VI
LE PASSAGER DE L’OREGON
--... Car, ajouta Williams, nous ne retournerons peut-être jamais plus à bord du «Japonais». N’attends pas que l’on vienne m’ouvrir pour disparaître... Bonne nuit. Demain matin, huit heures, sur la plage qui est au bout de ce chemin.
Je partis pour me conformer aux instructions de Williams. J’allais sans me presser, heureux de poser mes pieds d’aplomb sur un terrain solide, après huit jours de traversée sur le plancher mouvant d’un petit cargo. La nuit était douce, pas trop fraîche... Je n’avais qu’une vingtaine de mètres à parcourir pour trouver sur ma gauche l’hôtel de l’Alliance. Je flânais un peu. «Comme d’habitude, Williams, me disais-je, a tout prévu», et j’admirais, une fois de plus, cet étrange esprit d’organisation qui entraînait la confiance de ceux qui l’approchaient.
Une grande avenue tracée dans la campagne déserte s’ouvrait maintenant sur ma droite. Des arbres transplantés depuis peu bordaient ce chemin où les maisons manquaient encore. A ce moment, une grille se referma loin derrière moi. Williams était entré dans l’hôtel de son choix. Je me retournai, et l’écho de mon pas s’arrêta. Je marchai de nouveau; l’écho reprit presque tout de suite, mais non d’une façon que j’aurais voulue automatique, conforme au bruit que je produisais... Je fis une pause brusque. Silence soudain. Je ne sais pourquoi je me persuadai alors que j’étais suivi. Je continuai de marcher, mais à reculons. Le bruit qui m’accompagnait n’était plus le même. Quelqu’un, je le sentais bien, me surveillait et me filait... Je ne voulais pas avoir l’air de fuir, je cherchais par quel moyen je pourrais m’échapper et je repris la route, naturellement. Ah! je n’aurais pas traîné, depuis le cargo. Où courir, d’ailleurs? Je ne connaissais personne dans la ville, ni la ville. Je risquais de m’égarer. N’importe, la crainte me donnait des jambes... Alors celui qui m’espionnait, craignant peut-être quelque stratagème inédit, me rejoignit:
--Vous êtes Français, n’est-ce pas, monsieur?
J’étais trop surpris pour être étonné que l’on me parlât autrement que français à Port-Saïd, la nuit, sur une route déserte. Je me retournai, et sans répondre, j’essayai de voir l’étranger qui venait de m’aborder. C’était un homme de taille moyenne, habillé comme tout le monde, d’une corpulence ordinaire, d’un âge incertain. Je pensais: «Personne autour de nous. Nuit absolue. Je ne puis savoir à qui j’ai affaire. Trois coups de poing bien distribués et j’endors mon curieux. Oui, mais, il est armé peut-être. Certainement, il est armé.»
--Monsieur, dis-je avec fermeté, à cette heure-ci, les honnêtes gens sont couchés. Bonsoir.
C’est à peine si je reconnaissais le son de ma voix qui sortait péniblement d’une gorge contractée.
--Oh! vous êtes Français! s’écria l’homme. Enfin! j’ai trouvé un Français.
Évidemment, cet homme me cherchait et il ne cachait pas sa joie d’avoir rencontré un des Français qui s’étaient enfuis du cargo. Je regardais ce personnage avec l’envie de l’envoyer rouler. Il devina mes pensées:
--Soyez tranquille. Je suis Français, moi aussi.
Mais je ne fus pas dupe d’un piège aussi grossier. Je repris mon chemin, d’un air que je voulais calme. L’inconnu me suivit.
--Monsieur, je suis perdu dans cette ville. Pourriez-vous m’indiquer l’hôtel de l’Alliance. J’ai une chambre retenue.
--Je ne connais pas, monsieur.
--Excusez-moi, je regrette. Les autres hôtels sont pleins. Sans quoi je ne serais point ici, croyez-le bien.
L’homme s’éloignait déjà d’une façon si naturelle que j’eus le sentiment de m’être trompé sur son compte.
--Vous ne connaissez pas Port-Saïd? lui criai-je.
--Pas du tout. Je suis arrivé avec l’Oregon il y a deux jours. J’ai arrêté une chambre dans une maison que je ne retrouve plus. Ce soir, des soldats anglais, auprès de qui j’ai demandé mon chemin, m’ont poursuivi en criant. Ils étaient ivres...
