuvent s'expliquer par une insolation.
MONTRES DE NUIT
Ce qu'il y a dans les livres du Brahmane se retrouve dans le coeur du Brahmane. Ni vous ni moi nous ne savions qu'il y eût autant de mal dans le monde.
(PROVERBE HINDOU)
Cela commença par une mystification, mais maintenant c'est allé assez loin, et cela commence à devenir sérieux.
Platte, le sous-officier, étant pauvre, avait une montre Waterbury, et une simple chaîne en cuir uni.
Le colonel avait aussi une montre Waterbury, mais il se servait comme chaîne de la fausse gourmette d'un mors.
Une fausse gourmette, c'est ce qu'il y a de mieux comme chaîne de montre. C'est à la fois solide et court. Entre une fausse gourmette et une autre, il n'y a pas grande différence; entre une montre Waterbury et une autre, il n'y en a aucune.
Tout le monde, à la station, connaissait la fausse gourmette du colonel.
Il n'était pas un cavalier de premier ordre, mais il aimait à faire croire aux gens qu'il l'avait été jadis, et il enfilait des histoires étonnantes, au sujet de la bride de chasse dont avait fait partie la fausse gourmette en question.
A part cela, il était religieux au point d'en être assommant.
Platte et le colonel faisaient leur toilette au club, car tous deux étaient en retard pour leurs invitations, et tous deux étaient pressés.
On était en Kismet.
Les deux montres étaient posées sur une étagère, au-dessous de la glace, avec la chaîne pendante. C'était là de la négligence.
Platte, qui avait fini le premier, prit au hasard une montre, se regarda dans la glace, arrangea son noeud de cravate, et sortit en courant.
Quarante secondes après, le colonel fit exactement la même chose.
Chacun avait pris la montre de l'autre.
Vous avez pu remarquer que bon nombre des gens qui ont de la religion sont extrêmement méfiants. On dirait qu'ils en savent bien plus long,--naturellement, pour des motifs uniquement religieux,--que les inconvertis, sur les choses du mal. Peut-être qu'ils étaient tout particulièrement criminels avant leur conversion.
En tout cas, quand il s'agit d'émettre des imputations défavorables, et de donner l'interprétation la plus cruelle possible aux choses les plus innocentes, vous pouvez être sûr que certaines catégories de gens religieux se distingueront par-dessus toutes les autres.
Le colonel et sa femme appartenaient à cette catégorie-là. Mais la femme du colonel était la pire des deux. C'était elle qui fabriquait les cancans de la station et bavardait avec son ayah!
Il n'est pas besoin d'en dire plus long.
La femme du colonel troubla pour jamais le ménage Laplace.
La femme du colonel fit manquer le mariage Ferris-Haughtrey.
La femme du colonel persuada au pauvre Brexton de laisser sa femme là-bas dans les plaines pendant la première année de leur mariage. Il en résulta la mort de la petite mistress Brexton, puis celle de leur bébé.
Les griefs contre la femme du colonel ne seront jamais oubliés tant qu'il y aura un régiment dans le pays.
Nous revenons au colonel et à Platte.
En quittant le salon de toilette, ils allèrent chacun de son côté.
Le colonel dîna avec deux chapelains, pendant que Platte allait à un rendez-vous de garçons, qui devait être suivi d'une partie de whist.
Remarquez bien comment les choses arrivent.
Si le saïs de Platte avait mis sur la jument la selle toute neuve, les têtes des anneaux de la selle n'auraient pu traverser le cuir usé, et faire entrer le vieux rembourrage dans le garrot de la bête, alors qu'elle revenait, vers deux heures du matin.
Elle n'aurait pas rué, sauté, elle ne serait pas tombée dans un fossé en faisant verser la carriole, et lançant Platte par-dessus une haie d'aloès jusque sur la pelouse si bien ratissée de mistress Larkyn, et ce récit n'aurait jamais été écrit.
Mais la jument fit tout cela, et pendant que Platte se roulait et se roulait sur l'herbe, comme un lapin qui a reçu un coup de fusil, la montre et sa chaîne s'échappèrent de son gilet, tout comme l'épée d'un major saute hors de son baudrier quand on allume un feu de joie; et la montre roula, au clair de lune, jusqu'à ce qu'elle se fût arrêtée sous une fenêtre.
Platte bourra son mouchoir sous le capiton, remit le véhicule d'aplomb, et rentra chez lui.
Remarquez encore comment Kismet travaille. C'est une chose qui n'arrive pas une fois en cent ans.
Vers la fin de son dîner avec les deux chapelains, le colonel déboutonna son gilet et se pencha sur la table pour jeter un coup d'oeil sur quelques rapports de missionnaires. La barrette de la chaîne de montre passa peu à peu à travers la boutonnière, et la montre,--la montre de Platte,--glissa sans bruit sur le tapis. C'est là que le porteur la trouva le lendemain, et il la garda.
