L'AUTRE
Quand la terre fut malade et que les cieux grisonnèrent et que les bois eurent été pourris par la pluie, l'homme mort vint à cheval, par un jour d'automne, revoir ce qu'il avait aimé.
(VIEILLE BALLADE)
Il y a bien longtemps de cela, du temps des «soixante-dix», avant qu'on eût construit aucun édifice public à Simla, et la large route qui fait le tour de Jakko, alors qu'ils habitaient un nid à pigeons dans les bouges du P. W. D., les parents de miss Gaurey lui firent épouser le colonel Schreiderling.
Il ne devait pas avoir beaucoup plus de trente-cinq ans de plus qu'elle, et comme il avait deux cents roupies par mois, et avec cela de la fortune personnelle, il était assez à son aise.
Il appartenait à une bonne famille, et quand il faisait froid, il souffrait d'une affection des poumons. En été, il vacillait sur le bord de l'apoplexie par insolation, mais jamais elle ne vint à bout de le tuer.
Entendez-moi bien, je ne blâme pas Schreiderling: il était bon mari, suivant ses idées, et il ne se mettait en colère que quand on le soignait, ce qui arrivait environ dix-sept jours par mois.
Il était très large avec sa femme sur les questions d'argent, et c'était, selon lui, une concession.
Et cependant, mistress Schreiderling n'était point heureuse.
On l'avait mariée quand elle avait moins de vingt ans et qu'elle avait donné à un autre tout son pauvre petit coeur.
J'ai oublié son nom, mais nous l'appellerons l'Autre.
Il n'avait ni argent, ni avenir; il n'avait pas même l'air intéressant, et je crois qu'il avait un emploi dans le commissariat ou les transports. Mais malgré tout cela, elle l'aimait terriblement, et il y avait entre lui et elle comme des fiançailles, lorsque Schreiderling apparut et informa mistress Gaurey qu'il se proposait d'épouser sa fille.
Alors l'autre promesse de mariage fut annulée, effacée par les larmes de mistress Gaurey.
En effet, cette dame gouvernait sa maison en larmoyant sur la désobéissance à son autorité, et sur le peu de respect qu'on lui témoignait dans sa vieillesse.
La jeune fille ne faisait pas comme sa mère; elle ne pleura jamais: non, pas même au mariage.
L'Autre supporta sa perte avec calme, et se fit envoyer dans le poste le plus mauvais qu'il pût trouver. Peut-être que le climat le consolait.
Il souffrait de la fièvre intermittente, et cela put lui servir à se distraire de ses autres peines.
Il avait également le coeur faible. Une des valvules était atteinte, et la fièvre empirait les choses. Cela se vit bien par la suite.
Puis, plusieurs mois se passèrent, et mistress Schreiderling se mit à être malade. Elle ne se consumait point de langueur, comme on le voit dans les livres; mais on eût dit qu'elle collectionnait toutes les formes de maladie qui sévissaient à la station, depuis la simple fièvre, et au-dessus.
Même en ses meilleurs moments, elle n'était jamais qu'ordinairement jolie; ces maladies la rendaient laide.
Ainsi s'exprimait Schreiderling.
Il mettait son amour-propre à dire tout ce qu'il pensait.
Quand elle eut perdu sa joliesse, il la laissa s'arranger à son gré, et retourna dans les bouges où s'était passé son célibat.
On la voyait trottiner, allant et venant sur la Simla-Mall, d'un air d'abandon, avec un grand chapeau du Terai qui lui retombait derrière la tête, et sur une selle en si mauvais état qu'elle faisait peine à voir.
La générosité de Schreiderling s'arrêtait au cheval. Il disait que la première selle venue était assez bonne pour une femme aussi nerveuse que mistress Schreiderling.
On ne l'invitait jamais à danser, parce qu'elle ne dansait pas bien. Elle était si terne, si peu intéressante qu'il était extrêmement rare qu'elle trouvât des cartes dans sa boîte aux lettres.
Schreiderling disait que s'il avait su qu'elle deviendrait un pareil épouvantail après son mariage, il ne l'aurait jamais épousée.
Il avait toujours mis son amour-propre à dire ce qu'il pensait, ce Schreiderling!
Il la laissa à Simla un jour du mois d'août, et retourna à son régiment.
Alors elle reprit un peu de vie, mais ne retrouva jamais son apparence d'autrefois.
J'appris au club que l'Autre revenait malade, très malade, essayer d'une chance incertaine de guérison. La fièvre et l'état de ses valvules du coeur l'avaient presque tué.
Elle savait cela, et elle savait aussi une chose que je n'avais aucun intérêt à connaître, à quelle époque il devait arriver.
Il lui avait écrit, je suppose.
Ils ne s'étaient jamais vus depuis le mois qui avait précédé le mariage.
Et voici maintenant le côté déplaisant de l'histoire.
Une invitation tardive me retint à l'hôtel Dovedell jusqu'à ce qu'il fît sombre.
Mistress Schreiderling avait arpenté le Mall, pendant toute l'après-midi, sous la pluie.
Comme je remontais par la route des voitures, je passai près d'un tonga, et mon poney, las d'être resté longtemps arrêté, partit au petit trot.
Tout près de la route qui allait au bureau des tongas, se trouvait mistress Schreiderling, trempée de la tête aux pieds, attendant le tonga.
Je piquai vers les hauteurs, car le tonga n'était pas mon affaire, et à ce moment même, elle se mit à jeter des cris aigus.
Je rebroussai chemin aussitôt et je vis, aux lumières qui éclairaient le bureau du tonga, mistress Schreiderling agenouillée sur la route tout humide, près du siège de derrière du tonga, qui venait d'arriver; elle poussait des cris affreux.
Et comme je m'approchais, elle tomba la figure dans la boue.
L'Autre était assis sur le siège de derrière, se tenant très bien, très ferme, une main sur le support de la tente, l'eau dégoulinant de son chapeau et de sa moustache: il était mort.
Le voyage de soixante milles dans un véhicule cahotant avait mis sa valvule à une épreuve trop rude, à ce que je pense.
Le conducteur du tonga dit:
--Le sahib est mort à deux stations de Solon. C'est pourquoi je l'ai attaché avec une corde, pour l'empêcher de tomber en route, et nous sommes arrivés comme cela à Simla. Est-ce que le sahib me donnera le buckshih[14]?... Cet Autre-là, ajouta-t-il, en me montrant le défunt, aurait dû donner une roupie.
[14] Pourboire.
L'Autre, toujours assis, avait l'air de ricaner, comme s'il trouvait des plus plaisantes sa façon d'arriver.
Quant à mistress Schreiderling, toujours dans la boue, elle laissa échapper un gémissement.
Il n'y avait au bureau que nous quatre, et il pleuvait à verse.
La première chose à faire était de ramener mistress Schreiderling chez elle; la seconde était de s'arranger pour que son nom ne fût pas mêlé à l'affaire.
Le conducteur du tonga reçut cinq roupies pour aller au bazar chercher un rickshaw destiné à mistress Schreiderling; ensuite il parlerait au babou du tonga, au sujet de l'Autre, et le babou arrangerait la chose le mieux possible.
Mistress Schreiderling fut portée sous le hangar à l'abri de la pluie, et nous attendîmes le rickshaw pendant trois quarts d'heure.
Quant à l'Autre, on le laissa tout juste comme il était arrivé.
Mistress Schreiderling n'était en état de rien faire qui pût la tirer d'embarras, si ce n'est de pleurer.
Dès qu'elle eut repris ses sens, elle essaya de crier, puis elle se mit à prier pour l'âme de l'Autre.
Si elle n'avait été pure comme la lumière du jour, elle aurait aussi prié pour son âme à elle.
Alors je fis de mon mieux pour enlever la boue de ses vêtements.
A la fin, le rickshaw arriva, et je l'emmenai, un peu de force.
Ce fut une affaire terrible, du commencement à la fin, mais surtout quand le rickshaw eut à passer entre le mur et le tonga, alors qu'elle voyait la main décharnée, jaunie, qui serrait toujours le support de la tente.
Elle fut ramenée chez elle au moment même où tout le monde partait pour aller danser à la villa du vice-roi--alors c'était Peterhoff.
Le docteur découvrit qu'elle était tombée de cheval, que je l'avais relevée derrière Jakko, et que je méritais vraiment d'être félicité pour la promptitude avec laquelle je lui avais assuré des soins médicaux.
Elle ne mourut pas: les gens de la trempe de Schreiderling épousent des femmes qui ne meurent pas aisément: elles durent et s'enlaidissent.
Elle ne dit jamais un mot de son unique rendez-vous, depuis son mariage, avec l'Autre.
Et quand le refroidissement et le rhume causés par sa sortie en temps de pluie lui permirent de se lever, elle ne laissa jamais échapper un mot, un geste indiquant qu'elle m'avait rencontré au bureau du tonga.
Peut-être ne le sut-elle jamais.
Elle garda son habitude d'aller et venir à cheval sur le Mall, avec cette mauvaise selle si usée. A son air, on eût cru qu'elle s'attendait à rencontrer quelqu'un d'une minute à l'autre, au premier tournant.
Deux ans plus tard, elle retourna en Angleterre, et mourut--à Bournemouth, je crois.
Schreiderling, quand il avait au mess une crise de mélancolie, ne manquait jamais de dire: «Ma pauvre chère femme!»
Il mettait toujours son amour-propre à parler comme il pensait, ce Schreiderling.
