L'ARRESTATION DU LIEUTENANT LÉTOURDI
--J'ai oublié le mot de passe, qu'il dit.
--Ah! vraiment, vous avez oublié? Il a oublié, que je dis.
--Mais je suis le colonel, qu'il fait.
--Oh vous l'êtes, n'est-ce pas? que je fais. Colonel ou pas colonel, vous allez attendre ici jusqu'à ce qu'on me relève et que le sergent fasse son rapport sur votre vieille laide bobine.
· · ·
Eh bien! sur mon âme, c'était le colonel en personne. Mais à cette époque-là, je n'étais qu'une recrue.
(AUTOBIOGRAPHIE INÉDITE DU SIMPLE SOLDAT ORTHERIS)
S'il était une chose dont Létourdi tirât vanité plus que de toute autre, c'était d'avoir l'air d'un officier et d'un gentleman. Il disait que c'était par respect pour le service qu'il mettait tant de soin à sa toilette, mais ceux qui le connaissaient le mieux disaient que c'était seulement parce qu'il était vain de sa personne.
Il n'y avait rien de mauvais chez Létourdi,--pas une once. Il reconnaissait un cheval, quand il en voyait un, et il pouvait faire quelque chose de plus que de bien se tenir en selle.
Il jouait franc jeu au billard, et c'était un partenaire digne de confiance au whist.
Tout le monde avait de l'affection pour lui, et jamais nul n'aurait cru, même en rêve, qu'un jour on le verrait sur une plate-forme, les menottes aux mains, comme déserteur.
Et pourtant cette triste chose arriva.
Il revenait de Dalhousie à la fin de son congé, et descendait la route à cheval.
Il avait profité de son congé jusqu'à la dernière minute, et il était extrêmement pressé de retourner à son poste.
Il faisait très chaud à Dalhousie, et sachant ce qui l'attendait là-bas, il avait pris un uniforme complet en khaki, tout neuf, très ajusté, d'une délicate couleur olive; une cravate bleue à reflets changeants, un col blanc, et un casque solah blanc comme la neige.
Il se faisait un point d'honneur d'avoir l'air bien habillé, même quand il courait la poste.
Et il avait l'air bien habillé; il était si préoccupé de sa tournure, qu'avant son départ il avait oublié de prendre autre chose qu'un peu de menue monnaie. Il avait laissé tous ses billets de banque à l'hôtel.
Ses domestiques étaient partis en avant sur la route, pour être prêts à le recevoir, à Pathankote, avec un nouveau complet.
C'est là ce qu'il appelait voyager avec un petit train.
Il était fier de son talent d'organisateur, de ce que nous appelons bundobust.
A vingt-deux milles de Dalhousie, il commença à pleuvoir.
Ce n'était pas un simple orage de montagne, mais un vrai déluge d'eau tiède, comme dans les pays à moussons.
Létourdi poussa en avant, en regrettant de n'avoir pas pris un parapluie.
La poussière des routes devint de la fange, et le poney s'embourba sérieusement; il en fut de même pour les guêtres de khaki, que portait Létourdi, mais il tint bon, et fit de son mieux pour s'imaginer que la fraîcheur était agréable.
Le poney qui lui échut ensuite était vicieux au départ, et comme la pluie rendait les mains de Létourdi glissantes, l'animal réussit à se débarrasser de lui à un tournant.
Létourdi lui fit la chasse, le rattrapa et se remit en route d'un bon train.
L'averse n'avait point fait bon effet sur ses habits ni sur son humeur, et il avait perdu un éperon. Il ne laissa pas l'autre inactif.
A ce moment l'étape était finie; le poney avait pris autant d'exercice qu'il lui en fallait, et malgré la pluie, Létourdi suait abondamment.
A la fin d'une autre fâcheuse demi-heure, Létourdi crut voir l'univers entier se dissoudre devant ses yeux en une pulpe visqueuse.
La pluie avait transformé le haut de son vaste casque blanc solah, en une pâte mal odorante, et il s'était refermé sur sa tête, comme un champignon à demi ouvert. La doublure verte commençait aussi à se décoller.
Létourdi ne dit rien, qui mérite d'être rapporté ici.
Il arracha ou remonta tout le rebord qui lui retombait sur les yeux, et poursuivit sa route pénible.
Le derrière de son casque lui battait dans le cou; les deux côtés adhéraient à ses oreilles, mais le ruban de cuir, et la doublure verte continuaient à maintenir tant bien que mal tous les morceaux, de sorte que le chapeau, tout en flottant, ne s'était pas tout à fait fondu.
Bientôt la pâte et l'étoffe verte formèrent une sorte de moisissure visqueuse qui se répandit sur Létourdi dans plusieurs directions, soit sur son dos, soit sur sa poitrine, à son choix.
La teinture de khaki s'épancha aussi,--c'était vraiment une teinture de bien mauvaise qualité, de sorte qu'il était partiellement peint en brun, avec des plaques violettes, des contours couleur d'ocre, des bandes d'un rouge de rouille, avec des parties presque blanches, suivant la nature et les particularités de la teinture.
Lorsqu'il tira son mouchoir pour essuyer sa figure, la couleur verte de la doublure, et la couleur pourpre qui avait filtré de sa cravate jusque dans son cou, se mêlèrent; le résultat fut étonnant.
Aux environs de Dhar, la pluie cessa. Le soleil de la soirée se montra et le sécha un peu, mais en même temps il fixa les couleurs.
A trois milles de Pathankote le dernier poney se mit à boiter sans remède, et Létourdi fut forcé d'aller à pied. Il poussa jusque dans Pathankote pour y trouver ses domestiques.
Il ne se doutait pas alors que son khitmatgar s'était arrêté au bord de la route pour boire, et reparaîtrait le lendemain en disant qu'il s'était fait une entorse.
Quand il fut entré à Pathankote, il ne put trouver ses domestiques. Il avait ses bottines raidies et couvertes par la boue, et celle-ci s'étalait sur une grande partie de son vêtement.
La cravate bleue avait déteint autant que le khaki.
Aussi l'enleva-t-il avec le col pour les jeter.
Alors il dit quelques mots qui s'appliquaient aux domestiques en général, et tâcha de trouver un endroit où se mettre.
