5.3 Discours de clôture au Congrès d’Éducation Sociale en 1900.
M. LÉON BOURGEOIS, président. — Mesdames, Messieurs, quand notre Congrès n’aurait eu d’autre résultat que d’avoir provoqué les paroles que vous venez d’applaudir, et d’avoir déterminé, par conséquent, dans les esprits inquiets, nécessairement inquiets, de camarades de notre collègue, le mouvement de sympathie et de confiance dont avec tant de loyauté et de bienveillance il vient de se faire l’interprète, notre travail n’aurait pas été inutile et notre temps n’aurait pas été perdu. (Applaudissements.)
C’est qu’en effet ce que notre Congrès a d’abord mis en lumière, c’est la possibilité de faire se rencontrer sur un même terrain, dans une bonne volonté commune, des hommes appartenant à ce qu’on appelle à tort les différentes classes de la société, appartenant en réalité aux différentes conditions sociales.
Nous avons vu des ouvriers venant de différents points de la France, appartenant aux opinions les plus avancées, partisans des systèmes économiques et sociaux les plus divers, les plus révolutionnaires même, venir ici discuter, pacifiquement d’ailleurs, avec les représentants de l’enseignement public à tous les degrés, avec les hommes appartenant, comme le disait tout à l’heure notre rapporteur général, M. Mabilleau, aux opinions les plus opposées, avec des commerçants, des artistes, des savants, des administrateurs, en somme avec des hommes appartenant à tous les ordres de l’activité humaine.
Eh bien, ceci, avoir réuni sur un même point, dans une suite de discussions de bonne foi, courtoises et paisibles, des hommes qui sont trop souvent habitués à s’ignorer et par conséquent à se méconnaître, c’était déjà faire œuvre de paix et de solidarité. (Nouveaux applaudissements.)
En outre, nous pouvons dire que l’idée supérieure, à la fois philosophique et politique, d’une juste solidarité à établir entre les hommes, qui inspire les promoteurs de ce Congrès, et pour l’étude de laquelle ils ont pris l’initiative de ces discussions, nous pouvons dire que cette idée, par ces discussions même, a singulièrement gagné, en précision, en clarté, en étendue, en profondeur.
Elle y a gagné, moins peut-être par la nouveauté des vues théoriques apportées ici par l’une ou par l’autre, que par les nombreuses constatations de faits probants, cités dans nos rapports ou dans nos débats : ce qui nous a frappés tous, c’est le grand nombre des applications déjà faites de l’idée de solidarité, de ses réalisations partielles et déjà fécondes, qui se sont produites dans ces dernières années, avant même que cette idée générale fût elle-même clairement formulée, et pour ainsi dire devenue consciente pour les esprits les mieux disposés.
Il se trouve que l’instinct profond de l’humanité elle-même, cet instinct fait de justice et de bonté, qui anime tous ceux qui s’occupent des œuvres sociales, les avait, dans tous les points du monde, amenés à réaliser déjà, partiellement, je le veux bien, mais d’une façon sensible et saisissable, dans des œuvres très diverses, les idées mêmes dont nous essayons de dégager ici le sens profond, la vérité générale et la lointaine portée. (Applaudissements.)
Qu’est-ce qu’ont fait, sinon précéder, préparer, justifier notre œuvre, ces maîtres de l’enseignement, dont M. Mabilleau vous rappelait tout à l’heure ou les rapports à notre Congrès, ou les travaux personnels ? Qu’est-ce qu’ont fait les maîtres de notre enseignement supérieur, lorsque depuis quelques années ils ont enfin voulu tourner les études supérieures de science et de philosophie vers les objets publics et sociaux ? Qu’est-ce qu’ils ont fait, ces maîtres de l’enseignement supérieur, lorsque, renonçant à considérer la science, la philosophie, les spéculations les plus élevées de l’esprit, comme le partage, le privilège de quelques-uns, ils ont essayé d’ouvrir à tous leur enseignement et sont descendus de leur chaire pour aller dans les cours d’adultes, dans les universités populaires, faire à pleine main, largement, le don de tout ce qu’ils avaient pu conquérir de vérités sur la nature et sur l’homme, par l’effort de leur science et de leur méditation. (Vifs applaudissements.)
Qu’est-ce qu’on fait les maîtres de notre enseignement secondaire quand ils se sont, eux aussi, associés, dans presque toutes les villes, et jusque dans bien des villages, — on peut le dire maintenant, car le mouvement a gagné tous les départements, — à la même œuvre postscolaire ? Qu’est-ce qu’ont fait ces instituteurs, dont M. Mabilleau a eu bien raison de dire que je parlerais de nouveau devant vous avant la fin de notre réunion, quand, chacun dans sa petite école, ils ont, spontanément, donné l’enseignement nouveau de la morale sociale ? Sachant qu’ils n’avaient plus le droit de s’appuyer sur telle ou telle idée imposée à l’avance, par une autorité politique ou religieuse, ils ont, de bonne foi, avec une passion croissante, recherché en eux-mêmes, au fond de leur conscience personnelle, les règles de cette morale commune qu’ils avaient mission de communiquer à ces enfants. Qu’ont-ils ainsi fait, tous ces vaillants maîtres primaires, sinon élaborer, pour ainsi dire, chacun pour soi, chacun chez soi, tout le programme de solidarité sociale que nous essayons aujourd’hui de constituer publiquement et pour tous ? (Longs applaudissements.)
Et qu’est-ce qu’ont fait, de leur côté, tous ces ouvriers, tous ces travailleurs, peut-être plus méritants encore que tous les autres, quand ils ont constitué toutes ces sociétés, toutes ces associations que nous avons passées en revue, ces mutualités, ces coopératives, ces syndicats, dans lesquels, encore obscurément, avec des difficultés de tous les jours, avec des ignorances inévitables, ils cherchaient à faire profiter leurs camarades, ceux qui les entouraient, en même temps qu’eux-mêmes, du bien social ? Ils avaient, eux, je le disais, plus de mérite que personne, car, pour eux, il s’agissait, non plus seulement d’un enseignement par la parole, mais d’un exemple à donner par leurs actes, par leur vie elle-même : il leur fallait, du même coup, gagner le pain quotidien et enseigner le devoir social ; il s’agissait de faire de leur modeste instrument de travail personnel l’instrument de libération universelle. (Salve d’applaudissements.)
Qu’ont-ils fait tous, sinon, je le répète, préparer et justifier l’œuvre de notre Congrès ?