CONSÉQUENCES
Les subtilités des Rose-Croix ont pris naissance en Orient. Vous pouvez trouver encore ceux qui les enseignent, au pied de la colline de Jacatala. Fouillez dans Bombast Paracelsus. Lisez ce que nous apprend le chercheur Flood au sujet du Dominant qui se meut à travers les cycles du soleil. Lisez mon récit et voyez Luna à son apogée.
Il y a des postes où l'on est nommé pour un an, des postes où l'on est nommé pour deux ans, des postes où l'on est nommé pour cinq ans à Simla.
Il y a aussi, ou il y avait ordinairement, autrefois, des postes permanents, que vous conserviez pendant toute la durée de votre vie, et qui vous assuraient des joues fraîches et un revenu respectable.
A la saison froide naturellement, il vous était permis de descendre, car alors Simla est fort monotone.
Tarrion venait Dieu sait d'où, de quelque part bien loin, dans une région abandonnée de l'Inde centrale, où l'on qualifie Pachmari de «santarumi,» et où l'on se promène en voiture attelée de boeufs trotteurs.
Il appartenait à un régiment, mais son but était avant tout de s'échapper de son régiment, et de vivre toujours, toujours à Simla.
Il n'avait aucune préférence marquée, si ce n'est pour un bon cheval et une jolie femme.
Il se croyait capable de bien faire tout ce qu'il faisait. C'est une bien belle croyance quand on met toute son âme à la garder.
Il s'entendait à bien des choses. Il avait une tournure agréable, et savait rendre heureux tout son entourage, même dans l'Inde centrale.
Il vint donc à Simla, et comme il était adroit et amusant, il se mit naturellement à graviter dans la direction de mistress Hauksbee, qui pardonnait tout, sauf la stupidité.
Un jour, il lui rendit un grand service en changeant la date sur une carte d'invitation à un grand bal, auquel mistress Hauksbee désirait paraître. Mais elle ne le pouvait pas, s'étant querellée avec l'aide de camp. Celui-ci qui avait une âme mesquine avait eu la précaution de l'inviter à un petit bal qui avait lieu le 6 et non au grand bal qui était fixé au 26.
Ce fut un faux des plus adroits, et quand mistress Hauksbee tendit à l'aide de camp sa carte d'invitation, et le taquina doucement sur la générosité qu'il mettait à omettre de se venger, il crut positivement qu'il s'était trompé.
Il comprit, et en cela il fit bien--qu'il ne fallait point engager de lutte avec mistress Hauksbee.
Elle fut reconnaissante pour Tarrion, et lui demanda ce qu'elle pouvait faire pour lui.
Il répondit avec simplicité.
--Je suis un lansquenet en congé ici, et je guette tout butin qui sera à ma portée. Il n'y a pas dans tout Simla un pied carré de terrain qui m'intéresse. Mon nom est inconnu à tous ceux qui disposent des places--et il me faut une situation qui soit bonne, sérieuse, qui enfin soit pukka. Je crois que vous êtes capable de réussir tout ce que vous entreprenez. Voulez-vous m'aider?
Mistress Hauksbee réfléchit une minute. Elle passa sur ses lèvres la mèche de sa cravache, comme c'était son habitude quand elle réfléchissait.
Puis, ses yeux pétillèrent, et elle dit.
--Je veux bien.
Et l'on topa.
Tarrion, qui avait une parfaite confiance en cette grande femme, ne se préoccupa plus du tout de la chose, si ce n'est pour se demander quelle sorte de place il obtiendrait.
Mistress Hauksbee se mit à calculer le prix de tous les chefs des grands services, de tous les membres du Conseil qu'elle connaissait, et plus elle réfléchissait, plus elle riait.
Alors elle prit un annuaire du service civil, et jeta les yeux sur quelques emplois.
Il y a quelques beaux emplois dans le service civil.
A la fin, elle jugea qu'elle ferait mieux d'essayer de caser Tarrion dans le service politique, bien qu'il fût trop intelligent pour ces sortes d'emplois.
Quels plans combina-t-elle pour atteindre cette fin? Cela n'importe pas le moins du monde, car la chance ou la destinée étaient dans son jeu et ne lui laissaient plus rien à faire que de suivre le cours des événements, et de s'en attribuer le mérite.
Tous les vice-rois, à leur début,--ont à traverser une attaque de «secret diplomatique».
Cela leur passe, à la longue, mais dans les premiers temps, ils l'attrapent tous, parce qu'ils sont nouveaux dans le pays.
Le vice-roi d'alors,--celui qui subissait la crise en ce moment-là,--il y a de cela bien longtemps, c'était avant que lord Dufferin revînt du Canada, ou avant que lord Ripon abandonnât le giron de l'Église anglicane--le vice-roi, donc, avait une crise très aiguë.
Il en résultait que les gens qui débutaient dans le maniement des secrets d'État allaient et venaient l'air malheureux; et le vice-roi se targuait d'avoir su inculquer des notions de discrétion à son état-major.
Mais voilà, le gouvernement suprême a l'imprudente habitude de relater ses actes sur des imprimés.
Ces papiers traitent de toutes sortes de choses, depuis le paiement de 200 roupies pour «renseignements confidentiels» jusqu'aux mercuriales qu'on administre aux vakils[15] et aux motamids[16] des États de protectorat, et compris les lettres assez raides qu'on envoie aux princes indigènes pour leur enjoindre de mettre de l'ordre dans leurs maisons, leur défendre d'enlever des femmes, de bourrer de poivre rouge en poudre les coupables, et de commettre d'autres excentricités analogues.
[15] Résidents auprès d'un prince indigène.
[16] Juges indigènes.
Naturellement ce sont là des choses qu'il faut éviter de rendre publiques, parce que, officiellement, les princes indigènes sont infaillibles, et parce que, officiellement, leurs États sont aussi bien administrés que nos territoires.
Il y a aussi les sommes données de la main à la main à divers personnages fort singuliers. Ce ne sont pas précisément des détails à mettre dans les journaux, bien qu'on y puisse trouver de temps en temps matière à une lecture divertissante.
Quand le gouvernement suprême est à Simla, c'est à Simla qu'on prépare ces papiers, c'est de là qu'ils sont envoyés par messager officiel aux bureaux ou par la poste aux gens qui doivent les voir.
Pour ce vice-roi, le principe du secret n'était pas moins important que la pratique, et il était d'avis qu'un despotisme paternel comme le nôtre ne doit laisser entrevoir qu'en temps opportun même de menus faits, comme la nomination d'un employé subalterne.
Il se faisait en tout temps remarquer par ses principes.
Il y avait en préparation à ce moment-là une très importante liasse de papiers. Il fallait porter cela à la main pour lui faire traverser Simla d'un bout à l'autre. Elle ne devait pas être mise dans une enveloppe officielle, mais dans une enveloppe grande, carrée, de couleur incarnat clair. Ce qu'elle contenait était écrit à la main sur du papier mince, plusieurs fois ployé.
C'était adressé «au Principal Employé..., etc.»
Or, entre le principal employé, etc., etc., et mistress Hauksbee, en accompagnant ce nom de quelques fioritures, la différence n'est pas très grande, surtout quand l'adresse est très mal écrite, comme c'était le cas.
Le chaprassi qui reçut l'enveloppe n'était pas plus idiot que la majorité des chaprassis.
Il se contenta d'oublier où il fallait porter cette enveloppe d'aspect si peu officiel. En conséquence, il s'en informa auprès du premier Anglais qu'il rencontra, et il se trouva que c'était un homme qui s'en allait à cheval vers Annandale, d'un air très pressé.
L'Anglais jeta à peine un coup d'oeil sur l'adresse et répondit.
--Hauksbee, Sahib ki mens.
Et il repartit.
Et le chaprassi en fit autant, parce que cette lettre était la dernière de son paquet, et qu'il avait hâte de finir sa besogne.
Il n'y avait pas de reçu à faire signer. Il jeta la lettre dans les mains du porteur de mistress Hauksbee, et s'en alla fumer avec un ami.
Mistress Hauksbee attendait justement d'une connaissance l'envoi d'un patron de costume découpé sur papier de soie.
Dès qu'elle tint la grande enveloppe carrée, elle s'écria en conséquence: «Oh! la chère créature!» et l'ouvrit avec un couteau à papier, et toutes les pièces écrites à la main tombèrent à terre.
Mistress Hauksbee se mit à les lire.
J'ai dit que le dossier était important. C'est bien assez que vous sachiez cela.
Il y était question d'une certaine correspondance, de deux mesures à prendre, d'un ordre péremptoire adressé à un chef indigène, et d'une ou deux douzaines d'autres objets.
Mistress Hauksbee resta bouche bée, à cette lecture.
Quand le mécanisme du grand gouvernement de l'Inde vous apparaît pour la première fois tout nu, dépourvu de son cadre, de son vernis, de sa peinture, de ses grilles, il y a là de quoi impressionner l'homme le plus stupide.
Et mistress Hauksbee était une femme pleine d'intelligence.
Elle fut d'abord quelque peu effrayée, et il lui sembla d'abord qu'elle avait pris un éclair par la queue et ne savait au juste qu'en faire.
Il y avait des remarques et des initiales sur les marges des papiers, et certaines de ces remarques étaient plus sévères encore que le texte lui-même.
Les initiales étaient celles d'hommes qui maintenant sont tous morts ou partis, mais qui furent considérables en leur temps.
Mistress Hauksbee continua sa lecture, et tout en lisant, elle réfléchit avec calme.
Alors la valeur de sa trouvaille lui apparut et elle se mit à chercher le meilleur moyen d'en tirer parti.
