‹ Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face Histoire d'une âme écrite par elle-mêmeChapitre 16 sur 46 · L'ÉTERNEL AUJOURD'HUI!

L'ÉTERNEL AUJOURD'HUI!

Juin 1894.

Vivre d'amour!

Air du cantique: _Il est à moi!_

«Si quelqu'un m'aime, il gardera ma Parole, et mon Père l'aimera... et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure.....

Je vous donne ma paix... demeurez en mon amour.»

(Joan., XIV, 23, 27.--XV, 9.)

Au soir d'amour, parlant sans parabole, Jésus disait: _«Si quelqu'un veut m'aimer, «Fidèlement qu'il garde ma parole, «Mon Père et moi viendrons le visiter; «Et, de son cœur, faisant notre demeure, «Notre palais, notre vivant séjour, «Rempli de paix, nous voulons qu'il demeure «En notre amour.»_

Vivre d'amour, c'est te garder toi-même, Verbe incréé! Parole de mon Dieu! Ah! tu le sais, divin Jésus, je t'aime! L'Esprit d'amour m'embrase de son feu. C'est en t'aimant que j'attire le Père, Mon faible cœur le garde sans retour; O Trinité! vous êtes prisonnière De mon amour.

Vivre d'amour, c'est vivre de ta vie, Roi glorieux, délices des élus! Tu vis pour moi caché dans une hostie... Je veux pour toi me cacher, ô Jésus! A des amants il faut la solitude, Un cœur à cœur qui dure nuit et jour; Ton seul regard fait ma béatitude, Je vis d'amour!

Vivre d'amour, ce n'est pas sur la terre Fixer sa tente au sommet du Thabor; Avec Jésus, c'est gravir le Calvaire, C'est regarder la croix comme un trésor! Au ciel, je dois vivre de jouissance, Alors l'épreuve aura fui sans retour: Mais, ici-bas, je veux dans la souffrance Vivre d'amour!

Vivre d'amour, c'est donner sans mesure, Sans réclamer de salaire ici-bas; Ah! sans compter je donne, étant bien sûre Que lorsqu'on aime on ne calcule pas. Au Cœur divin, débordant de tendresse, J'ai tout donné! légèrement je cours... Je n'ai plus rien que ma seule richesse: Vivre d'amour!

Vivre d'amour, c'est bannir toute crainte, Tout souvenir des fautes du passé. De mes péchés je ne vois nulle empreinte, Au feu divin chacun s'est effacé. Flamme sacrée, ô très douce fournaise, En ton foyer je fixe mon séjour; Jésus, c'est là que je chante à mon aise: Je vis d'amour!

Vivre d'amour, c'est garder en soi-même Un grand trésor en un vase mortel. Mon Bien-Aimé! ma faiblesse est extrême! Ah! je suis loin d'être un ange du ciel. Mais, si je tombe à chaque heure qui passe, Me relevant, m'embrassant tour à tour, Tu viens à moi, tu me donnes ta grâce, Je vis d'amour!

Vivre d'amour, c'est naviguer sans cesse, Semant la joie et la paix dans les cœurs; Pilote aimé! la charité me presse, Car je te vois dans les âmes, mes sœurs. La charité, voilà ma seule étoile: A sa clarté, je vogue sans détour; J'ai ma devise écrite sur ma voile: «Vivre d'amour!»

Vivre d'amour, lorsque Jésus sommeille, C'est le repos sur les flots orageux. Oh! ne crains pas, Seigneur, que je t'éveille, J'attends en paix le rivage des cieux... La Foi bientôt déchirera son voile, Et mon Espoir ne comptera qu'un jour; La Charité gonfle et pousse ma voile, Je vis d'amour!

Vivre d'amour, c'est, ô mon divin Maître! Te supplier de répandre tes feux En l'âme élue et sainte de ton prêtre; Qu'il soit plus pur qu'un séraphin des cieux! Protège-la ton Eglise immortelle, Je t'en conjure à chaque instant du jour. Moi, son enfant, je m'immole pour elle, Je vis d'amour!

Vivre d'amour, c'est essuyer ta Face, C'est obtenir des pécheurs le pardon. O Dieu d'amour! qu'ils rentrent dans ta grâce, Et qu'à jamais ils bénissent ton Nom! Jusqu'à mon cœur retentit le blasphème; Pour l'effacer je redis chaque jour: O Nom sacré! je t'adore et je t'aime, Je vis d'amour!

Vivre d'amour, c'est imiter Marie Baignant de pleurs, de parfums précieux Tes pieds divins, qu'elle baise ravie, Les essuyant avec ses longs cheveux; Puis, se levant, dans une sainte audace, Ton doux Visage elle embaume à son tour: Moi, le parfum dont j'embaume ta Face, C'est mon amour!

«Vivre d'amour, quelle étrange folie! Me dit le monde, ah! cessez de chanter; Ne perdez pas vos parfums, votre vie; Utilement, sachez les employer!» --T'aimer, Jésus, quelle perte féconde! Tous mes parfums sont à toi sans retour. Je veux chanter en sortant de ce monde: _Je meurs d'amour!_

Mourir d'amour, c'est un bien doux martyre, Et c'est celui que je voudrais souffrir. O Chérubins! accordez votre lyre, Car, je le sens, mon exil va finir... Dard enflammé, consume-moi sans trêve, Blesse mon cœur en ce triste séjour. _Divin Jésus, réalise mon rêve: Mourir d'amour!_

Mourir d'amour, voilà mon espérance! Quand je verrai se briser mes liens, Mon Dieu sera ma grande récompense; Je ne veux point posséder d'autres biens. De son amour je suis passionnée; Qu'il vienne enfin m'embraser sans retour! Voilà mon ciel, voilà ma destinée: VIVRE D'AMOUR!...

25 février 1895.

[Illustration]

LA SAINTE FACE

DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST

(_D'après le Saint Suaire de Turin._)

[Illustration:

Propriété réservée.

Carmel de Lisieux, pinx1. ]

PRIÈRE

_O Jésus, qui dans votre cruelle Passion êtes devenu «l'opprobre des hommes et l'homme de douleurs», je vénère votre divin Visage, sur lequel brillaient la beauté et la douceur de la divinité, maintenant devenu pour moi «comme le visage d'un lépreux!» Mais sous ces traits défigurés, je reconnais votre amour infini, et je me consume du désir de vous aimer et de vous faire aimer de tous les hommes. Les larmes qui coulèrent si abondamment de vos yeux m'apparaissent comme des perles précieuses que je veux recueillir, afin d'acheter, avec leur valeur infinie, les âmes des pauvres pécheurs._

_O Jésus, dont le Visage est la seule beauté qui ravit mon cœur, j'accepte de ne pas voir ici-bas la douceur de votre regard, de ne pas sentir l'inexprimable baiser de votre bouche; mais je vous supplie d'imprimer en moi votre divine ressemblance et de m'embraser de votre amour, afin qu'il me consume rapidement, et que j'arrive bientôt à voir votre glorieux Visage dans le Ciel!_

_Ainsi soit-il._

(_Prière de la servante de Dieu, Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face._)

Indulgence de 300 jours, chaque fois, applicable aux âmes du Purgatoire.

