‹ Sous les murs de BagdadChapitre 2 sur 40 · PREMIÈRE PARTIE - I

PREMIÈRE PARTIE - I

UN ÉTRANGE COMPAGNON

MONSIEUR DE PRÉNONNE

Sur le quai d’embarquement, près de la passerelle du petit cargo japonais qui devait faire route pour l’Égypte, se promenait un maigre personnage tout de noir vêtu. Comme je m’approchais pour monter sur le pont, cet homme m’arrêta:

--Ce bâtiment ne prend pas de passagers, énonça-t-il, sans me regarder.

--Cependant, je suis passager.

--A quel titre?... Seriez-vous le compagnon de M. Victor Williams...

--Lecharier... C’est exact.

--Rien ne me le prouve...

--Ma réponse, d’abord, si vous me connaissiez un peu, et puis ceci encore...

Je présentai un passeport maculé de timbres et diverses pièces d’identité. L’homme les examina. C’était un long et mince individu qui se tenait très droit sur des jambes d’échassier. Dans l’ensemble, cet air raide, particulier à certains officiers en civil. Je le jugeai orgueilleux, vindicatif, plein de suffisance et de l’habitude du commandement qui confère à quelques-uns, non les qualités du chef, mais l’apparence de ces qualités.

--Je vous attendais depuis longtemps, monsieur, commença ce personnage en relevant une tête au teint de cire où l’on voyait deux yeux petits et sans éclat.

Puis, détournant son regard, comme gêné de ce qu’il avait dit, il me rendit mes papiers.

Je crus devoir m’excuser:

--Mais il y a un bon moment que je suis arrivé, monsieur.

--Je n’en doute pas, me répondit-il. Moi aussi, il y a longtemps que je suis arrivé. Et je vous attendais...

--Croyez bien que je regrette de vous avoir fait attendre, mais je ne savais pas...

--Il fallait le savoir, monsieur. Ma place est à l’embarcadère, mais la vôtre était sur le pont. Montez donc, je vous prie, et donnez-vous la peine de vérifier si tous vos bagages et ceux de votre ami se trouvent en sûreté.

Cela fut débité d’une voix sèche qui n’admettait pas la contradiction; c’est pourquoi, sans doute, lâchant toute prudence, je répliquai aussitôt:

--Monsieur, je ne vous connais pas. Finissons-en donc et laissez-moi passer.

Des matelots, deux ou trois dockers, un douanier s’approchèrent. Une brusque colère désarticula l’anguleux visage de mon partenaire. Devant ces gens qui s’intéressaient visiblement un peu trop à notre conversation, un conflit allait s’engager.

--Alors, moi, monsieur, qui ai le déplaisir de vous connaître, je vais me présenter: je suis M. Louis Tuchet de Prénonne.

Aussitôt, sans vouloir en écouter davantage, je m’éloignai, l’air aussi indifférent que possible, comme si les avis de M. de Prénonne ne me concernaient point. Quand je songe à sa figure stupéfaite, je ne puis, même aujourd’hui, m’empêcher d’en sourire, et cependant, de cette querelle provint toute une série de mésaventures...

Somme toute, ainsi que je venais de l’apprendre à l’intéressé lui-même, je ne connaissais pas M. de Prénonne; je ne l’avais jamais vu, mais, d’après le portrait tracé du personnage par mon ami Williams Lecharier lui-même, il m’avait été facile d’identifier le désagréable gentilhomme qui se considérait déjà comme le chef et l’organisateur de notre petite expédition.

Je passai le long d’un haut charbonnier amarré à quai, pareil à une vaste et noire muraille rebondie; je tournai dans une allée que bordaient des sacs de blé et des ballots de tabac, puis je regardai les faubourgs «napolitains» de Marseille, les petits coteaux blancs et leurs pins parasols que le vent semblait incliner du côté de la Méditerranée. J’étais déjà loin du cargo japonais, de sa passerelle et de M. de Prénonne, je m’efforçais, du reste, de n’y plus songer, lorsque je fus abordé par un gentleman très brun, de taille moyenne, qui me salua avec assurance.

--Monsieur Blaze Romerdy, n’est-ce pas?

Puis, sans plus attendre:

--J’arrivais près du bateau comme vous parliez à M. de Prénonne. J’ai tout entendu. Permettez-moi de vous féliciter d’avoir eu le bon esprit de ne pas insister longtemps et de laisser cet homme terminer seul, à loisir, ses remontrances.

Cet étranger aux yeux trop lourds qui m’abordait par mon nom, m’emplissait d’une subite méfiance:

--Qui donc êtes-vous, monsieur?