C’est là une chose admirable, et qui montre combien la route nous sera facile si nous voulons sincèrement avoir confiance dans l’homme, dans ce qu’il y a de bon, de vraiment bon dans l’homme.
Notre collègue nous le disait à l’instant : il suffit souvent de s’être vus, de s’être rencontrés pour faire tomber les défiances ; ici, je n’ai pas besoin de le dire, aucun d’entre nous ne poursuit une arrière-pensée personnelle ou politique ; ce serait au-dessous de ce que nous faisons ici, au-dessous de notre œuvre. (Applaudissements.)
Une même, une seule pensée nous a réunis et nous inspire : agir en hommes en faveur de tous les hommes.
Ayons confiance, et les résistances égoïstes s’affaibliront, les barrières qu’on nous oppose se renverseront, et sur la route les grosses pierres qui devant nous obstruent encore le chemin, se briseront sous nos efforts et tomberont en une poussière où nous serons fiers de laisser la trace de nos pas. (Vifs applaudissements.)
Messieurs, dès aujourd’hui nous croyons pouvoir dire que notre Congrès aura un lendemain.
J’espère d’abord qu’il aura un lendemain dans d’autres Congrès où son œuvre sera reprise et continuée. Certainement vous serez tous d’avis qu’il faudra, périodiquement, réunir des assemblées semblables à la nôtre, y convoquer avec vous tous, qui êtes les ouvriers de la première heure, le plus grand nombre possible d’adhérents nouveaux, y mettre à l’ordre du jour les nombreuses questions d’applications forcément laissées de coté dans ce premier Congrès, parce qu’elles sont encore insuffisamment étudiées, et peut-être même insuffisamment prévues ; c’est le propre d’une doctrine féconde de multiplier sans cesse ces problèmes, et de montrer qu’il y a toujours quelque chose de plus à tenter vers le bien. (Applaudissements.)
Mais, de ce premier Congrès, lui-même, je puis affirmer qu’il demeurera quelque chose.
Tout d’abord, une équivoque, à laquelle il a été fait allusion à plusieurs reprises pendant nos discussions, est bien définitivement dissipée.
J’avais été, l’autre jour, très frappé d’une chose : en discutant cette question de la dette sociale, c’est le mot que j’avais employé, ou de l’obligation sociale, suivant l’expression adoptée par le Congrès, j’ai appris que cette pensée, que cette idée d’une dette de chacun envers tous inquiétait précisément un certain nombre de travailleurs, parce qu’ils soupçonnaient, derrière cette pensée, je ne sais quel projet d’ajouter une charge nouvelle à celles dont ils étaient déjà surchargés. Je suis très heureux que les discussions qui ont eu lieu aient nettement dissipé cette inquiétude ; elles ont mis en lumière ce que nous appelons la responsabilité mutuelle, et par conséquent la réciprocité de la dette. Cette dette, elle est, par la nature des choses, commune à tous. Mais elle est, en fait, dans l’organisation sociale actuelle, très inégalement payée par les uns et par les autres. Ce dont il s’agit, ce n’est pas de la faire payer à ceux qui, tous les jours, sans repos, la payent de leurs efforts, de leur travail, de leur sang et de leur vie, mais c’est, au contraire, de la faire payer à ceux qui, n’ayant pas eu d’effort à faire pour avoir non seulement le nécessaire, mais le superflu de la vie, considèrent qu’ils jouissent librement de ce nécessaire et de ce superflu sans devoir rien à personne. (Longs applaudissements.)
C’est l’instrument de la justice réparatrice qu’il s’agit, au contraire, de créer et de mettre aux mains, non pas de l’État, — agissant par voie d’autorité et imposant arbitrairement aux hommes les conditions de l’existence sociale, — mais aux mains de tous les hommes consentant volontairement au payement de la dette commune. (Applaudissements.)
En somme, Messieurs, toutes nos discussions ont abouti à ramener les rapports nécessaires de justice à la notion d’un contrat d’échange de services entre associés solidaires où, chacun se trouve dans une situation telle qu’il puisse changer de place dans le contrat sans autres désavantages que ceux qui résultent de l’inévitable inégalité naturelle. Et c’est dans un tel contrat, et dans celui-là seulement que pourra se manifester et se réaliser cette idée qui est l’idée suprême, définitive, vers laquelle nous tendons tous également : l’idée d’une conscience commune entre les hommes.
Tout l’objet d’une éducation vraiment sociale est dans ce point : déterminer le consentement des hommes au juste contrat d’échange des services, à ce contrat que consentirait une conscience commune entre tous. Pour cela il faut habituer les hommes à ne pas discuter de leurs droits et de leurs devoirs en se plaçant successivement au point de vue de la situation des autres ; les habituer à se placer, surtout lorsqu’ils raisonnent sur leur situation, au point de vue de ceux qui n’ont pas une situation égale à la leur.
Dans les discussions du contrat de travail, par exemple, il faut obtenir du patron qu’il veuille bien sortir un instant de son cabinet, entrer dans l’atelier, se mettre à l’établi, y travailler lui-même ; qu’il consente à se considérer pendant quelques instants comme un de ses ouvriers : que, se révélant par la pensée du bourgeron ou de la blouse, il se représente exactement l’effort, les charges, les privations, les rares et médiocres jouissances de celui-ci, et se demande ce qu’il penserait, ce qu’il consentirait et ce qu’il réclamerait s’il était dans cette situation inférieure. (Applaudissements prolongés.)
Mais il faut obtenir de même de l’ouvrier qu’il veuille bien à son tour changer de situation par la pensée, mesurer les responsabilités particulières, les travaux d’une autre nature que le patron a nécessairement à sa charge, l’effort qu’il lui a fallu faire pour conduire une grande entreprise, les qualités d’administration qu’il est obligé de montrer, les risques auxquels il est exposé ; il faut qu’il veuille bien tenir compte aussi des nécessités générales de l’industrie, des conditions dans lesquelles s’échangent les produits à travers le monde ; qu’il comprenne comment la grève, l’épreuve économique quelle qu’elle soit, peut avoir sa répercussion sur l’industrie tout entière et par contrecoup sur lui-même.
Si le patron s’est ainsi placé au point de vue de l’ouvrier, si l’ouvrier à son tour s’est placé au point de vue du patron, qu’arrive t-il par cela même ? C’est qu’à un moment donné ils ont nécessairement pensé en commun, c’est qu’à ce moment leur conscience est devenue commune, et l’acte qu’ils accompliront à ce moment-là répondra à la fois à la pensée de justice de l’un et de l’autre, ce sera l’acte social conforme à la pensée de justice commune à tous. (Applaudissements.)