PIE X, 13 Février 1905.

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FAVEURS ACCORDÉES PAR SA SAINTETÉ PIE X

LE 9 DÉCEMBRE 1905

à tous ceux qui méditeront pendant quelques instants sur la Passion _devant cette Image de la Sainte Face_.

1º Toutes les indulgences accordées précédemment par les Souverains Pontifes à _la Couronne des Cinq Plaies_.

2º La Bénédiction Apostolique.

Cantique à la sainte Face.

Air: _Les regrets de Mignon_. (F. BOISSIÈRE.)

Jésus, ton ineffable image Est l'astre qui conduit mes pas; Tu le sais bien, ton doux Visage Est pour moi le ciel ici-bas! Mon amour découvre les charmes De tes yeux embellis de pleurs. Je souris à travers mes larmes, Quand je contemple tes douleurs.

Oh! je veux pour te consoler Vivre ignorée et solitaire; Ta beauté que tu sais voiler Me découvre tout son mystère, Et vers toi je voudrais voler!

Ta Face est ma seule patrie, Elle est mon royaume d'amour; Elle est ma riante prairie, Mon doux soleil de chaque jour; Elle est le lis de la vallée Dont le parfum mystérieux Console mon âme exilée, Lui fait goûter la paix des cieux.

Elle est mon repos, ma douceur, Et ma mélodieuse lyre... Ton Visage, ô mon doux Sauveur, Est le divin bouquet de myrrhe Que je veux garder sur mon cœur!

Ta Face est ma seule richesse; Je ne demande rien de plus. En elle, me cachant sans cesse, Je te ressemblerai, Jésus! Laisse en moi la divine empreinte De tes traits remplis de douceurs, Et bientôt je deviendrai sainte, Vers toi j'attirerai les cœurs!

Afin que je puisse amasser Une belle moisson dorée, De tes feux daigne m'embraser! Bientôt, de ta bouche adorée, Donne-moi l'éternel baiser!

12 août 1895.

[Illustration]

Dirupisti, Domine, vincula mea!

Vous avez rompu mes liens, Seigneur! (Ps. cxv, 7.)

A Sr MARIE DE L'EUCHARISTIE

POUR LE JOUR DE SON ENTRÉE AU CARMEL

Air: _Mignon, connais-tu le pays_? (A. THOMAS.)

O Jésus, en ce jour tu brises mes liens! C'est dans l'Ordre béni de la Vierge Marie Que je pourrai trouver les véritables biens. Seigneur, si j'ai quitté ma famille chérie, Tu sauras la combler de célestes faveurs... A moi, tu donneras le pardon des pécheurs!

Jésus, au Carmel je dois vivre, Puisqu'en cette oasis ton amour m'appela; C'est là que je veux te suivre, T'aimer et bientôt mourir... C'est là, oui, c'est là!

O Jésus, en ce jour tu combles tous mes vœux: Je pourrai désormais, près de l'Eucharistie, M'immoler en silence, attendre en paix les cieux! M'exposant aux rayons de la divine Hostie, A ce foyer d'amour je me consumerai, Et comme un séraphin, Seigneur, je t'aimerai.

Jésus, bientôt je dois te suivre Au rivage éternel, quand finiront mes jours; Toujours, au ciel je dois vivre, T'aimer et ne plus mourir, Toujours, oui, toujours!

15 août 1895.

Jésus, mon Bien-Aimé, rappelle-toi!...

Air: _Rappelle-toi_.

«Ma fille, cherche celles de mes paroles qui respirent le plus d'amour; écris-les, et puis, les gardant précieusement comme des reliques, aie soin de les relire souvent. Quand un ami veut réveiller au cœur de son ami la vivacité première de son affection, il lui dit: Souviens-toi de ce que tu éprouvais quand tu me dis un jour telle parole; ou bien: Te souviens-tu de tes sentiments à telle époque, un tel jour, en un tel lieu? Crois-le donc, les plus précieuses reliques qui demeurent de moi sur la terre sont les paroles de mon amour, les paroles sorties de mon très doux Cœur.»

NOTRE-SEIGNEUR _à sainte Gertrude_.

Oh! souviens-toi de la gloire du Père, Rappelle-toi les divines splendeurs Que tu quittas, t'exilant sur la terre, Pour racheter tous les pauvres pécheurs. O Jésus! t'abaissant vers la Vierge Marie, Tu voilas ta grandeur et ta gloire infinie. De ce sein maternel Qui fut ton second ciel, Oh! souviens-toi!

Rappelle-toi qu'au jour de ta naissance, Quittant le ciel, les Anges ont chanté: «_A notre Dieu: gloire, honneur et puissance! Et paix aux cœurs de bonne volonté!_» Depuis dix-neuf cents ans, tu remplis ta promesse. Seigneur, de tes enfants, la paix est la richesse: Pour goûter à jamais Ton ineffable paix, Je viens à toi!

Je viens à toi, cache-moi dans tes langes, En ton berceau je veux rester toujours! Là, je pourrai, chantant avec les anges, Te rappeler les fêtes de ces jours: O Jésus! souviens-toi des bergers et des mages Qui t'offrirent, joyeux, leurs cœurs et leurs hommages; Du cortège innocent Qui te donna son sang, Oh! souviens-toi!

Rappelle-toi que, les bras de Marie, Tu préféras à ton trône royal; Petit enfant, pour soutenir ta vie, Tu n'avais rien que le lait virginal! A ce festin d'amour que te donne ta Mère, Oh! daigne m'inviter, Jésus, mon petit frère, De ta petite sœur Qui fit battre ton Cœur, Oh! souviens-toi!

Rappelle-toi que tu nommas ton père L'humble Joseph, qui, par l'ordre du Ciel, Sans t'éveiller sur le sein de ta Mère, Sut t'arracher aux fureurs d'un mortel. Verbe-Dieu, souviens-toi de ce mystère étrange: Tu gardas le silence et fis parler un ange! De ton lointain exil Sur les rives du Nil, Oh! souviens-toi!

Rappelle-toi que, sur d'autres rivages, Les astres d'or et la lune d'argent, Que je contemple en l'azur sans nuages, Ont réjoui, charmé tes yeux d'enfant. De ta petite main qui caressait Marie, Tu soutenais le monde et lui donnais la vie. Et tu pensais à moi! Jésus, mon petit Roi, Rappelle-toi!

Rappelle-toi que, dans la solitude, Tu travaillais de tes divines mains; Vivre oublié fut ta plus chère étude, Tu rejetas le savoir des humains! O toi qui d'un seul mot pouvais charmer le monde, Tu te plus à cacher ta sagesse profonde... Tu parus ignorant! O Seigneur tout-puissant, Rappelle-toi!

