IV
POUR DESCENDRE D’UN CARGO...
Comme je m’éloignais, cette conversation à trois ayant assez duré pour éveiller tous les soupçons, Williams me rejoignit:
--Prépare-toi sans attirer l’attention. Pas un mot à personne, surtout à Christian.
--Tout ce projet de fuite que tu viens d’organiser devant cette jeune fille dont tu te méfies, c’est donc vrai?
--Oui. C’est vrai. Sauf quelques détails... ce n’est pas à la coupée que nous nous retrouverons pour descendre, mais sur l’entrepont. Ce n’est pas le bateau des douaniers qui viendra nous chercher, mais la barque d’un batelier indigène à qui j’ai proposé l’affaire. C’est un de ces marchands de tabac, de cigarettes, de dattes, de tapis et de photos innommables qui sillonnent les eaux du port.
--Tu parles donc l’arabe?
--Les bateliers de Port-Saïd connaissent toutes les langues du monde, et surtout ce langage: trois versements, le premier lorsque nous serons dans son sabot, le second après le débarquement en lieu sûr, le troisième, qui n’est pas obligatoire, si nous sommes contents de ses services, et alors nous nous adresserons encore à lui pour retourner à bord du cargo.
--Pourquoi ce troisième versement?
--Pour que l’Arabe ait intérêt à n’avertir les policiers anglais que lorsque nous serons à l’abri.
--Et nos bagages?
--Tant pis. Ramasse l’indispensable, ce que tu as de plus précieux. Pas trop gros.
--Ta grande valise?
--Si je l’ai recommandée, c’est qu’il n’y avait plus rien d’important. Le petit Christian, quand il ira nous dénoncer, arrivera trop tard.
--Tu le crois capable?
--De tout, du meilleur et du pire. Alors, je prends mes précautions. A propos, un petit détail. Garde tout cela pour toi, absolument rien, tu entends, ni à Christian pour qui tu as toujours eu une faiblesse particulière... Ne m’interromps pas! Ah! encore un détail... Ce n’est point demain que nous partons, mais cette nuit même, vers une heure...
Sur quoi, Williams, très heureux, j’en suis certain, de son effet et de l’état de stupéfaction et de malaise où il m’avait amené, s’éloigna, cependant que, de mon côté, je me dirigeais vers la tente-abri où nous devions, ce soir-là encore, dormir. Lorsque j’arrivai, Rives-Ribière, Henne et Sartigues, qui achevaient de dîner, étaient au salon. Je regardai, sur l’étendue de la mer noire, les feux rouges et verts d’un bateau, les étoiles qui s’allumaient sur la côte et la longue lumière d’un phare qui tournait, éclaboussait tous les objets d’une clarté lunaire, puis disparaissait. La tête de Williams parut.
--Tu peux aller à la salle à manger. Je te réveillerai cette nuit.
--Merci. Je n’ai pas faim.
Et je me couchai aussitôt pour songer aux événements qui se préparaient. Je n’entendis pas Williams revenir, ni Christian s’étendre dans ses couvertures et, la tête cachée sous son bras, pleurer doucement, comme je l’appris par la suite, tandis que Sartigues et Rives-Ribière commençaient une discussion sur l’Égypte... Je m’étais endormi...
Tout d’un coup, un appel prolongé, quelque chose comme un cri rauque qui finissait en modulation, me fit frémir, tandis que je me sentais bousculé par une main énergique. Et, près de mon oreille, une voix soufflait:
--C’est le moment. Lève-toi sans bruit.
Alors je me souvins... Il me fallait, de nouveau, entrer dans la réalité, toute une série de ruses, de combinaisons et de luttes. Et d’abord m’évader de ce cargo. Williams, me voyant éveillé, bougonnait à l’intention de nos voisins qui pouvaient feindre le sommeil.
--Sais pas ce que j’ai... Mal à l’aise. Je sors quelques minutes...
Je me dressai aussitôt, juste pour voir Williams qui se retirait discrètement, après avoir roulé ses couvertures à sa place, de façon qu’il fût possible de croire que la couchette était toujours occupée.
