‹ Sous les murs de BagdadChapitre 25 sur 40 · XII

XII

NEIKULS NAMEL

Ce n’était pas la première fois que Williams maudissait les diplomates et la diplomatie. Il se plaignait aussi, de temps à autre, suivant les circonstances, de l’énorme part de mensonge officiel et de bureaucratie que cette carrière comportait, et des cascades de péripéties déconcertantes où elle précipitait ceux qui lui accordaient quelque crédit, mais je m’étais aperçu déjà que Williams Lecharier parlait pour le plaisir, et cette gymnastique dissimulait presque toujours chez lui de plus graves soucis. Comme moi, en effet, Williams surveillait le docteur Neikuls Namel, qui revenait en ce moment vers nous, moins claudicant que tout à l’heure peut-être parce qu’il courait le long du couloir, et si pressé qu’il en oubliait, semblait-il, de courber le dos.

--Qu’y a-t-il donc?

Le docteur s’arrêta pour regarder derrière lui, puis:

--Je vous connais suffisamment pour savoir qui vous êtes. D’ailleurs, j’ai pu apprécier votre ami (et il me désignait de la main) en d’autres circonstances. Il faut donc que je vous avertisse. Ayant répété partout que je ne connaissais point l’anglais, les «Rosbif» m’ont mis à l’épreuve de diverses façons et je n’ai point sourcillé. Or, je viens de surprendre à propos une bien étrange conversation. Jugez vous-même si c’est un nouveau piège que l’on a tendu, à vous qui allez en Mésopotamie ou à moi seulement pour savoir si je comprenais ce que je n’avais pas l’air d’entendre.

«Donc, ils savent, si l’on s’en tient à leur conversation, que vous êtes des envoyés spéciaux, ou, comme ils disent, des agents secrets. Vous êtes surveillés depuis Marseille. Vous avez fait route sur un cargo japonais pour dépister la police anglaise. Vous êtes venus avec de soi-disant savants orientalistes pour soulever les tribus, et l’Arabe Ali-Rhem, le domestique de Prénonne, qui est, en réalité, un Persan véritable et non un Arabe, serait, d’après les Anglais, un madhi déguisé. Enfin, la consigne des Britanniques est de vous empêcher d’arriver à destination. Qu’en pensez-vous? ajouta-t-il devant notre silence.

--Ils parlent sans savoir, affirma un peu trop rapidement Williams.

--Que faut-il faire? reprit Neikuls Namel.

--Le mieux serait de ne pas continuer notre voyage. Mais la question ne se pose même pas: nous ne pouvons revenir en arrière.

--Alors, c’est différent, affirma le docteur, d’un air résolu.

--Il faudra nous méfier, voilà tout.

--Je resterai avec vous, si vous le voulez bien, insista le singulier Neikuls Namel.

--Je ne puis vous déclarer que j’accepte, répondit Williams, mais je vous remercie. Et maintenant, n’en parlons plus.

Je me retournai et me trouvai en face de Christiane qui s’était approchée. Elle n’eut pas l’air de me voir, et se pencha à la portière.

--Eh bien, mademoiselle, toujours fâchée? lui dis-je.

--Vous pouvez m’appeler monsieur. Cela vous changera moins.

--Je ne savais pas comment on devait...

--Abstenez-vous de m’appeler, ce sera encore mieux. C’est toute la grâce que je vous demande.

--Comme il vous plaira. Cependant, il y a des circonstances.

--Ne cherchez pas à les provoquer.

--Quelle coquetterie! Je ne l’aurais pas cru de vous.

--On vous a dit du mal de moi? interrompit Christiane.

--Ce serait la première fois, alors.

--Parlez franchement si la chose vous est possible...

--Difficile, comme vous savez, entre une femme et un homme.

--J’ai déjà entendu ça quelque part... répliqua «Monsieur Christiane».

--Sur un bateau, un soir, en mer...

--Je vous dispense de vos réparties.

--Je m’en voudrais d’être privé des vôtres.

--Voulez-vous, ou non, me dire ce pourquoi vous êtes venu jusqu’ici? Oui, toutes les calomnies que l’on colporte sur moi.

--Oh! toutes... D’abord, on ne dit rien contre vous.

--Eh bien, je vais vous les raconter, moi, reprit Christiane. On vous a prévenu que j’étais veuve... ou divorcée?... en quête de bonnes fortunes?... à la recherche d’un amant?... C’est bien ça?

--Vous venez de me l’apprendre, car je n’ai jamais rien entendu de semblable.

--Il y a donc encore autre chose? Allons, parlez sans crainte, monsieur. Que croyez-vous de tout ce que l’on vous a rapporté?

--Vous le voulez absolument? Eh bien, je crois une cinquième chose...

