III
TIRAGE AU SORT
--Permets-moi de t’avouer que tu es un bien bizarre garçon...
--Continue, déclara Williams pour m’encourager. Je sens que je vais apprendre à me connaître.
--Oui. Tu nous présentes d’abord Christian, toi-même, comme un gentil jeune homme. Nous nous serrons pour lui faire place. Nous le traitons en ami, puis, aujourd’hui, tu me reproches de vouloir l’emmener.
--Quand j’ai rencontré Christiane ou Christian Dallène--puisque c’est le nom qu’elle porte et qu’on doit lui donner, pour éviter toute erreur ou confusion, surtout devant les Britanniques,--je ne le connaissais pas. Je ne savais pas ce que j’en ferais, mais j’ai pensé que sa présence compliquerait la situation, et, plus tard, embêterait Prénonne.
--Je t’interromps. Pourquoi voulais-tu créer des embarras à Prénonne?
--Pour plusieurs raisons qui sont bien délicates. Et d’abord celle-ci: Prénonne m’avait très mal reçu quand je lui ai demandé de nous prendre à bord du Japonais. Je ne te l’avais pas dit? Il a fallu que je le menace de représailles pour qu’il veuille bien consentir à nous recevoir. Ce service qu’il m’a rendu, contraint et forcé, je me suis promis de lui en faire souvenir. Laissons cela. Je ne te parle pas de la façon amicale dont tu as cru devoir traiter Christian.
--Passons, dis-je, en riant.
--Soit. Aujourd’hui, si j’estime la présence de cet enfant parmi nous, mettons... inutile, c’est peut-être parce que je sais à quoi m’en tenir sur son compte. Du reste, ajouta Williams, voici Christian lui-même qui vient à notre rencontre. Nous allons pouvoir lui donner notre avis.
Christiane ou Christian Dallène s’avançait en effet. Il était en complet gris clair, pantalon de cheval, bottes de cuir jaune. Sur ses épaules, un manteau gris bleu qui affectait des formes de cape. Il s’était coiffé d’un casque colonial anglais, orné du turban de tulle qui tenait lieu de moustiquaire. On distinguait à peine son visage trop fin de jeune fille, et cependant, il donnait, par sa démarche, sa façon de se tenir, l’impression d’un travesti, peut-être parce que je savais maintenant qui il était, et je me sentais alors un peu humilié en pensant que le prétentieux Prénonne, dès le lendemain de notre départ, avait dû naturellement s’apercevoir que son passager de la dernière heure était une passagère. Cependant Prénonne n’avait rien dit, gardant toute sa colère pour des jours plus favorables. Son heure était-elle venue?...
Tout de suite, Christian s’adressa à Williams et, comme s’il ne me voyait pas, il le remercia:
--J’ai tout entendu par hasard... Je vous suis bien obligé d’avoir pris ma défense.
--Ce n’est pas moi, répliqua Williams. C’est Blaze Romerdy. Je n’ai fait que l’approuver.
--Ah! fit-il...
--Et je le félicitai à l’instant de son opportune intervention.
--Vous êtes trop aimable, recommença Christian.
--Pas du tout. C’est Blaze que vous devez remercier.
Williams, je le savais, prenait plaisir à déconcerter le pauvre Christian, mais je lui savais gré quand même du rôle qu’il m’accordait devant lui. Christian, légèrement confus, se tourna enfin vers moi:
--Je vous suis très «reconnaissant», monsieur.
--A votre service, «monsieur», répondis-je, sans trop d’affectation.
--Il est convenu, intervint habilement Williams, que nous continuerons de vous appeler Christian. C’est plus simple, n’est-ce pas? Et pas inutile, à cause des espions britanniques qui doivent être nombreux à Port-Saïd.
--Je crois que c’est préférable, dis-je, sans regarder Christian.
--Maintenant, comme il est certain, continua Williams, que nous sommes consignés ici jusqu’au départ du cargo, nous examinions, Blaze et moi, les moyens de nous évader. Je vous le dis très franchement, puisque nous sommes alliés tous les trois, désormais...
Un petit silence. Insensiblement, nous nous étions rapprochés de ce coin du pont, près de l’escalier du salon, où Christian et moi avions l’habitude autrefois de nous rencontrer. En face de nous, de grands bâtiments à l’ancre, la mer brillante, et les petites barques dansant sur les flots.
--Les moyens sont limités, continua Williams. Et il faut agir vite. D’ici cinq ou six jours le «charbonnier» passera le canal. Auparavant, nous serons débarqués, consignés à terre.
--On pourrait aussi nous transporter à bord d’un courrier rentrant en France. Et alors, plus d’espoir.
--La rive n’est pas loin, dit Christian.