Il paya huit annas pour un verre de quelque chose, et s'aperçut à cet instant qu'il lui restait six annas dans la poche, c'est-à-dire qu'en sa situation, il était seul au monde avec six annas.
Il alla trouver le chef de gare pour tâcher d'obtenir un billet de première classe pour Khasa, où il était en garnison.
L'employé de la distribution dit un mot au chef de gare; le chef de gare dit un mot à l'employé du télégraphe, et tous trois le regardèrent avec curiosité.
Il le prièrent d'attendre une demi-heure, pendant qu'ils consulteraient l'autorité à Umritsar.
Il attendit donc, et ce furent quatre constables qui vinrent et se groupèrent d'une façon pittoresque autour de lui.
Et au moment même où il allait leur dire de s'en aller, le chef de gare lui dit qu'il donnerait un billet pour Umritsar, au sahib, si le sahib voulait bien entrer dans le bureau de l'enregistrement.
Létourdi y entra donc, et la première chose qu'il vit c'est qu'il avait un constable attaché à chaque bras et à chaque jambe, et que le chef de gare essayait de lui mettre sur la tête un sac à dépêches.
Il en résulta une mêlée assez réussie dans le bureau d'enregistrement, où Létourdi se fit une forte entaille au-dessus de l'oeil, en tombant contre une table. Mais ces constables vinrent à bout de lui, et le chef de gare lui mit les menottes solidement.
Dès qu'il fut coiffé du sac à dépêches, il se mit à sacrer ce qu'il pensait, et le constable-chef dit:
--Sans aucun doute, c'est le soldat anglais que nous cherchions. Entendez-vous les gros mots?
Alors Létourdi demanda au chef de gare ce que signifiait un traitement pareil, un traitement aussi indigne.
Le chef de gare lui répondit qu'il était le soldat John Binkle du ***me régiment, cinq pieds neuf pouces, cheveux blonds, yeux gris, tenue en désordre et pas de signes extérieurs, qui avait déserté quinze jours auparavant.
Létourdi se mit à donner de longues explications; mais plus il en donnait, moins le chef de gare le croyait.
Il répondait que jamais lieutenant n'avait eu l'air aussi bandit que Létourdi, et qu'il avait pour instruction d'expédier son prisonnier sous bonne garde à Umritsar.
Létourdi souffrait de l'humidité, était fort mal à son aise. Les termes dont il se servit ne sont pas de nature à être publiés, même sous forme expurgée.
Les quatre constables le mirent dans un compartiment de troisième classe, et il passa ses vingt-quatre heures de trajet à les injurier avec autant de volubilité que le lui permettait sa connaissance du langage courant.
A Umritsar, on fit de lui un paquet bien ficelé qu'on déposa sur une plate-forme, grâce aux bras d'un caporal et de deux hommes du ***me régiment.
Létourdi se redressa et tâcha de se tirer d'affaire en prenant un air supérieur.
Il n'avait guère l'air supérieur, avec ses menottes, quatre constables derrière lui, et le sang de sa coupure qui s'était coagulé sur sa joue gauche.
Le caporal n'avait pas non plus l'air de plaisanter.
Létourdi alla bien jusqu'à ces mots: «Les amis, c'est une méprise des plus absurdes», mais arrivé là, le caporal lui enjoignit de «fermer ça» et de marcher.
Létourdi n'avait aucune disposition à marcher; il demanda à s'arrêter, à s'expliquer.
Il s'expliquait fort bien, en effet, quand le caporal y coupa court en disant:
--Vous, un officier! Ce sont des gens de votre espèce qui déshonorent les gens comme nous. En voilà un officier! il est beau, l'officier! Je le connais votre régiment. La marche des Canailles, voilà le pas accéléré qui vous a amené ici. Vous êtes une honte pour l'armée!»
Létourdi se calma, et voulut recommencer ses explications depuis le point de départ.
Alors on le ramena sous la pluie jusqu'à la cantine, et on lui recommanda de ne pas faire l'imbécile.
Les hommes devaient le conduire de là au fort Govingdhar, et la conduite en question, n'était guère plus solennelle que la Marche de la Grenouille.
Létourdi faillit devenir fou de rage, de froid, du malentendu, des menottes et du mal de tête que lui causait sa coupure au front.
Il se mit donc en devoir de dire tout ce qu'il avait dans l'esprit.
Quand il eut tout dit jusqu'au dernier mot, et qu'il eut la gorge sèche, un des hommes s'expliqua:
--J'ai bien entendu des vagabonds derrière les barreaux du violon, faire des poses et jacasser, mais je n'en ai jamais entendu un qui fut de la force de cet officier.
Ils ne s'en fâchaient point; ils avaient plutôt de l'admiration pour lui.
Ils prirent quelques verres de bière à la cantine, et en offrirent à Létourdi, parce qu'il avait juré d'une façon étonnante.
Ils lui demandèrent de lui raconter tout ce que le soldat John Binkle avait fait, depuis qu'il avait pris la clef des champs, et cela irrita Létourdi, encore plus que tout le reste.
S'il avait conservé quelque présence d'esprit, il se serait tenu tranquille jusqu'à l'arrivée d'un officier, mais il tenta de s'enfuir.
Or, un coup de la crosse d'un Martini qu'on reçoit à la chute des reins vous fait grand mal et du khaki moisi, détrempé par la pluie se déchire facilement, quand deux hommes vous secouent par le collet.
Létourdi se releva, éprouvant grand mal au coeur, et un fort vertige, avec sa chemise déchirée sur sa poitrine, et presque sur toute la longueur de son dos.
Il céda à la fortune, au moment même où le train descendant de Lahore arriva amenant un de ses majors.
Voici in extenso la déposition du major:
«Il y avait un bruit de lutte dans la salle du buffet de la seconde classe; j'y suis entré, et j'ai vu le plus affreux vagabond que j'aie jamais rencontré.
«Ses bottines et ses guêtres étaient couvertes de boue et de taches de bière.
«Il avait sur la tête une sorte de tas de fumier d'un blanc sale, qui pendait en lambeaux sur ses épaules fortement égratignées.
«Il était à moitié couvert d'une chemise presque fendue en deux morceaux, et il demandait à la garde de regarder le nom, qui était marqué sur le pan.