Alors le colonel partit pour retourner auprès de l'épouse de son coeur, mais le conducteur de la voiture était ivre et il s'égara. Aussi le colonel rentra-t-il à une heure indue, et ses excuses ne furent point écoutées.
Si la femme du colonel avait été un de ces «vases ordinaires voués à la destruction» elle aurait compris que quand un homme fait exprès de s'attarder, il se munit toujours d'une excuse plausible et originale. Et la simplicité démesurée de l'explication que donnait le colonel était une preuve de sa bonne foi.
Mais regardez encore Kismet à l'oeuvre!
La montre du colonel, qui était arrivée si brusquement avec Platte sur la pelouse de mistress Larkyn, jugea bon de s'arrêter tout juste sous la fenêtre de mistress Larkyn, qui la vit à cet endroit le lendemain matin de bonne heure, la reconnut et la ramassa.
Elle avait entendu le bruit que faisait la carriole de Platte en versant, à deux heures de ce matin-là. Elle l'avait entendu apostropher la jument. Elle connaissait Platte et il lui plaisait.
Ce jour-là, elle lui fit voir la montre, et écouta son histoire.
Il tourna la tête de côté, cligna de l'oeil et dit:
--C'est dégoûtant! Quel vieux polisson! Et avec tant d'étalage de principes religieux encore! Je devrais envoyer la montre à la femme du colonel et lui demander des explications.
Mistress Larkyn songea une minute aux Laplace--elle les avait connus au temps où le mari et la femme croyaient l'un à l'autre, et elle répondit:
--Je l'enverrai; je pense que ça lui fera du bien, à elle. Mais rappelez-vous que nous ne devrons jamais lui dire la vérité.
Platte se douta que sa propre montre était entre les mains du colonel et pensa que l'envoi de la Waterbury avec sa fausse gourmette, accompagnée d'un billet rassurant de mistress Larkyn, n'aurait d'autre effet que de produire une courte agitation, de quelques minutes à peine.
Mais mistress Larkyn voyait plus loin.
Elle savait que la moindre goutte de poison aurait une prise solide sur le coeur de la colonelle.
Le paquet, accompagné d'un billet contenant quelques détails sur les heures tardives où le colonel faisait ses visites, fut envoyé à la femme du colonel.
Elle s'enferma pour pleurer et examiner quelle décision elle prendrait.
S'il y avait au monde une femme que la colonelle détestât avec une sainte ferveur, c'était bien mistress Larkyn.
Mistress Larkyn était une personne frivole, et qualifiait la colonelle de «Vieille Chatte».
La femme du colonel soutenait qu'un certain personnage de l'Apocalypse ressemblait étrangement à mistress Larkyn.
Elle citait également d'autres personnages de l'Écriture. Elle les prenait dans l'Ancien Testament.
Mais la femme du colonel était la seule personne qui voulût ou osât dire quoi que ce soit contre mistress Larkyn.
Tout le monde, à part elle, l'accueillait comme une amusante, une honnête petite personne.
En conséquence, à la pensée que son mari était allé semer des montres sous les fenêtres de cette «créature» à des heures maudites, et se rappelant que la nuit d'avant, même, il était rentré fort tard...
Arrivée à ce point, elle se leva et se mit en quête de son mari.
Il nia tout, excepté que la montre était à lui.
Elle le supplia de songer au salut de son âme et de dire la vérité. Il nia de nouveau, en ajoutant deux gros mots.
Puis, un silence tomba sur la colonelle pétrifiée, et pendant ce silence on aurait pu respirer cinq fois.
Le discours qui suivit ne regarde ni vous ni moi. C'était un tissu de jalousie conjugale et féminine. On y devinait l'expérience de la vieillesse et des joues creuses, une méfiance profonde, basée sur le texte qui dit que les coeurs mêmes des tendres bébés sont aussi mauvais qu'on les fait. Il y avait enfin de la rancune, de la haine contre mistress Larkyn, tout cela assaisonné des articles de foi que professait la femme du colonel.
Et par-dessus tout, il y avait la montre Waterbury avec la chaîne faite d'une fausse gourmette, cette montre qui faisait tic tac dans le creux de sa main desséchée.
A cette heure-là, je crois bien que la colonelle éprouva quelque chose des soupçons contenus qu'elle avait insinués dans l'âme du vieux Laplace, quelque peu des souffrances qu'elle avait causées à la pauvre miss Haughtrey, quelque peu de la douleur qui rongeait comme un cancer le coeur de Brexton, pendant qu'il assistait à l'agonie de sa femme.