Rappelle-toi qu'étranger sur la terre, Tu fus errant, toi, le Verbe éternel! Tu n'avais rien, non pas même une pierre, Pas un abri, comme l'oiseau du ciel. O Jésus! viens en moi, viens reposer ta tête, Viens!... à te recevoir mon âme est toute prête. Mon bien-aimé Sauveur, Repose dans mon cœur, Il est à toi!

Rappelle-toi les divines tendresses Dont tu comblas les tout petits enfants; Je veux aussi recevoir tes caresses. Ah! donne-moi tes baisers ravissants! Pour jouir dans les cieux de ta douce présence, Je saurai pratiquer les vertus de l'enfance: Tu nous l'as dit souvent: «_Le Ciel est pour l'enfant_.....» Rappelle-toi!

Rappelle-toi qu'au bord de la fontaine Un Voyageur, fatigué du chemin, Fit déborder sur la Samaritaine Les flots d'amour que renfermait son sein. Ah! je connais Celui qui demandait à boire: Il est le «_Don de Dieu_», la source de fa gloire! C'est toi l'eau qui jaillit, Jésus! tu nous as dit: «_Venez à moi!_

_«Venez à moi, pauvres âmes chargées; «Vos lourds fardeaux bientôt s'allégeront, «Et, pour toujours, dans mon Cœur submergées, «De votre sein des sources jailliront.»_ J'ai soif, ô mon Jésus! cette eau, je la réclame. De ses torrents divins daigne inonder mon âme; Pour fixer mon séjour En l'océan d'amour, Je viens à toi!

Rappelle-toi qu'enfant de la lumière, Souvent, hélas! je néglige mon Roi; Oh! prends pitié de ma grande misère, Dans ton amour, Jésus, pardonne-moi! Aux affaires du ciel daigne me rendre habile, Montre-moi les secrets cachés dans l'Evangile. Ah! que ce livre d'or Est mon plus cher trésor, Rappelle-toi!

Rappelle-toi que ta divine Mère A sur ton Cœur un pouvoir merveilleux! Rappelle-toi qu'un jour, à sa prière, Tu changeas l'onde en vin délicieux! Daigne aussi transformer mes œuvres indigentes... A la voix de Marie, ô Dieu! rends-les ferventes: Que je suis son enfant, Mon Jésus, bien souvent, Rappelle-toi!

Rappelle-toi que souvent les collines Tu gravissais au coucher du soleil; Rappelle-toi tes oraisons divines, Tes chants d'amour à l'heure du sommeil! Ta prière, ô mon Dieu, je l'offre avec délice Pendant mes oraisons, pendant le saint office: Là, tout près de ton Cœur, Je chante avec bonheur, Rappelle-toi!

Rappelle-toi que, voyant la campagne, Ton divin Cœur devançait les moissons; Levant les yeux vers la sainte Montagne, De tes élus tu murmurais les noms! Afin que ta moisson soit bientôt recueillie, Chaque jour, ô mon Dieu, je m'immole et je prie. Que ma joie et mes pleurs Sont pour tes moissonneurs, Rappelle-toi!

Rappelle-toi cette fête des Anges, Cette harmonie au royaume des cieux, Et le bonheur des sublimes phalanges, Lorsqu'un pécheur vers toi lève les yeux! Ah! je veux augmenter cette grande allégresse... Jésus, pour les pécheurs je veux prier sans cesse; Que je vins au Carmel Pour peupler ton beau ciel, Rappelle-toi!

Rappelle-toi cette très douce flamme Que tu voulais allumer dans les cœurs: Ce feu du ciel, tu l'as mis en mon âme, Je veux aussi répandre ses ardeurs. Une faible étincelle, ô mystère de vie, Suffit pour allumer un immense incendie. Que je veux, ô mon Dieu, Porter au loin ton feu, Rappelle-toi!

Rappelle-toi cette fête splendide Que tu donnas à ton fils repentant; Rappelle-toi que pour l'âme candide, Tu la nourris toi-même, à chaque instant! Jésus, avec amour tu reçois le prodigue... Mais les flots de ton Cœur, pour moi, n'ont pas de digue. Que tes biens sont à moi, Mon Bien-Aimé, mon Roi, Rappelle-toi!

Rappelle-toi que, méprisant la gloire, En prodiguant tes miracles divins Tu t'écriais: «_Comment pouvez-vous croire_ «_Vous qui cherchez l'estime des humains?_ «_Les œuvres que je fais vous semblent surprenantes:_ «_Mes amis en feront de bien plus éclatantes._» Que tu fus humble et doux, Jésus, mon tendre Epoux, Rappelle-toi!

Rappelle-toi qu'en une sainte ivresse L'Apôtre-vierge approcha de ton Cœur! En son repos il connut ta tendresse; Et tes secrets il les comprit, Seigneur! De ton disciple aimé je ne suis pas jalouse; Je connais tes secrets, car je suis ton épouse... O mon divin Sauveur, Je m'endors sur ton Cœur. Il est à moi!

Rappelle-toi qu'au soir de l'agonie, Avec ton sang se mêlèrent les pleurs; Perles d'amour! leur valeur infinie A fait germer de virginales fleurs. Un Ange, te montrant cette moisson choisie, Fit renaître la joie en ton âme bénie; Jésus, que tu me vis Au milieu de tes lis, Rappelle-toi!

Ton sang, tes pleurs, cette source féconde _Virginisant_ les calices des fleurs, Les a rendus capables, dès ce monde, De t'enfanter un grand nombre de cœurs. Je suis vierge, ô Jésus! Cependant, quel mystère! En m'unissant à toi, des âmes je suis mère... Des virginales fleurs Qui sauvent les pécheurs, Oh! souviens-toi!

Rappelle-toi qu'abreuvé de souffrance Un Condamné, se tournant vers les cieux, S'est écrié: «_Bientôt dans ma puissance_ «_Vous me verrez paraître glorieux!_» Qu'il fût le Fils de Dieu, nul ne le voulait croire, Car elle se cachait son ineffable gloire. _O Prince de la Paix!_ Moi, je te reconnais... Je crois en toi!

Rappelle-toi que ton divin Visage, Parmi les tiens, fut toujours inconnu! Mais tu laissas pour moi ta douce image... Et tu le sais, je t'ai bien reconnu! Oui, je te reconnais, même à travers tes larmes, Face de L'Eternel, je découvre tes charmes. Que ton regard voilé Mon cœur a consolé, Rappelle-toi!

Rappelle-toi cette amoureuse plainte Qui, sur la croix, s'échappa de ton Cœur. Ah! dans le mien, Jésus, elle est empreinte: Oui... de ta soif il partage l'ardeur! Plus il se sent blessé de ses divines flammes, Plus il est altéré de te donner des âmes. Que, d'une soif d'amour, Je brûle nuit et jour, Rappelle-toi!

