DEUXIÈME PARTIE
Première poésie de Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus.
La Rosée divine ou le Lait virginal de Marie.
Air: _Noël d'Adam_.
Mon doux Jésus, sur le sein de ta Mère Tu m'apparais tout rayonnant d'amour; Daigne à mon cœur révéler le mystère Qui t'exila du céleste séjour. Ah! laisse-moi me cacher sous le voile Qui te dérobe à tout regard mortel. Près de toi seule, ô matinale étoile, Mon âme trouve un avant-goût du ciel!
Quand, au réveil d'une nouvelle aurore, Du soleil d'or on voit les premiers feux, La tendre fleur qui commence d'éclore Attend d'en haut un baume précieux: C'est du matin la perle étincelante, Mystérieuse et pleine de fraîcheur, Qui, produisant une sève abondante, Tout doucement fait entr'ouvrir la fleur.
C'est toi, Jésus, la Fleur à peine éclose. Je te contemple à ton premier éveil; C'est toi, Jésus, la ravissante rose, Le frais bouton, gracieux et vermeil. Les bras si purs de ta Mère chérie Forment pour toi: berceau, trône royal. Ton doux soleil, c'est le sein de Marie, _Et ta rosée est le lait virginal!_
Mon Bien-Aimé, mon divin petit Frère, En ton regard je vois tout l'avenir: Bientôt pour moi tu quitteras ta Mère; Déjà l'amour te presse de souffrir! Mais sur la croix, ô Fleur épanouie! Je reconnais ton parfum matinal; Je reconnais les perles de Marie: _Ton sang divin c'est le lait virginal!_
Cette rosée, elle est au sanctuaire, L'Ange voudrait s'en abreuver aussi; Offrant à Dieu sa sublime prière, Comme saint Jean il redit: «_Le Voici!_» Oui, le voici ce Verbe fait Hostie, Prêtre éternel, Agneau sacerdotal! Le Fils de Dieu, c'est le Fils de Marie... _Le Pain de l'Ange est le lait virginal!_
Le Séraphin se nourrit de la gloire, Du pur amour et du bonheur parfait; Moi, faible enfant, je ne vois au ciboire Que la couleur, la figure du lait. Mais c'est le lait qui convient à l'enfance, Du Cœur divin, l'amour est sans égal... O tendre amour, insondable puissance! _Ma blanche Hostie est le lait virginal!_
2 février 1893.
[Illustration]
La Reine du ciel à sa petite Marie.
A une postulante nommée Marie.
Air: _Petit oiseau, dis, où vas-tu?_
Je cherche un enfant qui ressemble A Jésus, mon unique Agneau, Afin de les cacher ensemble, Tous deux en un même berceau.
L'Ange de la sainte patrie De ce bonheur serait jaloux; Mais je le donne à toi, Marie, L'Enfant-Dieu sera ton Epoux!
C'est toi-même que j'ai choisie Pour être de Jésus la sœur. Veux-tu lui tenir compagnie? Tu reposeras sur mon cœur!
Je te bercerai sous le voile Où se cache le Roi des cieux, Mon Fils sera la seule étoile Désormais brillante à tes yeux.
Mais pour que, toujours, je t'abrite Sous mon voile, près de Jésus, Il te faudra rester petite Avec d'enfantines vertus.
Je veux que sur ton front rayonne La douceur et la pureté; Mais la vertu que je te donne Surtout, c'est la _simplicité_.
Le Dieu, l'Unique en trois Personnes, Qu'adorent les anges tremblants... L'Eternel veut que tu lui donnes Le simple nom de _Fleur des champs_!
Comme une blanche pâquerette Qui toujours regarde le ciel, Sois aussi la simple fleurette Du petit Enfant de Noël.
Le monde méconnaît les charmes Du Roi qui s'exile des cieux; Bien souvent tu verras des larmes Briller en ses doux petits yeux.
Il faudra qu'oubliant tes peines Pour réjouir l'aimable Enfant, Tu bénisses tes nobles chaînes, Et que tu chantes doucement...
Le Dieu dont la toute-puissance Arrête le flot qui mugit, Empruntant les traits de l'enfance, Est devenu faible et petit.