Messieurs, nous arrivons ainsi, naturellement, à une autre idée, corollaire et conséquence de la première ; par une loi profonde des choses, — c’est la nature des choses, comme le disait tout à l’heure M. Mabilleau, et ce n’est pas notre pensée personnelle qui conduit le monde ; — par une conséquence de la nature des choses, une seconde vérité s’est dégagée clairement de toutes nos discussions.
Cette vérité, la voici : c’est qu’on a tort de proclamer sans cesse que la lutte pour la vie, la concurrence, soit le seul instrument du progrès humain. Certes, la concurrence est un merveilleux excitant de l’initiative individuelle, mais il en est d’autres ; ou plutôt il y a une autre sorte de concurrence que celle qui se propose la lutte pour la vie ; celle-là s’appelle l’émulation et consiste en ceci : avoir un but commun et associer ses forces en vue de ce but commun ; au lieu de perdre la moitié de ses forces à détruire la moitié des forces d’un adversaire pour empêcher celui-ci d’arriver à son but particulier, et pour arriver seul soi-même à son but particulier, concevoir un but qui puisse convenir à l’un et à l’autre, s’unir pour arriver à ce but, et non pas seulement additionner les forces des deux, mais les multiplier les unes par les autres, en marchant coude à coude, épaule contre épaule, vers ce but commun. (Vifs applaudissements.)
Certes, ce n’est pas là un moins énergique, et c’est un plus noble et plus efficace excitant pour l’activité d’êtres doués de conscience et de raison ! Faire comprendre aux hommes la puissance bienfaisante de l’association, leur faire préférer à l’àpre lutte des égoïsmes où les faibles sont écrasés, où les forts succombent souvent eux-mêmes aux blessures reçues dans le combat, cette émulation féconde dans l’union pour la vie commune, tel est le second objet de l’éducation sociale.
Mais, en vérité, cette puissance de l’association qui multiplie le résultat des efforts des hommes, est-ce donc seulement à la fin du XIXe siècle que l’on ait commencé à la connaître et à la mesurer ? Non, il y a longtemps qu’on utilise cette puissance. Mais ce qui différencie l’idée de l’association dans le passé de l’idée de l’association telle que nous la concevons aujourd’hui, c’est que la force qui résulte de l’union, de l’association n’a été, dans le passé, considérée que comme un instrument de la concurrence, une arme destinée à satisfaire l’égoïsme même de quelques-uns, ce qu’on peut appeler l’égoïsme collectif ; on savait très bien que l’association était une force, mais on entendait réserver cette force au profit d’un certain nombre d’intérêts particuliers. L’association ! mais elle a existé de tout temps. Qu’est-ce que la cité antique au milieu de ceux qu’on appelait les Barbares ? Association, mais association au profit de quelques-uns contre tous les autres hommes, union de quelques individus plus civilisés ou plus forts contre les races moins bien armées. Qu’est-ce que la féodalité ? L’association, mais l’association de quelques barons vêtus de fer, unis pour opprimer autour d’eux ceux qui ne portaient pas la même bannière et ne relevaient pas de la même suzeraineté. Qu’est-ce que, à un point de vue différent en apparence, mais, il faut le dire, identique au point de vue moral, qu’est-ce que la corporation ouvrière avant 1789 ? C’est aussi l’association, mais l’association mise au service de l’intérêt particulier, de l’égoïsme de quelques-uns. Qu’étaient-ce que ces maîtrises qui interdisaient l’exercice d’un métier à qui n’avait pas payé sa dette particulière envers elles, à qui n’avait pas fait l’apprentissage chez elles, à qui ne consentait pas à supporter leurs tarifs et à se faire le défenseur de leurs privilèges ? Ces corporations fermées n’étaient-elles pas aussi une sorte de féodalité ouvrière au milieu de la société économique du passé ? Elles connaissaient bien, elles utilisaient bien la force de l’association, mais la force de l’association égoïste mise, je le répète, au service de l’intérêt égoïste de quelques-uns. (Longs applaudissements.)
Qu’y a-t-il de changé aujourd’hui ? Il s’agit d’employer la même force, de se servir du même levier, mais, au lieu de réserver le bras du levier à quelques-uns, il s’agit de le mettre aux mains de tous.
L’autre jour, notre excellent et éminent ami Buisson craignait que nous ne fissions une brèche au corps des doctrines de la Révolution française, en définissant comme nous l’avons fait l’obligation sociale. Je suis heureux de retrouver ici une occasion de parler de la Révolution française et de la Déclaration des droits. La Révolution, ai-je dit, a réglé et organisé la liberté et l’égalité, mais elle a considéré la fraternité comme un sentiment supérieur, échappant par là même à l’intervention de la loi positive, et j’ai ajouté l’autre jour qu’il fallait compléter la Déclaration des droits de l’homme en faisant la déclaration de ses devoirs.
Je me ferais les plus vifs reproches si cette façon de parler avait semblé une critique de l’œuvre de la Révolution. Mais non ! La Révolution a fait ce qu’il lui fallait faire, elle a fait tout ce qu’il était possible de faire au moment où elle a édicté l’organisation nouvelle. Elle se trouvait en face d’un ensemble d’institutions séculaires, nées de la violence et de l’injustice, uniquement fondées sur l’autorité, et qui supprimaient entièrement les libertés de l’individu ; elle se trouvait en face de la royauté de droit divin, en face de ces classes, de ces castes, de ces corporations fermées qui faisaient régner le privilège jusqu’au milieu des plus humbles travailleurs : l’égalité n’était nulle part ; nulle place n’était laissée à la liberté de l’individu. La Révolution est allée au plus pressé : elle a remis l’individu debout, elle a fait de tous les hommes des égaux en droit ; elle a donné à tous les (les les) hommes ce premier des biens : la liberté. Elle ne pouvait pas faire alors davantage ; elle ne pouvait demander aux hommes de faire de ce droit nouveau l’usage qu’après un siècle d’expérience nous pouvons leur demander d’en faire aujourd’hui. Depuis tant de siècles, garrotté dans les arrangements d’autorité, l’homme était encore incapable de concevoir ce que pouvait produire cette force inconnue : la liberté ! Il fallait d’abord qu’il apprit à en faire usage ; ce que la Révolution a fait, c’est de lui en donner le moyen.