Rappelle-toi, Jésus, Verbe de vie, Que tu m'aimas jusqu'à mourir pour moi! Je veux aussi t'aimer à la folie; Je veux aussi vivre et mourir pour toi: Tu le sais, ô mon Dieu, tout ce que je désire, C'est de te faire aimer, et d'être un jour martyre. _D'amour je veux mourir. Seigneur, de mon désir, Oh! souviens-toi!_

Rappelle-toi qu'au jour de ta victoire, Tu nous disais: «_Celui qui n'a pas vu_ «_Le Fils de Dieu tout rayonnant de gloire_, «_Il est heureux... si quand même il a cru!_» Dans l'ombre de la foi, je t'aime et je t'adore: O Jésus, pour te voir j'attends en paix l'aurore. Que mon désir n'est pas De te voir ici-bas, Rappelle-toi!

Rappelle-toi que, montant vers le Père, Tu ne pouvais nous laisser orphelins; Que, te faisant prisonnier sur la terre, Tu sus voiler tes rayons tout divins; Mais l'ombre de ton voile est lumineuse et pure, Pain vivant de la foi, céleste nourriture. O mystère d'amour! Mon Pain de chaque jour: Jésus, c'est toi!

Jésus, c'est toi qui malgré les blasphèmes Des ennemis du Sacrement d'amour, C'est toi qui veux montrer combien tu m'aimes, Puisqu'en mon cœur tu fixes ton séjour. O Pain de l'exilé! sainte et divine Hostie! Ce n'est plus moi qui vis; mais je vis de ta vie: Ton ciboire doré, Entre tous préféré, Jésus, c'est moi!

Jésus, c'est moi ton vivant sanctuaire Que les méchants ne peuvent profaner. Reste en mon cœur, n'est-il pas un parterre Dont chaque fleur vers toi veut se tourner? Mais, si tu t'éloignais, ô blanc Lis des vallées! Je le sais bien, mes fleurs seraient vite effeuillées. Toujours, mon Bien-Aimé, Jésus, Lis embaumé, Fleuris en moi!

Rappelle-toi que je veux sur la terre Te consoler de l'oubli des pécheurs; Mon seul Amour, exauce ma prière: Ah! pour t'aimer, donne-moi mille cœurs! Mais c'est encore trop peu, Jésus, beauté suprême, Donne-moi pour t'aimer ton divin Cœur lui-même; De mon désir brûlant, Seigneur, à chaque instant, Oh! souviens-toi!

Rappelle-toi que ta volonté sainte Est mon repos, mon unique bonheur; Je m'abandonne et je m'endors sans crainte Entre tes bras, ô mon divin Sauveur! Si tu t'endors aussi lorsque l'orage gronde, Je veux rester toujours en une paix profonde; Mais pendant ton sommeil, Jésus! pour le réveil Prépare-moi!

Rappelle-toi que souvent je soupire Après le jour du grand avènement. Qu'il vienne enfin l'Ange qui doit nous dire: «_Le temps n'est plus, venez au jugement!_» Alors rapidement je franchirai l'espace, Et j'irai me cacher en ta divine Face. Qu'au séjour éternel Tu dois être mon ciel, Rappelle-toi!

21 octobre 1895.

[Illustration]

Au Sacré-Cœur.

Air: _Petit soulier de Noël_.

Auprès du Tombeau, sainte Madeleine, Cherchant son Jésus, se baissait en pleurs. Les Anges voulaient adoucir sa peine, Mais rien ne pouvait calmer ses douleurs. Votre doux éclat, lumineux Archanges, Ne suffisait pas à la contenter; Elle voulait voir le Seigneur des Anges, Le prendre en ses bras, bien loin l'emporter.

Au Sépulcre Saint, restant la dernière, Marie était là, bien avant le jour; Son Dieu vint aussi, voilant sa lumière. Elle ne pouvait le vaincre en amour... Lui montrant alors sa Face bénie, Bientôt un seul mot jaillit de son Cœur; Murmurant le nom si doux de «_Marie_», Jésus lui rendit la paix, le bonheur.

· · ·

Un jour, ô mon Dieu, comme Madeleine, J'ai voulu te voir, m'approcher de toi; Mon regard plongeait dans l'immense plaine Dont je recherchais le Maître et le Roi. Et je m'écriais, voyant l'onde pure, L'azur étoilé, la fleur et l'oiseau: Si je ne vois Dieu, brillante nature, Tu n'es rien pour moi qu'un vaste tombeau.

J'ai besoin d'un cœur brûlant de tendresse, Restant mon appui sans aucun retour; Aimant tout en moi, même ma faiblesse, Ne me quittant pas la nuit et le jour. Je n'ai pu trouver nulle créature Qui m'aimât toujours sans jamais mourir; Il me faut un Dieu prenant ma nature, Devenant mon frère et pouvant souffrir.

Tu m'as entendue, oh! l'Epoux que j'aime... Pour ravir mon cœur, te faisant mortel, Tu versas ton sang, mystère suprême! Et tu vis encor pour moi sur l'Autel. Si je ne puis voir l'éclat de ta Face, Entendre ta voix pleine de douceur, Je puis, ô mon Dieu, vivre de ta grâce, Je puis reposer sur ton Sacré-Cœur!

O Cœur de Jésus, trésor de tendresse, C'est toi mon bonheur, mon unique espoir! Toi qui sus bénir, charmer ma jeunesse, Reste auprès de moi jusqu'au dernier soir. Seigneur, à toi seul j'ai donné ma vie, Et tous mes désirs te sont bien connus. C'est en ta bonté toujours infinie Que je veux me perdre, ô Cœur de Jésus!

Ah! je le sais bien, toutes nos justices N'ont, devant tes yeux, aucune valeur; Pour donner du prix à mes sacrifices, Je veux les jeter en ton divin Cœur. Tu n'as pas trouvé tes Anges sans tache; Au sein des éclairs tu donnas ta loi; En ton Cœur Sacré, Jésus, je me cache, Je ne tremble pas: ma vertu c'est toi!

Afin de pouvoir contempler ta gloire, Il faut, je le sais, passer par le feu. Et moi, je choisis pour mon purgatoire Ton amour brûlant, ô Cœur de mon Dieu! Mon âme exilée, en quittant la vie, Voudrait faire un acte de pur amour, Et puis, s'envolant au ciel, sa patrie, _Entrer dans ton Cœur, sans aucun détour!_...

Octobre 1895.

[Illustration]

Le Cantique éternel

Chanté dès l'exil.

Air: _Mignon regrettant sa patrie_. (LUIGI BORDÈSE.)

Ton épouse, ô mon Dieu, sur la rive étrangère Peut chanter de l'amour le cantique éternel; Puisqu'au sein de l'exil tu daignes, sur la terre, Du feu de ton amour l'embraser comme au ciel!

Mon Bien-Aimé, beauté suprême! A moi tu te donnés toi-même; Mais en retour, Jésus, je t'aime: Fais de ma vie un seul acte d'amour!

Oubliant ma grande misère, Tu viens habiter dans mon cœur. Mon faible amour, ah! quel mystère! Suffit pour t'enchaîner, Seigneur.

