XI
LA CHUTE DE LA GRANDE MAISON DE COMMERCE
Le train longeait le canal de Suez. C’était un petit train composé d’une dizaine de wagons de bois, à couloirs ouverts à tout venant et qui geignait en roulant.
Williams ne s’était pas trompé dans ses prévisions: tous les passagers du cargo japonais faisaient route pour la Mésopotamie. M. de Prénonne, qui en avait ainsi décidé de sa propre autorité, s’était attaché Lucien Lemans, ce passager tombé de l’Oregon dont mon ami lui avait parlé.
Christiane Dallène, comme nous l’appelions maintenant, Williams et moi, d’un commun accord, à la suite de notre conversation de Port-Saïd, avait ajouté à son accoutrement habituel un casque de liège plus léger, de forme anglaise, et un complet de flanelle blanc. Elle regardait le paysage uniforme, puis les gens qui traversaient le couloir: officiers anglais avec leurs têtes de mangeurs de bœuf saignant, fonctionnaires en toile sur des jambes raides, dames égyptiennes, la figure cachée par le grand voile, et des indigènes coiffés du fez classique.
Mais surtout, un monsieur boitillant, un peu voûté, à lunettes d’écaille et cache-nez rouge, retenait sa curiosité.
A ce moment, Prénonne, qui avait fait le tour du compartiment, s’adressa à Christiane et, avec son manque de tact habituel:
--J’espère que vous ne me donnerez pas occasion de regretter de vous avoir accueillie parmi nous, puisqu’il est convenu que vous remplacez Christian.
La jeune fille, d’abord stupéfaite, ne répondit rien. Elle ne pouvait pas croire, sans doute, qu’un homme osât lui parler sur ce ton. Cette impertinence soutenue aurait pu confondre Christiane; elle ne fit que la mettre en fureur.
--Je n’ai pas besoin d’aller là-bas, dit-elle.
--Alors, pourquoi venez-vous? demanda l’autre ingénument.
--Si j’ai accepté de vous suivre, c’est parce que je voulais rester avec M. Lecharier.
--Vous avez tort, dit Prénonne, déconcerté.
--Gardez vos conseils, je vous prie.
--Vous avez tort, reprit Prénonne, de le prendre de cette façon-là, avec moi.
--Ça promet, murmurai-je.
--Cela pourrait vous nuire, je vous en préviens, continuait Prénonne.
--Je reste dans le ton habituel de nos relations.
Comme Prénonne se retirait, je dis à l’irascible Christiane:
--C’est très bien, ce que vous venez de lui...
--Oh! vous, faites-moi la grâce de garder pour vous vos compliments et vos conseils.
--Vous n’avez pas toujours parlé ainsi.
--Par ce que je ne vous connaissais pas.
--Vous croyez donc mieux me connaître?
--Oui, puisque je vous mets sur le même rang que votre ami Williams.
Williams, à deux mètres de moi, ne tourna même pas la tête. Il aurait fallu l’avoir bien pratiqué pour affirmer qu’il n’avait rien entendu.
--Je suis pas en mauvaise compagnie, puisque vous êtes venu spécialement pour lui... Vous l’avez dit à Prénonne.
Et je m’entêtai à répondre à Christiane, lorsque le monsieur voûté aux lunettes rondes passa une nouvelle fois. Williams le retint.
--Permettez-moi, cher ami, de vous présenter.
Et, se dirigeant vers le groupe que nous formions, Christiane et moi:
--Notre nouveau camarade de route: un grand explorateur et un grand artiste, le célèbre docteur Neikuls Namel...
Christiane examinait sans enthousiasme cet homme qui s’inclinait devant elle, cependant que je cherchais où j’avais bien pu déjà rencontrer cet être-là...
Prénonne, qui allait d’un compartiment à l’autre, s’était arrêté dans le couloir. Il rejoignit l’individu aux lunettes, et je m’écartai de Christiane pour les surveiller l’un et l’autre. Prénonne avait abordé le célèbre Neikuls Namel.
--Mais, s’écria-t-il, pourquoi boitez-vous? Un accident?
--Pas du tout, cher docteur, à qui on ne peut rien dissimuler.
--Alors, c’est une plaisanterie à la manière de Williams.
--Encore moins... une affreuse crise de rhumatisme, tout simplement, en premier lieu...
--Et ensuite?
--Une pépinière d’Anglais qui me connaissent depuis Suez et de qui je ne tiens pas à être reconnu, d’où ce petit appareil.
--Très bien, je comprends, affirma Prénonne sans sourire. C’est pourquoi vous êtes le célèbre...
--Neikuls Namel... un nom très simple à retenir, quoique assez égyptien.
--Ah! égyptien, je vous l’accorde, mais facile à retenir... Permettez...
--Mais si, cher docteur.
Prénonne, qui avait commencé ses études en médecine, aimait particulièrement ce titre.