Le Verbe, Parole du Père, Qui, pour toi, s'exile ici-bas, Mon doux Agneau, ton petit Frère, Enfant, ne te parlera pas!
Le silence est le premier gage De son inexprimable amour. Comprenant ce muet langage, Tu l'imiteras chaque jour.
Et si parfois Jésus sommeille, Tu reposeras près de lui; Son Cœur divin, qui toujours veille, Te servira de doux appui!
Ne t'inquiète pas, Marie, De l'ouvrage de chaque jour; Ton seul travail en cette vie Doit être uniquement l'_amour_!
Et si quelqu'un vient à redire Que tes œuvres ne se voient pas: J'aime _beaucoup_, pourras-tu dire: Voilà mon travail ici-bas.
Jésus tressera ta couronne, Si tu ne veux que son amour; Si ton cœur à lui s'abandonne, Il te fera régner un jour.
Après la nuit de cette vie, Tu verras son très doux regard; Et là-haut ton âme ravie Volera sans aucun retard...
Noël 1894.
[Illustration]
Dernière poésie de Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus.
Pourquoi je t'aime, ô Marie!
Air: _La plainte du Mousse._
Oh! je voudrais chanter, Mère, pourquoi je t'aime! Pourquoi ton nom si doux fait tressaillir mon cœur! Et pourquoi de penser à ta grandeur suprême Ne saurait à mon âme inspirer de frayeur. Si je te contemplais dans ta sublime gloire, Et surpassant l'éclat de tous les bienheureux; Que je suis ton enfant, je ne pourrais le croire..... Marie, ah! devant toi je baisserais les yeux.
Il faut, pour qu'un enfant puisse chérir sa mère, Qu'elle pleure avec lui, partage ses douleurs. O Reine de mon cœur, sur la rive étrangère, Pour m'attirer à toi, que tu versas de pleurs! En méditant ta vie écrite en l'Evangile, J'ose te regarder et m'approcher de toi; Me croire ton enfant ne m'est pas difficile, Car je te vois mortelle et souffrant comme moi.
Lorsqu'un Ange des cieux t'offre d'être la Mère Du Dieu qui doit régner toute l'éternité, Je te vois préférer, quel étonnant mystère! L'ineffable trésor de la virginité. Je comprends que ton âme, ô Vierge immaculée, Soit plus chère au Seigneur que le divin séjour. Je comprends que ton âme, humble et douce vallée, Contienne mon Jésus, l'Océan de l'amour!
Je t'aime, te disant la petite servante Du Dieu que tu ravis par ton humilité. Cette grande vertu te rend toute-puissante, Elle attire en ton cœur la Sainte Trinité!
Alors l'Esprit d'amour te couvrant de son ombre, Le Fils égal au Père en toi s'est incarné... De ses frères pécheurs bien grand sera le nombre, Puisqu'on doit l'appeler: _Jésus, ton premier-né!_
[Illustration: ORATOIRE
où se trouve actuellement la «Vierge de la chambre de Thérèse».
Cet oratoire communique avec la cellule de Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus dont ou voit la porte entr'ouverte.
Là sont déposées journellement les nombreuses suppliques adressés à la Servante de Dieu.)
Marie, ah! tu le sais, malgré ma petitesse, Comme toi je possède en moi le Tout-Puissant. Mais je ne tremble pas en voyant ma faiblesse: Le trésor de la Mère appartient à l'enfant... Et je suis ton enfant, ô ma Mère chérie! Tes vertus, ton amour ne sont-ils pas à moi? Aussi, lorsqu'en mon cœur descend la blanche Hostie, Jésus, ton doux Agneau, croit reposer en toi!
Tu me le fais sentir, ce n'est pas impossible De marcher sur tes pas, ô Reine des élus! L'étroit chemin du ciel, tu l'as rendu visible En pratiquant toujours les plus humbles vertus. Marie, auprès de toi j'aime à rester petite; Des grandeurs d'ici-bas je vois la vanité. Chez sainte Elisabeth recevant ta visite, J'apprends à pratiquer l'ardente charité.