A ce moment, Tarrion entra.
Ils parcoururent ensemble tous les papiers.
Tarrion, ignorant comment elle avait mis la main dessus, jura que mistress Hauksbee était la femme la plus remarquable qu'il y eût au monde.
C'était vrai ou peu s'en faut, selon moi,
--Les procédés les plus honnêtes sont toujours les plus sûrs, dit Tarrion, quand ils eurent passé une heure et demie à étudier la chose et à causer. Tout bien considéré, le service des renseignements, voilà ce qu'il me faut. Ou bien cela, ou bien le Foreign-Office. Je vais mettre les Dieux souverains en état de siège dans leurs temples.
Il n'alla point s'adresser à un petit personnage, ni à un important petit personnage, ni au chef incapable d'un grand service administratif.
Il alla trouver l'homme le plus considérable, le plus influent que le gouvernement possédât, et il lui expliqua qu'il désirait un emploi à Simla avec de bons émoluments.
Cette impertinence à double détente amusa l'homme considérable, et comme il n'avait rien à faire à cette heure-là, il écouta les propositions de l'audacieux Tarrion.
--Vous avez, je suppose, certaines aptitudes spéciales, en dehors de votre talent pour vous imposer, pour les emplois auxquels vous prétendez? dit l'homme considérable.
--Pour cela, dit Tarrion, c'est à vous d'en juger.
Et alors, comme il avait une excellente mémoire, il se mit à citer quelques-unes des notes les plus importantes qui se trouvaient dans les papiers,--laissant tomber les mots lentement, un à un, comme un homme qui verse de la chlorodyne dans un verre.
Lorsqu'il en fut arrivé à l'ordre péremptoire,--car c'en était un, un ordre péremptoire,--l'homme considérable fut troublé.
Tarrion reprit:
--Je m'imagine que des connaissances particulières de cette sorte sont pour obtenir ce que j'oserais appeler, une niche confortable dans le Foreign-Office, une recommandation aussi puissante, que le fait d'être le neveu de la femme d'un officier distingué.
Ce coup droit fit grande impression sur l'homme considérable, car la dernière nomination qu'il avait faite aux affaires étrangères avait été un cas de favoritisme criant et il le savait.
--Je verrai ce que je puis faire pour vous, dit le grand personnage.
--Grand merci, dit Tarrion, qui prit alors congé.
Et l'homme considérable alla de son côté s'occuper de rendre l'emploi disponible.
· · ·
Onze jours se passèrent, sans qu'il y eût autre chose que des coups de tonnerre, des éclairs et de nombreux envois de dépêches télégraphiques.
L'emploi n'était pas des plus importants. Il rapportait de cinq à sept cents roupies par mois, mais, ainsi que le disait le vice-roi, c'était le principe du secret diplomatique qu'il fallait maintenir avant tout, et il était plus que probable qu'un gaillard qui possédait des informations spéciales méritait de l'avancement.
Aussi l'avança-t-on.
On avait dû avoir des soupçons sur lui, bien qu'il jurât que ses informations n'eussent d'autre source que les talents remarquables dont il était doué.
Vous pourrez compléter vous-même une bonne partie de cette histoire, y compris celle qui se produisit ensuite au sujet de l'enveloppe égarée, il y a, en effet, des raisons qui ne permettent pas de l'écrire.
Si vous ne connaissez rien aux choses de là-haut, vous ne saurez comment la compléter, et vous direz que cela est impossible.
Ce que dit le vice-roi, quand on introduisit Tarrion devant lui, le voici:
--Ah! c'est donc le gaillard qui a forcé la main au gouvernement indien, n'est-ce pas? Rappelez-vous, monsieur, que cela ne se fait pas deux fois.
Évidemment, il se doutait de quelque chose.
Ce que dit Tarrion quand il lut sa nomination dans la Gazette, ce fut ceci:
--Si mistress Hauksbee avait vingt ans de moins, et que je fusse son mari, je voudrais être vice-roi des Indes au bout de quinze ans.
Ce que dit mistress Hauksbee, quand Tarrion vint la remercier, presque avec les larmes aux yeux, ce fut d'abord: «Je vous l'avais dit,» et ensuite: «Que les hommes sont bêtes!»
LA CONVERSION D'AURÉLIEN MAC GOGGIN
Montez à cheval avec une vaine cravache, montez à cheval avec des éperons édentés: soit! Mais un jour, d'une façon ou d'une autre, il faudra que le poulain apprenne à connaître le coup cinglant qui abat, le mors qui serre à briser et la piqûre que fait la rouille de l'éperon.
(LE HANDICAP DE LA PIE)
Ceci n'est pas un conte, au sens propre; c'est un tract, et j'en suis immensément fier, composer un tract, c'est faire un tour de force.
Chacun a le droit d'avoir ses opinions religieuses à soi, mais personne, et à plus forte raison un cadet, n'a le droit de les faire avaler par force à autrui.
Le gouvernement envoie de temps à autre de fantastiques fonctionnaires, mais Mac Goggin était le plus cocasse qu'on eût exporté depuis bien longtemps.
Il était intelligent, d'une intelligence brillante, mais cette intelligence travaillait de travers.
Au lieu de s'en tenir aux ouvrages en langue maternelle, il avait lu ceux qui ont été composés par un nommé Comte, par un nommé Spencer, par un professeur Clifford. (Vous trouverez ces livres dans la bibliothèque.) Il est question dans ces ouvrages de l'intérieur des gens considéré au point de vue de ceux qui n'ont point d'estomac.
Il ne lui était point défendu, par ordre spécial, de les lire, mais sa maman eût bien dû l'en punir par une fessée. Ils fermentaient dans sa tête et il arriva dans l'Inde avec une religion raréfiée qui était en dehors et au-dessus de sa besogne.
Ça ne ressemblait que très peu à un credo.
Cela prouvait seulement que les hommes n'ont pas d'âme, qu'il n'y a point de Dieu, point d'autre vie, et que vous devez vous mettre en quatre tout de même, pour servir l'humanité.
Un des articles secondaires de son credo paraissait être qu'il existe un péché plus grand que celui de donner un ordre, c'est celui d'y obéir. Du moins c'est ce que disait Mac Goggin, mais je suppose qu'il avait mal lu ses Éléments.
Je ne dis pas un mot contre ce credo.
Il a été fabriqué là-bas, à Londres, où il n'y a rien autre chose que des machines, de l'asphalte et des bâtisses, et le tout noyé dans le brouillard. On en vient tout naturellement à croire qu'on n'a personne au-dessus de soi, et que le bureau de construction de la capitale a fait toutes choses.
Mais dans ce pays-ci, où vous voyez l'humanité, à cru, tannée, toute nue,--sans que rien s'interpose entre elle et le ciel de feu, sans rien sous les pieds que la terre vieillie, surmenée, c'est une idée qui ne tarde pas à s'évaporer, et bien des gens retournent à des théories plus simples.
Dans l'Inde, la vie ne dure pas assez pour qu'on puisse la gaspiller à prouver que personne n'est spécialement chargé de faire marcher le monde.
Et en voici la raison.
Le délégué est au-dessus de l'assistant, le commissaire au-dessus du délégué, le lieutenant-gouverneur au-dessus du commissaire, et le vice-roi est au-dessus d'eux tous quatre, sous les ordres du secrétaire d'État, qui est responsable devant l'Impératrice.
Si l'Impératrice n'est pas responsable envers son Créateur; et s'il n'y a point pour elle de Créateur envers qui elle soit responsable, c'est que tout notre système d'administration doit être mauvais.
Et c'est chose manifestement impossible.
Au pays, l'on est excusable. On est continuellement à l'écurie, et on y devient intellectuellement dru.
Lorsque vous faites prendre de l'exercice à un cheval grossièrement surnourri, il bave, et écume sur le mors au point que vous n'en voyez plus les cornes. Mais le mors n'en reste pas moins ce qu'il est.
Dans l'Inde, les hommes ne deviennent point drus. Le climat et le travail s'opposent à ce qu'on joue des briques contre des mots.
Si Mac Goggin avait gardé pour lui sa doctrine, avec ses lettres majuscules, et ses finales en isme, personne n'y eût pris garde, mais ses deux grands pères avaient été des prêcheurs wesleyens et il avait dans le sang la tendance à prêcher.
Au Club, il avait le besoin d'examiner tout le monde, pour se rendre compte qu'on manquait d'âme, tout comme lui, et il appelait tout le monde à l'aide pour exterminer son Créateur.
Ainsi que le lui dirent bon nombre de gens, il était évidemment dépourvu d'âme, parce qu'il était bien jeune, mais il ne s'ensuivait pas que ses aînés fussent aussi arrêtés dans leur développement. Qu'il y eût ou non un monde à venir, il lui fallait toujours dans le monde présent un homme auquel il pût lire ses articles.
--Mais ce n'est point de cela, ce n'est pas de cela qu'il s'agit, avait coutume de dire Aurélien.
Les hommes lui jetaient à la tête des coussins de canapé et lui disaient d'aller dans n'importe quel endroit particulier où il pourrait croire.
On l'avait surnommé Blastoderme. Il prétendait descendre d'une famille de ce nom qui habitait quelque part, dans les âges préhistoriques, et à force d'injures et de rires on tâchait de lui enlever la parole, attendu qu'il était un raseur impitoyable au Club et qu'il offusquait les vieilles gens.
Son délégué commissaire, qui travaillait sur la frontière pendant qu'Aurélien se dorlotait sur un oreiller de plume, lui dit que pour si intelligent garçon qu'il fût, il n'en était pas moins un grand nigaud.