Amour qui m'enflamme, Pénètre mon âme! Viens, je te réclame, Viens, consume-moi!

Ton ardeur me presse, Et je veux sans cesse, Divine fournaise, M'abîmer en toi.

Seigneur, la souffrance Devient jouissance, Quand l'amour s'élance Vers toi sans retour.

Céleste patrie, Douceur infinie, Mon âme ravie Vous a chaque jour... Céleste patrie O joie infinie, _Vous n'êtes que l'_AMOUR!

10 mars 1896.

J'ai soif d'amour!

Air: _Au sein de l'heureuse patrie_.

Dans ton amour, t'exilant sur la terre, Divin Jésus, tu t'immolas pour moi. Mon Bien-Aimé, reçois ma vie entière; Je veux souffrir, je veux mourir pour toi.

Seigneur, tu nous l'as dit toi-même: _«L'on ne peut rien faire de plus «Que de mourir pour ceux qu'on aime.»_ Et mon amour suprême C'est toi, Jésus!

Il se fait tard, déjà le jour décline: Reste avec moi, céleste Pèlerin. Avec ta croix je gravis la colline; Viens me guider, Seigneur, dans le chemin!

Ta voix trouve écho dans mon âme: Je veux te ressembler, Seigneur La souffrance, je la réclame... Ta parole de flamme Brûle mon cœur!

Avant d'entrer dans l'éternelle gloire, «_Il a fallu que l'Homme-Dieu souffrît_». C'est par sa croix qu'il gagna la victoire; O doux Sauveur, ne nous l'as-tu pas dit?

Pour moi, sur la rive étrangère, Quels mépris n'as-tu pas reçus!... Je veux me cacher sur la terre, Etre en tout la dernière, Pour toi, Jésus.

Mon Bien-Aimé, ton exemple m'invite A m'abaisser, à mépriser l'honneur: Pour te ravir, je veux rester petite; En m'oubliant, je charmerai ton Cœur.

Ma paix est dans la solitude, Je ne demande rien de plus. Te plaire est mon unique étude, Et ma béatitude C'est toi, Jésus!

Toi, le grand Dieu que l'univers adore, Tu vis en moi, prisonnier nuit et jour; Ta douce voix à toute heure m'implore, Tu me redis: «_J'ai soif! j'ai soif d'amour!_...»

Je suis aussi ta prisonnière, Et je veux redire à mon tour Ta tendre et divine prière, Mon Bien-Aimé, mon Frère: _J'ai soif d'amour!_

_J'ai soif d'amour!_ Comble mon espérance: Augmente en moi, Seigneur, ton divin feu! _J'ai soif d'amour!_ bien grande est ma souffrance. Ah! je voudrais voler vers toi, mon Dieu!

Ton amour est mon seul martyre; Plus je le sens brûler en moi, Et plus mon âme te désire. _Jésus, fais que j'expire D'amour pour toi!_

30 avril 1896.

[Illustration]

Mon ciel à moi.

Air: _Dieu de paix et d'amour_.

Pour supporter l'exil de la terre des larmes, Il me faut le regard de mon divin Sauveur; Ce regard plein d'amour m'a dévoilé ses charmes, Il m'a fait pressentir le céleste bonheur. Mon Jésus me sourit, quand vers lui je soupire; Alors je ne sens plus l'épreuve de la foi. Le regard de mon Dieu, son ravissant sourire, _Voilà mon ciel à moi!_

_Mon ciel_ est d'attirer sur l'Eglise bénie, Sur la France coupable et sur chaque pécheur, La grâce que répand ce beau fleuve de vie Dont je trouve la source, ô Jésus, dans ton Cœur. Je puis tout obtenir lorsque, dans le mystère, Je parle cœur à cœur avec mon divin Roi. Cette douce oraison, tout près du sanctuaire, _Voilà mon ciel à moi!_

_Mon ciel_, il est caché dans la petite hostie Où Jésus, mon Epoux, se voile par amour. A ce foyer divin je vais puiser la vie; Et là, mon doux Sauveur m'écoute nuit et jour. Oh! quel heureux instant, lorsque dans ta tendresse Tu viens, mon Bien-Aimé, me transformer en toi! Cette union d'amour, cette ineffable ivresse, _Voilà mon ciel à moi!_

_Mon ciel_ est de sentir en moi la ressemblance Du Dieu qui me créa de son souffle puissant; Mon ciel est de rester toujours en sa présence, De l'appeler mon Père et d'être son enfant; Entre ses bras divins je ne crains pas l'orage... Le total abandon, voilà ma seule loi! Sommeiller sur son Cœur, tout près de son Visage, _Voilà mon ciel à moi!_

_Mon ciel_, je l'ai trouvé dans la Trinité sainte Qui réside en mon cœur, prisonnière d'amour. Là, contemplant mon Dieu, je lui redis sans crainte Que je veux le servir et l'aimer sans retour. _Mon ciel_ est de sourire à ce Dieu que j'adore, Lorsqu'il veut se cacher pour éprouver ma foi; Sourire, en attendant qu'il me regarde encore, _Voilà mon ciel à moi!_

7 juin 1896.

[Illustration]

Mon espérance.

Air: _O saint autel qu'environnent les Anges_.

Je suis encor sur la rive étrangère; Mais, pressentant le bonheur éternel, Oh! je voudrais déjà quitter la terre Et contempler les merveilles du ciel! Lorsque je rêve à l'immortelle vie, De mon exil je ne sens plus le poids; Bientôt, mon Dieu, vers ma seule patrie _Je volerai pour la première fois!_

Ah! donne-moi, Jésus, de blanches ailes, Pour que, vers toi, je prenne mon essor. Je veux voler aux rives éternelles, Je veux te voir, ô mon divin Trésor! Je veux voler dans les bras de Marie, Me reposer sur ce trône de choix, Et recevoir de ma Mère chérie, _Le doux baiser pour la première fois!_

Mon Bien-Aimé, de ton premier sourire Fais-moi bientôt entrevoir la douceur; Ah! laisse-moi, dans mon brûlant délire, Oui, laisse-moi me cacher en ton Cœur. Heureux instant!... O bonheur ineffable! Quand j'entendrai le doux son de ta voix... Quand je verrai, de ta Face adorable _L'éclat divin, pour la première fois!_

Tu le sais bien, mon unique martyre C'est ton amour, Cœur sacré de Jésus! Vers ton beau ciel, si mon âme soupire, C'est pour t'aimer... t'aimer de plus en plus! Au ciel, toujours m'enivrant de tendresse, Je t'aimerai sans mesure et sans lois. Et mon bonheur me paraîtra sans cesse _Aussi nouveau que la première fois!_

12 juin 1896.

Jeter des fleurs.

Air: _Oui, je le crois, elle est immaculée_.

Jésus, mon seul amour, au pied de ton calvaire, Que j'aime, chaque soir, à te jeter des fleurs! En effeuillant pour toi la rose printanière, Je voudrais essuyer tes pleurs!