Le siècle a passé. Vivant enfin dans la liberté, les hommes se sont persuadé de deux vérités également nécessaires : d’abord que la liberté individuelle est la condition première de la vie et du progrès humain ; qu’il faut toujours et en tout cas la préserver contre toute atteinte ; et qu’il faut défendre, dans l’individu, non pas seulement la liberté de sa vie matérielle, de son travail et de son gain, mais celle de son esprit et de sa conscience, garantie de toutes les autres.
Puis cette seconde vérité est apparue, que cette liberté ne serait pas assurée à chacun, si tous ne reconnaissaient pas une limite à la leur, et que si chacun, profitant de la force personnelle et des avantages que le hasard a pu lui donner, se servait de la liberté en égoïste, sans conditions et sans limites, le résultat indirect serait de faire promptement disparaître, non plus comme autrefois par la tyrannie du souverain ou de l’Étal, mais par la puissance acquise par quelques hommes, la liberté de tous les autres.
Ne voyons-nous pas, à l’heure actuelle précisément, dans certains pays, les abus de ce que nous appelons l’usage égoïsle de la liberté ? Qu’est-ce que les trusts américains par exemple, sinon l’abus monstrueux de la liberté de quelques-uns ?
Qu’est-ce que ces trusts, sinon, par l’abus, l’instrument de destruction de la liberté du plus grand nombre ?
Voici un homme en possession du marché d’une denrée nécessaire à la vie des autres hommes, ayant assez de capitaux pour influencer ce marché à sa guise, pour se faire payer le prix qu’il veut de cette denrée par tous les consommateurs de son pays ; voici de même, pour chacun des autres produits indispensables à l’existence, un autre homme également maître du marché. Ces quelques milliardaires arriveront à ruiner des classes entières de la société ; les laissera-t-on dire qu’ils usent purement et simplement de leur liberté personnelle, que leur monopole repose sur la seule liberté ?
Voilà l’expérience que ce siècle devait permettre de faire de la force nouvelle qui naissait il y a cent ans au milieu du monde. Cette expérience, nos pères, en 1789, ne l’avaient pu faire : mais s’ils l’avaient connue, qui peut douter de leur sentiment ? Ont-ils jamais proclamé la liberté toute seule et ne l’ont-ils pas, au contraire, unie d’un lien indestructible avec les deux autres termes de la formule révolutionnaire, avec l’égalité — c’est-à-dire la justice — et avec la fraternité ?
Ainsi s’impose à l’esprit, pour les fils les plus fidèles de la Révolution française, la recherche d’une loi sociale, d’un lien social, dans lequel la liberté devra être conciliée avec la justice. C’est là le point où nous sommes, Messieurs, lorsque nous disons : reconnaissons entre nous un lien commun, ayons une libre volonté commune, associons-nous librement, et la justice sera préservée en même temps que la liberté.
La puissance de l’association, dis-je, on l’a toujours reconnue, mais on en a fait longtemps un mauvais usage ; avant 1789, on n’en faisait, nous l’avons montré, qu’un usage abusif. Il faut aujourd’hui que l’association se reconstitue pour le bien, et pour le bien de tous.
Dans les rapports qui ont été présentés sur les différentes associations, mutualistes, coopératives, syndicales, dont on a fait passer les traits généraux sous vos yeux, vous avez vu quels sont les effets puissants de l’association librement consentie, non seulement sur les choses extérieures à elle, mais sur les associés eux-mêmes : l’association n’a pas seulement cet effet de multiplier les forces de chacun des associés, de leur permettre d’exercer une part d’influence beaucoup plus grande sur le monde, de les relever pour ainsi dire contre les servitudes de la matière, mais elle fait plus : vous l’avez vu, elle améliore, elle transforme les associés eux-mêmes. Sa puissance n’est pas seulement économique et matérielle, elle est au plus haut degré une force morale, en ce sens qu’elle transforme peu à peu la conscience même de l’associé.
C’est une chose admirable de voir ce qu’il s’est développé d’esprit de fraternité et de solidarité dans toutes les institutions ouvrières dont nous parlions tout à l’heure.
Je regrette que parmi les rapports qui ont été lus au Congrès, par suite de l’absence de son auteur, on n’ait pas lu celui qui avait trait aux sociétés coopératives de crédit. Il y avait dans les pages de ce rapport certains faits, certains exemples montrant d’une façon admirable comment l’esprit véritable de solidarité, de solidarité effective, s’est développé dans ces coopératives de crédit.
L’idée initiale de la coopérative de crédit est celle « d’une garantie donnée à des capitaux, ses capitaux servant à cette garantie ». Au premier abord c’est, semble-t-il, une chose impossible. Des capitaux ne se garantissent que par des capitaux, des immeubles, des marchandises, en tous cas des valeurs réalisables. Eh bien, non ! la coopération de crédit a résolu le problème : elle arrive à ce résultat que le crédit naît sans qu’il y ait de capital entre les mains du débiteur ; il naît de quoi ? de la valeur morale du débiteur ! Chose nouvelle dans le monde, véritable révolution ! Consentir à prêter son argent à quelqu’un, alors que ce quelqu’un ne peut vous donner aucun gage, alors qu’il n’a ni une maison, ni une terre, ni un titre, ni une somme d’argent, ni une créance, rien ! Mon travail, ma bonne volonté ! Voilà tout ce que je puis vous offrir ! Voulez-vous sur mon travail et sur ma bonne volonté me faire crédit ? et voulez-vous me faire crédit, non pas seulement à moi, M. Pierre, que vous connaissez personnellement et particulièrement, et non pas seulement vous, gros capitaliste, qui pourriez risquer un peu de votre argent ? Non, à moi, travailleur quelconque, anonyme, du moment que je suis associé ; vous, autre travailleur, qui ne possédez pas plus que moi !
A la question ainsi posée, les coopératives de crédit ont répondu affirmativement. Elles enseignent que celui-là est capable d’emprunter qui est digne d’emprunter, et que, par conséquent, celui qui, ayant, dans une société mutuelle de crédit, régulièrement acquitté ses cotisations et fait sa preuve d’honnête homme dans ses rapports sociaux avec ses camarades, mérite par là qu’on lui mette entre les mains un capital, c’est-à-dire l’instrument nécessaire pour créer une entreprise personnelle, échapper bientôt au salaire quotidien, fonder quelque chose pour l’avenir. (Vifs applaudissements.)