Or vous savez, s'il avait voulu s'appliquer à son travail, il serait parvenu au secrétariat en peu d'années.
Il était exactement conforme à ce type qui arrive ici; tout en tête, peu de physique et une centaine de théories.
Nul ne s'intéressait à l'âme de Mac Goggin. Il eût pu indifféremment en avoir deux, n'en point avoir, ou avoir celle d'un autre.
Son affaire était d'exécuter les ordres et de se tenir sur la même ligne que les autres hommes de sa file, et non point comme il y parvint, de faire le vide au Club avec ses ismes.
Il accomplissait admirablement sa besogne, mais il lui était impossible de recevoir un ordre qu'il n'essayât d'améliorer.
C'était la faute à sa doctrine. Elle rendait les hommes trop responsables, et laissait trop de choses à faire à leur honneur.
Vous pouvez parfois monter un vieux cheval sans avoir autre chose qu'une longe, mais non point un poulain.
Mac Goggin se tourmentait plus au sujet de ses arrêts, que ne le fit aucun des gens de sa promotion. Il a pu se figurer que trente-six pages de jugements sur des affaires de cinquante roupies, où de part et d'autre les intéressés avaient commis d'affreux parjures, faisaient progresser la cause de l'humanité.
En tout cas, il se donnait trop de peine, trop de mal, prenait trop à coeur les reproches qu'on lui adressait. En dehors des heures de service, on lui fit des leçons pour lui ôter sa ridicule croyance et il fallut que le docteur vînt l'avertir qu'il faisait trop de zèle.
Nul homme ne peut sans souffrance travailler pour dix-huit annas à la roupie, au mois de juin. Mais Mac Goggin était encore dru intellectuellement, et il négligea l'avis du docteur, il était fier de lui et de ses facultés.
Il travaillait neuf heures de suite par jour.
--Parfait, disait le docteur, vous tomberez d'un seul coup, parce que vous avez une machine trop forte pour votre bâti.
Mac Goggin était un nabot.
Un jour la chute se produisit,--d'une façon aussi dramatique que si elle avait été arrangée pour la composition d'un tract.
C'était juste avant les pluies.
Nous étions assis à la vérandah dans une atmosphère morte, chaude, la gorge haletante et implorant le ciel pour que les nuages d'un bleu noir crevassent en ramenant la fraîcheur.
Au loin, bien loin, se faisait entendre un vague murmure. C'était le grondement des pluies se déversant sur le fleuve.
L'un de nous l'entendit, se leva de sa chaise, prêta l'oreille, et dit une parole fort naturelle:
--Dieu merci!
Alors le Blastoderme se retourna à sa place et dit:
--Eh! mais je vous assure que c'est simplement l'effet de causes tout à fait naturelles, de phénomènes atmosphériques aussi simples que possible. Dès lors pourquoi en savoir gré à un être qui n'a jamais existé, qui n'est qu'une figure...
--Blastoderme, grogna celui qui occupait la chaire voisine, fermez ça et passez-moi le Pioneer, nous sommes fixés sur vos théories.
Le Blastoderme se tourna vers la table, prit un journal, il fit un bond comme si quelque chose l'avait piqué.
Alors il passa le journal.
--Comme je le disais, reprit-il lentement avec effort, c'est dû à des causes naturelles, des causes parfaitement naturelles... Je veux dire...
--Hé, Blastoderme, vous m'avez donné le Calcutta Mercantile Advertiser.
La poussière s'éleva en petits tourbillons pendant que les sommets des arbres se balançaient et que les vautours sifflaient. Mais personne ne s'intéressait à la venue des pluies. Nous étions tous à regarder avec stupeur le Blastoderme, qui s'était levé de sa chaise et luttait contre une subite difficulté d'élocution.
Alors il dit, avec plus de lenteur encore:
--Parfaitement concevable... Dictionnaire... chêne rouge... réductible... cause... conserver... girouette... seul...
--Blastoderme est ivre, dit quelqu'un.
Mais le Blastoderme n'était point ivre.
Il nous regardait d'un air effaré, puis il se mit à gesticuler, avec ses mains, dans la pénombre que formaient les nuées en se rassemblant au-dessus de nous.
Alors, jetant un cri:
--Qu'est-ce que c'est?... Peux pas... Réserve... accessible... marché... obscur...
Alors on eût dit que la parole se congelait en lui, et au moment même où l'éclair lançait deux langues de feu qui déchirèrent tout le ciel en trois morceaux, et où la pluie s'abattait en nappes ondulantes, le Blastoderme perdit toute faculté de parler.
Il resta debout, frappant du pied, renâclant, comme un cheval tenu par une main dure, et les yeux grandis par l'épouvante.
Au bout de trois minutes le docteur arriva, et on lui raconta l'histoire.
--C'est l'aphasie. Ramenez-le chez lui, dit-il; je savais que l'effondrement se ferait.
A travers les torrents de pluie, nous reconduisîmes le Blastoderme à son logis, et le docteur lui administra du bromure de potassium pour le faire dormir.
Puis, le docteur revint parmi nous, et nous apprit que l'aphasie, pareille aux avalanches qui s'accumulent sur le «sommet du Penjab» était tombée d'un seul coup, et que jusqu'alors il n'avait rencontré qu'une fois un cas aussi complet,--celui d'un cipaye.
J'ai vu moi-même un cas bénin d'aphasie, chez un homme surmené.
Mais ce mutisme soudain avait quelque chose de mystérieux, quoique pour employer le langage du Blastoderme, «les causes en fussent parfaitement naturelles».
--Il faudra, après cela, qu'il demande un congé, dit le docteur. Il ne sera en état de reprendre son travail qu'au bout de trois autres mois. Non, ce n'est pas de la folie, ce n'est rien de semblable; c'est seulement la perte complète de la faculté de gouverner son langage et sa mémoire. Tout de même, je m'imagine que cela calmera le Blastoderme.
Deux jours plus tard, le Blastoderme recouvra la parole.
Sa première question fut celle-ci:
--Qu'est ce que j'ai eu?
Le docteur le mit au fait.
--Mais je ne puis comprendre cela, dit le Blastoderme, je suis tout à fait bien portant, mais il me semble que je ne puis compter sur mon intelligence... sur ma mémoire. Le puis-je?
--Allez passer trois mois dans la montagne, dit le docteur, et ne songez plus à cela.
--Mais je n'arrive pas à le comprendre, dit le Blastoderme. C'était bien mon intelligence et ma mémoire.
--Je n'y puis rien, dit le docteur. Il y a bon nombre de choses que vous ne pouvez pas comprendre et quand vous aurez autant d'années de service que moi, vous saurez au juste de combien de choses un homme peut avoir la témérité de s'attribuer la possession.
Ce coup terrassa le Blastoderme.
Il ne pouvait arriver à le comprendre.
Tremblant de peur, il se rendit dans la montagne, en se demandant s'il serait en état de finir une phrase commencée.
Cela lui donna une salutaire sensation de méfiance.
L'explication parfaitement juste qu'on lui avait donnée, à savoir son surmenage, ne le contentait pas.
Un je ne sais quoi avait essuyé les paroles sur ses lèvres, comme une mère essuie les gouttes de lait sur les lèvres de son enfant, et il avait peur, horriblement peur.
Aussi, quand il revint, le Club fut-il tranquille.
Et si parfois il vous arrive d'entendre Aurélien Mac Goggin exposer les lois des choses humaines, il semble du moins n'en pas savoir aussi long que jadis sur les choses divines.
En tout cas, vous n'avez qu'à mettre un instant le doigt sur vos lèvres, et vous verrez alors ce qui se passe.
Ne vous en prenez pas à moi, s'il vous lance un verre à la tête!
LES TROIS MOUSQUETAIRES
Et quand la guerre commença, nous fîmes la chasse à l'audacieux Afghan et nous mîmes en fuite le Ghazi tout-puissant, oui, mes gaillards. Et nous entrâmes dans Kaboul et nous prîmes le Balar'-Issar et nous leur apprîmes à respecter le soldat anglais.
(CHANSON DE CHAMBRÉE)
Mulvaney, Ortheris et Learoyd sont simples soldats dans la deuxième compagnie d'un régiment de ligne et mes amis personnels.
Je crois, mais je n'en suis pas très sûr, que pris en bloc, ce sont les pires soldats du régiment, en ce sens qu'ils déploient un vrai génie à se montrer ficelles et fortes têtes.
Voici l'histoire qu'ils m'ont contée, l'autre jour, dans la salle de café d'Umballa, pendant que nous attendions un train montant.
C'est moi qui payais la bière; si le récit m'a coûté un gallon et demi, ce fut encore une bonne affaire.
Évidemment, vous connaissez lord Benira Trig.
C'est un duc, un comte, un personnage sans position officielle. C'est aussi un pair; c'est enfin un globe-trotter, et tout compte fait, il ne vaut pas la peine qu'on en parle, comme dit Ortheris.
Il était venu par ici faire un voyage de trois mois afin de réunir des matériaux pour son livre: «Nos Impedimenta orientaux» et s'était cramponné à tout le monde, comme un Cosaque en tenue de soirée.
Son vice particulier,--attendu qu'il est radical,--consistait à mettre sous les armes les garnisons pour les inspecter.
Puis, il dînait avec l'officier-commandant, et l'injuriait, d'une extrémité à l'autre de la table du mess, au sujet de l'aspect de ses troupes.