Là, j'écoute à genoux, douce Reine des Anges, Le cantique sacré qui jaillit de ton cœur; Tu m'apprends à chanter les divines louanges, _A me glorifier en Jésus, mon Sauveur_. Tes paroles d'amour sont de mystiques roses Qui doivent embaumer les siècles à venir: En toi, _le Tout-Puissant a fait de grandes choses_: Je veux les méditer, afin de l'en bénir.
Quand le bon saint Joseph ignore le miracle Que tu voudrais cacher dans ton humilité, Tu le laisses pleurer _tout près du tabernacle_ Qui voile du Sauveur la divine beauté. Oh! que je l'aime encor ton éloquent silence! Pour moi, c'est un concert doux et mélodieux Qui me dit la grandeur et la toute-puissance D'une âme qui n'attend son secours que des cieux...
Plus tard, à Bethléem, ô Joseph, ô Marie, Je vous vois repoussés de tous les habitants; Nul ne veut recevoir en son hôtellerie De pauvres étrangers... la place est pour les grands! La place est pour les grands, et c'est dans une étable Que la Reine des cieux doit enfanter un Dieu. O Mère du Sauveur, que je te trouve aimable! Que je te trouve grande en un si pauvre lieu!
Quand je' vois l'Eternel enveloppé de langes, Quand, du Verbe divin, j'entends le faible cri... Marie, à cet instant, envierais-je les Anges? Leur Seigneur adorable est mon Frère chéri! Oh! que je te bénis, toi qui sur nos rivages As fait épanouir cette divine Fleur! Que je t'aime, écoutant les bergers et les mages, _Et gardant avec soin toute chose en ton cœur_!
Je t'aime, te mêlant avec les autres femmes Qui, vers le Temple saint, ont dirigé leurs pas; Je t'aime, présentant le Sauveur de nos âmes Au bienheureux vieillard qui le presse en ses bras; D'abord en souriant j'écoute son cantique; Mais bientôt ses accents me font verser des pleurs... Plongeant dans l'avenir un regard prophétique, Siméon te présente _un glaive de douleurs_!
O Reine des martyrs, jusqu'au soir de ta vie Ce glaive douloureux transpercera ton cœur. Déjà tu dois quitter le sol de ta patrie, Pour éviter d'un roi la jalouse fureur. Jésus sommeille en paix sous les plis de ton voile, Joseph vient te prier de partir à l'instant; Et ton obéissance aussitôt se dévoile: Tu pars sans nul retard et sans raisonnement.
Sur la terre d'Egypte, il me semble, ô Marie, Que dans la pauvreté ton cœur reste joyeux; Car Jésus n'est-il pas la plus belle patrie? Que t'importe l'exil?... Tu possèdes les cieux Mais à Jérusalem une amère tristesse, Comme un vaste océan, vient inonder ton cœur... Jésus, pendant trois jours, se cache à ta tendresse. Alors c'est bien l'exil dans toute sa rigueur!
Enfin tu l'aperçois, et l'amour te transporte... Tu dis au bel Enfant qui charme les Docteurs: «_O mon Fils, pourquoi donc agis-tu de la sorte?_ «_Voilà ton père et moi qui te cherchions en pleurs!_...» Et l'Enfant-Dieu répond--oh! quel profond mystère!-- A la Mère qu'il aime et qui lui tend les bras: «_Pourquoi me cherchiez-vous?_... _Aux œuvres de mon Père_ «_Je dois penser déjà!... Ne ne le savez-vous pas?_»
L'Evangile m'apprend que, croissant en sagesse, A Marie, à Joseph, Jésus reste soumis; Et mon cœur me révèle avec quelle tendresse Il obéit toujours à ses parents chéris. Maintenant je comprends le mystère du Temple, La réponse, le ton de mon aimable Roi: Mère, ce doux Enfant veut que tu sois l'exemple De l'âme qui le cherche en la nuit de la foi...
Puisque le Roi des Cieux a voulu que sa Mère Fût soumise à la nuit, à l'angoisse du cœur, Alors, c'est donc un bien de souffrir sur la terre? Oui!... souffrir en aimant, c'est le plus pur bonheur! Tout ce qu'il m'a donné, Jésus peut le reprendre, Dis-lui de ne jamais se gêner avec moi; Il peut bien se cacher, je consens à l'attendre Jusqu'au jour sans couchant où s'éteindra ma foi.