Et ces coopératives vont plus loin encore.
J’ai noté en particulier un passage qui montre à quelles ingénieuses et fécondes conséquences peut conduire le sentiment de fraternité qui s’est développé dans ces associations. C’est du prêt d’honneur qu’il s’agit. Non seulement on prête de l’argent à l’ouvrier qui travaille ; si l’ouvrier travaille, il gagne un certain salaire quotidien, sur lequel, au bout d’un certain temps, il peut amortir sa dette ; mais on prête de l’argent à l’ouvrier qui ne travaille pas pour une cause matérielle indépendante de sa volonté, et qui, par conséquent, se trouverait à la fois dans l’impossibilité d’emprunter dans les conditions régulières et, ne pouvant pas emprunter, dans l’impossibilité de vivre jusqu’au moment où il pourrait reprendre son travail ; à cet ouvrier on fait alors le prêt d’honneur,
« Si le malheur, dit le rapport de M. Rayneri, vient à frapper un vaillant ouvrier, maladie, accident, chômage involontaire, l’association de crédit lui ouvre encore ses rangs, et, sous la forme si ingénieuse du prêt d’honneur, elle lui accordera un modeste crédit réparateur, souvent même sans intérêt, en lui montrant que tout n’est pas égoïste dans ce monde, et qu’il existe des institutions où la fraternité s’exerce sincèrement et se traduit mieux que par formules, en actes. » (Applaudissements.)
Ai-je besoin de dire quelles véritables vertus sociales se développent nécessairement chez les hommes qui vivent dans de telles associations ? Le rapport que j’ai cité nous le montre avec une saisissante netteté : on apprend là peu à peu — sans leçons théoriques, sans enseignement doctrinal, par la vie même, par le fait qu’on est entré et qu’on demeure dans l’association : la fidélité réciproque aux engagements mutuels, la modération de l’esprit de gain, puisque chacun y doit consentir à ce que l’intérêt demande au camarade ne soit pas trop élevé ; — on acquiert l’habitude de la prévoyance non égoïste, le sentiment de la responsabilité ; chacun se dit qu’en somme s’il ne travaille pas tel jour, s’il ne fait pas sa journée tout entière, il diminue entre ses mains le gage sur lequel ont compté les camarades et qu’il commet alors un acte de malhonnêteté personnelle vis-à-vis de ceux qui ont eu confiance en lui ; — on comprend les difficultés de l’administration, on sait ce que c’est que de mener une machine complexe, que de choses il faut prévoir et régler pour faire vivre et mouvoir un organisme dans lequel 200, 500, 1 000 volontés humaines sont associées ; — on se forme ainsi à la discipline volontaire ; on ne craint plus d’accepter un sacrifice de temps, de travail, de peine, lorsqu’il s’agit du bien commun. Messieurs, n’est-ce pas là, sous sa forme la plus vivante, toute l’éducation sociale ?
Le jour où la masse des citoyens ferait partie d’associations comme celle-là, je ne dis pas qu’il deviendrait inutile de donner aux enfants, dans l’école, les principes de l’éducation sociale, mais je dis que l’enseignement serait rendu bien facile, puisque la leçon des maîtres pourrait enfin trouver ses exemples dans la vie même des chefs de famille.
Ainsi, messieurs, s’achève, dans une pensée consolante, l’expérience de notre siècle : si elle nous a montré les périls que l’égoïsme, abusant de la liberté, peut faire courir à la liberté elle-même, elle nous enseigne aussi les bienfaits matériels et moraux que l’homme libre peut tirer de l’association.
Ces bienfaits de l’association, de l’association solidaire bien entendu, — c’est en effet seulement de celle-là qu’il s’agit ici, et non pas des associations qui reposent sur l’égoïsme collectif, — je pourrais les résumer tous en un seul mot : elle apprend aux hommes ce que c’est que la personne humaine. N’est-ce pas la notion vraie et définitive de la personne humaine que cette notion de l’associé qui est là, en face de soi, la notion du semblable, de l’égal, du frère ? Et cette notion de la personne humaine, c’est le fondement même de toute société véritable.
J’ai cité l’autre jour ce mot de Kant :
« Une société humaine doit être telle qu’aucun des hommes ne puisse se considérer comme un moyen pour servir les fins d’autrui. »
C’est la maxime fondamentale de toute association solidaire. Qu’enseigne-t-elle et que suppose-t-elle en effet ? Que chacun s’associe en vue de la fin commune et que celui-là commet, non plus seulement un acte malhonnête au point de vue habituel du mot, mais une violation du contrat consenti, un manquement au droit que la société a le droit de réprimer, qui augmente injustement sa part du profit commun, qui fait servir à son profit exclusif l’activité commune de ses associés, et qui méconnaît ainsi en chacun d’eux l’associé libre et volontaire, l’égal ayant contracté en raison et en conscience pour la même fin, le semblable, en un mot, la personne humaine.
Et par un admirable retour, ce respect de la personne humaine inspiré par l’esprit de l’association à chacun des associés, va grandir en lui-même le sentiment qu’il a de cette dignité ; en l’honorant et en la respectant chez les autres, il en prendra chaque jour pour lui-même une idée plus haute et il comprendra enfin qu’il cesse d’avoir le droit de porter le nom d’homme s’il a violé le libre contrat de justice mutuelle, s’il n’a pas accompli vis-à-vis de l’association humaine tous ses devoirs d’associé humain. (Applaudissements.)
Enfin, Messieurs, il est une dernière chose que la vie dans l’association apprend aux associés : et je souhaiterais que la leçon profitât à d’autres, à ceux même qui n’en font pas partie !
Elle apprend à ne pas se haïr. Elle apprend à ne plus croire que le progrès humain peut résulter de l’intolérance et de la haine. Elle apprend que si les hommes ont leurs faiblesses et leurs fautes puisqu’ils sont des hommes, s’il est bien de condamner les uns et de punir les autres, la dignité d’homme qui demeure en eux doit toujours être respectée.
Elle apprend surtout à respecter cette dignité de la personne humaine chez ceux dont on ne partage pas, chez ceux dont on combat même les idées ! Ah ! Messieurs, quand donc saura-t-on respecter la personne dans le combat contre les idées ? (Applaudissements.)