Telles étaient les façons de Benira.
Il mit les troupes sous les armes une fois de trop.
Il arriva au cantonnement d'Helanthami un mardi. Il se proposait de faire un tour dans les bazars le mercredi, et il pria qu'on mît les troupes sous les armes le jeudi.
Un jeu-di!
L'officier-commandant ne pouvait guère refuser, car Benira était un lord.
Les sous-officiers tinrent un meeting d'indignation à la cantine, où l'on donna au colonel des noms d'oiseaux.
--Mais la vraie démonstration, dit Mulvaney, c'est nous trois qui l'avons dirigée dans le quartier de la seconde compagnie.
Mulvaney grimpa sur le comptoir, s'installa confortablement à portée de la bière et commença:
--Quand le chahut fut à son comble, et que la seconde compagnie eut voté qu'on massacrerait cet individu, ce Trig, sur le champ de manoeuvre,--alors voilà Learoyd qui coiffe son casque, et qui dit... Quoi donc que t'as dit?
--V'là ce que j'ai dit, fait Learoyd: «Aboulez-nous le pognon, que j'ai dit. Les amis, faites une souscription pour esquiver la parade et si l'on n'esquive pas la parade, on rendra la braise.» V'là ce que j'ai dit. Toute la seconde compagnie me connaissait. Alors on a fait une belle souscription. On a récolté quatre roupies huit annas, et il ne s'agissait plus que de faire l'affaire. Mulvaney et Ortheris étaient de mèche avec moi.
--Nous sommes généralement trois pour évoquer le diable, en tête à tête, expliqua Mulvaney.
A cet endroit, Ortheris prit la parole.
--Lisez-vous les journaux? demanda-t-il.
--Quelquefois, répondis-je.
--Nous avons lu les journaux, et nous avons monté une fameuse blague, une... un plateau.
--Un bateau, idiot, dit Mulvaney.
--Bateau, plateau; ça ne fait rien. Bref, nous nous sommes arrangés pour faire battre la campagne à maître Benira jusqu'à ce que le jeudi fût passé, ou de façon qu'il soit trop occupé pour venir nous assommer avec ses revues. C'est celui-là qu'a dit: Nous tirerons quelques roupies de l'affaire.
--Nous avons tenu un conseil de guerre, reprit Mulvaney, en nous promenant dans le quartier de l'artillerie. Moi j'étais président, Learoyd ministre des finances, et le petit Ortheris que voilà était...
--Un Bismarck épatant. C'est lui qui a fait réussir le coup.
--C'est Benira lui-même qui a fait tourner l'affaire à notre profit avec sa manie de se fourrer partout; car, sur mon âme, je vous le jure, nous ne savions à quoi nous arrêter après la première minute.
Il se promenait à pied dans le bazar. Il faisait des emplettes. Il commençait à faire sombre, et nous étions plantés là à suivre de l'oeil ce petit homme, qui entrait dans les boutiques, en sortait, et tâchait d'inculquer aux négros la connaissance de son bafouillage.
Bientôt il sort, les bras chargés de marchandises, et il se met à dire d'un air imposant, poussant en avant sa petite bedaine:
--Mes amis, qu'il dit, est-ce que vous avez vu la barouche du colonel.
--La broche, fait Learoyd, des broches; il n'y en a pas ici, il n'y a qu'une ekka.
--Qu'est-ce que c'est que ça? demande Trig.
Learoyd lui en montre une au bout de la rue.
Lui, il dit:
--Ah! voilà qui est bien oriental. Je serais curieux de voyager à ekka.
Je compris alors que notre saint patron du régiment était disposé à nous livrer Trig, comme qui dirait pieds et poings liés.
Je mets en quête d'une ekka, et je vais parler au diable qui servait de conducteur.
Je lui dis.
--Écoute, négro, voici un sahib qui va demander cette ekka. Il s'est mis en tête d'aller se balader à la montagne de Padsahi,--c'était à environ deux milles,--pour chasser la bécasse--tu vas le mener tambour battant, compris! C'est pas la peine de faire de boniment au sahib; il ne comprend mot à ton bafouillage. S'il te dégoise quelque chose, tu cognes ton cheval et fouette cocher. Va bon train le premier mille, sitôt sorti du cantonnement. Puis, rosse ta bête et guette à tout renverser, fouette à tours de bras. Ce sahib sera content. Et voici une roupie pour toi.
L'homme à l'ekka comprit qu'il y avait dans l'air quelque chose de pas ordinaire.
Il rit de toute sa bouche, et dit:
--Je vois de quoi il retourne. J'irai un train d'enfer.
Je priai le ciel pour que la barouche du colonel arrivât trop tard, quand mon petit Benira serait embarqué, à la grâce de Dieu.
Le petit homme fourre toutes ses affaires dans l'ekka, et s'y introduit lui-même comme un petit cochon d'Inde, sans avoir la moindre idée de nous offrir de quoi prendre un verre pour la peine que nous nous donnions pour le ramener chez lui.
--Et maintenant, que je dis aux autres, le voilà en route pour les montagnes de Padsahi!
--Juste à ce moment, continua Ortheris, arrive le petit Bhuldoo. Celui-là, c'est le fils d'un des saïs de l'artillerie. En voilà un qui aurait fait un fameux camelot sur le pavé de Londres, tant il était malin et propre à jouer toutes sortes de jeux. Il nous avait regardés mettre Monsieur Benira, dans sa barouche improvisée, et il nous dit:
--Qu'est-ce que vous êtes en train de faire, sahibs?
Learoyd le prend par l'oreille et lui dit:
--Je lui dis... continua Learoyd... Jeune homme, cet individu prétend nous passer en revue, un jeudi... macache! Et voici encore de la besogne pour vous, jeune homme. A présent, Sitha, prends un tat et un tookri, et rends-toi à fond de train à la côte de Padsahi. Là, quand tu verras venir cette ekka, tu diras au conducteur, dans ton jargon, que tu es venu prendre sa place. Le sahib ne sait pas parler notre langue: c'est un petit homme. Mène la ekka dans la montagne de Padsahi et jette-le en pleine eau. Laisse le sahib barboter et viens par ici. Voici une roupie pour toi.
A partir de ce point, Mulvaney et Ortheris prirent la parole alternativement, Mulvaney dirigeant le récit.
A vous de faire à chaque narrateur la part qui lui revient, tirez-vous-en de votre mieux.
--C'était un petit lutin des plus malins, ce Bhuldoo. En un clin d'oeil il voit de quoi il retourne, il saisit tout de suite le truc.
--Il flaire qu'il y a de la galette à récolter.
--Moi, d'ailleurs, je voulais voir comment finirait la campagne.
--Aussi, lui, il dit que nous allons doubler le pas pour arriver aux côtes de Padsahi, et que nous sauverons le petit homme en empêchant cet assassin de Bhuldoo de le livrer aux Dacoits, que nous sortirons tout d'un coup de quelque part pour voler à son secours, tout comme dans un mélo au théâtre royal de Victoria.
--Aussi nous partons à fond de train pour la montagne et voilà que nous brûlons le gazon comme un ouragan pour sauver cette chère existence.
--Que Bobs m'emporte, si Bhuldoo n'avait pas levé une véritable armée de Dacoits,--afin de faire la chose dans le grand style.
--Et nous courions, et ils couraient en se tordant de rire, si bien que nous arrivons aux côtes, et nous entendons des sons de détresse qui flottaient avec mélancolie sur l'air du soir.
Ortheris devenait poète sous l'influence de la bière.
Le duo reprit, sous la conduite de Mulvaney.
--Alors nous entendons Bhuldoo, le Dacoit, qui hélait le conducteur de la ekka.
--Un des jeunes diables abat son lakri sur le toit de la ekka, et Benira Trig, qui était dedans, se mit à hurler: «Au meurtre! A l'assassin!»
--Bhuldoo prend les rênes et mène à toute vitesse, comme un fou dans la direction des côtes, après avoir semé le conducteur de la ekka.
L'homme s'approche alors de nous.
--Ce sahib est à moitié mort de terreur, qu'il dit. Dans quelle sale affaire m'avez-vous entraîné?
--Ça va bien, que nous disons, toi enlève ton poney d'ici et marche devant toi. C'est entendu que ce sahib aura été livré aux Dacoits et que nous volons à son secours.
--Alors, que fait le conducteur, des Dacoits? Quels Dacoits? En fait de Dacoits, je ne vois que ce vaurien de Bhuldoo.
--Qu'est-ce que tu nous racontes avec ton Bhuldoo, que nous disons. C'est un Pathan des montagnes, un des plus sauvages. Et il y en a bien huit avec lui, qui attaquent le sahib. Rappelez-vous que vous avez encore une roupie à gagner.
Alors nous entendons crier; Ah, oh! ah, oh! ah, oh! et la ekka verse.
L'eau clapote et Benira supplie Dieu de lui pardonner ses péchés, pendant que Bhuldoo et ses amis barbotent comme des petits Londoniens dans la Serpentine.
Et les trois Mousquetaires se remirent simultanément à boire leur bière.
--Eh bien! demandai-je, qu'arriva-t-il ensuite?
--Ensuite? dit Mulvaney, en s'essuyant les lèvres. Est-ce que vous admettez que trois jeunes soldats ont été capables de laisser un des ornements de la Chambre des Lords se noyer et succomber sous les coups des Dacoits dans une montagne perdue?
Nous nous formons en ligne, par quart de colonne, et nous descendons sur l'ennemi.
