II
LES DÉCISIONS DE WILLIAMS
Je pourrais affirmer aujourd’hui, pour m’excuser moi-même, que je ne savais rien refuser à Williams. Ce serait plus simple, pas très loin de la vérité, et j’en aurais fini tout de suite.
Il y a ceci encore: c’est que je ne tiens pas à entrer en lutte avec un homme que je suis exposé à rencontrer tous les jours ou presque. Or, en ce temps-là, je voyais Williams Lecharier souvent. Et chaque fois, il me parlait de «nos» projets de départ pour l’étranger. Jamais je n’ai contrarié Williams sur ce point, et si je lui ai dit «oui», comme il me l’a soutenu par la suite, ce fut, à coup sûr, sans y attacher d’importance. Sans grand enthousiasme, non plus. Peut-être avais-je accepté pour me donner le temps de tergiverser et d’agir ensuite à ma guise. Ainsi, on s’imagine tout simplifier et c’est dans ces minutes-là que l’on complique sa vie. Plus tard, je sais bien, je me suis rendu compte que j’avais suivi Williams par amitié, pour la confiance instinctive aussi qu’il avait su m’inspirer.
M. de Henne s’était le plus naturellement du monde assis à côté de moi, sur les bagages entassés. Il me posait parfois quelques questions d’un air détaché. Tout à la joie de ne pas me trouver seul et d’avoir un auditeur, je lui dis comment j’avais connu Williams, en des jours mémorables de deuil et d’épouvante. La nuit, lentement, s’élargissait sur les eaux brillantes tandis que j’évoquais, pour moi surtout, ce passé dont Williams ne consentait à parler que par prudentes allusions, comme pour conjurer le retour d’un malheur toujours possible. Nous disions autrefois, là-bas, dans le temps, sans prononcer des noms de lieux ou de personnages.
Williams, donc, après la plus tragique aventure de notre époque--c’est la guerre que je veux désigner--me fit entrer dans une maison de commerce, et pour moi commença la plus calme des existences dans le plus paisible des petits bureaux de comptabilité qu’il fût possible de trouver. Et si je voyais bien le monotone de mes fonctions, j’en goûtais quand même le provisoire bonheur.
De toute mon histoire il va sans dire que je ne livrais à M. de Henne que l’essentiel, c’est-à-dire ce que je jugeais opportun. Je faisais un tri dans mes souvenirs et composais simplement pour mon auditeur d’occasion des morceaux choisis.
Or, Williams, qui m’avait volontairement égaré dans ce coin perdu où je me morfondais, dut penser qu’après un aussi discret apprentissage du repos, je devais être préparé pour de plus délicates entreprises.
--Un soir--il y a environ trois fois vingt-quatre heures--comme j’allais me coucher, on sonna à ma porte. J’hésitais... Hésitation bien naturelle.
«--Ouvre! Mais ouvre donc!...
--Et vous avez reconnu la voix de votre ami Williams! interrompit M. de Henne que je distinguais assez mal à côté de moi, mais qui me prouvait ainsi, par cette interruption, l’intérêt qu’il portait à mon récit.
J’avais reconnu en effet la voix de Williams. Mon ami se montra heureux de me trouver chez moi. Et sitôt qu’il fut entré dans ma chambre, il déposa sur ma table la valise qu’il tenait à la main.
--Qu’est-ce que tu fais à cette heure-ci? lui dis-je. Tu es malade?
--Ça tombe bien, déclara-t-il. Nous allons gagner huit jours. Nous arriverons peut-être à temps...
--Où veux-tu aller? demandai-je, un peu inquiet... Rien de grave?
Je regardais Williams qui n’était pas, somme toute, coutumier de ces visites impromptues.
--Mon vieux, prépare-toi tout de suite. Il faut partir.
--Comment?
--Prépare-toi à partir pour Suez.
--Impossible; je vais me coucher.
--Il s’agit bien de te coucher. Il faut que tu arrives à Marseille, demain, dans la soirée.
--Je regrette, dis-je, de plus en plus inquiet, sans oser cependant brusquer mon ami. Tu sais pourtant que demain matin je dois aller à mon bureau. Et je ne crois pas,--tu sais comme ils sont tâtillons,--qu’ils me permettent d’aller faire le tour par le canal de Suez et de revenir dans la même journée.
--Je ne plaisante pas, reprit Williams, qui s’impatientait. Je te répète que tu dois partir tout de suite. Je t’ai fait envoyer à Suez.
--Toi? Et par qui? Par une maison d’exportation? Ce n’est pas possible.
--Et tu as juste le temps de partir.
--Je regrette, mais je ne puis pas. Je ne veux pas être représentant à l’étranger; j’ai sommeil...
--Tu dormiras dans le rapide. Habille-toi. Fais ta valise. Tu es chargé de te rendre en Égypte.
--En Égypte!...
--C’est une surprise que je voulais te faire! Es-tu content?