«Comme il avait tiré sa chemise par-dessus sa tête, je ne pus tout d'abord voir qui il était, mais je m'imaginai que c'était un soldat qui était dans le premier cas de désertion, d'après les jurons qu'il lançait en se débattant dans ses guenilles.
«Quand il se fut retourné, et que j'eus tenu compte d'une bosse aussi grosse qu'un pain au jambon, qu'il avait au-dessus d'un oeil, de quelques plaques vertes de peinture de guerre qu'il avait sur la figure, et des quelques raies violettes qui lui zébraient les épaules, je vis que c'était Létourdi.
«Il fut très heureux de me voir, ajoutait le major, et il me déclara qu'il espérait que je ne soufflerais mot de l'affaire au mess.
«Je n'en ai rien dit, mais vous pouvez le faire, si cela vous plaît, maintenant que Létourdi est retourné au pays.»
Létourdi passa une grande partie de cet été à faire des démarches pour qu'on traduisît en cour martiale le caporal et les deux soldats pour avoir arrêté «un officier et un gentleman».
Naturellement, ils étaient navrés de leur erreur.
Mais l'histoire se fit jour jusqu'à la cantine du régiment, et de là elle fit le tour de la province.
DANS LA MAISON DE SUDDHOO
Éloignez-vous à un jet de pierre sur la droite et sur la gauche de cette route bien entretenue où nous marchons et aussitôt l'univers prend un aspect farouche, étrange. Churel et goule, et djinn et esprit nous tiendront compagnie cette nuit, car nous voici arrivés au plus vieux des pays, à celui que parcourent en liberté les puissances des ténèbres.
(DU CRÉPUSCULE DU SOIR AU CRÉPUSCULE DU MATIN)
La maison de Suddhoo, tout près de la porte de Taksali, a un étage, avec quatre fenêtres en vieux bois brun sculpté, et un toit plat.
Vous pouvez la reconnaître à cinq annonces rouges imprimées à la main et disposées comme le cinq de carreau sur le badigeon, entre les fenêtres du haut.
Bhagwan-Dass l'épicier et un homme qui, dit-il, gagne sa vie à graver des cachets, habitent au rez-de-chaussée, avec leur bande d'épouses, de domestiques, d'amis et de familiers.
Les deux chambres d'en haut étaient ordinairement occupées par Janoo et Azizun, ainsi que par un petit terrier noir et tan, qui avait été volé à un Anglais et donné à Janoo par un soldat.
Aujourd'hui il ne reste plus que Janoo dans les chambres d'en haut.
Suddhoo couche généralement sur le toit, à moins qu'il ne dorme dans la rue, mais, dans la saison froide, il va d'habitude à Peshawar rendre visite à son fils qui vend des curiosités près de la porte d'Edwardes; et alors il dort sous un vrai toit de terre.
Suddhoo est mon grand ami, parce que son cousin a un fils qui, grâce à ma recommandation, a obtenu un emploi de messager en chef dans une grosse maison de la localité.
Suddhoo dit que Dieu fera de moi un de ces jours, un lieutenant-gouverneur, et j'ose croire que sa prédiction se réalisera.
Il est très, très vieux; il a les cheveux blancs; si peu de dents que ce n'est pas la peine d'en parler.
Il a survécu à son intelligence; il a survécu en somme à toutes ces choses, excepté à son affection pour son fils de Peshawar.
Janoo et Azizun sont des Kashmiriennes, honnêtes dames de la cité. Leur profession était fort ancienne, et plus ou moins honorable; mais Azizun a depuis épousé un étudiant en médecine du Nord-Ouest. Elle s'est rangée et elle mène aujourd'hui une vie des plus convenables, quelque part aux environs de Bareilly.
Bhagwan-Dass est un usurier et un faussaire.
Quant à l'homme qui prétend gagner sa vie à graver des cachets, il se donne pour très pauvre.
Maintenant vous en savez autant qu'il est nécessaire sur les quatre principaux habitants de la maison de Suddhoo.
Naturellement il y a encore moi, mais je ne joue que le rôle du choeur qui vient au dernier moment donner l'explication des événements.
De sorte que je ne compte pas.
Suddhoo n'était pas malin.
L'homme qui se donnait pour un graveur de cachets était le plus malin de tous ces gens-là,--excepté Janoo.
Quant à Bhagwan-Dass, il ne savait que mentir.
Janoo avait en outre la beauté, mais cela c'était son affaire.
Le fils que Suddhoo avait à Peshawar fut atteint de pleurésie, et le vieux Suddhoo conçut de l'inquiétude.
Le graveur de cachets apprit l'anxiété de Suddhoo, et se résolut à la monnayer.
Il était en avance sur son temps. Il s'arrangea avec un compère de Peshawar pour se faire télégraphier jour par jour l'état de santé du fils.
Et c'est ici que l'histoire commence.
Un soir, le cousin de Suddhoo m'informa que Suddhoo désirait me voir, qu'il était trop vieux et trop faible pour venir lui-même, et que si j'allais lui rendre visite, je ferais à la maison de Suddhoo un honneur éternel.
J'y allai, mais je pense que vu la grande distance où était alors Suddhoo, qu'il aurait bien pu envoyer un autre véhicule qu'une ekka qui cahotait terriblement, quand il s'agissait d'amener un futur lieutenant-gouverneur, par une soirée de brouillard en avril.
L'ekka ne courait pas très vite.
Il était nuit noire quand nous nous trouvâmes devant l'entrée de la tombe de Runjet Singh, près de la porte principale du fort.
Là on trouva Suddhoo.
Il dit qu'à en juger par ma condescendance, il était absolument certain que je deviendrais lieutenant-général, avant que mes cheveux eussent cessé d'être noirs.
Puis nous causâmes du temps qu'il faisait, de ma santé, des récoltes de blé, pendant un quart d'heure, dans le Hazuri Bagh, sous les étoiles.
A la fin, Suddhoo se décida à aborder le sujet.
Il dit que Janoo l'avait informé que le Sirkar avait lancé un ordre interdisant la magie, parce qu'on craignait que la magie n'en arrivât tôt ou tard à faire périr l'Impératrice des Indes.
Je n'étais pas au courant de la législation sur ce sujet, mais je m'imaginai qu'il allait advenir quelque chose d'intéressant.
Je hasardai donc que la magie, loin d'être blâmée par le gouvernement, était hautement recommandée par lui.