Pendant cinq bonnes minutes, vous ne vous seriez pas entendu causer. On se prend aux cheveux et avec Benira et l'armée de Bhuldoo.
Les bâtons sifflèrent autour de la ekka.
Ortheris tambourinait avec les poings sur le toit de la ekka, et Learoyd hurlait:
--Attention, ils ont des couteaux!
Quant à moi, je lançais des coups à droite, à gauche, et je dispersais le corps d'armée des Pathans.
Sainte mère de Moïse! C'était pire qu'à Ahmid Kheyl et à Maiwund réunis.
Au bout d'un moment, Bhuldoo et ses hommes prennent la fuite.
Avez-vous jamais vu un vrai lord essayant de cacher sa noblesse sous un pied et demi de l'eau sale des collines? Eh bien! ça n'est pas plus brillant qu'une outre percée de porteur d'eau.
Il fallut bien du temps pour prouver à mon ami Benira qu'il n'était pas éventré, et encore plus de temps pour tirer la ekka de là.
Le conducteur reparut après la bataille en jurant qu'il avait aidé à repousser l'ennemi.
Benira était malade de peur. Nous l'escortâmes au retour. On regagna très lentement le cantonnement, car cette alerte et le froid qu'il avait pris le pénétraient jusqu'aux os. Ça dégouttait. Gloire au saint patron du régiment, mais ça dégouttait jusque dans le dos du lord Benira Trig.
Et alors Ortheris, crevant de fierté, reprit:
--Vous êtes mes généreux sauveurs, qu'il dit. Vous êtes l'honneur de l'armée anglaise, qu'il dit encore.
Et en même temps il décrit l'innombrable armée de Dacoits qui avait fondu sur lui. Ils étaient au moins quarante ou cinquante; il était accablé par le nombre, qu'il dit, mais il ne perdit jamais sa présence d'esprit, jamais.
Il donna au conducteur de la ekka cinq roupies pour le récompenser de son noble courage, et il dit qu'il penserait à nous dès qu'il aurait parlé au colonel, car nous faisions honneur au régiment. Ça c'est vrai.
--Et nous trois, dit Mulvaney, avec un sourire angélique, nous avons attiré l'attention toute particulière de Bob Bahadur, et plus d'une fois. Mais c'est un vraiment bon petit homme, Bob. Continue, Ortheris, mon garçon.
--Alors nous le laissons à la porte du colonel, encore bien malade, et nous, nous allons tout de suite à la caserne de la deuxième compagnie.
Nous racontons que nous avons sauvé Benira d'une mort sanglante, et qu'il n'est guère probable qu'il y aura revue le jeudi.
Environ dix minutes après, arrivent trois enveloppes, une pour chacun de nous.
Grands Dieux! le vieux bêta ne nous envoyait-il pas à chacun un billet de cinq livres, ce qui fait soixante-quatre dibs, au bazar.
Le jeudi, il était à l'hôpital pour se remettre de sa rencontre sanglante avec une bande de Pathans, et la deuxième compagnie se régalait par escouades à sa santé.
Comme ça, il n'y eut pas de revue le jeudi.
Mais le colonel, quand il entendit parler de notre vaillante conduite, se mit à dire:
--Je sais bien qu'il s'est passé quelque diablerie, quelque part, mais je ne peux pas vous fourrer dedans, vous trois.
--Et mon impression personnelle, dit Mulvaney dégringolant du comptoir après avoir retourné son verre, c'est que si on avait su la vérité, on ne nous aurait rien fait. Ç'aurait été trop d'aplomb d'abord, en face de la nature, puis en face des règlements, et enfin contre la volonté de Térence Mulvaney, de faire une revue un jeudi.
--Fort bien, mes enfants, dit Learoyd; mais, jeune homme, à quoi vont servir ces notes que vous avez prises?
--Laisse faire, dit Mulvaney. Vois-tu, le mois prochain, nous serons à bord du Serapis. Ce gentleman va nous donner une gloire immortelle... Mais il faut garder tout ça secret jusqu'à ce que nous ne soyons plus à la portée de mon petit ami Bob Bahadur.
J'ai déféré au désir de Mulvaney.
UN DESTRUCTEUR DE GERMES
Les petits dieux d'étain trouvent bien drôle de voir le Grand Jupiter sommeiller en hochant la tête. Mais les petits dieux d'étain commettent aussi leurs petites maladresses en se trompant sur l'instant où le Grand Jupiter se réveille.
En règle générale, il n'y a que des inconvénients à se mêler des affaires d'État dans un pays où les gens sont grassement payés pour s'en occuper à votre place.
Le récit suivant est une exception qui peut se justifier.
Ainsi que vous le savez, tous les cinq ans nous passons un contrat avec un vice-roi nouveau, et chaque vice-roi importe, avec le reste de ses bagages, un secrétaire particulier qui peut être, ou ne pas être le véritable vice-roi; cela dépend du destin.
Le Destin a les yeux fixés sur l'Empire indien parce qu'il est grand et incapable de se défendre.
Il y avait autrefois un vice-roi qui amena avec lui un turbulent secrétaire particulier, homme dur avec des façons douces, et une passion morbide pour le travail.
Le secrétaire se nommait Wonder, John Vennil Wonder.
Le vice-roi n'avait pas de nom à lui,--rien qu'une enfilade de comtés, suivie des deux tiers des initiales de l'alphabet.
Il disait confidentiellement qu'il était simplement la figure à la galvanoplastie placée au haut d'une administration en or, et il contemplait d'un air rêveur et amusé les tentatives que faisait Wonder pour attirer dans ses mains, des affaires qui étaient tout à fait en dehors de sa sphère d'action.
--Quand nous serons passés tous ensemble à l'état de chérubins, disait un jour Son Excellence, mon cher, mon bon ami Wonder se mettra à la tête d'une conspiration pour arracher une plume aux ailes de Gabriel, ou pour voler ses clefs à saint Pierre. Alors je ferai un rapport sur lui.
Mais, bien que le vice-roi ne fît rien pour entraver le zèle de Wonder, d'autres tenaient des propos fâcheux.
Peut-être cela commença-t-il par les membres du Conseil; mais tout Simla fut d'accord «qu'il y avait dans ce régime-là trop de Wonder, et trop peu de vice-roi».
Wonder mettait toujours en avant «Son Excellence», «Son Excellence avait fait ceci... Son Excellence avait dit cela... l'opinion de Son Excellence était que...» et ainsi de suite.
Le vice-roi souriait, mais il ne s'en mêlait pas.
Il disait que tant que ses vieux se chamailleraient avec son cher, son bon Wonder, on pourrait obtenir d'eux qu'ils laissassent en paix «l'éternel Orient».
--Aucun homme avisé n'a de système, disait le vice-roi. Un système, c'est une contribution levée sur les sots par l'imprévu. Je ne suis pas des premiers, quant au dernier, je n'y crois pas.
Je ne vois pas très bien ce que cela signifie, à moins qu'il ne s'agisse d'une police d'assurances. Peut-être était-ce la tournure que prenait le vice-roi pour dire: «Restez couchés à terre.»
En cette saison, arriva à Simla un de ces hommes à la tête fêlée qui n'ont qu'une idée.
Ce sont ces gens-là qui mettent les choses en mouvement, mais ils ne sont pas d'un entretien agréable.
Cet homme-là se nommait Mellish, et il avait passé quinze ans dans une propriété à lui, au Bas-Bengale, à étudier le choléra.
Il soutenait que le choléra était un germe qui se propageait spontanément en traversant une atmosphère lourde et moite, et restait accroché aux branches des arbres comme un flocon de laine.
--On pouvait rendre ce germe stérile, disait-il, au moyen de la «toute-puissante fumigation de Mellish», poudre lourde, d'un violet tirant sur le noir, résultat de quinze ans de recherches, oui, monsieur.
Les inventeurs ont tout à fait l'air d'appartenir à une caste.
Ils causent très haut, particulièrement au sujet des camarillas des hommes qui ont un monopole. Ils frappent du poing sur la table, et ils colportent sur eux-mêmes des échantillons de leurs inventions.
Mellish prétendait qu'il existait à Simla un trust de médecins ayant à sa tête le chirurgien en chef, lequel était, selon toute apparence, de connivence avec tous les aides d'hôpitaux de l'empire.
Je ne me rappelle plus au juste comment il le démontrait, mais cela avait l'air «d'une infiltration sournoise dans les montagnes» et ce qu'il fallait à Mellish, c'était le témoignage impartial du vice-roi, «représentant de notre très gracieuse Majesté la Reine, monsieur».
En conséquence, Mellish monta à Simla, avec quatre-vingts livres de sa drogue à fumigations dans sa malle pour parler au vice-roi, et lui démontrer les mérites de l'invention.
Mais il était plus aisé de voir un vice-roi que de l'entretenir, à moins que vous n'eussiez la chance d'être un personnage aussi important que Mellishe, de Madras.
C'était un homme de six mille roupies, si grand, que ses filles ne «se marièrent jamais». Elles «contractèrent des alliances».
Lui-même, il n'était point payé; il recevait des émoluments, et ses voyages dans le pays étaient qualifiés d'«Excursions d'un Observateur».
Son travail consistait à tenir éveillés les gens de Madras, au moyen d'une longue perche, comme on fait aller et venir les tanches dans une mare, et les gens étaient obligés de renoncer à leurs bonnes vieilles habitudes, en se disant d'une voix éteinte:
--C'est cela les Lumières et le Progrès! N'est-ce pas superbe?
Alors ils votaient à Mellishe des statues et des guirlandes de jasmin, avec l'espoir d'être délivrés de lui.
