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CHAPITRE V

LES BLUFFEURS

Le mensonge est l’avilissement, en quelque sorte l’anéantissement de la dignité humaine. (KANT.)

Il est impossible de quitter les marchands de fumée, sans dire un mot des bluffeurs, malgré la vulgarité rebutante du mot et de la chose. Aujourd’hui leur dégradant moyen d’action s’est tellement répandu que le nom «bluff» a été adopté dans toutes les langues et qu’il est compris et appliqué dans tous les pays. Fils du Nouveau Monde, il a acquis maintenant droit de cité partout. On se sert couramment du mot et de la chose. «Quel infect bluffeur», nous écrierons-nous, si celui auquel l’adjectif s’applique a lésé nos intérêts. Et d’autre part, nous rions en disant à un ami: «Avez-vous fini de bluffer?» Cette façon éclectique d’employer le vocable est symptômatique.

Le bluff peut mener en cour d’assises, mais, quand il ne s’applique qu’aux petits intérêts de la vie, on en plaisante agréablement, ce qui est un tort, car le fond de la chose est le même. Le fait de reconnaître, dans une mesure quelconque, qu’on a le droit de «bluffer» est la condamnation de toute société bien organisée. Les escamoteurs, les brouilleurs de cartes, les faux interprètes et les faux juges empêchent la reconstruction morale du monde, mais le bluff permis, reconnu, protégé, jette un tel désarroi dans les consciences, que, l’admettre, équivaut à sonner le glas de la société humaine.

Si le Fils de l’homme et de Dieu a chassé, il y a presque vingt siècles, les trafiquants du temple, qu’aurait-il dit de cette plaie du bluff qui, semblable à une lèpre hideuse s’étend aujourd’hui sur le monde? Pour la laver il n’y a que les étangs de feu dont le vieillard de Patmos parle dans l’Apocalypse.

Né des plus basses passions et synonyme d’un esprit de tromperie froide et calculée, le bluff n’est pas simplement de la fumée, mais une vapeur délétère qui empoisonne toutes les sources de l’activité humaine. Que n’a-t-on pas dit des poisons des Borgia! Certes, leur emploi avait des inconvénients et ceux qui les ingurgitaient passaient un mauvais quart d’heure, mais à Sinigaglia même les victimes ne furent que trente ou quarante. Les grandes plaies sociales actuelles font un nombre bien plus considérable de victimes.

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