VII
WILLIAMS NE DISAIT RIEN
Le lendemain matin, comme j’entrais dans l’appartement du «Britannia» que Williams occupait, celui-ci, qui écrivait, releva la tête.
--Tu n’es pas allé sur la plage? Tu es en avance... Tu as une nouvelle à m’annoncer. Tu as fait, hier soir, une bizarre rencontre...
Je ne répondis point, mais mon étonnement était mieux qu’une réponse.
--Tu me suivais!
--Une rencontre qui t’a donné à réfléchir, continuait Williams, car tu as passé une mauvaise nuit. Et tu viens me demander ce que j’en pense. Une minute... une adresse à mettre sur cette enveloppe, une signature ici, et je t’écoute...
La chambre où travaillait Williams Lecharier était grande, avec de hautes fenêtres d’où l’on voyait les maisons de la plage, quelques palmiers, du sable et un peu de mer.
--Tu peux parler, déclara Williams. Comment est bâti ce gentleman que tu as rencontré?
--Tu me surveillais. Tu m’as vu d’ici...
--Garde tes suppositions pour des jours meilleurs. Voyons, que peut-il t’arriver en ville, si ce n’est une rencontre imprévue? D’autant plus que tu arrives chez moi, l’air affolé... Comment est-il fait, ce monsieur? Gros, large, un peu bedonnant, l’air apathique?
--Non. C’est un homme maigre, plutôt long...
--Ah! ce n’est point Christian Dallène. Il est venu par le courrier l’Oregon... Comment s’appelle-t-il?
--Lucien Lemans. Il est arrivé, en effet, par l’Oregon. A propos, Christiane nous attend toujours à bord du «Japonais».
--Ne t’inquiète pas pour elle. Christiane aura toujours le temps d’apprendre les mauvaises nouvelles...
--Lesquelles?
--Celles que tu m’apportes. Continue, je te prie... Si Christiane est un peu maligne, elle doit bien s’attendre que le véritable Christian débarquera à Port-Saïd. Christian ou le double de Christian. Car mon vieux camarade me paraît très fatigué et il a dû déléguer un remplaçant.
--Le remplaçant de Christian, qui est-ce?
--Le gentleman que tu as rencontré. Alors, cet homme maigre?...
Mais je me taisais, inquiet de ne pas saisir tous les fils de cette intrigue, puis je me décidai à dire tout ce que je savais. Williams m’écoutait, comme il savait le faire, sans interrompre, si ce n’était pour ramener au sujet lorsque l’on s’en écartait.
--J’ai couché dans le même hôtel que cet homme. Il m’a dit son désir d’aller en Mésopotamie. Il voudrait bien connaître des Français qui sont à Port-Saïd et qui doivent aller à Bagdad. Alors je lui ai dit que je ne les connaissais point, que je ne voyais pas comment...
--Tu lui diras, trancha Williams, que j’en fais mon affaire. J’en parlerai à Prénonne. Et comme Prénonne ne me refuse rien...
--Prénonne ne te refuse rien!
--Prénonne accepte tout ce que je lui demande, affirma Williams. Tu peux donc annoncer à ce monsieur Lemans que je m’occuperai de lui. Laissons cette histoire, qui est réglée. J’ai achevé mon rapport sur ce que j’ai remarqué d’intéressant à Port-Saïd.
--Ce que tu as remarqué? Tu es à peine sorti.
--J’ai peur, articula lentement Williams, que tu n’arrives jamais à rien dans notre doux métier... Voyons, tu m’accorderas bien que je connais un peu les idées de celui qui m’envoie sur le pays où nous sommes, sa politique, son avenir. Il me les a assez souvent exposées et je suis doué d’une certaine mémoire. Il s’agit donc moins pour moi d’écrire ce que j’ai vu personnellement que de montrer que j’ai exactement observé ce que l’on est en droit d’attendre de ma perspicacité. Pour le reste, ce qu’il nous plaît. Mais il ne faut pas heurter de front les opinions reçues, accrédités par les officiels, depuis les jeunes attachés à l’esprit docile jusqu’aux beaux consuls à bicornes et à sous-pieds.
Et Williams me parla de diplomatie. Sur ce sujet, il était intarissable. Il tenait tous ces renseignements d’un ancien jésuite, devenu diplomate et resté quand même de ses amis, de qui il faisait grand cas et dont j’ai retenu le nom: M. Pierre Varenne. Entre autres qualités, ce M. Varenne possédait un étrange don d’ubiquité. On le rencontrait partout, notamment dans les récits de mon ami...
Tous ces conseils empreints de scepticisme, je les approuvais de bonne grâce. Certes, lorsque Williams Lecharier me fit la surprise de venir me chercher à mon domicile, en pleine nuit, lorsque je partais avec lui, je me doutais bien de ce que nous allions entreprendre. Plusieurs fois, Williams m’avait promis de m’emmener. L’occasion se présentait pour une expédition. Il avait aussitôt pensé à moi. J’avais naturellement résisté, de prime abord, comme on le fait toujours en pareille circonstance, lorsqu’on est placé en présence d’un événement que l’on considérait, sinon comme irréalisable, du moins très éloigné encore dans l’espace.
Je n’avais rien demandé à Williams, je me gardais de l’interroger, je me laissais conduire simplement parce que j’avais confiance en lui. Et Williams ne se pressait pas de parler; j’étais sûr d’ailleurs que mon ami se déciderait, peu à peu, par bribes ou tout d’un coup, à me mettre au courant.
Le jour des confidences était-il venu? Je le crus un moment. Pas longtemps. Ces histoires de rapports ne m’inspiraient pas un grand espoir. La vérité était différente. A coup sûr, Williams était parti précipitamment parce qu’il devait rejoindre Prénonne ou l’un de ceux qui faisaient route avec Prénonne. Tout le reste n’était que bavardage ou dissimulation.
--Lorsque cet homme supérieur et qui a des opinions définitives sur toutes choses recevra mon exposé, continuait Williams, il se dira: «Ce Lecharier est décidément un garçon d’avenir» ou quelque chose de ce genre. Veux-tu lire ce document? Non. Ça ne t’apprendrait pas le beau style, ça te mettrait au courant de ce que nous avons accompli ensemble et que tu ne sais pas encore. Mais nous ferons mieux d’aller tout de suite déjeuner dans un endroit fréquenté. C’est la meilleure façon de se bien cacher. Et nous regarderons par habitude si ce que j’ai écrit approche quelque peu de l’exactitude...
--Et tu corrigeras ton «rapport»?
Williams tourna vers moi un visage sévère:
--Nos remarques personnelles, c’est dilettantisme pur. Maintenant, mon siège est fait, comme disait l’autre...