Ariette.
L’amour exerce ſes droits
Avec violence,
Et la raiſon à ſa voix
Garde le ſilence.
Dès qu’il ſe rend maître d’un Cœur,
Fortune, éclat, grandeur,
Tout eſt chimere.
Un amant ne voit le bonheur
Qu’avec l’objet qui ſait lui plaire ;
L’amour &c.
Celicour vivement.
Vous exprimez mes ſentimens, vous peignez ma ſituation.
Clairville.
Achevez de me la faire connoître ; je vois déja que peu ſenſible aux charmes d’Henriette, une autre a touché votre cœur ; mais pourquoi vous taire ? pourquoi laiſſer avancer une affaire qu’à préſent il fera difficile de rompre ?
Celicour.
Libre encore, lorſque mon oncle me propoſa le mariage, rien ne m’engageoit à le refuſer ; je vis Henriette, elle n’eſt pas faite pour inſpirer de la repugnance, je l’aurois aimée ſans doute ; mais une autre vint s’offrir à mes yeux, & m’apprit à connoître un ſentiment dont juſqu’alors je n’avois eu qu’une foible idée ; ah ! comment ſe défendre quand on aime Sophie ?
Clairville ſurpris & troublé.
Sophie !… Comment ?… Quoi ?… De quelle Sophie parlez-vous ?
Celicour, avec feu.
De celle qui a habite cette maiſon, de l’aimable pupile de votre pere ; vous êtes ſurpris ?
Clairville.
Confondu… l’instant… la circonſtance…
Celicour.
Eſt malheureuſe, ſinguliere…
Clairville.
Oh, plus que vous ne pouvez l’imaginer, … eſt-elle inſtruite de vos ſentimens ?
Celicour.
Mes regards ſeuls ont pu les lui faire connoître ; timide pour la premiere fois, mon embarras eſt extrême ; j’ai beſoin de votre amitié, de vos conſeils, & ſurtout de votre ſecours, pour me procurer un entretien avec elle.
Clairville.
Moi ! ne l’eſpérez pas.
Celicour.
Comment ?
Clairville.
Non, vous dis-je. Votre folie eſt inconcevable ; quoi ? ſur le point de conclure un mariage avantageux…
Celicour, piqué.
N’achevez pas, j’ai tout conſidéré, tout prévu, & ſi Sophie daigne accepter ma main, il n’eſt point d’obſtacle qui puiſſe m’arrêter… mais je l’apperçois, le hazard la conduit vers nous, ah ! de grace, laiſſez-moi profiter de cette heureuſe occaſion.
(Celicour a dit ces derniers mots en appercevant Sophie, qui a paru au bout d’une allée d’arbres au fond du Théâtre.)
Clairville avec humeur.
Quoi ! vous prétendez ?
Celicour.
Oui, mon Ami, votre préſence l’embarraſſeroit peut-être ; éloignez-vous, je vous en conjure.
Clairville.
Ecoutez-moi…
Celicour.
Le tems preſſe, vous connoiſſez ma ſituation…
Clairville.
Et vous ignorez la mienne… apprenez donc…
Celicour.
Vous m’inſtruirez une autre fois.