Le colonel bafouilla; il essaya de donner des explications. Alors il s'aperçut que sa montre avait disparu; le mystère redoubla d'obscurité.
La femme du colonel passa alternativement de la parole à la prière, jusqu'à ce qu'elle fût lasse; et alors elle s'en alla pour aviser aux moyens de «châtier le coeur obstiné de son mari». Ce qui se traduit dans notre argot par «lui river son clou».
Comme vous le voyez, elle était profondément imbue de la doctrine du péché originel; et elle ne pouvait croire, en présence des apparences. Elle en savait bien trop long, et arrivait d'un bond aux pires conclusions.
Mais c'était tant mieux. Cela empoisonnait sa vie: elle avait empoisonné celle de Laplace. Elle avait perdu toute confiance dans le colonel; et c'était en cela que le dogme de défiance faisait sentir son influence.
--Il aurait pu, se disait-elle, il aurait pu commettre bien des fautes, avant qu'une Providence compatissante, employant un instrument indigne, cette mistress Larkyn, eût établi sa culpabilité.
C'était un débauché, un scélérat en cheveux gris.
On pourrait trouver que c'était là une réaction bien soudaine après une longue vie conjugale, mais s'il est un fait digne de respect, c'est celui-ci:
«Lorsqu'un homme ou une femme se font une habitude, et en même temps un plaisir de croire et de mettre en circulation les mauvais propos sur des gens indifférents à lui ou à elle, lui ou elle finiront par croire aux mauvais propos sur des gens très aimés, sur des parents très proches de lui ou d'elle.
Vous trouverez peut-être aussi que le simple incident de la montre était trop futile, trop banal pour faire naître cette mésintelligence. Mais une vérité non moins antique, c'est que dans la vie comme aux courses, les petits fossés, et les barrières les plus basses causent les pires accidents.
Pour la même raison, il peut vous arriver de voir une femme, capable d'être une Jeanne d'Arc dans un autre pays, dans un autre climat, se démolir, tomber en morceaux sous l'influence des soucis les plus terre à terre de la vie en ménage.
Mais cela, c'est une autre histoire.
La femme du colonel fut tourmentée d'autant plus cruellement parce qu'elle croyait, que cela faisait ressortir plus vivement la vilenie des hommes.
Quand on se rappelait les méfaits qu'elle avait commis, c'était un vrai plaisir que de la voir ainsi misérable, que de voir les efforts désespérés qu'elle faisait pour que la station ne s'en aperçût point.
Mais la station le savait, en riait sans le moindre remords, car on y avait appris l'histoire de la montre, racontée avec maints gestes dramatiques par mistress Larkyn.
Une ou deux fois, Platte croyant que le colonel n'était point parvenu à se disculper, dit à mistress Larkyn:
--Cette affaire est allée assez loin. Je suis d'avis qu'on apprenne à la femme du colonel comment c'est arrivé.
Mistress Larkyn pinça les lèvres, hocha la tête, et déclara que la femme du colonel devait faire de son mieux pour supporter son châtiment.
Or, mistress Larkyn était une femme frivole, en qui nul n'eût pu soupçonner une telle profondeur de haine.
En conséquence, Platte ne fit aucune démarche, et en vint à croire, d'après le silence du colonel, que celui-ci avait dû «courir la prétantaine» quelque part, cette nuit-là, et que dès lors, il aimait mieux encourir une légère pénalité pour avoir pénétré dans les clôtures des gens en dehors des heures de visites.
Platte finit au bout d'un temps par oublier l'affaire de la montre, et retourna dans la plaine avec son régiment.
Mistress Larkyn rentra en Angleterre quand son mari eut achevé son temps de service dans l'Inde. Elle n'oublia jamais.
Mais Platte avait parfaitement raison quand il disait que la plaisanterie durait un peu trop.
La défiance, et les scènes de tragédie qu'elle comporte,--toutes choses que nous autres étrangers ne pouvons pas voir, ni croire,--tuent la femme du colonel, et font au colonel une vie misérable.
Si l'un ou l'autre lisent cette histoire, ils peuvent être convaincus que l'affaire y est exposée avec vérité. Ils peuvent «échanger le baiser de réconciliation».
Shakespeare fait allusion au plaisir qu'on éprouve en voyant un artilleur canonné par sa propre batterie.
Cela prouve que les poètes ne devraient pas écrire sur des choses auxquelles ils n'entendent rien.
Le premier venu aurait pu lui apprendre que les sapeurs et les canonniers appartiennent à des corps parfaitement distincts dans l'armée. Mais si vous corrigez la phrase, en substituant le mot de canonnier à celui de sapeur, il en résultera exactement la même morale.