--Nous serions repérés tout de suite. Non, ce qui me paraît le plus convenable, c’est d’attendre le bateau des douaniers. Ils viendront demain matin visiter le cargo. Pendant ce temps, il nous faudra agir.
«Rendez-vous à l’échelle de la coupée. Mais, il y a un gros inconvénient: nous ne pourrons partir ensemble tous les trois, ce serait nous dénoncer. Nous ne pouvons pas non plus emporter nos bagages, les douaniers du port nous arrêteraient. Il faut que nous ayons l’air de promeneurs... L’un de nous doit donc rester ici pour surveiller ce que nous ne pouvons prendre, empêcher les perquisitions, détourner l’attention et amuser Prénonne le plus longtemps possible.
--Je resterai si c’est nécessaire, déclarai-je aussitôt, heureux à la pensée de voir la colère et la stupeur de Prénonne lorsque la fuite serait découverte.
--Je ferais bien mieux l’affaire, ajouta sans enthousiasme Christian Dallène qui devait croire, à ce moment-là, que nous ne l’avions pris avec nous et même compromis que pour ce troisième rôle.
--Non, nous allons tirer au sort. La plus courte paille désignera celui d’entre nous qui devra rester à bord avec les valises. Dans trois jours, nous reviendrons le chercher, les valises aussi, quand les difficultés seront arrangées.
--Et si ça ne s’arrangeait pas?
--Nous ne devons pas partir avec cette idée-là. Autant rester ici et dormir en attendant les événements.
Ce disant, Williams arracha trois paillettes à une chaise longue, les roula dans ses mains, puis, tournant le dos au soleil couchant, il nous présenta les trois tiges qui dépassaient. D’abord il se tourna vers moi. Soit par intuition, soit que j’eusse deviné, à la façon décidée dont il avançait les paillettes, quelque secret signal, je tirai sur la première, celle qui se trouvait le plus près de moi.
Quand vint le tour de Christian, il regarda Williams, puis moi-même... il parut hésiter, enfin il saisit une paille, la troisième, celle que Williams semblait lui offrir. Mais il hésitait encore.
--Tirez, décida Williams.
Christian amena ainsi un brin d’épi. Williams alors ouvrit la main. La paille qui lui restait n’était guère moins longue que la mienne. Dallène avait choisi la plus courte.
--Nous viendrons vous chercher dans trois jours, affirma aussitôt mon ami. Tâchez d’amuser Prénonne. Et rappelez-vous ses colères; vous nous les conterez; cela nous distraira un moment. Je vous recommande ma grande valise.
Williams parlait. Il n’avait pas l’air de remarquer le visage consterné de Christian, mais il regardait les fumées droites des paquebots à l’ancre, les mouettes qui coupaient le ciel bleu et les barques des petits marchands obstinés qui vous offraient des oranges, tout ce que l’on voit enfin dans tous les ports du monde. Mais ici, par-dessus tout, la rumeur de Port-Saïd, la ville aux escales toujours nouvelles...
Christian demeura un moment sans répondre, puis il parut s’éveiller et tout d’un coup:
--Cette évasion? Est-ce bien utile?
Williams eut un imperceptible sourire ou une grimace, provoqué, on pouvait le supposer, par le miroitement du soleil sur les eaux.
--Les ordres britanniques seront sous peu rapportés, affirma Christian.
--Si nous attendons jusque-là, nous risquons fort de ne jamais aller au Caire.
--C’est au Caire que vous devez vous rendre?
--Oui. Pour l’héritage de Blaze Romerdy.
Heureusement, Christian n’eut pas l’idée de me regarder, car ma surprise, qu’il eût pu voir, devait, à cette minute, égaler son étonnement.
--Mais, une fois partis, vous ne pourrez jamais revenir à bord.
--Pour vous chercher? spécifia Williams. Au contraire. Le cargo serait la meilleure cachette, on nous chercherait partout, sauf ici. Et si nous étions sur le point d’être arrêtés, c’est ici que nous tâcherions de nous retirer. De plus, personne n’osera croire que nous avons eu l’audace et l’imprudence de retourner à bord pour enlever un allié.
--Vous y resterez longtemps pour l’héritage? Oui, l’héritage, au Caire.
--Est-ce qu’on sait? déclara Williams. Combien de jours comptes-tu demeurer là-bas? me demanda-t-il.
Je ne surprendrai personne en avouant que je ne pensais plus depuis longtemps à cette invention de «l’héritage» du Caire, dont Williams m’avait parlé pour la première fois, la nuit où il me fit descendre jusqu’à la gare de Lyon.
--Deux mois, balbutiai-je à tout hasard.
La sirène d’un bateau perçait l’atmosphère bleue.
--Huit jours, à peu près, traduisit Williams à l’usage de Christian qui n’avait pas entendu.