Les fonctionnaires les plus élevés de l'État la pratiquaient.
Si l'exposé financier n'est pas de la magie, je ne sais pas ce que c'est.
Alors pour l'encourager dans ses confidences, je lui dis que s'il se tramait quelque jadoo, je n'hésiterais aucunement à y donner mon appui et ma sanction, pourvu que ce fût du jadoo pur, de la magie blanche, et non pas du jadoo impur, qui fait périr les gens.
Il fallut longtemps pour faire avouer à Suddhoo que c'était précisément là le motif pour lequel il m'avait fait venir.
Alors il me dit, par saccades, et d'une voix tremblante que le soi-disant graveur de cachets était un sorcier de l'espèce la plus pure; que chaque jour il donnait à Suddhoo des nouvelles de son fils, le malade de Peshawar, plus vite que l'éclair ne volait, et que ces nouvelles étaient toujours confirmées par les lettres.
Il me dit de plus que le sorcier avait appris à Suddhoo qu'un grand danger menaçait son fils, danger qui pouvait être écarté par du jadoo pur, et naturellement par une grosse somme d'argent.
Je commençais à entrevoir exactement ce qui se passait, et je dis à Suddhoo que moi aussi je me connaissais un peu en jadoo à la façon occidentale, et que j'irais chez lui pour veiller à ce que tout se passât décemment et avec ordre.
Nous partîmes ensemble.
En route, Suddhoo me dit qu'il avait déjà payé au graveur de sceaux entre cent cinquante et deux cents roupies, et que le jadoo de cette nuit-ci lui en coûterait deux cents de plus.
--C'était à bon compte, disait-il, vu le danger que courait son fils, mais je ne crois pas que ce fût son véritable avis.
Toutes les lumières étaient voilées sur la façade de la maison, quand nous arrivâmes.
J'entendais fort bien des bruits terribles qui partaient de derrière la boutique qu'occupait sur la rue le graveur de sceaux.
On eût dit un homme occupé à rendre l'âme à force de geindre.
Suddhoo frissonnait de la tête aux pieds, et pendant que nous montions à tâtons l'escalier, il me dit que le jadoo était déjà commencé.
Janoo et Azizun nous reçurent du haut des marches et nous dirent que les opérations du jadoo avaient lieu dans leur chambre, parce qu'il y avait plus de place.
Janoo est une dame d'un esprit frondeur.
Elle dit à demi-voix que le jadoo était une invention pour soutirer de l'argent à Suddhoo, et que le graveur de sceaux serait logé, après sa mort, dans un endroit où il ferait chaud.
Suddhoo était sur le point de pleurer de crainte et de vieillesse.
Il ne cessait d'aller et venir dans la chambre à demi éclairée, de répéter à chaque instant le nom de son fils, et de demander à Azizun, si le graveur de sceaux ne pourrait pas faire un rabais quand il avait affaire à son propriétaire.
Janoo m'attira dans l'ombre du coin où étaient les fenêtres sculptées de la tourelle d'angle.
Les lames des persiennes étaient remontées, la chambre n'était éclairée que par une toute petite lampe à huile, et en me tenant immobile je ne courais pas risque d'être vu.
Bientôt les gémissements cessèrent au rez-de-chaussée, et nous entendîmes des pas qui montaient les marches.
C'était le graveur de sceaux.
Il s'arrêta devant le seuil, pendant que le terrier aboyait, et qu'Azizun défaisait la chaîne; il dit à Suddhoo d'éteindre la lampe.
Il en résulta que la chambre fut plongée dans des ténèbres noires comme du jais, où on distinguait tout juste la lueur rouge des deux hukas[18] de Janoo et d'Azizun.
[18] Pipes à tuyaux souples.
Le graveur de cachets entra, et j'entendis Suddhoo se jeter à terre en gémissant.
Azizun retenait son souffle, et Janoo s'appuyait sur un des lits, en frissonnant.
On entendit un tintement de métal, et on vit s'élever du sol une pâle flamme d'un bleu verdâtre.
On y voyait juste assez pour apercevoir Azizun blottie dans un coin de la pièce, avec le terrier entre ses genoux; et Janoo les mains jointes, penchée en avant, tout en étant assise sur le lit, et Suddhoo, la face contre terre, tout tremblant, et le graveur de sceaux.
J'espère ne jamais revoir un homme semblable à ce graveur de sceaux. Il était nu jusqu'à la ceinture, et avait sur la tête une couronne de jasmin blanc aussi épaisse que mon poing, un pagne de couleur saumon autour des reins, et des anneaux d'acier à chaque cheville.
Cela n'avait rien de bien effrayant. Mais c'était la figure de cet homme qui me faisait froid dans le dos.
Tout d'abord elle était d'un bleu tirant sur le gris. En second lieu les yeux étaient retournés de telle sorte qu'on n'en voyait plus que le blanc. En troisième lieu ses traits étaient ceux d'un démon, d'une goule, de tout ce que vous voudrez, excepté ceux du vieux coquin brillant de santé, à peau huileuse, que l'on voyait en plein jour manoeuvrant son tour, au rez-de-chaussée.
Il était étendu à plat ventre, les bras retournés et croisés sur son dos, comme si on l'avait jeté à terre tout ligoté.
Sa tête et son cou étaient les seules parties de son corps qui ne touchaient pas le sol. Elles faisaient presque un angle droit avec le corps, comme la tête d'un cobra qui va bondir.
C'était d'un fantastique terrifiant.
Au centre de la pièce, sur le sol de terre nue, était posé un large et profond bassin de cuivre au centre duquel flottait une lueur d'un bleu vert pâle, comme celle d'un feu follet.
L'homme fit trois fois le tour de ce bassin au moyen de contorsions du corps.
Comment y parvint-il, je ne sais.
Je voyais bien les muscles onduler le long de l'épine dorsale, et se déprimer ensuite, mais je n'apercevais aucun autre mouvement.
On eût dit qu'il n'y avait plus dans ce corps que la tête de vivante, avec les phases lentes de soulèvement et d'affaissement des muscles du dos qui travaillaient péniblement.
Janoo, assise sur le lit, respirait soixante-dix fois par minute.
Le vieux Suddhoo, cherchant de ses doigts la boue qui était entrée dans sa barbe blanche, pleurait tout seul.