_Jeter des fleurs!_... c'est t'offrir en prémices Les plus légers soupirs, les plus grandes douleurs. Mes peines, mon bonheur, mes petits sacrifices: _Voilà mes fleurs!_

Seigneur, de ta beauté mon âme s'est éprise; Je veux te prodiguer mes parfums et mes fleurs. En les jetant pour toi sur l'aile de la brise, Je voudrais enflammer les cœurs!

_Jeter des fleurs!_ Jésus, voilà mon arme Lorsque je veux lutter pour sauver les pécheurs. La victoire est à moi: toujours je te désarme _Avec mes fleurs!_

Les pétales des rieurs caressant ton Visage Te disent que mon cœur est à toi sans retour. De ma rose effeuillée, ah! tu sais le langage, Et tu souris à mon amour...

_Jeter des fleurs!_ redire tes louanges, Voilà mon seul plaisir sur la rive des pleurs. Au ciel j'irai bientôt avec les petits anges _Jeter des fleurs!_

28 juin 1896.

Mes désirs près du Tabernacle.

Air: _Prévenons les feux de l'aurore._

_Petite clef_, oh! je t'envie, Toi qui peux ouvrir chaque jour La prison de l'Eucharistie, Où réside le Dieu d'amour. Mais je puis, quel touchant miracle! Par un seul effort de ma foi, Ouvrir aussi le Tabernacle, M'y cacher près du divin Roi...

Je voudrais, dans le sanctuaire, Me consumant près de mon Dieu, Toujours briller avec mystère, Comme _la lampe_ du saint Lieu. O bonheur! en moi, j'ai des flammes, Et je puis gagner chaque jour, A Jésus, un grand nombre d'âmes, Les embraser de son amour...

A chaque aurore, je t'envie, _O pierre sainte_ de l'autel! Comme dans l'étable bénie, Sur toi veut naître l'Eternel. Ecoute mon humble prière: Viens en mon âme, doux Sauveur! Bien loin d'être une froide pierre, Elle est le soupir de ton Cœur.

_O corporal_ entouré d'Anges, Que je te porte envie encor! Sur toi, comme en ses humbles langes, Je vois Jésus, mon seul trésor. Change mon cœur, Vierge Marie, En un corporal pur et beau, Pour recevoir la blanche hostie Où se cache ton doux Agneau.

Sainte _patène_, je t'envie... Sur toi, Jésus vient reposer! Oh! que sa grandeur infinie, Jusqu'à moi daigne s'abaisser... Jésus, comblant mon espérance, De l'exil n'attend pas le soir: Il vient en moi!... par sa présence, Je suis un vivant _ostensoir_.

Je voudrais être le _calice_ Où j'adore le Sang divin! Mais je puis, au saint Sacrifice, Le recueillir chaque matin. Mon âme à Jésus est plus chère Que les précieux vases d'or; L'autel est un nouveau Calvaire, Où, pour moi, son Sang coule encor.

Jésus, Vigne sainte et sacrée, Tu le sais, ô mon divin Roi, Je suis une _grappe dorée_ Qui doit disparaître pour loi. Sous le pressoir de la souffrance, Je te prouverai mon amour. Je ne veux d'autre jouissance Que de m'immoler chaque jour.

Quel heureux sort! Je suis choisie Parmi _les grains de pur froment_ Qui, pour Jésus, perdent la vie; Bien grand est mon ravissement! Je suis ton épouse chérie, Mon Bien-Aimé, viens vivre en moi. Oh! viens, ta Beauté m'a ravie, Daigne me transformer en toi!

1896.

[Illustration]

Jésus seul.

Composé pour une novice.

Air: _Près d'un berceau._

Mon cœur ardent veut se donner sans cesse, Il a besoin de prouver sa tendresse. Ah! qui pourra comprendre mon amour? Quel cœur voudra me payer de retour? Mais, ce retour, en vain je le réclame; Jésus, toi seul peux contenter mon âme. Rien ne saurait me charmer ici-bas; Le vrai bonheur ne s'y rencontre pas.

Ma seule paix, mon seul bonheur, Mon seul amour, c'est toi, Seigneur!

O toi qui sus créer le cœur des mères, Je trouve en toi le plus tendre des pères. Mon seul Amour, Jésus, Verbe éternel, Pour moi, ton Cœur est plus que maternel! A chaque instant, tu me suis, tu me gardes; Quand je t'appelle, ah! jamais tu ne tardes. Et si parfois tu sembles te cacher, C'est toi qui viens m'aider à te chercher...

C'est à toi seul, Jésus, que je m'attache; C'est dans tes bras que j'accours et me cache. Je veux t'aimer comme un petit enfant; Je veux lutter comme un guerrier vaillant. Comme un enfant plein de délicatesses, Je veux, Seigneur, te combler de caresses; Et, dans le champ de mon apostolat, Comme un guerrier je m'élance au combat!

Ton Cœur, qui garde et qui rend l'innocence, Ne saurait pas tromper ma confiance; En toi, Seigneur, repose mon espoir: Après l'exil, au ciel j'irai te voir.

Lorsqu'en mon cœur s'élève la tempête, Vers toi, Jésus, je relève la tête; En ton regard miséricordieux, Je lis: Enfant... pour toi, j'ai fait les cieux!

Je le sais bien, mes soupirs et mes larmes Sont devant toi tout rayonnants de charmes; Les Séraphins, au ciel, forment ta cour, Et cependant tu cherches mon amour... Tu veux mon cœur... Jésus, je te le donne! Tous mes désirs je te les abandonne; Et ceux que j'aime, ô mon Epoux, mon Roi, Je ne veux plus les aimer que pour toi.

15 août 1896.

[Illustration]

La volière de l'Enfant-Jésus.

Air: _Au Rossignol._ (GOUNOD.)

Pour les exilés de la terre, Le bon Dieu créa les oiseaux; Ils vont, gazouillant leur prière, Dans les vallons, sur les coteaux. Les enfants joyeux et volages, Ayant choisi leurs préférés, Les emprisonnent dans des cages Dont les barreaux sont tout dorés.

· · ·

O Jésus, notre petit Frère, Pour nous, tu quittas le beau ciel; Mais, tu le sais bien, ta volière, Divin Enfant, c'est le Carmel.

Notre cage n'est pas dorée, Cependant nous la chérissons; Dans les bois, la plaine azurée, Plus jamais nous ne volerons! Jésus! les bosquets de ce monde Ne peuvent pas nous contenter; Dans la solitude profonde, Pour toi seul nous voulons chanter. Ta petite main nous attire; Enfant, que tes charmes sont beaux! O divin Jésus! ton sourire Captive les petits oiseaux.

Ici l'âme simple et candide Trouve l'objet de son amour; Ici la colombe timide N'a plus à craindre le vautour. Sur les ailes de la prière, On voit monter le cœur ardent, Comme l'alouette légère Qui, bien haut, s'élève en chantant! Ici l'on entend le ramage Du roitelet, du gai pinson. O petit Jésus! dans leur cage, Tes oiseaux gazouillent ton Nom.