--Faut que je le surveille, dis-je, comme si je me parlais, usant naturellement du stratagème que Williams avait employé.
Je me levai à mon tour, je regardai mes compagnons qui dormaient, Christian dont le visage était enfoui sous une moustiquaire de tulle, puis je me glissai sur le pont. Williams, que je croyais déjà loin, m’attendait.
--Cache ça dans ta ceinture, c’est de l’argent anglais.
Tous deux, sans parler, nous gagnâmes l’échelle de fer qui conduisait à l’entrepont. Pas de bruit. Le matelot de veille s’était, par chance suprême, assoupi. La rade paraissait calme, quelques feux verts et rouges de bateaux. Plusieurs fois, nous eûmes l’impression que nous étions suivis, et nous nous retournions brusquement.
--Du calme! ordonnait Williams.
Comme nous arrivions près de la cambuse, à côté des chambres où les Japonais se tenaient d’habitude, nous fûmes surpris de ne voir filtrer aucune lumière. Mais, les matelots, profitant de l’escale, descendaient à terre, chaque soir. La quarantaine anglaise ne les concernait pas.
--Ils nous ont devancés, dis-je.
--C’est à souhait. Ainsi, on pourrait nous prendre, si l’on nous voyait, pour des Japonais qui ne sont pas de service.
--Faisons vite avant leur retour.
Penchés sur le bastingage, nous regardions dans les ténèbres. Non loin de l’avant, il y avait une barque, avec une ombre immobile à l’intérieur.
--Mahmed! French!... French!
La barque ne daignait pas bouger.
--Nous nous sommes trompés.
--Tais-toi! ordonna Williams.
La barque s’approchait doucement. Elle vint se ranger près du cargo. L’entrepont, où nous attendions, était assez bas; cependant, une hauteur de trois mètres nous séparait du plancher de la petite embarcation. On ne pouvait songer à sauter; c’eût été provoquer un bruit inutile.
--Mahmed! répétait Williams.
Soudain l’indigène jeta quelque chose qui se déroula comme un fouet. Je happai cette lanière, une corde humide que je voulus attacher aussitôt autour d’une barre de fer. Mais l’Arabe s’y opposa. Williams alors fit glisser la corde derrière un montant et la renvoya à Mahmed qui s’en saisit, constituant de cette manière une échelle pour matelot.
--Nous descendrons ensemble.
Déjà, nous avions enjambé le parapet, lorsque sur notre gauche un bruit nous parvint. Au lieu de me laisser glisser le long de la chaîne improvisée, comme fit Williams, je me rejetai sur le cargo et me cachai derrière un paravent de caisses à vivres. J’eus le temps de voir venir un homme de ronde. Il parcourait le pont à petit pas, et je ne distinguai d’abord que ses jambes longues et maigres, sa taille mal équilibrée, lorsque, soudain, je reconnus Prénonne. Je fus édifié sur-le-champ. En l’espace d’une seconde, je compris que nous étions dénoncés, poursuivis et que l’on allait découvrir l’endroit par où Williams avait fui. Qu’au moins mon compagnon parvienne à s’évader. Et je marchai à la rencontre de Prénonne, qui, surpris de me découvrir, s’arrêta, puis, reprenant son assurance:
--Mais c’est M. Blaze Romerdy!
Habituellement, Prénonne passait près de moi sans rien dire; mais son étonnement, cette nuit, excusait toute dérogation aux règles établies.
--Vous vous promenez?... Il fait plutôt frais.
Ce subit intérêt pour ma personne ne me rassurait guère, j’y devinais quelque piège grossier et, tout d’abord, je ne répondis pas. Cette faute me servit.
--Eh quoi? Vous êtes souffrant?
--Oui, dis-je enfin, d’une voix mourante.--Je ne tiens plus debout. Fièvre... Dysenterie.