Quand donc saura-t-on, comme le disait Rousseau, que « les injures sont les raisons de ceux qui ont tort » (Nouveaux applaudissements), que rien n’est plus détestable que les provocations aux guerres intérieures, aux luttes de classes, aux luttes de races, aux luttes de religions, et que ceux-là sont des semeurs de crime qui osent proférer, à cette fin du XIXe siècle, des paroles odieuses de haine entre les enfants d’un même pays ! (Applaudissements répétés.)
Ah ! oui, quand je vois ces prétendus réformateurs et redresseurs de torts avoir l’injure à la bouche, quand je les entends attaquer les personnes, les diffamer, les outrager sous prétexte de rendre l’honneur à la société, je me dis que ce qui les anime, ce n’est pas l’esprit de réforme, c’est l’esprit de violence, qui a ensanglanlé la route de l’humanité, c’est la barbarie du passé, la brutale passion des races primitives, et je me répète le mot terrible et vrai du philosophe : « Ce qui s’éveille en eux, c’est la bête ! » (Double salve d’applaudissements.)
Messieurs, j’ai terminé. Je ne reviendrai pas sur les vœux qui ont été votés, presque tous à l’unanimité, je crois, par le Congrès. Ces vœux, notre rapporteur général nous en a fait tout à l’heure le résumé et il vous a dit combien pour lui-même il avait été difficile de les passer tous en revue ; à plus forte raison votre président ne peut s’y essayer. Je voudrais seulement mettre encore on lumière, avant de nous séparer, deux idées essentielles qui se sont fait jour à tous les instants dans nos délibérations.
La première est celle de l’accord qui s’est réalisé si cordialement ici, et qu’il faut arriver à réaliser au dehors, entre les deux principaux groupes d’hommes qui constituent le Congrès, le groupe des travailleurs — employons le mot pour les uns et pour les autres, — des travailleurs manuels et le groupe des travailleurs intellectuels. Notre Congrès leur a demandé : aux travailleurs intellectuels de bien vouloir mettre incessamment, d’une façon toujours plus large, leur personne et leur science au service des autres travailleurs, au service des travailleurs manuels ; aux autres, aux travailleurs manuels, on a demandé de bien vouloir se rapprocher le plus possible des travailleurs intellectuels et de prendre confiance en eux ; et à tous, des deux côtés, de mettre les mains dans les mains, sans savoir si elles sont noires de charbon ou noires d’encre, et de ne considérer qu’une chose, que ce sont des mains d’hommes. (Applaudissements prolongés.)
La seconde pensée n’est que le complément de la première. Elle visait spécialement un autre groupe d’esprits qui était, du reste, brillamment représenté parmi nous, et qui avait répondu largement à notre appel ; je veux parler des artistes, j’entends les artistes dans tous les arts, écrivains, littérateurs, poètes, aussi bien que musiciens, peintres, sculpteurs, graveurs, architectes. A tous nous avons dit : Vous non plus, ne restez pas dans votre rêve, et mêlez-vous à notre action. Ne considérez pas la beauté comme un bien personnel qu’on ait le droit de cultiver pour soi-même et pour quelques privilégiés, comme un trésor que l’on puisse emporter, jalousement et égoïstement, avec soi, dans son coin, pour en jouir passionnément et profondément dans le recueillement et dans l’extase individuels.
Le beau qui ne serait le beau que pour un seul, c’est peut-être le curieux et le rare, ce n’est pas le beau. Le beau, le vrai beau, qui n’est que la manifestation sensible dans un objet de l’harmonie universelle, est vraiment pour tout le monde. Si tous ne peuvent le reconnaître et le saisir d’abord, tous par l’éducation sont capables de s’élever à lui. Si vous le connaissez, celui-là, si vous êtes capable de le manifester dans une œuvre, ne gardez pas pour vous ce trésor, ne détournez pas à votre profit par orgueil ou par scepticisme ce bien commun de l’esprit humain. Et n’ayez point d’inquiétude : la beauté est comme la vérité, vous n’en perdrez pas une parcelle en la communiquant à tout le monde. (Longs applaudissements.)
Vous avez vu, par les rapports si remarquables que vous avez applaudis, avec quelle générosité les artistes ont répondu à cet appel de notre Congrès.
Vous savez par quels moyens ingénieux et divers, depuis les cours de dessin et les visites de musées, jusqu’aux excursions pittoresques, aux auditions musicales, aux lectures, aux représentations populaires des chefs-d’œuvre, les artistes de tout ordre se proposent d’apprendre au peuple à ouvrir les yeux, à pénétrer, à reconnaître les conditions de la beauté, dans la nature ou dans l’œuvre d’art.
Je me rappelle le mot de G. Sand : « Ce dont je plains le plus le paysan, disait-elle, c’est qu’il vit toujours au milieu de la nature, et qu’il ne la voit pas. »
Eh bien, apprenons-lui à la voir, et donnons-lui, quand la fatigue sera trop grande, quand le manche de la charrue s’échappera de sa main, la force de se redresser, de s’appuyer sur cette charrue, de regarder autour de lui et de comprendre la beauté des choses. (Vifs applaudissements.)
Ah ! Messieurs, quel couronnement véritable de l’œuvre entreprise si, dans cette grande association mutuelle et solidaire où nous apercevons les traits de la société humaine de demain, à la volonté commune du bien matériel et moral, vient s’ajouter enfin l’émotion commune devant la beauté, si tous les hommes peuvent enfin la connaître, cette émotion que nous avons ressentie à quelque heure choisie, devant un chef-d’œuvre de l’art humain, ou devant un grand spectacle de la terre, qui fait oublier d’un coup toute souffrance et toute misère, qui rend sensible l’idéal et met notre pauvre moi, limité et périssable, en communication d’un instant avec l’éternel et avec l’infini ! (Applaudissements.)
Messieurs, je crois que l’œuvre est bonne. J’ai confiance et j’espère. Il me semble que nous serons entendus des ouvriers : vous avez vu tout à l’heure comment ils parlent, ou plutôt comment on parle en leur nom.