Le petit oiseau toujours chante: Son pain ne l'inquiète pas... Un grain de millet le contente, Jamais il ne sème ici-bas. Comme lui, dans notre volière, Nous recevons tout de ta main; L'unique chose nécessaire, C'est de t'aimer, Enfant divin! Aussi nous chantons tes louanges Avec les purs esprits du ciel; Et, nous le savons, tous les Anges Aiment les oiseaux du Carmel.

Jésus, pour essuyer les larmes Que te font verser les pécheurs, Tes oiseaux redisent tes charmes, Leurs doux chants te gagnent des cœurs. Un jour, loin de la triste terre, Lorsqu'ils entendront ton appel, Tous les oiseaux de ta volière Prendront leur essor vers le ciel. Avec les charmantes phalanges Des petits chérubins joyeux, Eternellement, tes louanges Nous les chanterons dans les cieux!

25 décembre 1896.

[Illustration]

Glose sur le Divin.

D'après saint Jean de la Croix.

Appuyé sans aucun appui; sans lumière et dans les ténèbres, je vais me consumant d'amour. (S. JEAN DE LA CROIX.)

Au monde, quel bonheur extrême! J'ai dit un éternel adieu. Elevé plus haut que lui-même, Mon cœur n'a d'autre appui que Dieu; Et maintenant je le proclame: Ce que j'estime près de lui, C'est de voir mon cœur et mon âme Appuyés sans aucun appui!

Bien que je souffre sans lumière, En cette existence d'un jour, Je possède au moins sur la terre L'Astre céleste de l'amour. Dans le chemin qu'il me faut suivre Se rencontre plus d'un péril; Mais, par amour, je veux bien vivre Dans les ténèbres de l'exil.

L'amour, j'en ai l'expérience, Du bien, du mal qu'il trouve en moi, Sait profiter; quelle puissance! Il transforme mon âme en soi. Ce feu qui brûle dans mon âme Pénètre mon cœur sans retour; Ainsi dans son ardente flamme Je vais, me consumant d'amour!

1896.

[Illustration]

A l'Enfant-Jésus.

Jésus, tu connais mon nom, Et ton doux regard m'appelle... Il me dit: «_Simple abandon_, Je veux guider ta nacelle.»

De ta petite voix d'enfant, Oh! quelle merveille! De ta petite voix d'enfant Tu calmes le flot mugissant, Et le vent.

Si tu veux te reposer, Alors que l'orage gronde, Sur mon cœur daigne poser Ta petite tête blonde.

Que ton sourire est ravissant Lorsque tu sommeilles! Toujours avec mon plus doux chant, Je veux te bercer tendrement, Bel Enfant!

Décembre 1896.

[Illustration]

Ma Paix et ma Joie.

Air: _Petit oiseau, dis, où vas-tu?_

Il est des âmes sur la terre Qui cherchent en vain le bonheur; Mais, pour moi, c'est tout le contraire, _La joie_ habite dans mon cœur. Cette fleur n'est pas éphémère, Je la possède sans retour; Comme une rose printanière, Elle me sourit chaque jour.

Vraiment je suis par trop heureuse. Je fais toujours ma volonté; Pourrais-je n'être pas joyeuse Et ne pas montrer ma gaîté? _Ma joie_ est d'aimer la souffrance, Je souris en versant des pleurs. J'accepte avec reconnaissance L'épine au milieu de mes fleurs.

Lorsque le ciel bleu devient sombre, Et qu'il semble me délaisser, _Ma joie_ est de rester dans l'ombre, De me cacher, de m'abaisser. _Ma paix_, c'est la volonté sainte De Jésus, mon unique amour: Ainsi je vis sans nulle crainte; J'aime autant la nuit que le jour.

_Ma paix_, c'est de rester petite; Aussi, quand je tombe en chemin, Je puis me relever bien vite, Et Jésus me prend par la main. Alors, le comblant de caresses, Je lui dis qu'il est tout pour moi... Et je redouble de tendresses, Lorsqu'il se dérobe à ma foi.

_Ma paix_, si je verse des larmes, C'est de les cacher à mes sœurs. Oh! que la souffrance a de charmes, Quand on sait la voiler de fleurs! Je veux bien souffrir sans le dire, Pour que Jésus soit consolé; _Ma joie_ est de le voir sourire Lorsque mon cœur est exilé.

_Ma paix_, c'est de lutter sans cesse Afin d'enfanter des élus; C'est de redire avec tendresse, Bien souvent, à mon doux Jésus: Pour toi, mon divin petit Frère, Je suis heureuse de souffrir! _Ma joie_ unique sur la terre, C'est de pouvoir te réjouir.

Longtemps encor je veux bien vivre, Seigneur, si c'est là ton désir. Dans le ciel je voudrais te suivre, Si cela te faisait plaisir. _L'amour_, ce feu de la patrie, Ne cesse de me consumer; Que me fait la mort ou la vie? _Mon seul bonheur, c'est de t'aimer!_...

21 janvier 1897.

[Illustration]

Mes Armes.

A une novice pour sa Profession.

Air: _Partez, hérauts_...

«L'épouse du Roi est terrible comme une armée rangée en bataille; elle est semblable à un chœur de musique dans un camp d'armée.» _Cant._, VI, 3; VII, I.

«Revêtez-vous des armes de Dieu, afin que vous puissiez résister aux embûches de l'ennemi.» Ephes., VI, II.

Du Tout-Puissant j'ai revêtu _les armes_, Sa main divine a daigné me parer; Rien désormais ne me cause d'alarmes, De son amour qui peut me séparer? A ses côtés, m'élançant dans l'arène, Je ne craindrai ni le fer ni le feu; Mes ennemis sauront que je suis reine, Que je suis l'épouse d'un Dieu.

O mon Jésus! je garderai l'armure Que je revêts sous tes yeux adorés; Jusqu'au soir de l'exil, ma plus belle parure Sera mes vœux sacrés.

_O Pauvreté_, mon premier sacrifice, Jusqu'à la mort tu me suivras partout; Car, je le sais, pour courir dans la lice, L'athlète doit se détacher de tout. Goûtez, mondains, le remords et la peine, Ces fruits amers de votre vanité; Joyeusement, moi je cueille en l'arène Les palmes de la Pauvreté.

Jésus a dit: «_C'est par la violence Que l'on ravit le royaume des cieux._» Eh bien! la Pauvreté me servira de _lance_, _De casque glorieux_.

_La Chasteté_ me rend la sœur des Anges, De ces esprits purs et victorieux. J'espère un jour voler en leurs phalanges; Mais, dans l'exil, je dois lutter comme eux. Je dois lutter, sans repos et sans trêve, Pour mon Epoux, le Seigneur des seigneurs. La Chasteté, c'est le céleste _glaive_ Qui peut lui conquérir des cœurs.

La Chasteté, c'est mon arme invincible; Mes ennemis, par elle, sont vaincus; Par elle je deviens, ô bonheur indicible! L'épouse de Jésus.