L’inconnu qui s’était arrêté pour me répondre se rapprocha, en baissant la voix.
--Ils m’ont poursuivi. Et j’ai couru. Pour les distancer, j’ai jeté l’argent que j’avais sur moi. J’ai pu leur échapper. Alors, je n’osais plus me renseigner. Je me cachais, lorsque j’ai eu la chance de vous apercevoir. Votre démarche, si différente de la mécanique allure des Britanniques, m’a rassuré. Et j’ai osé vous parler.
Je regardais le personnage qui me confiait tout à trac ses mésaventures. Il avait l’air, en somme, d’un brave garçon, un peu simple, assez poltron, et encore tout secoué par une rencontre dont il exagérait l’importance. Quand on connaît les coloniaux du Grand Empire, on ne s’émeut pas pour une petite poursuite où ces braves n’ont encore fait usage ni de leurs poings ni de leurs armes.
--Mais, vous, monsieur, demanda-t-il, il y a longtemps que vous habitez cette ville?
--Fort longtemps, assurai-je.
--Cela se voit, concéda-t-il. Quelle drôle de ville... Il y a beaucoup de Français dans la colonie.
--Euh!... ici, les Français, vous savez, ne comptent pas.
--Oui, je comprends. Les Français ne peuvent pas être très nombreux dans une colonie anglaise. Et si l’on est pour nos nationaux résidant ici aussi tâtillons, aussi mesquins que pour ceux que les bateaux amènent, ça doit être gai. Nous avons été consignés deux jours à bord de l’Oregon.
--Vous aussi?
Je venais de lâcher cette sottise, mais l’homme ne la releva point:
--Nous aussi.
--Vous habiterez Port-Saïd longtemps? Vous en aurez vite fait le tour... En dehors du quartier européen, il n’y a rien; les quartiers indigènes vous sont défendus, à cause des troubles, des émeutes et des assassinats.
--C’est gai. Et vous habitez ce pays?
--Pas pour longtemps, affirmai-je dédaigneux. A ne vous rien cacher, je vais aller jusqu’à Mossoul en passant par Mahomérah, entreprise de pétrole.
--Vous allez à Mossoul? Vous n’êtes point seul?
Et l’étrange personnage me regardait curieusement:
--Écoutez, reprit-il, je vais tout vous avouer: Moi aussi, il faut que je me rende à Mossoul.
--Ah! diable!
Sur quoi, pour dérouter l’homme, je simulai une vive contrariété.
--Je vous gêne, je le vois. Mais je ne vous imposerai point ma compagnie. Ne vous excusez pas. Tous les regrets sont pour moi, car j’aurais été heureux de faire route dans votre caravane.
--Notre caravane?
--Dame. On ne s’engage guère tout seul en Mésopotamie, sans escorte ni compagnon...
--On pourrait peut-être vous prendre avec nous. Mais, vous savez, dans les affaires...
--Je sais. Bien que simple amateur de voyages, je me garderai d’insister. Mais vous pourriez quelquefois me donner... j’abuse vraiment de vos instants... un renseignement.
--Je vous écoute, dis-je, résigné.
--Parmi les Européens récemment débarqués, en connaissez-vous qui doivent partir pour la Mésopotamie?...
--De ma part, ce serait une indiscrétion.
--N’insistons pas. Mais peut-être est-il imprudent pour deux Français de continuer à parler, la nuit, de leurs petites affaires, dans ce pays de méfiance? L’Empire, actuellement, est si fragile qu’un rien pourrait le faire s’écrouler.
--Il serait prudent de nous séparer, en effet.
--Comme il vous plaira.
--Vous ne tenez pas à rentrer à votre hôtel?
--Je voudrais bien, mais comment?
--Vous êtes chez vous, criai-je. Regardez!
L’homme leva la tête, il aperçut la plaque de la maison: «Alliance-Hôtel».
--C’est vrai, reconnut-il.
Et il le faisait avec tant d’assurance que, sur le moment, je crus qu’il ne m’avait pas joué autre chose que la plus sotte des comédies.
--Vous habitez loin d’ici?... Monsieur, appuya-t-il si vous n’êtes pas pressé ou si vous ne savez où vous rendre, nous pourrions continuer notre conversation dans mon logis.
--Je n’en ferai rien. Ce serait nous signaler l’un et l’autre, inutilement, à l’attention des policiers indigènes...