--Dysenterie? Êtes-vous sûr? reprit Prénonne, chez qui le pédant ne perdait jamais ses droits. La dysenterie, savez-vous bien?... Et quel remède avez-vous suivi?
--Aucun, dis-je, mais je pensais: «Pourvu que, pendant ce temps, Williams en profite pour prendre le large.» Et j’ajoutai à haute voix:
--Par contre, j’en connais un très efficace.
--Lequel, s’il vous plaît?
--Le retour en France par le prochain courrier.
--Ah! fit Prénonne en riant. Mais d’ici là, prenez donc du thé chaud, du riz, des pommes de terre...
--Je vous remercie.
Je n’osais cependant laisser seul ce personnage bien capable, après tout, le hasard aidant, de découvrir la barque, le batelier, Williams, et de donner l’alarme. J’écoutais les divagations médicales pas plus dangereuses que d’autres, qu’il lui plaisait, cette nuit, de m’énumérer. J’oubliais, à ce moment-là, combien Prénonne le solitaire misogyne, observait peu. En dehors de lui-même, rien ne l’intéressait, et toutes les remarques qu’il lui arrivait d’émettre, parfois, d’un ton pénétré, il les avait prises textuellement dans ces petits manuels de vulgarisation dont il possédait toute une cargaison. Prénonne, en toutes choses, se fiait à sa mémoire qui était grande. Ainsi donnait-il aux sots et aux flatteurs qui l’approchaient l’illusion d’un homme cultivé et d’une certaine intelligence.
--Vous allez prendre froid.
--C’est pourquoi je vais me coucher.
Déjà je faisais mine de me retirer, lorsqu’un cri aigu, à quelques mètres de là, nous retint sur place. J’avais à redouter toutes les catastrophes: un appel du batelier, la découverte de notre évasion, Williams arrêté par un matelot, etc... Je fis quelques pas, et j’aperçus, près de l’ouverture des soutes, une forme étendue sur le pont. L’ombre, en nous voyant, dit d’une voix assurée:
--J’ai glissé. Je crois que je me suis foulé le pied.
Prénonne et moi, nous nous étions approchés. J’avais reconnu Christian. Un soupçon me vint: il nous avait suivis. Prénonne le souleva, mais le jeune Dallène se mit à gémir et, s’appuyant sur mon épaule, s’excusa de ne pouvoir se tenir debout. C’est alors que Prénonne me dit:
--Mais ne restez pas ici, monsieur Romerdy. Vous êtes souffrant, vous allez aggraver votre mal... Moi, je vais appeler...
--Ne dérangez personne, répliqua vivement Christian. Avec l’aide de votre bras, je remonterai sur le pont. Et vous, M. Blaze, faites donc ce que vous aviez à faire.
Puis, se penchant sur moi comme sur un point d’appui pour reprendre son équilibre, il me glissa tout bas:
--Partez, je vous en prie. Je n’ai rien.
Je m’inclinai sans répondre, comme si Christian pouvait me voir, puis, lorsqu’il se fut éloigné avec Prénonne, je courus presque à la lisse pour m’assurer que Williams avait pu s’échapper. Je ne distinguais rien sur les eaux immobiles du port, tant la nuit était noire, si ce n’est les mêmes bateaux reconnaissables à leurs feux et les quais de la ville à leurs lumières... Soudain, je m’entendis appeler.
--Quand tu voudras. On n’attend que toi.
Alors, sans bien savoir ce que je faisais, je saisis la corde et me jetai hors du parapet; je sentis que je me balançais un moment dans le vide, puis je fus happé par les quatre mains tendues de Williams et du batelier.
La barque glissa dans un balancement tranquille. Je regardai la carcasse noire du cargo qui s’éloignait, je l’apercevais d’un seul coup, en entier, de la poupe à la proue, avec sa cheminée, sa passerelle, la tache blanche de sa tente, le coin abrité de mes rendez-vous... Puis, l’avant d’un énorme paquebot vint couper le fil de mes souvenirs et je n’entendis plus que le choc régulier des rames sur l’eau, dans le silence nocturne.