Ce qu'il y avait d'horrible dans tout cela, c'était cette chose qui rampait, rampait,--sans bruit, et qui rampait toujours.
Et puis, souvenez-vous que cela dura bien dix minutes, pendant lesquelles le terrier gémissait, Azizun frissonnait, Janoo regardait bouche béante, et Suddhoo pleurait.
Je sentais mes cheveux se dresser sur ma nuque et mon coeur battre comme la palette d'un appareil anticalorique.
Heureusement le graveur de sceaux se trahit par son tour de force le plus propre à faire impression, et me rendit ainsi tout mon calme.
Après avoir terminé ce triple voyage circulaire d'un genre si nouveau, il redressa la tête en l'écartant du sol autant qu'il put, en lançant par les narines un jet de flamme.
Or, je sais comment ce jet de flamme s'exécute, je suis en état de le faire;--je me sentis donc rassuré.
Tout était donc une supercherie.
S'il s'en était tenu à cette reptation, sans essayer d'augmenter son effet, que n'aurais-je pas cru? Dieu le sait.
Les deux demoiselles poussèrent en même temps un cri aigu, en voyant ce jet de flamme, et la tête retomba heurtant le sol du menton, et tout le corps étendu comme un cadavre dont on aurait ramené les bras en arrière.
Il y eut ensuite une pause de cinq bonnes minutes, et la flamme bleu-verdâtre s'éteignit.
Janoo se baissa pour remettre en place un des anneaux de sa cheville pendant que Azizun se tournait la figure contre le mur, en serrant le terrier entre ses bras.
Suddhoo étendit machinalement un bras vers le huka de Janoo, qui le fit glisser sur le sol avec son pied.
Juste au-dessus du corps, sur le mur, il y avait deux portraits de couleurs criardes, dans des cadres de carton en relief, représentant la reine et le prince de Galles.
Tous deux contemplaient l'opération, et il me semblait que cela concourait à rendre la cérémonie plus grotesque.
Au moment même où le silence commençait à devenir insupportable, le corps se retourna, et s'éloigna du bassin en roulant sur lui-même jusqu'à un côté de la pièce où il s'arrêta, allongé sur le dos.
Il y eut un léger bruit «plop» dans le bassin, tout à fait comme celui que produit un poisson quand il attrape une mouche, et la lueur verte, qui avait paru au milieu, se montra de nouveau.
Jetant les yeux sur le bassin, j'y vis une tête d'enfant indigène, avec les gros yeux saillants, sa peau du crâne séchée, ratatinée, noircie, les yeux ouverts, la bouche ouverte, le crâne-rasé.
Et comme la chose s'était faite brusquement, elle faisait un effet plus effrayant que le voyage sur le ventre.
Nous n'eûmes pas le temps de réfléchir, que cette tête se mit à parler.
Relisez le récit où Poë vous fait entendre la voix de l'homme qui meurt magnétisé, et vous n'aurez au plus que la moitié de la sensation d'horreur que causait la voix partant de cette tête.
Il y avait un intervalle d'une ou deux secondes entre chacun des mots, et une sorte de vibration, prolongée comme le son d'une cloche, dans le timbre de la voix.
Elle tintait lentement, comme si elle se parlait à elle-même, et il me fallut plusieurs minutes pour me délivrer de la sueur froide qu'elle me causait.
Alors la solution qui m'apportait la délivrance m'apparut.
Je regardai le corps étendu près de la porte, et je vis se mouvoir par saccades, juste à l'endroit où la dépression claviculaire se confond avec l'épaule, un muscle qui n'intervient jamais dans la respiration régulière de l'homme.
Tout cela était une reproduction soignée de ces téraphins égyptiens qu'on trouve mentionnés çà et là. La voix était le résultat d'un ventriloquisme aussi parfait, aussi terriblement habile qu'on pouvait le désirer.
Pendant tout ce temps, la tête continuait à résonner en faisant vibrer les flancs du bassin, et à parler.
Elle s'adressait à Suddhoo, toujours geignant la face contre terre, en parlant de la maladie de son fils, et lui disant dans quel état il serait ce soir même.
J'aurai toujours quelque estime pour le graveur de cachets, à raison du soin qu'il mettait pour rester d'accord avec les dépêches de Peshawar.
La voix se remit à dire que des médecins expérimentés veillaient jour et nuit sur la vie de son homme, et qu'il guérirait bientôt, à la condition de doubler la somme convenue avec le sorcier tout-puissant qui avait à son service la tête placée dans le bassin.
C'était alors que se produisit l'erreur qui gâtait l'effet artistique.
Demander qu'on doublât la somme convenue, et emprunter pour cela la voix de Lazare qui sort du tombeau, c'est absurde.
Janoo, femme qui a réellement une intelligence masculine, vit cela aussi promptement que moi.
Je l'entendis dire d'un ton dédaigneux, quoiqu'à demi-voix: «Asli nahin! Fareib» et au moment même où elle disait ces mots, la lueur du bassin s'éteignit, la tête se tut, et nous entendîmes la porte de la chambre crier sur ses gonds.
Aussitôt Janoo enflamma une allumette, ralluma la lampe, et nous vîmes que tout avait disparu, la tête, le bassin, et le graveur de cachets.
Suddhoo se tordait les mains, et expliquait à qui voulait l'entendre que quand même il s'agirait de son salut éternel, il lui serait impossible de trouver deux cents roupies de plus.
Azizun était près d'avoir une crise de nerfs dans le coin, tandis que Janoo, tranquillement assise sur le lit, était prête à discuter la probabilité que toute l'affaire se réduisait à un bunao, c'est-à-dire à une supercherie.
J'expliquai dans la mesure de mes connaissances les procédés employés par le graveur de cachets, mais son argument, à elle, était bien plus simple.
