CHAPITRE VI
LANCEUSES DE BULLES DE SAVON
Si le mirage de la Fata Morgana faisait naufrager les navigateurs, que d’espérances les bulles de savon ont créées et détruites dans le cœur des hommes! (***)
Y a-t-il rien de plus charmant qu’une bulle de savon? Ces boules fluides, légères, irisées qui s’élancent joyeusement dans l’air ont un charme particulier; et, en y réfléchissant, on peut leur trouver une signification profonde.
Aujourd’hui pourtant les enfants ne s’amusent plus guère à ce jeu. Mais il y a toujours des bulles d’air dont les gens font commerce! Quand les réalités manquent, il faut bien vendre quelque chose pour attirer l’attention. Ces boutiques-là devraient être impitoyablement fermées. J’en connais qui ont des vendeuses charmantes et même bien intentionnées. Je regrette de les citer dans les chapitres consacrés aux escamoteurs et aux bluffeurs, mais comment ne pas parler d’elles dans cette nomenclature des commerçants de fumée? Leur trafic est dangereux, non parce qu’il fait directement du mal, mais parce qu’il engendre le désappointement et détruit la confiance. Quand on a vu plusieurs bulles de savon se crever dans l’air, on est moins disposé à écouter la voix des propagandistes qui disent: «Marchez, suivez telle route--vous arriverez à tel but...» Leurs accents les plus persuasifs et les plus éloquents ont cessé d’éveiller l’espérance, d’exciter les bonnes volontés: «Poussière, sable, fumée!» murmure la voix de l’expérience.
Il sera un peu triste de voir disparaître ces jolies bulles, faiseuses d’illusions; mais si l’on veut sérieusement reconstruire le monde, celles qui les vendent doivent, elles aussi, disparaître du portique du temple. Disons-leur cependant un adieu un peu attendri, car si elles ont parfois bluffé pour des motifs personnels, elles l’ont fait, souvent, pour essayer d’alléger la souffrance humaine et pour stimuler la bonne volonté des hommes.