Je sais qu'à Nazareth, Vierge pleine de grâces, Tu vis très pauvrement, ne voulant rien de plus; Point de ravissements, de miracles, d'extases N'embellissent ta vie, ô Reine des élus! Le nombre des petits est bien grand sur la terre, Ils peuvent, sans trembler, vers toi lever les yeux; Par la commune voie, incomparable Mère, Il te plaît de marcher pour les guider aux cieux!
Pendant ce triste exil, ô ma Mère chérie, Je veux vivre avec toi, te suivre chaque jour; Vierge, en te contemplant je me plonge ravie, Découvrant dans ton cœur des abîmes d'amour! Ton regard maternel bannit toutes mes craintes: Il m'apprend à pleurer, il m'apprend à jouir. Au lieu de mépriser les jours de fêtes saintes, Tu veux les partager, tu daignes les bénir.
Des époux de Cana voyant l'inquiétude Qu'ils ne peuvent cacher, car ils manquent de vin, Au Sauveur tu le dis, dans ta sollicitude, Espérant le secours de son pouvoir divin. Jésus semble d'abord repousser ta prière: «_Qu'importe_, répond-il, _femme, à vous comme à moi?_» Mais, au fond de son cœur il te nomme sa _Mère_, Et son premier miracle il l'opère pour toi!
Un jour que les pécheurs écoutent la doctrine De Celui qui voudrait au ciel les recevoir: Je te trouve avec eux, Mère, sur la colline; Quelqu'un dit à Jésus que tu voudrais le voir. Alors ton divin Fils, devant la foule entière, De son amour pour nous montre l'immensité; Il dit: «_Quel est mon frère, et ma sœur, et ma mère_, «_Si ce n'est celui-là qui fait ma volonté_?»
O Vierge immaculée, ô Mère la plus tendre! En écoutant Jésus tu ne t'attristes pas, Mais tu te réjouis qu'il nous fasse comprendre Que notre âme devient _sa famille_ ici-bas. Oui, tu te réjouis qu'il nous donne sa vie, Les trésors infinis de sa Divinité! Comment ne pas t'aimer, te bénir, ô Marie! Voyant, à notre égard, ta générosité?...
Tu nous aimes vraiment comme Jésus nous aime, Et tu consens pour nous à t'éloigner de lui. Aimer, c'est tout donner, et se donner soi-même: Tu voulus le prouver en restant notre appui. Le Sauveur connaissait ton immense tendresse, Il savait les secrets de ton cœur maternel... Refuge des pécheurs, c'est à toi qu'il nous laisse Quand il quitte la croix pour nous attendre au ciel!
Tu m'apparais, Marie, au sommet du Calvaire, _Debout, près de la Croix_, comme un prêtre à l'autel; Offrant, pour apaiser la justice du Père, Ton bien-aimé Jésus, le doux Emmanuel. Un prophète l'a dit, ô Mère désolée: «_Il n'est pas de douleur semblable à ta douleur!_» O Reine des martyrs, en restant exilée, Tu prodigues pour nous tout le sang de ton cœur!
La maison de saint Jean devient ton seul asile; Le fils de Zébédée a remplacé Jésus! C'est le dernier détail que donne l'Evangile: De la Vierge Marie il ne me parle plus... Mais son profond silence, ô ma Mère chérie, Ne révèle-t-il pas que le Verbe éternel Veut lui-même chanter les secrets de ta vie Pour charmer tes enfants, tous les élus du ciel?
Bientôt je l'entendrai cette douce harmonie; Bientôt, dans le beau ciel, je vais aller te voir! _Toi qui vins me sourire au matin de ma vie, Viens me sourire encor... Mère, voici le soir!_ Je ne crains plus l'éclat de ta gloire suprême; Avec toi j'ai souffert... et je veux maintenant _Chanter sur tes genoux, Vierge, pourquoi je t'aime..... Et redire à jamais que je suis ton enfant!_
Mai 1897.
[Illustration]
A saint Joseph.