Je lisais ces jours-ci dans un travail de M. Andler sur la coopération, cette parole frappante : « Les ouvriers nous font penser à ces captifs qui croyaient être en prison et qui ne s’apercevaient pas que la porte de la prison était ouverte. » La porte n’est peut-être pas encore ouverte tout à fait, mais il suffirit d’une poussée pour l’ouvrir ; seulement il ne suffit pas de la poussée d’un seul, il faut la poussée à plusieurs, la poussée à tous. Unissez-vous pour cette poussée, associez-vous et la porte s’ouvrira comme d’elle-même. (Applaudissements.) Et nous disons de même au patron : Vous êtes de l’autre coté de la porte ; eh bien ! de votre côté, faites le même effort et aidez-nous à l’ouvrir ; n’attendez pas que la poussée vienne vous surprendre ; il ne faut pas que lorsque la porte s’ouvrira, quelque chose soit brisé de votre côté. Aidez-nous donc à l’ouvrir, et ne le faites pas par inquiétude et par crainte, faites-le par le sentiment que cela est juste et bon, qu’il ne faut pas de barrière entre le capital et le travail, qu’il faut qu’une même société confonde dans une même justice les uns et les autres, que des deux côtés sont les mêmes droits, les mêmes obligations réciproques, puisque des deux côtés sont les mêmes hommes. (Applaudissements.)
Il y a quelques jours, je relisais un admirable article qu’un de vos vice-présidents, un des membres les plus éminents et les plus aimés de ce Congrès, M. Darlu, a consacré à la mémoire d’un homme dont il me plaît de rappeler ici le nom, Félix Pécaut, le grand éducateur moral et social de cette dernière moitié du siècle, et je trouvais cité dans cet article de M. Darlu une lettre que Pécaut écrivait, en 1871, au lendemain de la Commune. Ce passage m’a paru tellement beau qu’il ma semblé être la conclusion nécessaire de ce que nous disons. Quand nous nous tournons vers ceux qui sont les heureux de ce monde et que nous leur disons : Ouvrez la porte ! nous leur disons très mal ce que Pécaut leur disait si éloquemment au lendemain de la Commune, au moment des répressions terribles que vous savez.
Messieurs, nous ne faisons pas de politique ici, soyez tranquilles, je n’en ferai pas. Mais il y a une politique assez haute pour pouvoir être faite partout : c’est celle du devoir, et celle-là nous la faisons hautement dans ce Congrès. Oui, l’on peut dire qu’il n’y a qu’une politique vraiment conservatrice, c’est la politique de la justice et de la solidarité, car il n’y a que celle-là qui crée la paix. Il n’y aura plus de révolution lorsque la justice sera réalisée dans le monde.
La révolution naît des colères lentement accumulées, du sentiment des injustices obscurément aperçues, de l’impossibilité où sont les uns et les autres de mesurer ce qui est dû et ce qui est payé ; et alors de ces souffrances accumulées naît à un moment donné le cri de violence et de haine. Faisons la justice et la haine se taira. Faisons la justice et la paix régnera. (Triple salve d’applaudissements.)
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Mesdames et Messieurs, c’est avec un grand sentiment de tristesse que je vais être obligé de dire : voici l’heure de notre séparation ; le Congrès, est clos. J’exprime, avant de nous séparer, nos remerciements profonds à tous ceux qui ont contribué à l’organisation et à la préparation de ce Congrès à tous ceux qui, par leur présence, par leur collaboration quotidienne, par les discussions auxquelles ils se sont livrés, par l’esprit qui les a animés, ont rendu notre tâche si facile et ont assuré les résultats de nos travaux.
Pour que ces résultats ne soient pas illusoires, pour qu’ils soient durables, j’ai dit tout à l’heure qu’il serait nécessaire qu’un Congrès nouveau se réunît à une époque ultérieure. Vous voudrez bien vous en remettre au bureau sortant du soin de le convoquer. (Assentiment.)
D’autre part, nous avons fondé une Société d’Éducation Sociale ; elle est composée de ceux qui ont pris l’initiative de l’organisation du Congrès. Il n’est pas possible qu’il n’y ait pas une société permanente entre des gens qui prêchent le principe d’association. Je crois que nous devons prendre en commun la résolution, soit d’étendre l’action de la petite société existante, soit d’en fonder une nouvelle. Ceux d’entre vous qui voudront se faire inscrire à cet effet pourront le faire avant de quitter le Congrès, et vous remettriez au bureau le soin d’étudier les moyens pratiques d’organisation et de faire vivre cette association. (Applaudissements.)
Après avoir remercié le gouvernement français et les gouvernements étrangers qui sont représentés ici, et en particulier M. le comte Skarzinski, qui non seulement a bien voulu être un assidu au bureau, mais nous a fait une communication très intéressante (Applaudissements), après avoir remercié toutes les bonnes volontés solidaires qui ont ici donné le bon exemple, je déclare close la session du Congrès d’Éducation Sociale. (Applaudissements.)
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1.Il faut citer toutefois le livre de P. LEROUX de l’Humanité, 1839. Mais ce livre, célèbre en son temps, ne semble pas avoir eu d’action sur les générations suivantes. Le Comité organisé par le parti démocratique pour les élections de 1849 s’appelait la Solidarité républicaine, et avait Jean Macé pour secrétaire.
1.Voir notamment FOUILLÉE, la Propriété sociale et la démocratie ; IZOULET, la Cité moderne ; FUNCK-BRENTANO, l’Homme et sa destinée ; le journal la Démocratie rurale, etc.
1.YVES GUYOT. la Propriété, p. 250.
2.CH. GIDE, l’Idée de solidarité.
3.SULLY PRUDHOMME, la Justice.
4.MILNE-EDWARDS, Leçons sur la physiologie et l’anatomie comparées. Cette idée est développée par M. IZOULET, Cité moderne, p. 37 et suiv.
5.IZOULET, Cité moderne.
6.EDMOND PERRIER, Faune des côtes de Normandie, 1894.
7.FOUILLÉE, Science sociale, p. 1.
1.SECRÉTAN, Discours laïques, VIII.
2.Civilisation et croyance. — M. Izonlet a donné de la même pensée une autre formule très intéressante. Repondant aux socialistes qui croient trouver dans l’abolition de la propriété individuelle la solution du problème social, il répond : « Ce n’est pas la socialisation des biens, c’est la socialisation de la personne qu’il s’agit de réaliser. » (Cité moderne.)
3.YVES GUYOT, la Propriété, p. 254.