--Et peut-on la connaître? insista Christiane...

--Celle-là même que vous avez bien voulu me donner à croire, sur le pont du «Japonais», quand vous étiez, pour tout le monde, M. Christian Dallène, le fiancé qui fuit sa fiancée.

Elle parut un moment, un court moment, interdite, et ne répondit point.

--Et c’est toujours ainsi que je me suis imaginé la jeune fille qui, dans les mêmes circonstances que les vôtres, avait quitté sa famille.

--Et à qui, en pensée, vous donniez de si ingénieux conseils.

--Ah! oui, dis-je, nos conversations de ce temps-là. C’est déjà loin...

Et je me rappelais ces soirées, où, par goût de flirter avec le danger, par moquerie aussi, par jeu également, Christiane Dallène, sous une forme déguisée, m’avait conté sa propre histoire... Je me demandais encore les raisons de ces allusions transparentes qu’elle me faisait... Pas de raisons, sans doute, ou, tout simplement, la curiosité, le désir de connaître, au besoin de provoquer mon sentiment sur sa véritable fugue.

--Nos charmantes causeries d’alors--dis-je, repris par le regret mélancolique du passé--bien finies, n’est-ce pas? où vous me confiiez tant de choses sur les hommes. Et les femmes aussi.

--Comme vous exagérez à plaisir! Pourquoi seraient-elles terminées, ces causeries?

Elle parut soucieuse, puis elle poursuivit:

--Il ne tient qu’à vous de les reprendre, en observant certaines conventions.

--Lesquelles? demandai-je un peu trop vite, comme quelqu’un qui n’attend que l’occasion.

--La première, comme sur le bateau japonais, me considérer comme un jeune homme et m’appeler ainsi, toujours... Ce n’est pas fini. La seconde, vous tenir pour mon allié. La troisième, répondre franchement aux questions que je vous poserai.

--Ce n’est pas grave, mon jeune monsieur.

--Je le reconnais. Mais il faut attendre. Et je commence tout de suite. Quel est ce personnage à qui vous parliez tout à l’heure?

--Je ne vois pas qui vous voulez?

--Ce personnage aux lunettes noires, qui a mal aux reins, qui est voûté parfois, qui boite fortement et qui marche très vite quand il ne se croit pas observé... le docteur égyptien...

--Je le connais peu...

--C’est pourquoi, tout à l’heure, vous bavardiez ensemble.

--Ce n’est pas à moi qu’il s’adressait.

--Comme vous mentez maladroitement! Ne protestez pas! Où l’avez-vous vu pour la première fois? Répondez sans réfléchir, très vite...

--Dans un wagon de ce train...

--Chut! je n’en crois rien. Vous l’avez connu à Port-Saïd. Et vous vous promeniez avec lui, le soir, dans les cafés, tandis que je restais seule, sur le «Japonais». N’insistez pas pour m’assurer du contraire: je sais. Et il n’est pas aussi myope qu’il essaie de nous le faire accroire.

--Mais il n’est pas myope!

--Voyez-vous ça? dit-elle. Alors, c’est à cause du soleil, n’est-ce pas? Et sa douleur aux reins?

--Ah! c’est autre chose.

--Oui, c’est une autre façon de se déguiser, continuait Christiane avec une conviction têtue. Encore un espion, affirma-t-elle sévèrement.

Mais en moi-même, j’approuvais Christiane. Pourquoi changer de nom et d’attitude, me disais-je, songeant au Dr Neikuls, quand on se laisse si facilement reconnaître? Et certes, elle avait bien deviné qui était Neikuls Namel et aussi Lucien Lemans, mais elle jouait l’étonnée pour savoir si cet homme nous avait parlé.

--Vous voyez des espions partout.

Puis je plaçai une maladroite réflexion que j’aurais voulu reprendre sitôt que je l’eus lancée:

--Tout le monde ne peut pas ressembler à M. de Henne.

--Mon pauvre ami, s’écria-t-elle en riant, seriez-vous jaloux? cela vous manquait! Je vous entends bien. Mais si «cela était», si Henne me plaît, ne suis-je pas libre? ne suis-je pas un «homme», comme il fut convenu entre nous?

--A peine en apparence.

--Vous vous êtes cependant trompé assez longtemps à cette apparence.

--Par politesse, madame.

A ce coup, Christiane, qui ripostait en gardant quand même l’ombre d’un sourire, se tut, mais elle recommença, plus agressive, cette fois:

--Non. Car vous ne m’auriez pas avoué alors certaines choses que vous m’avez dites, qui n’étaient pas à votre louange, et qui m’ont bien surprise.

--Quelles choses?

--Je les ai oubliées, déclara Christiane en haussant les épaules.

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