Mellishe monta à Simla, afin de «conférer avec le vice-roi».
C'était là un de ses dadas.
Tout ce que le vice-roi savait de lui, c'était que Mellishe était une de ces divinités d'ordre intermédiaire qui paraissent nécessaires au bien-être spirituel de ce Paradis des classes moyennes, et que selon toutes probabilités «il avait suggéré, organisé, fondé et doté tous les établissements publics de Madras».
Cela prouve que Son Excellence, malgré ses tendances à rêver, connaissait par expérience les façons des gens aux six mille roupies...
Le nom de Mellishe était E. Mellishe, et celui de Mellish s'écrivait E. S. Mellish.
Tous deux étaient installés dans le même hôtel, et le Destin qui régit l'Empire indien, décida que Wonder ferait une faute d'orthographe en omettant l'e final, que le chaprassi y mettrait du sien, et que le billet ainsi conçu:
«Cher Monsieur Mellish,--pouvez-vous ajourner vos autres invitations, et luncher avec nous, demain à deux heures? Son Excellence aura alors une heure à vous donner.»
serait remis au Mellish de la poudre fumigatoire.
Il faillit pleurer d'orgueil et de joie, et à l'heure convenue, il trotta dans la direction de Peterhoff, ayant dans une des poches de derrière de sa redingote un gros paquet de poudre fumigatoire.
Il tenait l'occasion et il entendait en tirer tout le parti possible.
Mellishe, de Madras, avait été si pompeux, si solennel au sujet de sa «Conférence», que Wonder avait arrangé un tiffin[17] en tête à tête, non point avec un aide de camp, non point avec Wonder, mais avec le vice-roi, qui exprimait d'un ton plaintif sa crainte de se voir seul en présence d'un autocrate démuselé, tel que l'était le grand Mellishe, de Madras.
[17] Collation entre le déjeuner et le dîner.
Mais le vice-roi ne fut point ennuyé par son hôte.
Loin de là, il fut diverti.
Mellish était nerveusement préoccupé d'en venir promptement à son procédé fumigatoire; il causa à tort et à travers au hasard pendant tout le repas, et Son Excellence l'invita à fumer.
Le vice-roi fut enchanté de Mellish, parce que celui-ci ne lui parlait pas d'affaires du métier.
Dès que les cigares furent allumés, Mellish causa comme un homme; il commença par sa théorie sur le choléra, détailla ses quinze années de «travaux scientifiques», les machinations de la «Coterie de Simla», la supériorité de sa poudre fumigatoire, pendant que le vice-roi l'observait, les yeux à demi clos, en se disant:
--Évidemment, il y a une erreur sur l'identité: ce n'est pas le véritable tigre annoncé, mais c'est un animal original.
Mellish était si animé que ses cheveux se hérissaient et qu'il bégayait.
Puis, il se mit à fouiller dans la poche de derrière de sa redingote, et avant que le vice-roi eût pu se douter de ce qui allait arriver, il avait jeté une grosse poignée de sa poudre dans le grand cendrier d'argent.
--Ju-jugez-en par vous-même, monsieur, disait Mellish, Vo-Votre Excellence en jugera par elle-même. Absolument infaillible, sur mon honneur!
Il plongea le bout allumé de son cigare dans la poudre, qui se mit à fumer comme un volcan, en dégageant des tourbillons de vapeur grasse, salissante, d'une couleur de cuivre.
En cinq secondes, la pièce fut remplie d'une odeur très piquante, très écoeurante, d'une atmosphère fétide qui vous prenait violemment à la gorge et vous la fermait comme une trappe.
La poudre sifflait, pétillait, lançait des étincelles bleues et vertes. La fumée s'épaissit au point qu'on ne pouvait plus ni voir, ni respirer, ni ouvrir la bouche.
Quant à Mellish, il y était habitué.
--Nitrate de strontiane, criait-il, baryte, os calciné, et cætera; mille pouces cubes de fumée par pouce cube de poudre. Pas un germe ne pourrait résister, pas un... Excellence!
Mais Son Excellence avait pris la fuite, et toussait au pied de l'escalier, pendant que tout Peterhoff bourdonnait comme une ruche.
Des lanciers rouges arrivèrent, et le chaprassi en chef, qui parle anglais, arriva, et il arriva aussi des porte-masses, et des dames descendirent par l'escalier en courant et criant: «Au feu!» Car la fumée s'insinuait dans toute la maison, filtrait à travers les fenêtres, s'enflait le long des vérandahs, se répandait en grosses vagues, en guirlandes par les jardins.
Personne ne pouvait pénétrer dans la pièce où Mellish continua sa conférence sur son produit fumigatoire, jusqu'à ce que son infâme poudre eût été consumée.
Alors un aide de camp, qui avait grand désir de la croix de Victoria, se précipita à travers les torrents de fumée et traîna Mellish dans le hall.
Le vice-roi perdait l'équilibre, à force de rire. Il ne put qu'agiter faiblement ses mains du côté de Mellish, qui brandissait vers lui un nouveau paquet de poudre.
--Superbe! Superbe! sanglota Son Excellence. Pas un germe ne peut y résister, comme vous le faisiez remarquer avec raison. Je puis en jurer. Un résultat magnifique.
Alors il se mit à rire jusqu'à ce que les larmes lui vinrent aux yeux, et Wonder, qui avait pris le vrai Mellishe, tout grondant, sur le Mail, fit son entrée et fut très choqué de cette scène.
Mais le vice-roi fut charmé, parce qu'il comprit que Wonder serait bientôt obligé de partir.
Le Mellish à la poudre fumigatoire fut aussi enchanté, parce qu'il était certain d'avoir écrasé «la Coterie médicale de Simla».
· · ·
Bien peu d'hommes savaient raconter une histoire comme Son Excellence, quand Elle s'en donnait la peine, et son récit sur «L'ami de mon cher, mon bon Wonder, l'homme à la poudre», fit le tour de Simla, et les gens frivoles tourmentèrent Wonder de leurs remarques.
Mais Son Excellence conta la chose une fois de trop, de trop pour Wonder.
Et c'était à dessein.
Cela eut lieu lors d'une partie de campagne, à Seepee.
Wonder était justement assis derrière le vice-roi.
--Et j'étais réellement persuadé, disait pour finir Son Excellence, que mon cher et bon Wonder avait payé un assassin pour se frayer la voie jusqu'au trône.
Tout le monde rit, mais il y avait dans le ton de voix du vice-roi une légère et mystérieuse vibration, qui fut comprise de Wonder.
Il s'aperçut que sa santé s'altérait.
Le vice-roi lui permit de s'en aller et lui délivra un certificat magnifique pour qu'on l'utilisât chez les grands personnages, en Angleterre.
--Tout cela est arrivé par ma faute, dit Son Excellence, pendant plusieurs saisons de suite. Mon peu d'application avait dû choquer un homme aussi énergique.
ENLEVÉ
Il y a un flux et un reflux dans les affaires des hommes, et cela, de quelque côté qu'on le prenne, est chose fâcheuse. Par là ils sont jetés sur des plages, sur des baies désertes, où nulle personne respectable ne se soucie de leur rendre visite; vous ne sauriez arrêter la marée, mais parfois, de temps à autre, il dépend de vous d'arrêter un aventurier étourdi qui, hum! ne vous sera guère reconnaissant de vos peines.
(MORALITÉS, DE VIBART)
Nous sommes une caste supérieure, une race éclairée, et le mariage entre enfants est chose révoltante.
Il en résulte parfois de singulières conséquences.
Néanmoins la manière de voir des Hindous, qui est identique à la manière de voir des gens du continent, identique à la manière de voir primitive,--et qui consiste à arranger des mariages sans avoir égard aux inclinations personnelles des conjoints,--cette manière de voir est juste.
Qu'on y réfléchisse une minute, et l'on verra qu'il doit en être ainsi, à moins, naturellement, que vous ne croyiez aux «affinités».
Et dans ce cas, vous ferez mieux de ne pas lire ce récit.
Un homme qui n'a jamais été marié, un homme auquel on ne peut s'en rapporter pour choisir au premier coup d'oeil un cheval de valeur bien ordinaire, un homme dont la cervelle est échauffée et bouleversée par des visions de bonheur domestique, peut-il être abandonné à lui-même pour le choix d'une femme.
Il a beau faire, il ne peut voir droit, penser droit, et tout cela se retrouve dans les imaginations d'une jeune fille.
Mais quand ce sont des gens mûrs, mariés, prudents qui arrangent une union entre un jeune garçon et une fillette, ils le font d'une manière raisonnable, en tenant compte de l'avenir, et par la suite le jeune couple vit heureux.
Chacun sait cela.
Parlons sérieusement.
Le gouvernement devrait établir un ministère matrimonial, pourvu d'un personnel capable, avec un jury de matrones, un juge de cour suprême, un chapelain-doyen, et un avertissement solennel, sous la forme d'un mariage d'inclination ayant mal tourné qui serait enchaîné aux arbres de la cour.
Tous les mariages se feraient par l'intermédiaire de ce ministère, qui pourrait être subordonné à celui de l'éducation, et on y appliquerait la même pénalité que celle dont on est châtié quand on opère un changement de propriété sans un acte sur papier timbré.
Mais le gouvernement se refuse à entendre aucun conseil; il prétend qu'il est trop occupé.
Cela ne m'empêchera pas de consigner mon projet par écrit, et de mentionner l'exemple qui vient éclairer cette théorie.