4.On voit facilement en quoi la théorie de la solidarité naturelle et morale s’écarte de la doctrine du Contrat social de Rousseau. Les deux systèmes ont ce trait commun : la notion d’une société entre les hommes. Mais Rousseau ajoute à l’idée d’une association existant en fait l’hypothèse d’une convention préalable fixant les conditions de cette association : « Il faut, dit-il, toujours remonter à une première convention. » (I, 5.) En outre, il admet « l’état de nature », c’est-à-dire qu’il suppose l’homme parfait au commencement des choses, investi dès lors de droits et de devoirs absolus qu’il a mis en commun ; les vices des institutions sont les déformations successives de cet état de primitive perfection : « L’homme est né libre, et partout il est dans les fers. » (I, 1.) — Dans la réalité, c’est au contraire le conflit des forces, la lutte brutale pour l’existence, qui sont au point de départ, et c’est par l’évolution des groupes, fortuitement constitués, vers un état plus élevé d’intelligence et de moralité, que l’idée d’une association volontaire se dégage et se précise, coordonne les forces hostiles en résultantes utiles à chacun et à tous, et, par un lent devenir, prépare, sur les ruines de l’état de guerre et d’autorité l’avènement du régime pacifique et contractuel. — Enfin, pour Rousseau, toutes les clauses du contrat social se réduisent à une seule : « l’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à la communauté » (I, 6) ; tandis que la doctrine de la solidarité tend au contraire à accroître la liberté et la puissance de chaque individu dans l’action commune, librement consentie par tous.
5.Contrat social, I, 6.
6.Ces difficultés devront être successivement examinées à propos des problèmes de la propriété, de l’héritage, de l’impôt, etc.
7.Dès que la conscience et la pensée disparaissent d’une manière durable, par exemple chez l’aliéné, il n’y a pas suppression du droit, car l’individu reste virtuellement capable de reprendre le caractère d’homme, mais suspension de l’exercice du droit.
8.DARLU, Revue de métaphysique, janvier 1895.
1.Idée du droit, IV.
2.On sait en quels vers, dont la précision égale la magnificence, Sully Prudhomme a exprimé cette même pensée.
3.L’Ancien droit, ch. IX.
4.Ces principes sont ceux que la législation civile reconnaît comme réglant les obligations entre particuliers. Il y a un titre du Code civil consacré aux engagements qui se forment sans convention préalable. « Certains engagements, dit l’article 1370, se forment sans qu’il intervienne aucune convention ni de la part de celui qui s’oblige, ni de la part de celui envers lequel il est obligé ;… les uns… sont les engagements formés involontairement, tels que ceux entre propriétaires voisins, etc.» Les articles 1371 et suivants, qui traitent ensuite de la gestion d’affaires et de la réception du payement de l’indû, donnent là deux exemples des obligations nées de quasi-contrats ; mais cette énumération n’est pas limitative. Aubry et Rau (Droit civil français, III, § 440) citent précisément le cas d’une société de fait comme donnant naissance à des obligations réciproques soumises aux mêmes lois : « L’administration d’un objet particulier qui appartient par indivis à plusieurs personnes entre lesquelles il n’existe pas de contrat de société présente, lorsqu’elle est gérée sans mandat par un des copropriétaires de cet objet, tous les caractères d’un quasi-contrat, même au point de vue où se sont placés les rédacteurs du Code ; les engagements qui résultent de ce quasi-contrat se règlent, par analogie, d’après les principes relatifs à l’administration des affaires sociales par l’un des associés, modifiés suivant les circonstances par ceux de la gestion d’affaires. »
5.Voir AUBRY et RAU, Droit civil français, IV, § 345.
6.YVES GUYOT, les Préjugés socialistes». Et le même écrivain, allant jusqu’aux conséquences dernières du principe de non-intervention, ajoute en ce qui touche les contrats : « Jamais il n’y a égalité du moment qu’il y a contrat ; il y a toujours une partie qui est plus pressée d’acheter que l’autre de vendre, ou une qui est plus pressée de vendre que l’autre d’acheter ; est-ce qu’entre deux hommes qui vont contracter, entre deux négociants, il n’y en a pas un plus habile que l’autre ?… C’est la concurrence, cela, et c’est la condition même de la vie… » La société n’a point à intervenir pour modifier cette situation respective, pour diminuer cette inégalité des contractants.
Des philosophes, qui ne sont point des socialistes, ont souvent répondu à cette thèse absolue de laisser-faire, non en contestant la nécessité de la liberté réciproque des contractants au point de vue économique, mais en rappelant que dans l’étude des phénomènes sociaux le point de vue économique n’est pas le seul auquel il soit nécessaire de se placer. L’homme n’a pas seulement des intérêts économiques, il a des intérêts physiologiques, psychologiques et moraux. Telle solution d’un problème social peut répondre aux conditions des lois économiques et ne satisfaire ni aux nécessités de la vie ni aux besoins de la conscience. « Le fait économique, dit excellemment M. Darlu, n’est qu’un élément du fait social. Par exemple, il n’est guère de fait social qui directement ou indirectement… ne se présente avec un caractère politique ; il n’en est pas qui n’intéresse les mœurs ou la justice et qui n’ait un caractère moral. Et quand on a fait abstraction des propriétés économiques, de l’utilité politique, de la valeur morale d’un phénomène social, il reste encore sa modalité principale, son rapport avec l’état de la société : il affaiblit ou il fortifie la solidarité sociale, il diminue ou il accroît l’unité de la famille, il se lie à une hiérarchie aristocratique ou il contribue à l’égalité des citoyen 7, conférence faite à Reims le 24 avril 1895.
1.Benjamin Constant.
2.Kant, Fondement de la métaphysique des mœurs : Agis de telle sorte que tu traites toujours l’humanité soit dans ta personne, soit dans la personne d’autrui, comme une fin, et que tu ne t’en serves jamais comme d’un moyen. »
3.Roberty, Éthique sociale.
4.Kant, Règne des fins..
5.Voir les statuts de la Bourse des sociétés ouvrières de consommation.
6.Le moyen d’assurer l’équité du contrat social par la compensation de la dette peut se résumer en trois termes principaux :
1o Assurance contre le défaut de culture des facultés individuelles.
Que l’instruction soit offerte gratuitement à tous dans des conditions telles que tous puissent en réalité en profiter, et non pas seulement au degré primaire, mais jusqu’au point où l’aptitude intellectuelle de chacun lui permet d’en tirer vraiment profit.
2o Assurance contre les incapacités naturelles.
Que la vie matérielle soit assurée à ceux qui sont, comme l’enfant, ou l’infirme, ou le vieillard, dans l’impossibilité de se l’assurer eux-mêmes.
3o Assurance contre les risques sociaux.
Que tous les membres de la société soient assurés mutuellement contre les risques sociaux (accidents, chômage involontaire, etc.).
Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.