--La magie qui persiste à demander des présents n'est pas de la vraie magie, disait-elle. Ma mère m'a appris que les seuls enchantements amoureux qui aient du pouvoir sont ceux qu'on vous fait connaître par simple affection. Ce graveur de cachets est un fourbe, un diable. Je n'ose pas parler, ni agir, ni faire agir un autre, parce que je dois à Bhagwan-Dass de l'argent pour deux anneaux d'or, et un gros bracelet de chevilles. Il faut que je fasse venir ma nourriture de sa boutique. Le graveur de cachets est l'ami de Bhagwan-Dass, et il empoisonnerait ma nourriture. Voilà dix jours qu'on a mis en train un jadoo d'escroquerie, et chaque soir, cela a coûté à Suddhoo bien des roupies. Jusqu'à présent, le graveur de cachets employait des poules noires et des citrons, et des mantras[19]. Il ne nous a jamais rien fait voir de pareil à ce qu'il a fait cette nuit. Azizun est une sotte, et bientôt elle sera bonne à faire une purdah-nashin[20]. Suddhoo n'a plus ni force ni intelligence. Voyez-vous, j'avais espéré que je tirerais de Suddhoo bien des roupies pendant sa vie, et bien plus encore après sa mort, et voilà qu'il dépense tout au profit de ce métis d'un diable et d'une ânesse, de ce graveur de cachets.
[19] Formules magiques rituelles.
[20] Femme de harem.
En cet endroit, je l'interrompis:
--Mais qu'est-ce qui a décidé Suddhoo à me fourrer dans l'affaire? Je n'aurais qu'à dire un mot au graveur de sceaux et je le forcerais à dégorger. Tout cela est de l'enfantillage. C'est honteux, cela n'a pas le sens commun.
--Suddhoo est un vieil enfant, dit Janoo. Il a logé sur les toits pendant soixante-dix ans, et il n'a pas plus de raison qu'une chèvre laitière. S'il vous a amené ici, c'est pour être certain qu'il ne serait point en contravention avec un règlement quelconque du Sirkar, dont il a mangé le sel il y a bien des années. Il se prosterne dans la poussière sur les traces du graveur de cachets, et ce mangeur de vache lui a défendu d'aller voir son fils. Est-ce que Suddhoo sait quelque chose de vos lois, pas plus que du paratonnerre? Faut-il que je voie son argent s'en aller pièce par pièce, sous l'influence de la bête menteuse qui vit là-dessous?
Janoo frappa violemment du pied sur le sol, tant elle était colère, pendant que Suddhoo geignait sous une couverture, dans un coin, et qu'Azizun essayait de mettre dans la bouche de ce vieil imbécile, le bout de sa pipe.
Donc, voici où en est l'affaire.
Sans m'en douter, je me suis exposé à l'accusation d'avoir, de complicité avec le graveur de sceaux, tenté d'obtenir de l'argent pour des motifs chimériques, ce qui est interdit par l'article 420 du code de l'Inde.
Je ne puis rien faire pour plusieurs raisons.
Je ne puis informer la police.
Quels témoins aurais-je pour confirmer mes dires?
Janoo refuse tout net.
Azizun est une femme voilée quelque part aux environs de Bareilly, perdue dans cette Inde immense qu'est notre domaine.
Je n'ose pas me faire de moi-même l'exécuteur de la loi, et parler du graveur de cachets, car j'en suis absolument certain, non seulement Suddhoo refuserait de me croire, mais encore cette démarche aboutirait à faire empoisonner Janoo, qui est en quelque sorte, pieds et poings liés à la discrétion du bunnia.
Suddhoo est un vieux radoteur, et chaque fois que nous nous rencontrons il me marmotte ma plaisanterie idiote que le Sirkar a des faveurs pour la magie plutôt que de l'aversion.
Son fils est remis maintenant, mais Suddhoo est entièrement sous l'influence du graveur de cachets, dont il prend l'air pour régler toutes les affaires de sa vie.
Janoo voit filer entre les mains du graveur de cachets tout l'argent qu'elle espérait soutirer à Suddhoo et chaque jour la rend plus colère, plus boudeuse.
Elle ne dira jamais rien, parce qu'elle n'ose pas. Mais si rien ne contrarie ses désirs, je crains bien que le graveur de cachets ne meure du choléra,--sous les espèces de l'arsenic blanc,--vers le milieu de mai.
Et c'est ainsi que je me trouverai complice d'un meurtre dans la maison de Suddhoo.
SA FEMME LÉGITIME
Criez au meurtre au milieu du marché et chacun de se retourner vers la face anxieuse de son voisin, face qui dit: «Est-ce toi le meurtrier?» Nous avons pourchassé Caïn, il y a quelques siècles de cela, à travers le monde. Et c'est de là que nous vient la peur qu'entretiennent nos propres méfaits de notre temps même.
(MORALITÉS, DE VIBART)
Shakespeare parle quelque part de vers, à moins que ce ne soit de géants ou d'insectes,--qui se retournent quand vous leur marchez dessus trop brutalement.
Ce qu'il y a de plus sûr, c'est de ne point mettre le pied sur un ver, pas même sur le plus humble subalterne arrivé d'Angleterre tout dernièrement, avec ses boutons à peine sortis du papier de soie, et les joues encore toutes rouges du boeuf savoureux de l'Angleterre.
Ici, il s'agit de raconter l'histoire d'un ver qui se retourna.
Afin d'être bref, nous désignerons Henri-Auguste Ramsay Faizanne par ce nom de Ver, bien qu'en réalité ce fût un jeune garçon extrêmement gentil, sans un poil sur la figure, avec une taille de jeune fille, lorsqu'il fut envoyé au second régiment de Shikarris, où on le rendit malheureux de diverses manières.
Les Shikarris sont des régiments de haute volée, et il faut savoir y faire convenablement les choses, jouer du banjo, être un peu plus que bon cavalier, être bon chanteur, bon acteur, afin d'y être bien vu.
Le Ver ne faisait rien qu'une chose: c'était de tomber de son poney et d'enlever des copeaux aux montants des portes avec son harnais.
Et même on finit par trouver la chose monotone.
Il faisait des façons pour jouer au whist. Il crevait le drap des billards. Il chantait faux, ne se liait guère. Il écrivait au pays, à sa maman, à ses soeurs.
Sur ces cinq choses, il y en avait quatre que les Shikarris blâmaient comme des vices, et qu'ils entreprirent d'extirper.
Chacun sait comment les sous-officiers sont adoucis par les sous-officiers leurs collègues, qui ne leur permettent pas de se montrer féroces.
Cela est bon, et salutaire, ne fait de mal à personne, à moins qu'on ne perde patience; alors il y a des ennuis.
Une fois il était un...
Mais nous conterons cela un autre jour.