Air: _Par les chants les plus magnifiques._
Joseph, votre admirable vie Se passa dans l'humilité; Mais de Jésus et de Marie Vous contempliez la beauté! Le Fils de Dieu dans son enfance, Plus d'une fois, avec bonheur, Soumis à votre obéissance S'est reposé sur votre cœur!
Comme vous dans la solitude Nous servons Marie et Jésus; Leur plaire est notre seule étude, Nous ne désirons rien de plus. Sainte Thérèse, Notre Mère, En vous se confiait toujours; Elle assure que sa prière Vous l'exauciez d'un prompt secours.
Quand l'épreuve sera finie, Nous en avons le doux espoir, Près de la divine Marie, O Père, nous irons vous voir! Alors nous lirons votre histoire Inconnue au monde mortel; Nous découvrirons votre gloire Et la chanterons dans le ciel.
[Illustration]
A mon Ange gardien.
Air: _Par les chants les plus magnifiques._
Glorieux gardien de mon âme, Toi qui brilles dans le beau ciel Comme une douce et pure flamme, Près du trône de l'Eternel; Tu viens pour moi sur cette terre, Et m'éclairant de ta splendeur, Bel Ange, tu deviens mon frère, Mon ami, mon consolateur!
Connaissant ma grande faiblesse, Tu me diriges par la main; Et je te vois, avec tendresse, Oter la pierre du chemin. Toujours ta douce voix m'invite A ne regarder que les cieux; Plus tu me vois humble et petite, Et plus ton front est radieux.
O toi qui traverses l'espace Plus promptement que les éclairs, Vole bien souvent à ma place Auprès de ceux qui me sont chers; De ton aile sèche leurs larmes, Chante combien Jésus est bon! Chante que souffrir a des charmes, Et tout bas murmure mon nom.
Je veux, pendant ma courte vie, Sauver mes frères les pécheurs; O bel Ange de la patrie, Donne-moi tes saintes ardeurs. Je n'ai rien que mes sacrifices, Et mon austère pauvreté; Unis à tes pures délices, Offre-les à la Trinité.
A toi, le royaume et la gloire, Les richesses du Roi des rois. A moi, le Pain du saint ciboire, A moi, le trésor de la Croix. Avec la Croix, avec l'Hostie, Avec ton céleste secours, J'attends en paix, de l'autre vie, Le bonheur qui dure toujours!
Février 1897.
[Illustration]
A mes petits Frères du ciel, les saints Innocents.
Air: _Le fil de la Vierge_ ou _La Rose mousse_.
«Le Seigneur rassemblera les petits Agneaux et les prendra sur son sein.» Is., XL, II.
«Heureux ceux que Dieu tient pour justes sans les œuvres! car à l'égard de ceux qui font les œuvres, la récompense n'est point regardée comme une grâce, mais comme une chose due. C'est donc gratuitement que ceux qui ne font pas les œuvres sont justifiés par la grâce, en vertu de la Rédemption dont Jésus-Christ est l'Auteur.»
Rom., IV, 4, 5, 6.
Heureux petits enfants! avec quelles tendresses Le Roi des cieux Vous bénit autrefois, et combla de caresses Vos fronts joyeux! De tous les Innocents vous étiez la figure, Et j'entrevois Les biens que, dans le ciel, vous donne sans mesure Le Roi des rois.
Vous avez contemplé les immenses richesses Du paradis, Avant d'avoir connu nos amères tristesses, Chers petits lis! O boutons parfumés, moissonnés dès l'aurore Par le Seigneur... Le doux soleil d'amour qui sut vous faire éclore, Ce fut son Cœur!
Quels ineffables soins, quelle tendresse exquise, Et quel amour Vous prodigue ici-bas notre Mère l'Eglise, Enfants d'un jour! Dans ses bras maternels vous fûtes en prémices Offerts à Dieu. Toute l'éternité vous ferez les délices Du beau ciel bleu.
Enfants, vous composez le virginal cortège Du doux Agneau; Et vous pouvez redire, étonnant privilège! Un chant nouveau. Vous êtes, sans combats, parvenus à la gloire Des conquérants; Le Sauveur a pour vous remporté la victoire, Vainqueurs charmants!