--Un passager dans votre cas, tout simplement, déclara-t-il avec une humilité trop prononcée pour être effective. Mon nom ne vous apprendrait rien, mais vous, vous m’étiez connu...

Tout en parlant, l’homme tira de son portefeuille une carte de visite qu’il me tendit:

CONSTANTIN de HENNE Voyageur de commerce

PARIS

--Il me semble que je vous connais... que je vous ai déjà vu... remarquai-je avec quelque hésitation.

--Que vous m’ayez rencontré, c’est probable; que vous me connaissiez, ce n’est guère possible. La question n’est point là, reprit avec assurance mon interlocuteur. Je voulais plutôt vous féliciter d’avoir abandonné M. de Prénonne. Voyez-vous, ce n’est pas de sa faute. Il est ainsi fait. Il appartient à la confrérie de ces gens disgraciés qui possèdent l’étrange privilège de ne pouvoir rien dire, même les choses les plus insignifiantes, sans froisser leurs amis et s’attirer la rancune des indifférents. Mais que pensez-vous faire maintenant?

Cette question, subitement amenée, me parut, à ce moment-là, cacher le véritable dessein de M. Constantin de Henne. Par la suite, toutefois, je négligeai cette méfiance.

--Je suis véritablement indiscret, protestait l’homme brun; cependant je vois bien que la perspective d’un voyage avec un aussi singulier ordonnateur que Prénonne vous paraît une chose bien hasardée.

A la vérité, je n’avais nullement songé à tout cela. J’étais parti pour ne pas donner en spectacle aux habitués du port de la Joliette la colère de M. de Prénonne et, peut-être aussi, la mienne.

--Vous attendez l’arrivée de votre ami? recommença l’importun questionneur.

--Quel ami?

--Votre ami Williams.

A ce nom, je reculai, tant ma stupeur était peu simulée. Comment cet étranger pouvait-il savoir?...

Il repartit en souriant:

--Je vous répète que j’ai assisté à votre... entretien avec Prénonne, et c’est lui qui vous parla de Williams... Mais, à propos, vos bagages?...

--J’irai tout à l’heure.

--Maintenant, répliqua M. de Henne, Prénonne ne vous verrait pas monter; la nuit est presque tombée...

Le soir, en effet, commençait de descendre sur la mer violette et, par endroits, des lumières piquaient la ville, déjà bleuie par l’ombre. Toutefois l’obscurité n’était pas assez épaisse pour que mon passage échappât à la vigilance de M. de Prénonne. Heureusement, le hasard voulut qu’il s’éloignât à ce moment de son poste d’observation, sur l’embarcadère.

Dès que je fus sur le pont du petit bateau japonais, je partis à la recherche de mes bagages. Je retrouvai assez vite, dans l’entassement des colis à main, près de l’escalier de descente des «premières», ma valise et celle de Williams, mais je ne parvenais pas à découvrir, ni dans le salon des «premières», ni près de l’escalier, une sacoche imprudemment étiquetée «fragile» et qui devait être écrasée sous un échafaudage de colis.

En somme, si j’étais venu plus tôt à bord, j’aurais aisément découvert les bagages que je ne trouvais plus maintenant. Je réfléchissais, n’ayant rien d’autre à faire, et je m’assis auprès des valises, celle de Williams et la mienne.

Les reproches de M. de Prénonne ne méritaient pas, peut-être, mon excès de mauvaise humeur, et je voyais ma colère s’en aller peu à peu, tant il est vrai que nous ne sommes pas les maîtres des sentiments qui nous paraissent les plus durables.

Je n’étais pas fâché, du reste, après une journée à travers Marseille et deux nuits sans sommeil, de prendre quelque repos. J’en oubliais mes projets d’abandonner le bâtiment. A ce moment, M. de Henne qui me cherchait peut-être,--j’en suis certain aujourd’hui,--s’arrêta devant moi.

--Eh bien! vous attendez votre ami?

Je lui dis que je ne pouvais guère faire autrement, ni renoncer de gaîté de cœur, sur-le-champ, à ce voyage entrepris avec Williams et aux avantages «commerciaux»--j’appuyais sur ce point--que nous pensions en recueillir, pour quelques ripostes déplacées et, tout au plus, assez vives de M. de Prénonne.

M. de Henne m’approuva, ce qui m’enhardit à poursuivre:

--Je ne peux pas non plus prendre sur moi de changer brusquement le plan de Williams, ni l’abandonner dans cette expédition où il m’a témoigné sa confiance en me proposant de l’accompagner.

C’était vrai, du reste, j’avais accepté sans bien me rendre compte des conséquences de ma décision.

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