Il y avait une fois un bon jeune homme,--un fonctionnaire de premier ordre dans son ministère,--un homme qui avait un bel avenir, et dont le nom serait suivi de ces initiales: K. C. I. E.
Tous ses supérieurs disaient du bien de lui, parce qu'il savait retenir sa langue et sa plume en temps opportun.
Il y a, actuellement dans l'Inde, onze personnes seulement qui connaissent ce secret, et tous, un seul excepté, sont arrivés à de grands honneurs, et à d'énormes revenus.
Ce bon jeune homme était tranquille et savait se dominer; il était bien trop vieux pour son âge.
Et c'est une faute qui entraîne toujours avec elle son châtiment.
Si un subalterne, ou le régisseur d'un planteur de thé; si l'un quelconque de ceux qui jouissent de la vie et n'ont pas le souci du lendemain, avaient fait ce qu'il essaya de faire, nul ne s'en serait inquiété. Mais la chute de Peythroppe,--du jeune Peythroppe, si estimable, si vertueux, si économe, si tranquille, si laborieux--causa un grand émoi dans cinq ministères.
Voici comment cette chute se produisit.
Il fit la rencontre d'une miss Castries--le nom était tout d'abord D'Castries, mais la famille avait supprimé le D', pour des raisons administratives, et devenu amoureux d'elle, il le fut avec plus d'énergie encore qu'il n'en mettait à sa besogne.
Entendez-moi bien, il n'y avait pas moyen de dire l'ombre d'un mot contre miss Castries.
Elle était bonne personne, très gracieuse. Elle avait ce teint que les naïfs, en Angleterre, appellent le teint espagnol, avec une épaisse chevelure d'un noir bleu, descendant très bas sur le front, pour former comme une pointe de veuve, de grands yeux de nuance violette, sous des sourcils aussi noirs et aussi droits que les encadrements qu'on voit en marge sur le numéro exceptionnel de la Gazette, quand meurt un personnage important.
Mais... Mais... Mais.
Bref, c'était une jeune fille très douce et très pieuse, mais pour bien des raisons, elle était «impossible».
C'était comme cela.
Toutes les bonnes mamans savent ce que veut dire «impossible».
Il était évidemment absurde que Peythroppe l'épousât.
Pourquoi?
Pour le savoir aussi sûr que si la chose eût été imprimée, il suffisait d'avoir vu le petit croissant opalin que miss Castries avait à la racine de ses ongles.
En outre, épouser miss Castries équivalait à épouser un grand nombre d'autres Castries.--Le lieutenant honoraire Castries, son papa, mistress Eulalie Castries, sa maman, et toutes les ramifications de la famille Castries, ayant des revenus qui allaient de 175 à 470 roupies par mois, et qui avaient, elles aussi, des femmes et des parents.
Il en eût moins coûté à Peythroppe de cravacher un commissaire avec un fouet à chiens, ou d'avoir brûlé les papiers d'un bureau de sous-commissaire, que de contracter une alliance avec les Castries.
Cela eût pesé moins lourd sur son avenir,--même sous un gouvernement qui jamais n'oublie, et jamais ne pardonne.
Tout le monde, excepté Peythroppe, voyait cela.
Il allait épouser miss Castries,--oui, il allait le faire, étant majeur, pourvu d'un bon revenu, et malheur à la famille qui refuserait ensuite de recevoir mistress Virginie Saulez Peythroppe avec tous les égards dûs au rang de son mari.
Tel était l'ultimatum de Peythroppe, et tout ce qu'on lui représentait à ce sujet le mettait en fureur.
Ces folies soudaines s'attaquent surtout aux gens les plus posés.
Il s'en produisit un cas une fois... mais je vous conterai cela plus tard.
On ne saurait expliquer cette manie qu'en recourant à une théorie diamétralement opposée à celle qu'on professe dans l'endroit où se font les mariages.
Peythroppe mettait de la rage à vouloir s'attacher au cou une meule de moulin, au début de sa carrière, et aucun raisonnement n'avait de prise sur lui.
Il s'était mis en tête qu'il épouserait miss Castries, et c'était une affaire qui ne regardait que lui.
Il vous serait fort obligé, si vous gardiez vos conseils pour vous.
Quand un homme est dans cet état, les paroles ne servent qu'à le rendre plus obstiné dans son projet.
Naturellement, il ne saurait voir que le mariage, dans ces pays lointains, est une affaire du gouvernement et non point une affaire individuelle.
Vous rappelez-vous mistress Hauksbee, la femme la plus extraordinaire qu'il y ait dans l'Inde?
C'est elle qui sauva Pluffles de mistress Reiver, qui fit avoir à Tarrion sa nomination au ministère des affaires étrangères, et qui fut battue en rase campagne par mistress Cusack-Bremmil.
Elle entendit parler de l'état lamentable où se trouvait Peythroppe, et son cerveau conçut aussitôt le plan qui le sauva.
Elle avait la sagesse du serpent, la logique serrée de l'homme, l'intrépidité inconsciente de l'enfant, et la triple intuition de la femme.
Jamais, non jamais, tant qu'un tonga cahotera sur les pentes ardues de Solon, tant que des couples iront en partie équestre, de l'autre côté de la Côte d'Été, il n'y aura jamais de génie comparable à celui de mistress Hauksbee.
Elle assista à la consultation qui eut lieu entre trois hommes sur le cas de Peythroppe, et elle se dressa, passant sur ses lèvres la mèche de sa cravache, et elle parla...
Trois semaines plus tard, Peythroppe dînait avec les trois hommes quand on apporta la Gazette de l'Inde.
Peythroppe fut tout surpris d'y lire qu'on lui accordait un mois de congé.
Ne me demandez pas comment cela avait été arrangé.
Je suis fermement convaincu que si mistress Hauksbee le lui commandait, toute l'administration de l'Inde marcherait sur les mains.
Les trois hommes avaient aussi chacun un mois de congé.
Peythroppe mit la Gazette dans un coin, et dit de gros mots.
Alors on entendit monter de la clôture, le «pad-pad» assourdi que font les chameaux en marchant, «ces chameaux de voleurs» de la race Bikaneer, qui ne geint et ne hurle pas quand elle se couche et se relève.
Après cela, je ne sais ce qui arriva.
Une seule chose est certaine; c'est que Peythroppe disparut,--qu'il s'évanouit comme de la fumée,--et que la chaise longue avec des appuis pour les pieds, qui se trouvait chez les trois hommes, fut brisée en morceaux.
En même temps un lit disparut d'une des chambres à coucher.
Mistress Hauksbee dit que M. Peythroppe était allé chasser avec les trois hommes dans le Radjputana.
Nous fûmes donc forcés de la croire.
A la fin du mois, on vit dans la Gazette que le congé de Peythroppe était prolongé de vingt jours, mais il y eut de la colère et des lamentations chez les Castries.
Le jour du mariage avait été fixé, mais le futur ne revint jamais.
Les D'Silvas, les Pereiras, les Ducketts élevèrent la voix et raillèrent le lieutenant honoraire Castries de s'être laissé berner de la manière la plus basse.
Mistress Hauksbee alla au mariage et fut fort étonnée de voir que Peythroppe ne reparaissait pas.
Au bout de sept semaines, Peythroppe et les trois hommes revinrent du Radjputana.
Peythroppe était endurci, raffermi, assez blanc, et plus maître que jamais de lui-même.
Un des trois hommes avait sur le nez une coupure, produite par le recul d'un fusil.
Les fusils de douze ont un recul assez curieux.
Alors le lieutenant honoraire Castries se présenta, assoiffé du sang de son perfide gendre, qui n'avait pas voulu l'être.
Il tint des propos--des propos vulgaires «impossibles»--où perçait l'être sans éducation, sorti des rangs, et devenu un honoraire.
Je m'imagine qu'alors les yeux de Peythroppe se dessillèrent.
Quoi qu'il en soit, il garda son calme jusqu'à la fin, et dit alors quelques mots d'un ton bref.
Le lieutenant honoraire Castries ne cherchait qu'un «clou» pour accrocher son parti de mourir ou d'intenter un procès pour rupture de promesse.
Miss Castries était une excellente fille. Elle déclara qu'elle ne voulait point d'un procès pour rupture d'engagement.
Elle dit que si elle n'était point une dame, elle était assez civilisée pour savoir que les dames gardaient le secret de leur coeur brisé, et comme elle gouvernait ses parents, la chose n'eut pas de suites.
Plus tard, elle épousa un personnage très honorable et très distingué.
Il voyageait pour le compte d'une entreprenante maison de Calcutta, et il avait tout ce qu'il faut pour faire le meilleur des maris.
En conséquence, Peythroppe rentra dans son état d'esprit ordinaire. Il travailla beaucoup et fut estimé de tous ceux qui le connaissaient.
Un de ces jours, il se mariera, mais il épousera une charmante jeune fille blanche et rose, qui se trouvera sur la liste des personnes qu'on invite au palais du gouvernement, qui aura un peu d'argent et quelques parents influents, ainsi que doit faire tout homme prudent.
Et jamais de sa vie il ne lui racontera ce qui s'est passé pendant sa partie de chasse de sept semaines dans le Radjputana.
Mais songez donc à ce qu'il a fallu de peines et de dépenses,--car la location d'un chameau coûte cher, et ces animaux de la race Bikaneer mangeaient comme des hommes; et tout cela aurait été économisé s'il avait existé un ministère des mariages, bien dirigé, sous le contrôle du directeur de l'instruction publique, mais correspondant directement avec le vice-roi.