On ne voit point briller de pierres précieuses Dans vos cheveux, Seul, le reflet doré de vos boucles soyeuses Ravit les cieux... Les trésors des élus, leurs palmes, leurs couronnes, Tout est à vous! Dans la sainte patrie, enfants, vos riches trônes Sont leurs genoux.
Ensemble vous jouez avec les petits anges Près de l'autel; Et vos chants enfantins, gracieuses phalanges, Charment le ciel! Le bon Dieu vous apprend comment il fait les roses, L'oiseau, les vents; Nul génie ici-bas ne sait autant de choses Que vous, Enfants!
Du firmament d'azur, soulevant tous les voiles Mystérieux, En vos petites mains vous prenez les étoiles Aux mille feux. En courant vous laissez une trace argentée; Souvent le soir, Quand je vois la blancheur de la route lactée, Je crois vous voir.....
Dans les bras de Marie, après toutes vos fêtes, Vous accourez; Sous son voile étoilé cachant vos blondes têtes, Vous sommeillez...
Charmants petits lutins, votre enfantine audace Plaît au Seigneur; Vous osez caresser son adorable Face, Quelle faveur!
C'est vous que le Seigneur me donna pour modèle, Saints Innocents! Je veux être ici-bas votre image fidèle, Petits enfants. Ah! daignez m'obtenir les vertus de l'enfance; Votre candeur, Votre abandon parfait, votre aimable innocence Charment mon cœur.
O Seigneur, tu connais de mon âme exilée Les vœux ardents: Je voudrais moissonner, beau Lis de la vallée, Des lis brillants... Ces boutons printaniers, je les cherche et les aime Pour ton plaisir; Sur eux daigne verser l'eau sainte du baptême: Viens les cueillir!
Oui, je veux augmenter la candide phalange Des Innocents; Ma joie et mes douleurs, j'offre tout en échange D'âmes d'enfants. Parmi ces Innocents je réclame une place, Roi des élus, Comme eux je veux au ciel baiser ta douce Face, O mon Jésus!
Février 1897.
[Illustration]
La mélodie de sainte Cécile.
«Pendant le son des instruments, Cécile chantait en son cœur.»
OFF. DE L'EGLISE.
O Sainte du Seigneur, je contemple ravie Le sillon lumineux qui demeure après toi; Je crois entendre encor ta douce mélodie, Oui, ton céleste chant arrive jusqu'à moi! De mon âme exilée écoute la prière, Laisse-moi reposer sur ton cœur virginal: Ce lis immaculé qui brilla sur la terre D'un éclat merveilleux et presque sans égal.
O très chaste colombe, en traversant la vie Tu ne cherchas jamais d'autre époux que Jésus; Ayant choisi ton âme, il se l'était unie, La trouvant embaumée et riche de vertus. Cependant un mortel, radieux de jeunesse, Respira ton parfum, blanche et céleste fleur; Afin de te cueillir, de gagner ta tendresse, Valérien voulut te donner tout son cœur. Bientôt il prépara des noces magnifiques, Son palais retentit de chants mélodieux; Mais ton cœur virginal redisait des cantiques Dont l'écho tout divin s'élevait jusqu'aux cieux... Que pouvais-tu chanter si loin de ta patrie, Et voyant près de toi ce fragile mortel? Sans doute tu voulais abandonner la vie Et t'unir pour jamais à Jésus dans le ciel? Mais non! j'entends vibrer ta lyre séraphique, Lyre de ton amour, dont l'accent fut si doux; Tu chantais au Seigneur ce sublime cantique: «_Conserve mon cœur pur, Jésus, mon tendre Epoux!_» Ineffable abandon! divine mélodie! Tu révèles l'amour par ton céleste chant: L'amour qui ne craint pas, qui s'endort et s'oublie Sur le Cœur de son Dieu, comme un petit enfant...
Dans la voûte d'azur parut la blanche étoile Qui venait éclairer, de ses timides feux, La lumineuse nuit qui nous montra sans voile Le virginal amour des époux dans les cieux. . . . . . . . . . . . . . . . .