Les Shikarris Shikarrifièrent le Ver avec persévérance, et il supporta tout sans sourciller.
Il était si bon, si désireux de s'instruire; il devenait d'un rouge si vif qu'on coupa court à son dressage et qu'il fut abandonné à lui-même par tout le monde, excepté par le doyen des sous-officiers, qui persista à faire de la vie un lourd fardeau pour le Ver.
Le doyen des sous-officiers ne voulait pas être méchant, mais ses blagues étaient grossières, et il ne savait pas toujours s'arrêter où il fallait.
On lui avait fait attendre longtemps sa compagnie, et cela vous aigrit toujours un homme.
Et en outre, il était amoureux, ce qui le rendait pire.
Un jour, après avoir emprunté la carriole du Ver pour une dame qui n'avait jamais existé, il s'en était servi lui-même pendant toute la soirée, lui avait envoyé un billet qui était censé venir de la dame.
Comme il contait la chose au mess, le Ver se leva et dit de sa voix tranquille, féminine:
--C'était une jolie farce, mais je parie un mois de ma solde, contre votre premier mois de solde, quand vous aurez votre nomination, de vous en jouer un, de tour, dont vous vous souviendrez pendant toute votre vie, et qui se contera encore dans le régiment quand vous serez mort ou cassé.
Le Ver n'était pas le moins du monde en colère, et le reste du mess applaudit à grands cris.
Alors le sergent doyen regarda le Ver des pieds à la tête, puis de la tête aux pieds, et dit:
--C'est entendu, Bébé!
Le Ver prit le reste du mess à témoin que le pari était engagé, et avec un doux sourire s'enfonça dans la lecture d'un livre.
Deux mois se passèrent.
Le sergent doyen continuait à dresser le Ver, qui commençait à se donner un peu plus de mouvement à mesure que le temps devenait plus chaud.
J'ai dit que le sergent doyen était amoureux.
Ce qu'il y a de curieux, c'est qu'une jeune fille fut amoureuse du sergent doyen.
Malgré les propos terribles du colonel, malgré les grognements des majors, malgré les airs d'inexprimable prudence que prenaient les capitaines mariés, malgré les blagues des jeunes, les fiançailles avaient eu lieu.
Le sergent doyen était si content d'avoir sa compagnie et en même temps d'être agréé, qu'il en oubliait de tourmenter le Ver.
La jeune fille était jolie, et elle avait sa fortune indépendante. Elle ne joue aucun rôle dans la présente histoire.
Un soir, au commencement de la saison chaude, tout le mess était assis sur la plate-forme qui se trouvait en avant de sa maison, il n'y manquait que le Ver, qui était rentré chez lui pour écrire des lettres au pays.
La musique avait fini de jouer, mais personne ne songeait à rentrer.
Il y avait là aussi les femmes des capitaines.
La folie dépasse toutes limites chez un homme amoureux.
Le sergent doyen s'était étendu, à n'en plus finir, sur les mérites de la jeune personne à laquelle il était fiancé, et les dames ronronnaient d'approbation, pendant que les hommes bâillaient, quand on entendit un froufrou de robe dans l'obscurité, et une voix lasse et faible se fit entendre.
--Où est mon mari?
Je n'ai pas le moins du monde l'intention de jeter un doute sur la moralité des Shikarris, mais il est de notoriété publique qu'alors quatre hommes sursautèrent comme s'ils avaient reçu un coup de fusil.
Trois d'entre eux étaient mariés.
Peut-être avaient-ils été terrifiés à la pensée que leurs femmes étaient arrivées d'Angleterre sans les prévenir.
Le quatrième dit qu'il avait obéi à une impulsion instantanée. Il donna plus tard des explications sur ce point.
Alors la voix appela.
--Oh! Lionel!
Lionel était le prénom du sergent doyen.
Une femme entra dans la pièce faiblement éclairée par les bougies plantées dans les trous des tables.
Elle étendait les mains en tâtonnant dans l'obscurité du côté du sergent doyen, et elle sanglotait.
Nous nous levâmes soudain, pressentant qu'il allait se passer quelque chose, et tout disposés aux pires suppositions.
Dans ce méchant petit univers, qui est le nôtre, chacun en sait si peu sur la vie de son voisin le plus proche,--ce qui d'ailleurs ne regarde que ce dernier,--qu'on ne montre aucune surprise quand un éclat se produit.
Il peut arriver n'importe quoi dans l'existence de n'importe qui.
Peut-être que, dans sa jeunesse, le sergent doyen s'était laissé prendre au piège.
Il y a comme cela des hommes qui traînent un boulet de ce genre.
Nous ne savions pas, nous étions pressés de savoir, et les femmes des capitaines l'étaient autant que nous.
S'il avait été pris au piège, il était excusable, car cette femme aux chaussures poudreuses, au costume de voyage gris, qui arrivait de je ne sais où, était extrêmement jolie, avec ses cheveux noirs, et ses grands yeux pleins de larmes.
Elle était grande, avec une tournure fine, et sa voix avait un tremblement de sanglots qui faisait peine à entendre.
Dès que parut le sergent doyen, elle lui jeta les bras autour du cou, l'appela «Mon chéri». Elle dit qu'elle ne pouvait plus supporter de rester seule en Angleterre à l'attendre, qu'elle ne recevait de lui que des lettres courtes et froides, qu'elle le suivrait jusqu'au bout du monde... Est-ce qu'il lui pardonnerait?
Ces propos-là n'étaient pas exactement ceux qu'eût tenus une vraie lady: ils étaient trop démonstratifs.
Les choses tournaient au noir.
Les femmes des capitaines, les yeux à demi clos, épiaient le sergent doyen, et la figure du colonel se rembrunissait: on eût dit le Jugement dernier encadré d'une barbe grise tout hérissée.
Pendant un temps, ce fut un silence complet.
Alors le colonel prit la parole, très brièvement.
--Eh bien, Monsieur?
Et les sanglots de la femme redoublèrent.
Le sergent doyen était à moitié étranglé par les bras qui lui enserraient le cou, mais il parvint à dire:
--C'est un affreux mensonge. Jamais de ma vie je n'ai été marié.
--Ne jurez pas, dit le colonel, venez au mess. Il faut tirer cette affaire au clair.
Et il soupira en aparté, car il croyait à ses Shikarris, ce bon colonel.