Je n’osais répliquer: «Tu es fou!» parce que je le pensais. Je commençais d’éprouver de sérieuses craintes pour la raison de Williams et, me souvenant à propos qu’il ne fallait pas contrarier ce genre de malades, je résolus de l’approuver sur toute la ligne, pour gagner du temps.
--Que ferai-je à Suez? dis-je.
--Le travail que tu fais ici.
--Le même travail?
--A peu près. Tu verras bien. Tu n’as pas l’air de te rendre compte, reprit Williams, Suez, c’est en Égypte, entre le canal et le désert. Tu es envoyé là-bas. Alors, le plus tôt sera le mieux...
Williams se tenait devant moi. Je pensais: «Pauvre garçon! Ah! ç’a été vite fait. Encore une victime de cette sacrée guerre!...» Et, comme nous ne permettons pas à notre perspicacité de se trouver en défaut, j’ajoutais pour moi-même: «Ça ne m’étonne pas du tout. Je l’avais pressenti depuis quelques semaines.»
Après un silence, je me hasardai à voix haute:
--Oui. Eh bien, ne t’en fais pas. Si tu veux te coucher dans mon lit, je m’étendrai sur cette chaise longue. J’ai connu des nuits plus dures. Tu dois être fatigué... Nous avons le temps, du reste. Demain, nous en reparlerons.
--Alors, s’écria Williams, tu refuses de partir?
--Demain tant que tu voudras. S’il me fallait m’exiler maintenant, ajoutai-je en riant, je crois que j’aimerais mieux donner ma démission tout de suite.
--Tu ne peux pas refuser une occasion comme ça. Ce n’est pas sérieux. Habille-toi vite. Ne t’embarrasse pas de bagages. Prends l’essentiel: ta pipe, ton tabac, tes gants, deux chemises, quelques mouchoirs... C’est un long voyage, tu sais... Nous allons prendre un taxi, puis le train, puis un bateau.
--Alors, tu viens avec moi?
--Bien entendu.
Il parlait sérieusement, comme il l’avait fait jusqu’ici, du reste.
--Nous vivrons désormais là-bas. Quelle idée!
--Non, expliqua Williams. Un voyage d’aller et retour. Comme je te l’avais promis. Quelques semaines. Puis nous reviendrons à Paris. Habille-toi, je t’en prie. Nous arriverons encore à temps pour le rapide de onze heures. Mais si! J’ai les billets, les permis...
Je considérais Williams, qui avait étendu la main sur sa valise de voyage, pour bien indiquer qu’il était prêt à partir. La tranquille conviction de cet homme en pardessus et chapeau gris me fit un peu douter de ma clairvoyance.
--C’est la meilleure saison, ajouta Williams. Nous arriverons fin janvier; la chaleur sera tout à fait supportable.
--Pourquoi aller là-bas? dis-je, mal débarrassé de ma méfiance.
--Des affaires de famille.
--Ah! tu as de la famille en Égypte? Tu ne m’en avais jamais parlé.
--Mais toi aussi, tu as de la famille à Suez ou au Caire. Ne me regarde pas avec cet air ahuri, si c’est possible. Et achève de t’habiller. Ton chapeau... Nous allons là-bas pour des raisons que nous découvrirons en cours de route. En réalité, nous sommes envoyés spécialement pour une entreprise que je t’expliquerai plus tard tout au long.
«Tu ne parais pas enchanté, ajouta-t-il.
Ses yeux gris souriaient dans son visage.
--Je dormais... ou presque... Et puis, partir comme ça, tout de suite... Je regrette Paris... Mais alors, ce n’est pas une blague? Tu ne me fais pas marcher?...
--Je n’ai pas de temps à perdre. Dans le rapide je te montrerai l’ordre qui nous concerne. Prends une casquette. Tu compléteras ta garde-robe au Caire... Comprends donc que c’est une occasion exceptionnelle pour toi: un petit voyage, quelque argent et, qui sait, au retour une proposition nouvelle. Et tu refuserais!
--Que faudra-t-il faire là-bas?
--Rien ou presque. Tu me suivras. Je t’expliquerai... Mais il sera bientôt onze heures... C’est très pressé, puisque je suis venu te chercher tout de suite. En partant cette nuit, nous arriverons peut-être pour le bateau de demain soir. J’ai retenu nos cabines par télégraphe.
«Notre départ, personne ne le sait, mais d’autres compétiteurs, des envieux pourraient contrarier nos plans. Je connais ça: l’autorité se ravise, envoie un contre-ordre, et retarde, pour une cause ou une autre, l’expédition pendant deux mois, six mois, une année. Ta valise est finie? Écris un mot pour ta concierge, qu’elle ne t’attende pas demain soir. En route, maintenant. Nous dormirons dans le train.
--S’il y a de la place!...
--Nos couchettes sont retenues.
Devant une folie si logique en ses moindres précisions, je n’insistai plus et me laissai conduire par Williams qui ouvrit ma porte avec autorité.