Alors Valérien rêvait la jouissance, Cécile, ton amour était tout son désir; Il trouva plus encor dans ta noble alliance: Tu lui montras d'en haut l'éternel avenir! «Jeune ami, lui dis-tu, près de moi toujours veille «Un Ange du Seigneur qui garde mon cœur pur; «Il ne me quitte pas, même quand je sommeille, «Et me couvre joyeux de ses ailes d'azur. «La nuit, je vois briller son aimable visage «D'un éclat bien plus doux que les feux du matin; «Sa face me paraît la transparente image, «Le pur rayonnement du Visage divin.» Valérien reprit: «Montre-moi ce bel Ange, «Afin qu'à ton serment je puisse ajouter foi; «Autrement, crains déjà que mon amour ne change «En terrible fureur, en haine contre toi.»
O colombe cachée aux fentes de la pierre, Tu ne redoutais pas les filets du chasseur! La Face de Jésus te montrait sa lumière, L'Evangile sacré reposait sur ton cœur... Tu lui dis aussitôt avec un doux sourire: «Mon céleste Gardien exauce ton désir; «Bientôt tu le verras, il daignera te dire «Que pour voler aux cieux, tu dois être martyr... «Mais avant de le voir, il faut que le baptême «Répande dans ton âme une sainte blancheur; «Il faut que le vrai Dieu l'habite par lui-même, «Il faut que l'Esprit-Saint donne vie à ton cœur.
«Le Verbe, Fils du Père, et le Fils de Marie, «Dans son immense amour s'immole sur l'autel; «Tu dois aller t'asseoir au Banquet de la vie, «Afin de recevoir Jésus, le Pain du ciel. «Alors le Séraphin t'appellera son frère, «Et, voyant dans ton cœur le trône de son Dieu, «Il te fera quitter les plages de la terre; «Tu verras le séjour de cet esprit de feu.» --«Je sens brûler mon cœur d'une nouvelle flamme», S'écria, transformé, l'ardent patricien; «Je veux que le Seigneur habite dans mon âme, «Cécile, mon amour sera digne du tien!»
Revêtu de la robe, emblème d'innocence, Valérien put voir le bel Ange des deux; Il contempla ravi sa sublime puissance, Il vit le doux éclat de son front radieux. Le brillant Séraphin tenait de fraîches roses, Il tenait de beaux lis éclatants de blancheur... Dans les jardins du ciel, ces fleurs étaient écloses Sous les rayons d'amour de l'Astre créateur.
--«Epoux chéris des cieux, les roses du martyre «Couronneront vos fronts, dit l'Ange du Seigneur. «Il n'est pas une voix, il n'est pas une lyre «Capable de chanter cette grande faveur. «Je m'abîme en mon Dieu, je contemple ses charmes, «Mais je ne puis pour lui m'immoler et souffrir, «Je ne puis lui donner ni mon sang, ni mes larmes; «Pour dire mon amour, je ne saurais mourir. «La pureté, de l'Ange est le brillant partage, «Son immense bonheur ne doit jamais finir; «Mais sur le Séraphin vous avez l'avantage: «Vous pouvez être purs et vous pouvez souffrir! . . . . . . . . . . . . . . . . . . «De la virginité, vous voyez le symbole «Dans ces lis embaumés, doux présent de l'Agneau; «Vous serez couronnés de la blanche auréole, «Vous chanterez toujours le cantique nouveau... «Votre chaste union enfantera des âmes «Qui ne rechercheront d'autre époux que Jésus; «Vous les verrez briller comme de pures flammes, «Près du trône divin, au séjour des élus.»
Cécile, prête-moi ta douce mélodie; Je voudrais convertir à Jésus tant de cœurs! Je voudrais, comme toi, sacrifier ma vie, Je voudrais lui donner tout mon sang et mes pleurs... Obtiens-moi de goûter, sur la rive étrangère, Le parfait abandon, ce doux fruit de l'amour; O Sainte de mon cœur! bientôt, loin de la terre, Obtiens-moi de voler près de toi, sans retour...
28 avril 1893.
[Illustration]
Cantique de sainte Agnès.
Air: _Le Lac_ (NIEDERMEYER).
Le Christ est mon amour, il est toute ma vie, Il est le Fiancé qui seul ravit mes yeux; J'entends déjà vibrer de sa douce harmonie Les sons mélodieux.