On s'empila dans l'antichambre, sous la pleine lumière, et alors nous vîmes combien la femme était belle.
Elle se tenait debout, au milieu de nous, tantôt la voix coupée par les pleurs, tantôt prenant l'air dur et fier, et aussitôt après tendant les mains vers le sergent doyen.
On eût dit le quatrième acte d'une tragédie.
Elle nous raconta que le sergent doyen l'avait épousée dix-huit mois auparavant pendant un congé qu'il avait passé en Angleterre. Elle paraissait savoir sur lui tout ce que nous savions, et plus encore, sur la famille du sergent, sur sa vie d'autrefois.
Il était pâle, d'une pâleur cendrée. Il faisait de temps en temps un effort pour arrêter ce torrent de paroles.
Quant à nous, en la voyant si charmante, et remarquant combien il avait l'air en faute, nous le regardions comme un animal de la pire espèce.
Toutefois nous en étions un peu fâchés pour lui.
Je n'oublierai jamais l'acte d'accusation porté contre le sergent doyen par sa femme.
Lui non plus ne l'oubliera pas.
Cela s'était produit si brusquement, cela avait surgi des ténèbres d'une façon si inattendue, au milieu de notre monotone existence.
Les femmes des capitaines s'effacèrent un peu, mais elles avaient des lueurs dans les yeux et on y lisait clairement que le sergent doyen était jugé et condamné.
Le colonel semblait avoir vieilli de cinq ans.
Un des majors, s'abritant les yeux avec la main, dévisageait la femme, de dessous cet abri.
Un autre mordait sa moustache et souriait tranquillement, comme s'il assistait à une représentation.
Au milieu de l'espace libre qui se trouvait au centre, le terrier du sergent doyen faisait la chasse à ses puces.
Je me rappelle tout cela aussi nettement que si j'en avais une photographie à la main. Je me rappelle l'expression d'horreur qui se trouvait sur la figure du sergent doyen.
Cela faisait à peu près le même effet que de voir pendre un homme; c'était même plus intéressant.
Pour en finir, sa femme déclara que le sergent doyen avait les initiales F. M. tatouées deux fois sur l'épaule gauche.
Cela nous le savions tous, et dans notre naïveté, nous étions convaincus que la question était tranchée par cette preuve-là.
Mais un des majors célibataires dit très poliment:
--Je crois cependant que votre certificat de mariage ferait mieux l'affaire.
Cela piqua la femme au vif.
Elle se dressa, regarda le sergent doyen d'un air narquois, comme elle eût regardé un chien, et elle tint des propos insolents envers le major, le colonel, et tout le monde.
Puis elle pleura, et enfin tira de son corsage un papier, et dit, de l'air d'une impératrice:
--Le voilà! Et que ce soit mon mari--mon mari légitime qui le lise tout haut,--s'il en a l'audace.
Un silence se fit.
Les hommes échangèrent des regards.
Le sergent doyen s'avança l'air ahuri, le pas incertain, et prit le papier.
Tout en regardant avec stupéfaction, nous nous demandions s'il n'allait pas sortir de là quelque chose qui tournerait contre nous un jour ou l'autre.
Le sergent doyen avait la gorge sèche, mais quand il eut parcouru le papier, il eut comme un gloussement rauque de soulagement, et dit à la femme:
--Petite canaille!
Mais la femme s'était esquivée par une porte, et sur le papier était écrit ce qui suit:
«Ceci a pour but de certifier que moi, le Ver, j'ai payé intégralement ma dette au sergent doyen, et en outre, que le sergent doyen est mon débiteur, d'après la convention conclue le 23 février, ainsi que le mess en a été témoin, et que sa dette se monte à un mois de solde de capitaine, payable en monnaie ayant cours dans l'Empire indien.»
Alors une députation se rendit chez le Ver, et le trouva bien tranquille, occupé à délacer un corset; le chapeau, la perruque, et le costume de serge, et le reste sur le lit.
Il revint avec nous tel qu'il était, et les Shikarris poussèrent de tels cris, que le mess des artilleurs envoya demander si on ne pourrait pas les admettre à prendre part à la fête.
Je suis d'avis que nous fûmes tous, à l'exception du colonel et du sergent doyen, quelque peu désappointés de voir que le scandale avait avorté. Mais c'est ainsi qu'est faite la nature humaine.
Il n'y avait pas moyen de mettre en doute le talent du Ver comme acteur: il avait poussé la chose aussi près d'un affreux et tragique dénouement, que le comportait ce genre de facétie.
La plupart des sous-officiers le mirent à la question afin de savoir pourquoi il n'avait pas dit qu'il était très fort comme acteur, mais il répondit tranquillement:
--Je ne me souviens pas que vous me l'ayez jamais demandé. J'avais l'habitude de jouer des pièces à la maison avec mes soeurs.
Mais des pièces jouées avec des jeunes filles... cela n'était pas assez pour expliquer le talent dont le Ver avait fait preuve ce soir-là.
Pour mon compte, je trouve que c'était de mauvais goût. Et en outre c'était dangereux. Il ne sert de rien de jouer avec le feu, même pour faire des farces.
Les Shikarris l'élurent président du club dramatique du régiment, et quand le sergent doyen paya sa dette, ce qu'il fit sans se faire prier, le Ver dépensa tout l'argent à acheter des décors et des costumes.
C'était un bon Ver et les Shikarris sont fiers de lui.
Le seul inconvénient de la chose, c'est qu'on lui ait donné le nom de «Mistress Sergent Doyen», et comme il y a maintenant deux mistress Sergent Doyen dans la garnison, les étrangers s'y trompent quelquefois.
Plus tard, je vous conterai un fait qui ressemble un peu à celui-là, mais où il ne reste rien du côté plaisant, et où tout se passa d'une façon fâcheuse.
FIN
IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE
PRINTED IN GREAT BRITAIN
COLLECTION NELSON.
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Chaque volume contient de 250 à 550 pages.
Format commode. Impression en caractères très lisibles sur papier de luxe. Illustrations hors texte. Reliure aussi solide qu'élégante.
Deux volumes par mois.
NELSON, ÉDITEURS,
189, rue Saint-Jacques, Paris.
End of Project Gutenberg's Simples Contes des Collines, by Rudyard Kipling