--Ce n’est jamais, expliqua-t-il en baissant la voix, que l’anagramme d’un nom que vous connaissez... le mien.
Le train roulait en cahotant. Parfois on apercevait l’eau bourbeuse du canal, quelques arbustes, des tamariniers, des roseaux, puis les poteaux d’un phare ou les pylônes des signaux, devant les gares, une maison blanche, deux, trois palmiers...
--Vous ne serez pas longtemps inquiété. A Suez, en descendant du train, nous nous embarquerons aussitôt sur un bateau anglais à destination de Bombay.
Soudain, des mâts derrière les dunes semblèrent glisser sur le sable. Le canal disparaissait un moment, pour reparaître plus loin et, à gauche, on ne voyait que le désert jaune.
Je revins près de Williams. Il était seul. Christiane, à l’écart, s’était levée pour regarder un village que le train traversait.
--Elle n’a pas reconnu Neikuls Namel...
--Elle le connaissait donc?
--Tu sais bien que je t’avais dit qu’ils se connaissaient.
--Ah oui, je me rappelle...
Mais je ne me souvenais de rien... Williams me regarda, puis il détourna la tête. Il m’accusait d’étourderie. Si je n’avais pas interrompu Williams, il aurait sûrement poursuivi et j’aurais appris bien des choses que je cherchais encore. Williams pratiquait ainsi. Il faisait mine de parler d’une affaire en cours comme si déjà l’on était au courant. C’était à l’auditeur de suivre et de reconstituer s’il le pouvait. Dans les premiers temps, dérouté par cette tactique, j’arrêtais Williams par un imprudent:
--Tu ne m’avais pas dit ça!
A quoi Williams répliquait d’un ton tranquille:
--Tu crois? C’est possible, après tout. J’ai dû en parler à un autre. Du reste, la chose est maintenant notoire.
Et il n’y revenait plus.
--Tu as envoyé ton rapport, le dernier? m’informai-je.
--Je trouverai bien à Suez quelque bâtiment rentrant en France. J’irai voir le capitaine, je me ferai connaître et je lui remettrai quelques lettres... Tous les moyens sont bons quand on les emploie avec adresse. Tu ne l’as pas lu, mon rapport? Il est fort bien, j’ose le dire. J’examine les troubles possibles, leurs causes, etc. Je t’ai cité, d’ailleurs.
--Ah!...
--Je n’ai pas voulu tout de suite te nommer, mais cette fois-ci je t’ai mis en avant. Je t’avais chargé de divers travaux dont tu t’es habilement acquitté. Tu étais parti pour une assez délicate histoire, au Caire, où nous devions aller...
--Quelle affaire, si je ne suis pas indiscret?
--Il vaut mieux que tu la connaisses. Il s’agissait du soulèvement possible des musulmans et du mécontentement de la colonie italienne.
--Je ne connais pas un mot de ces questions-là.
--Tu ne me l’apprends pas. Mais j’ai puisé mes renseignements à bonne source. Tu réfutes ainsi plusieurs erreurs, et tu donnes des précisions assez longues, mais appuyées sur des chiffres de statistiques, cette science inventée par des sots. Enfin, tu termines à peu près ainsi: aujourd’hui, quand on contemple le soulèvement qui, de l’Irlande, gagne l’Asie, la Mésopotamie, les Indes, l’Égypte et qui atteindra le Canada, on ne peut qu’être heureux et illuminer en soi-même. Tu insistes sur la bureaucratie tâtillonne, le mépris haineux des Anglais pour tout ce qui n’est pas eux-mêmes, leur guerre sournoise contre nos nationaux. Les Jeunes-Égyptiens t’ont fait leurs confidences. Certes, la révolution est fatale, mais le désir de ces gens est de l’avancer, si possible!
«Vous assisterez, t’ont affirmé ces jeunes gens, à la chute de cet immense empire dont l’extrême force engendrera l’extrême faiblesse et de qui l’écroulement formidable dépassera tout ce que l’on a vu jusqu’ici.
«Le jour de cette catastrophe,--c’est ta conclusion et celle des Jeunes-Égyptiens--souvenez-vous du mot admirable que cet Irlandais persécuté par les durs mangeurs de bœuf rouge répondait à M. Henri Béraud, le romancier du Martyre de l’obèse:
«Du côté où se trouve l’Angleterre, le Droit fait défaut.»
Williams s’arrêta pour juger de l’effet, puis:
--Veux-tu que je te fasse, moi aussi, une confidence? Eh, bien, tout cela est exact, car les confidences, c’est moi qui les ai reçues. Et je crois assez à ce que j’ai dit. On pourra comparer avec la vérité officielle des ambassades et des consulats, plus tard, car les gens de ces bureaux-là font un singulier métier.
--Oui, dis-je.
Mais je regardais Christiane qui, sans en avoir l’air, près de la portière, surveillait le mystérieux docteur Neikuls Namel.