Mes cheveux sont ornés de pierres précieuses, Déjà brille à mon doigt son anneau nuptial; Il a daigné couvrir d'étoiles lumineuses Mon manteau virginal.
Il a paré ma main de perles sans pareilles, Il a mis à mon cou des colliers de grand prix; En ce jour bienheureux, brillent à mes oreilles De célestes rubis.
Oui, je suis fiancée à Celui que les Anges Serviront en tremblant toute l'éternité; La lune et le soleil racontent ses louanges, Admirent sa beauté.
Son empire est le ciel, sa nature est divine, Une Vierge ici-bas, pour Mère, il se choisit; Son Père est le vrai Dieu qui n'a pas d'origine, Il est un pur esprit.
Lorsque j'aime le Christ et lorsque je le touche, Mon cœur devient plus pur, je suis plus chaste encor; De la virginité, le baiser de sa bouche M'a donné le trésor...
Il a déjà posé son signe sur ma face, Afin que nul amant n'ose approcher de moi; Mon cœur est soutenu par la divine grâce De mon aimable Roi.
De son sang précieux je suis tout empourprée, Je crois goûter déjà les délices du ciel! Et je puis recueillir sur sa bouche sacrée Le lait avec le miel.
Aussi je ne crains rien, ni le fer, ni la flamme, Non, rien ne peut troubler mon ineffable paix; Et le feu de l'amour qui consume mon âme Ne s'éteindra jamais...
21 janvier 1896.
Au Vénérable Théophane Vénard.
Air: _Les adieux du Martyr._
Tous les élus célèbrent tes louanges, O Théophane, angélique martyr! Et je le sais, dans les saintes phalanges, Le Séraphin aspire à te servir. Ne pouvant pas, sur la rive étrangère, Mêler ma voix à celle des élus, Je veux du moins, sur cette pauvre terre, Prendre ma lyre et chanter tes vertus.
Ton court exil fut comme un doux cantique Dont les accents savaient toucher les cœurs, Et, pour Jésus, ton âme poétique, A chaque instant, faisait naître des fleurs... En t'élevant vers la céleste sphère, Ton chant d'adieu fut encore printanier; Tu murmurais: _«Moi, petit éphémère, «Dans le beau ciel, je m'en vais le premier!»_
Heureux martyr, à l'heure du supplice, Tu savourais le bonheur de souffrir! Souffrir pour Dieu te semblait un délice; En souriant, tu sus vivre et mourir. A ton bourreau tu t'empressas de dire, Lorsqu'il t'offrit d'abréger ton tourment: _«Plus durera mon douloureux martyre, «Mieux ça vaudra, plus je serai content!»_
Lis virginal, au printemps de ta vie, Le Roi du ciel entendit ton désir; Je vois en toi _«la fleur épanouie «Que le Seigneur cueillit pour son plaisir»_. Et maintenant tu n'es plus exilée, Les bienheureux admirent ta splendeur; Rose d'amour, la Vierge immaculée De ton parfum respire la fraîcheur...
Soldat du Christ, ah! prête-moi tes armes; Pour les pécheurs, je voudrais ici-bas Lutter, souffrir, donner mon sang, mes larmes; Protège-moi, viens soutenir mon bras. Je veux pour eux, ne cessant pas la guerre, Prendre d'assaut le royaume de Dieu; Car le Seigneur apporta sur la terre, Non pas la paix, mais le glaive et le feu.
Je la chéris, cette plage infidèle Qui fut l'objet de ton ardent amour; Avec bonheur je volerais vers elle, Si mon Jésus le demandait un jour... Mais devant lui s'effacent les distances; Il n'est qu'un point tout ce vaste univers! Mes actions, mes petites souffrances Font aimer Dieu jusqu'au delà des mers.
Ah! si j'étais une fleur printanière Que le Seigneur voulût bientôt cueillir! Descends du ciel à mon heure dernière, Je t'en conjure, ô bienheureux Martyr! De ton amour aux virginales flammes, Viens m'embraser en ce séjour mortel, Et je pourrai voler avec tes âmes Qui formeront ton cortège éternel.
2 février 1897.
[Illustration]