L'Ange orgueilleux, au sein de la lumière, S'est écrié: «Je n'obéirai pas!...» Moi, je répète en la nuit de la terre: Je veux toujours obéir ici-bas. Je sens en moi naître une sainte audace, De tout l'enfer je brave la fureur. _L'Obéissance_ est ma forte _cuirasse_ Et le _bouclier_ de mon cœur.

O Dieu vainqueur! je ne veux d'autres gloires Que de soumettre en tout ma volonté; Puisque l'_obéissant redira ses victoires_ Toute l'éternité!

Si du guerrier j'ai les armes puissantes, Si je l'imite et lutte vaillamment, Comme _la vierge aux grâces ravissantes, Je veux aussi chanter en combattant_. Tu fais vibrer de _ta lyre_ les cordes, Et cette lyre, ô Jésus, _c'est mon cœur!_ Alors je puis de tes miséricordes Chanter la force et la douceur.

En souriant je brave la mitraille, Et dans tes bras, ô mon Epoux divin, En chantant je mourrai sur le champ de bataille, _Les armes à la main!_

25 mars 1897.

Un lis au milieu des épines.

Composé pour une novice.

Air: _L'envers du ciel_.

O Seigneur tout-puissant! dès ma plus tendre enfance, Je puis bien m'appeler l'œuvre de ton amour; Je voudrais, ô mon Dieu, dans ma reconnaissance, Ah! je voudrais pouvoir te payer de retour. Jésus, mon Bien-Aimé, quel est ce privilège? Pauvre petit néant, qu'avais-je fait pour toi? Et je me vois ici, suivant le blanc cortège Des vierges de ta cour, aimable et divin Roi!

Hélas! je ne suis rien que la faiblesse même; Tu le sais bien, mon Dieu, je n'ai pas de vertus! Mais tu le sais aussi, pour moi, le bien suprême Qui me charma toujours... c'est toi, mon doux Jésus! Lorsqu'en mon jeune cœur s'alluma cette flamme Qui se nomme l'amour... tu vins la réclamer. Et loi seul, ô Jésus, pus contenter mon âme, Car jusqu'à l'infini j'avais besoin d'aimer!

Comme un petit agneau loin de la bergerie, Gaîment je folâtrais, ignorant le danger; Mais, ô Reine des cieux, ma Bergère chérie, Ton invisible main savait me protéger! Ainsi, tout en jouant au bord des précipices, Déjà tu me montrais le sommet du Carmel; Je comprenais alors les austères délices Qu'il me faudrait aimer pour m'envoler au ciel.

Seigneur, si tu chéris la pureté de l'Ange, De ce brillant esprit qui nage dans l'azur, N'aimes-tu pas aussi, s'élevant de la fange, Le lis que ton amour a su conserver pur? S'il est heureux, mon Dieu, l'Ange à l'aile vermeille Qui paraît devant toi tout blanc de pureté, Ma robe, dès ce monde, à la sienne est pareille, Puisque j'ai le trésor de la virginité!

1897.

La rose effeuillée.

Air: _Le fil de la Vierge ou La Rose mousse._

Jésus, quand je te vois soutenu par ta Mère, Quitter ses bras, Essayer en tremblant sur notre triste terre Tes premiers pas; Devant toi je voudrais effeuiller une rose En sa fraîcheur, Pour que ton petit pied bien doucement repose Sur une fleur.

Cette rose effeuillée est la fidèle image, Divin Enfant! Du cœur qui veut pour toi s'immoler sans partage A chaque instant. Seigneur, sur tes autels plus d'une fraîche rose Aime à briller; Elle se donne à toi, mais je rêve autre chose: C'est m'effeuiller...

La rose en son éclat peut embellir ta fête, Aimable Enfant! Mais la rose effeuillée, on l'oublie, on la jette Au gré du vent... La rose, en s'effeuillant, sans recherche se donne Pour n'être plus. Comme elle, avec bonheur, à toi je m'abandonne, Petit Jésus!

L'on marche sans regret sur des feuilles de rose, Et ces débris Sont un simple ornement que sans art on dispose, Je l'ai compris... Jésus, pour ton amour j'ai prodigué ma vie, Mon avenir; Aux regards des mortels, rose à jamais flétrie, Je dois mourir!

Pour toi je dois mourir, Jésus, beauté suprême, Oh! quel bonheur! Je veux en m'effeuillant te prouver que je t'aime De tout mon cœur. Sous tes pas enfantins je veux avec mystère Vivre ici-bas; Et je voudrais encore adoucir au Calvaire Tes derniers pas...

Mai 1897.

[Illustration]

L'abandon.

«L'abandon est le fruit délicieux de l'amour.»

_Saint Augustin._

Il est sur cette terre Un arbre merveilleux; Sa racine, ô mystère! Se trouve dans les cieux. Jamais, sous son ombrage, Rien ne saurait blesser; Là, sans craindre l'orage, On peut se reposer. De cet arbre ineffable, _L'amour_, voilà le nom; Et son fruit délectable S'appelle l'_abandon_!

Ce fruit, dès cette vie, Me donne le bonheur; Mon âme est réjouie Par sa divine odeur. Ce fruit, quand je le touche, Me paraît un trésor; Le portant à ma bouche, Il m'est plus doux encor. Il me donne en ce monde Un océan de paix; En cette paix profonde Je repose à jamais.

Seul, l'_abandon_ me livre En tes bras, ô Jésus! C'est lui qui me fait vivre Du pain de tes élus; A toi je m'abandonne, O mon divin Epoux! Et je n'ambitionne Que ton regard si doux. Toujours je veux sourire, M'endormant sur ton Cœur... Et là, je veux redire Que je t'aime, Seigneur!

Comme la pâquerette Au calice vermeil, Moi, petite fleurette, Je m'entr'ouvre au soleil. Mon doux soleil de vie, O mon aimable Roi! C'est ta divine Hostie, Petite comme moi... De sa céleste flamme Le lumineux rayon Fait naître dans mon âme Le parfait _abandon_.

Toutes les créatures Peuvent me délaisser; Je saurai sans murmures Près de toi m'en passer. Et si tu me délaisses, O mon divin Trésor! N'ayant plus tes caresses, Je veux sourire encor. En paix je veux attendre, Doux Jésus, ton retour, Et sans jamais suspendre Mes cantiques d'amour!

Non, rien ne m'inquiète, Rien ne peut me troubler. Plus haut que l'alouette Mon âme sait voler! Au-dessus des nuages, Le ciel est toujours bleu; On touche les rivages Où règne le bon Dieu! J'attends en paix la gloire Du céleste séjour, Car je trouve au ciboire _Le doux fruit de l'amour_!

Mai 1897.

[Illustration: LA VIERGE-MÈRE

_Reproduction d'un tableau peint par «Céline», en 1864 à la demande de Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus._]

_A ce Festin d'Amour que te donne ta Mère Oh! daigne m'inviter, Jésus, mon petit Frère!_]